‹ Histoire de la Louisiane (volume 2)Chapitre 14 sur 49 · BE.>~U. DE LAMOTHB CADILLAC ET M. DUCLOS SONT DESTITUÉS · texte numérisé non relu

BE.>~U. DE LAMOTHB CADILLAC ET M. DUCLOS SONT DESTITUÉS

Le redoutable curé de la Vente, qui avait toujours ^pj^^ joué un rôle très actif dans le pays, qui, par son esprit femdeup et tracassier, s'était fait craindre de tout le inonde, et que M. de Lamothe Cadillac lui-même, tout rigoriste qu'il était, trouvait trop sévère, ne se lassait pas d'envoyer en France des mémoires dans lesquels il représentait les colons comme une troupe de démons, « voués à la damnation étemelle, ainsi qu'en fait foi ce curieux écrit:

Mémoire du Curé de la Vente.

''Monseigneur le comte de Pontchartrain ayant souh^té <f être informé exactement de la conduite des Pran- ^çais de la Louisiane, on a l'honneur de lui exposer ici la pure vérité de ce qui se passe dans ce pays là, sans auâm dessein de fiuire à personne, mais dans la seule vue de faire apporter quelque remède à des désordres que la piété^lu roi ne peut ni ne doit tolérer dans aucun des lieux de sa domination. Voici donc ce qu'on sait de plu^ certain de l'état des choses, en les reprenant *fen peu de mots dès l'origine de la colonie.

**Le gros de cette colonie, où le roi mit l'année dernière un nouveau gouverneur très réglé et très bien intentionné, M. de Cadillac, n'a été dans le commencement qu'on composé de gens ramassés, dont la plupart

1714. étaient des coureups de bois qui ont vécu sans joug et sans discipline, depuis qu'ils se sont retirés de la colonie du Canada, les uns pour éviter la punition de certains crimes, les autres pour se mettre à couvert de la poar^ suite de leurs créanciers.

2 ® . "S'étant jetés dans les forêts, parmi les sauvages, ,. ils se sont accoutumés à mener une vie libertine, sans avoir Toccasion ni peut-être la volonté de faire aucun, exercice de religion ; et lorsqu'ils apprirent qu'on faisait un nouvel établissement dans la Louisiane, aya^t pris ' le parti de s'y rendre, ils y apportèrent tout le libertinage dans lequel ils avaient vécu jusqu'alors et qu'ils ont conservé jusqu'ici fidèlement,

3 ® . "La principale source de l'irréligion publique et habituelle où ils sont depuis si long^temps est que,^ n'ayant pas voulu se lier à aucune fenrnie par un mariage légitime, ils ont mieux aimé entretenir des concubinages scandaleux avec de jeiines sauvagesses portées par leur naturel à toute sorte de dérèglements. Ils les ont achetées comme des esclaves, sous prétexte de les garder en qualité de servantes, mais dans le vrai, pour

'en abuser, comme ils le font en efiet; ce qui les expose souventà étouflfer leurs enfants, sans se mettre edti peine dejeur procurer le baptême.

Si dans une corruption si criminelle et'si séreuse, ils pratiquaient du moins quelque reste des dehors du Chris- * tianisme, on pourrait espérer d'en ramener de tempa en temps quelques-uns à leurs devoirs. Mais, comme s'ils avaient dessein de se rendre incapables de conversion, on ne les voit jamais ou presque jamais à l'élise. Ils n'assistent ni à la messe ni à l'office divin, ni aux instructions; ils passent toutes les années sans 'se pré-.senter aux sacrements ; et pendant qu'un prèÈ petit nombre d'autres habitants célèbrent les dimanches et les fêtes dans la paroisse, ils ne sortent pas des cabarets et des jeux publics, d'où il est aisé de comprendre qu'ils

CDAP. VI.] ^ . 119

sont presque tons des ivrognes, des Joueurs, des blasphé- 17U. mateors du saint nom de Dieu et ennemis déclarés de tout bien, jusqu'à se moquer ouvertement de notre sainte religion, des personnes qui en font quelque exercice, et surtout des prêtres et des missionnaires, pour lesquels ils ont autant d'éloignement que de mépris, quoiqu'il màt certain que ces ouvriers évangéliques méritent par leur vie édifiante Festime de tous les gens sages, et qu'ils n'omettent rien de leur part pour attirer, peur leur patience, par leur douceur, par leurs recherches et leurs petits services, les scandaleux qui les ftiient de toutes leurs forces et les tournent en ridicule. Lorsque les gouverneurs veulent quelquefois les reprendre, ils sont toiQours prêts à retourner dans les bois et à quitter la colonie.

5 ^ . Leur pernicieux exemple a corrompu le plus grand nombre des soldats de la gamisop. U y en a peu qui soient mariés. Ceux qui ne le sont pas, dès qu'ils ont gagné de quoi vivre avec une sauvagesse, vivent avec elle d'une manière payenne, et tombent dans toutes les passions et dans toutes les impiétés de ces malheureux habitants qui vivent sans foi ni loi.

6 ® . 'Quelques-uns même des officiers, tant d'épée que de plume, soit parce qu'ils ne trouvent pas sur les lieux des filles françaises qu'ils puissent prendre pour épouses, ^it qu'il leur paraisse mcnns embcurassant et plus commode de n'avoir que des concubines, sous le nom d'esclav\BB qui les servent, s'en tiennent là ; et quoiqu'ils en client tous les jours des enfants, au su et vu de tout le monde, les pasteurs font encore tous leurs efiforts pour les obliger à s'en passer, et à finir un scandale absolument iiteojBipatible aveclaprofessionde la vie chrétienne.

7 ^ • ''Tant que les choses demeureront dans ce funeste et triste état, il ne parait pas possible que la colonie subsiste et qu'on y établisse un commerce utile à la France. Dieu ne bénira jamais un établissement où,

laO - [CUAP. VI*

1714. loin d'être servi, 11 est Infiniment déshonoré, et presque entièrement oul^lié et inconnu', par ceux mêmes qui portent si injustement le nom de chrétiens. On peut encore moins espérer d'y travailler avec fruit à la conversion des sauvages qui auront quelques rapports avec les Français ; puisqu^en fréquentant ceux-ci, loin d'être attirés par eux au christianisme, ils en seront au contraire entièrement détournés par Kdée pitoyable "qu'ils preu- . dront de notre sainte religion, en voyant de leurs yeux l'horrible corruption de ceux qui la professent.

8 ^ . "Ainsi, les missionnaires se trouvant inutiles aux uns et aux autres, dans l'impuissance d'avancer la gloire de. Dieu, et de remplir les intentions du roi, en rappelant à la foi et aux bonnes mœurs ceux qui sont déjà chrétiens, et en y amenant ceux qui ne le sont pas enccwe, n'auront d'autre parti à prendre que celui de quitta une terre si maudite, pour porter leur zèle ailleurs. En effet; si on ne remédie au plus tôt aux désordres dont ils gémissent, il faudra absolument qu'ils retournent en France, après avoir usé inutilement leurs forces auprès de deux sortes • de personnes presque également inconvertibles.

90,1 "On laisse aux lumières de Monseigneur le comte de Pontchartrain à discerner et à employer les remèdes dont il jugera à propos d'user, pour guérir de si grands maux.

"Peut-être croira- t-on qu'il est nécessaire de purger la colonie, en chassant comme des malheureux tous les inipies qui la désolent, et en envoyant de France de nouveaux habitants mariés, qui peuplent le pays par dei enfants légitimes ; mais il faut avouer que ce retranchement et cet envoi ne sont des choses ni promptes m faciles. On sait cependant que les amciennes i^milles du Canada étaient de bonnes gens qui, ayant été accoutumés à travailler la terre dan3 le Perche et dans la Normandie, passèrent d'abord avec leurs femmes dans la Nouvelle-France, et qui, par la suite, y otit fait parleur

travail de Irès bons établissements, où ils vivent chré- 1714. tiennement. Sur de pareils fondements, on peut commencer à espérer d'affermir des colonies. Pour former ■ celle de la Louisiane, ne faudrait-il pas y envoyer des fanûlles» bien chrétiennes pour les placer en différents lieux, et les mettre en état de travailler avantageusement pour elles-mêmes, en y vivant avec édification pour les sauvages ?

10 ® . "Si ce moyen ne paraît pas trop praticable, n,e pourrait-on pas permettre aux Français d'épouser des sauvagesses ? Cela rectifierait bien des choses pour le passé et pour l'avenir.

11^. "Mais supposé qu'on ne le permette pas, il serait nécessaire d'envoyer, au moins pour les soldats et les gens du conmierce, un nombre considérable de filles mieux choisies que les dernières, et surtout quelquesunes qui soient assez raisonnables et assez bien faites pour convenir aux officiers et aux principaux habitants, et en conséquence, pour permettre de défendre à tous de garder leurs sauvagesses ou d'en prendre d'autres.

"Pour exécuter des ordres semblables, M. le gouverneur aurait besoin de toute l'autorité de la cour, sans laquelle il ne pourrait ni réprimer les vices, ni f^ire cesser les scandales, ni rétablir la piété, ni punir les coupables et les rebelles, ni autoriser suffisamment les ministres de Jésus-Christ"

Tous ces tableaux que l'on faisait successivement passer sous tes yeux du comte de Pontchartrain étaient d'une nature assez sombre pour l'effrayer sur l'avenir de la colonie. Cependant M. de Lamothe ne voulut pas finir l'aniiée sajie ajouter quelques coups de pinceaux aux couleurs sous lesquelles la Louisiane était représentée, et termina un compte-rendu de son administration, en L714y par ces phrases énergiques :

".Queil%ue adresse qu'on emploie à maintenir les sauvâgesy ce sont, des honunes. Les Anglais les attirent à

122 [cuAP. VI.

1714.1a Caroline. Ils y volent mille fols plus de monde .. qu'ici. Us connaissent notre faiblesse et notre misère* On a beau savoir gouverner, ce sont deux vilaines balafres sur le front dîm gouverneur que la pauvreté et l'impuissance. Il ne reste ici que quarante soldats tant mariés qu'à marier, dont il y en a même quatre ou cinq qui sont hors de service. Ils sont mal nourris, mal payés, mal disciplinés, et les officiers ne sont guère mieux. Je ne crois pas qu'il y ait au monde un semblable gouvernement."

En 1715, M. de La Loire des Ursins fît un établisse- * ment aux Natchez, en vertu d'ordres qu'il avait reçus de Orozat

M. de Xamothe Cadillac était parti au commencement de l'année, pour aller à la recherche de mines d'or et d'argent aux Illinois, et n'était revenu de cette chimérique expédition qu'en octobre, sans avoir rien trouvé de ce qu'il cherchait. Jl avait donc été obligé de faire trêve à ses dépêches ; l'on n'en trouve qu'une seule de «cette année, écrite à son retour, et dans laquelle il se vante de ce que les Indiens, à son instigation, attaquent les Anglais presque en masse et partout. Il n'y avait de vrai, dans cette assertion, que l'hostilité des sauvages ■ contre les Anglais. Car il était parti, laissant les nations voisines des établissements français très irritées contre Jui, et c'était pendant son absence, au contraire, que - Bienville avait regagné leurs bonnes grâces, et les avait poussées contre les Anglais. Loin d'avoir rien obtenu des Indiens, M. de Lamothe Cadillac, en remontant le* ' fleuve, ainsi qu'en le descendant, pendant son expédi- . tion, s'était complètement aliéné la puissante nation des Natchez par les caprices de son humeur fantasque et par des airs de hauteur intempestive.

Mais si M. de Lamothe Cadillac avait été forcé -d'être

sobre de dépèches en 1715, il s'en dédommagea en 1716.

1716. Ce singulier gouverneur ne rêvait qu'à de^ mines d'or et

d'ai^ent II n'était venu dans la colonie que dans 1^ l'7l6 but de les exploiter. Aussi, lui en fallait-il à tout prix, et il ne pensait à autre chose. C'était un feu follet qui s'était emparé de son imeigihation, et qui l'avait exaltée à tel point, qu'en mettant le pied sur le sol de la Louisiane, M. de Cadillac croyait déjà voir s'ouvrir les entrailles de la terre, pour donner passage aux métaux précieux que convoitait son ambition. Cette idée fixe, à laquelle se rattachaÛQit toutes ses espérances, l'empêcha de se livrer à des travaux utiles, et l'entraîna dans des recherches pour lesquelles il perdit un temps précieux qu'il aurait pu beaucoup mieux employer. C'était pour en faire sortir des moissons qu'il fallait fouiller la terre, et non pour y chercher de l'or. Cet or était à la surface,et pour l'avoir, c'était à l'agriculture qu'il aurait dû presser les colons de s'adonner. L'agriculture aurait appelé le conunerce, et le commerce aurait bientôt répandu dans la colonie des métaux déjà frappés et marqués au coin du jirince. Mais loin de se livrer à aucune occupation agricole, les colons préféraient les plaisirs de la pèche et de la chasse, qui leur procuraient souvent une subsistance facile. Les fleuves, les lacs et les étangs » abondaient en poissons. Leurs bords étaient peuplés d'oiseaux de toute espèce, et des troupeaux de chevreuils pullulaient dans les forêts. Pour cette raison, il est difScile de croire à ces disettes extrêmes et à ces horribles famines dont on prétend que la colonie fut si souvent afHig^i^ M. de Lamothe Cadillac n'était pas d'une trempe à arracher les colons à un genre de vie -si nuisible à leur propre intérêt et à celui de l'Etat, et à imprimer une direction heureuse à l'énergie qu'il aurait pu éveiller en. eux. Loin de chercher à atteindre ce noble but, il avait consacré huit- mois à battre les forêts des Illinois .et à courir après les chimères de son cerveau malade. Un aventurier nommé Dutigné, venant du Canada, lui avait apporté plusieurs morceaux d'un miné-

Digitfzed by

1716. ^fal qil*a prétendait avoir trouvé aux Illinoi». M. de Lamothe Cadillac les fit éprouver, et Ton trouva qu'ils contenaient une assez grande quantité d'argent. Ce .fut assez pour le faire partir en toute hâte pour les Illinois. A son arrivée, il apprit que les morceaux de minéral qui avaient fait naître en lui de si vives espérances, avaient été apportés aux Dlinois par un Espagnol venant du Mexique. Cet homme en avait fait cadeau à un habitant des Kaskaskias, conune objets de curiosité, et cet habitant les avait à son tour donnés à Dutigné, qui avait abusé de la crédulité de M. de Lamothe Cadillac. Le gouverneur eut ainsi la mortification de s'apercevoir, mais un peu tard, qu'il avait été pris pour dupe. Il s'en revint accablé de fatigue, malade de vexation, outré du désappointement qii'il avait éprouvé,, et tourna sa colère contre 1er malheureux pays et contre les pauvres colons qui lui plaisaient déjà si peu. Il se soulagea en écrivant une dépêche en date du 2 janvier 1716, dans laquelle il invectivait contre tout le monde et surtout contre les dfîciers qui, afibinait-il, faisaient mille difficultés pour aller à leurs postes.

**0n peut dire, écrivait-il, qu'autant d'oflîciers, au- • tant de prétendent-ils être gouvefneurs. Chacun veut faire le service à sa mode. Permettez-moi de vous représenter. Monseigneur, que ces sortes de conseils, (le ; Spnseil supérieur de la colonie,) pour faire des change- ■

ents aux ordres de Sa Majesté dans les pays éloignés, semblent préjudiciables à son service, et donnent de graves atteintes au bon gouvernement, car le langage de ces Messieurs tient plus du républicain que de sujets véritablement subordonnés. On n'entend sortir de . leurs bouches que ces mots : je veux ou je ne veux pas. Un gouverneur doit faire sentir son droit de supériorité, afin qu'il puisse agir avec fermeté et faire exéeuter. avec promptitude, exactement ce qui lui est ordonné au nom de Sa Majesté^ au lieu qu'il semble être asstyetti

çoni 4ki

CTAP. TI.] 125

à la dépendance, lorsqu'il faut qu'U agisse par les déci- 1716. sions d'officiers subalternes qui presque toujours inclinent à ce qui leur convient, sans s'inquiéter si le service du roi en soufire ou celui de la colonie.

"Des Anglais s'établissent parmi les Chactas à qui j'ai fait dire de les chasser. Ils m'ont fait répondre qu'ils se moquaient du gouverneur et des quarante ou cinquante coquins de Français qui sont ici. J'ai fait courir sur les Chactas par les Chickassas, et deux Anglais ont été 'pris et menés ici pendant mon absence, mais M. de Bienville les a fait en aller. Il y a aussi des différends entre les Chactas et les Mobiliens, que M. de Bienville a cherché à apaiser à grands frais, mais inutilement. A mon arrivée ici, avancée à cause de ces troubles, j'y ai mis bon ordre ; j'ai donné ordre au frère du grand chef des Chacteis de tuer son frère, en lui disant que je lui donnerais sa place. Ce qu'il a fait II est venu ici avec cent hommes. Je lui ai fait faire une bonne paix."

Un gouverneur, tel que M. de Lamothe Cadillac, qui était si peu fait pour commander le respect et dont le . défaut d'intelligence ne pouvait être qu'un sujet conti- . nuel de moquerie, ne devait rencontrer partout 'que' de \ l'insubordination. Aussi, son exaspération arriva à un tel degré d'intensité, qu'en date du 22 juin, il, écrivit une * dépêche qui fait douter de sa raison. Cette dépèche était écrite en forme de notes, ainsi que suit:

Mémoire de M. de Lamothe Cadillac.

1 ® . *' Jusqu'à présent, cette colonie est utt monstre qui tf a ni queue ni tète, c'est-à-dire, qu'elle n'a aucune forme de gouvernement.

2 ® . "C'est qu'on a écouté, au lieu de mes avis, des fables de romcui.

3®. **Le mensonge a plus de chance de se faire écouter que la vérité.

4 ^ . ''Leç-ounes. des Arkansas ne sont qu'un songe.

1710. Les beautés et la bonté des terres de ce pays sont un fantôme. Les romanistes ont publié que ce pays était semblable aux îles fortunées. Le sieur de Lamothe Ca- " dillac, qui l'a tout vu et bien examiné, proteste avec vérité qu'il n'en a jamais vu un plus mauvais. Il se fait une conscience d'en imposer à Sa Majesté. Il a toujours regardé la vérité comme sa reine et sa princesse. C'est ce qui a reculé peut-être son avancement et sa fortime, ce dont d'autres ont profité à ses dépens, pour avoir employé le mensonge par politique. ,'

5 ® . "Il demande un examen impartial de tout ce qu'il avance.

6 ® . "Le climat est froid et assez tempéré pendant six moiis, et pendant les six autres, ce sont des chaleurs excessives. A peine trouve-t-on quelque lisière de bois franc. Tout le reste sont des pins sauvages, et par conséquent terrain sablonneux. C'est un sable blanc et sec qui ne peut rien produire.

7 ® . "Dans le haut de la rivière de la Mobile, il y a . certaine lisière de terre qui inonde à chaque printemps,

où, après que les eaux ont baissé, les sauvages sèment du ma!s qui y vient passablement. Il n'y a point de mine de salpêtre.

8®. L'île Dauphine n'est guère qu'un sable pur. ' Elle est fort basse.

. 9^. "H n'y ,a point de fruits du pays. Les melons* d'eau et d'Espagne y viennent assez bien, ainsi que les pêchers et les figuiers. La vigne y vient très mal à cause des glandes sécheresses. Les mûriers y sont fort petits, et sur sa parole, la feuille n'en vaut rien parce qu'elle est trop épaisse et trop forte. Il y a des huîtres en quantité et très mauvaises, parce qu'elles sont douces pendant tout l'hiver et ne sont salées que pendant le mois de juillet et suivants. La pierre est à six lieues de l'île Dauphine. Elle ne paraît pas de bonne qualité. Les bois de l'île et de tQUS les envi-

diAP. VI.] 127

rons pourrissent au bout de deux ans, lorsqu'ils sont nie. plantés dans la terre. Le cèdre se conserve davantage, mais il y en a en si petite quantité qu'il est inutile d'y penser. Il y a des coquillages d'huîtres en très grande quantité, dont on fait de la chaux de bonne qualité.

10*^. "Il vaut mieux faire un fort de pierres qu'un fort de bois.

II '^ . "L'ingénieur est capable, mais sans fermeté, sans conduite, toujours ivre.

19^ . "Il n'y a qu'un mauvais fort au fort Louis. Le ' commissaire Duclos n'a jamais rien voulu faire pour . l'améliorer.

13 ® . "A l'île Dauphine, il y a seulement quatorze bM^ues de pieux couvertes 4p joncs, Un c6rps-de-garde et une prison de même. 'Le tout est entouré de pieux fort irrégulièrement.

"Le gouverneur ne sait pas à quelle 6u on propose tant d'établissements à la fois. Ce qui est une chose impossible d'exécution, parce qu'il n'y a point d'ouvriers dan3 ce pays, et que les barques, brigantins et autres gros bateaux ne peuvent servir pour la navigation du fleuve Mississippi. Le gouverneur de la Louisiane en a déjà^ écrit les raisonsy qui sont que cette rivière ne fait que serpenter, et fait le touç du compas de trois lieu^ en trois . lieues ; que c'est un torrent pendant six mois, et que, pendant les six autres, les eaux sont si basses, qu'en bien des endroits, les pirogues à peine y peuvent pajsser. Outre qu'il change de lit tous les ans, en sorte que c'est toujours une nouvelle découverte pour le chenal. Les terres sont inondées la moitié de l'année, etc."

Enfin, suivant son habitude, M. de Cadillac termine sa communication au ministre en se plaignant de tout le monde. Avec Forganisation intellectuelle qu'on lui connaît, M. de Lamothe Cadillac ne pouvait s'arrêter en si beau chemin. Aussi, ne trouva-t-il rien de mieux à i&jye que tfaller is^enfermer dans 111e Dauphine, où il promulgua cette belle ordonnance, le 26 ji^illet :

Ordonnance de M. de Lamotke Cadillac.

1716* "Comme nous avons eu connaissance et science cer-^^ taine de plusieurs cabales et ligues qui tendent à la ré- . volte et à la sédition, et à cause des querelles d'où il pourrait s'en suivre de fâcheuses conséquences ; pour le^. abolir et obvier aux malheurs qui pourraient arriver par l'ivrognerie, et à ceux fomentés par des fenames de mauvaise vie ou par l'instigation d'autres personnes qui excitent à la vengeance ceux qui ont le malheur de s^ laisser surprendre par de mauvais discours ; et comme chacun s'ingère de porter l'epée et autres armes sans en avoir aucim droit, nous défendons très expressément à . tous raturiers, à tous commis de M. Crozat, gens de marine et nouveaux venus de France, s'ils ne so|it pourvus par commission de Sa Majesté, de porter l'epée ni autres aipmes, de nuit ni de jour, à l'île Dauphine, ni aux autres établissements où il y a garnison actuelle, à peine de 300 livres d'amende, applicable à la construction d'une église à l'île Dauphine, où il n'y en a point, d'un mois de prison, et de plus grande peine, en cas de récidive. Permettons à tous gentilshommes de .: porter l'épée, après avoir prouvé leur noblesse et remis leurs ti^es au greffe du conseil pour être examinés, et non autrement, sous les mêmes peines. Permettons aussi à tous officiers de guerre et de justice, servant actuellement dans le pays, de porter l'épée, etc."

On ne peut s'empêcher de sourire en pensant à la ridicule figure que devait faire M., dé Lamothe Cadillac s'érigeant en une cour héraldique dans une mauvaise

f cabane de lataniers, à l'île Dauphine, et s'occupant gravement de prononcer sur les titres de noblesse de ceux qui songeraient de porter l'épée dans les forêts de la Louisiane.

Le fait est, que M. de Lamothe Cadillac, pendant tout le cours de son administration, s'était toi^ours oppcioéi

CHAf VI.'] ' 129

avec obstination, autant qn^il avait pu le faire, à tout 1716. établissement sur le Mississippi, et avait toigours per- > sisté à s'enfermer dans l'île Dauphine, d'où il ne sortait que pour chercher des mines. C'est pour cela qu'il avait écrit au ministre que "le Mississippi n'était pas navigable, parce que, pendant six mois de l'année, c'était un torrent, et que, pendant les six autres, il y avait si peu d'eau dans son lit qu'une pirégue ne pouvait y flotter.'*

H était temps que le gouvernement mît fin à la grotesque administration de M. de Cadillac, qui, par ses assertions, outrageait si audacieusement la vérité, et qui, par sa conduite, blessait uniformément toutes les règles du bon sens. Le commissaire-ordonnateur Duclos, qui avait toujours été en désaccord avec le gouverneur, et dont le jugement, par conséquent, est peutêtre un peu suspect, disait de lui : "Que c'était un homme cupide, artificieux, entier, mais fort habile à servir ses intérêts, attendu qu'il prenait pour lui tout ce que la cour envoyait pour les sauvages." Quant au reproche de cupidité, il est probable qu'il- était fondé ; car dans tme de ses dépêches, M. de Lamothe Cadillac, qui représentait les sauvages comme très gueux, n'en demandait pas moins à la cour la permission d'exiger d'eux des ^ présents, pour subvenir à ses frais de représentation.

M. de Lamothe Cadillac avait fini par fai^e perdre patience à M. Croz€tt, qui mit cette apostille à ime de ses dépêches : "Je suis d'opinion que tous les désordres dont M. de Lamothe se plaint dan^ la colonie proviennent de la mauvaise administration de M. de Lamothe luimême." Le ministre, dont les yeux auraient dû s'ouvrir plus tôt, y ajouta cette autre apostille : "Messieurs de Lamothe Cadplac et Duclos, qui ont des caractères incompatibles, sans avoir l'intelligence nécessaire à leurs fonctions, sont révoqués et remplacés."

Pendant que M. de Lamothe Cadillac s'amusait de

biUeve^es, M. de Bienville avait eu des occupations

130 ' [citap: vu

1716. plus sérieuses. Il était parti au commencement de r«ttnée pour châtier les Natchez, qui avaient assassiné des \ - Français, Au sujet de cette expédition, M. Duclos^cri-n'*

. vait au ministre, en date du 7 juin : "J'envoie le mémoire ' - de M. de Richebourg, portant le résultat de ce que M, de Bienville a fait aux Natchez. M. de Lamothe n'est pas content de ce qui a été fait, mais on s'y attendait, et quoique M. de Bienville eût pu faire, le gouverneur aurait été mécontent.

"Mon sentiment était de dîflférer l'établissement des forts Rosalie et des Natchez, jusqu'à ce qu'on fût en mesure d'en profiter, et de faire, en attendant, celui du haut de la rivière de la Mobile, dont l'utilité est actuelle, et dont le besoin est pressant pour contenir les sauvages du côté des Anglais. Dans le conseil, tout le monde a été de mon avis, moins M. de Lamothe. La suite m'a donné raison.

"Depuis le départ de M. de Bienville, il y a eu au fort

. Louis deux alarmes très considérables, que l'établîsse-

' ment du haut de la rivière, ainsi que je l'avais conseillé,

nous aurait épargnées. Par deux fois, le bruit a couru

que les Alibamons, pour se raccommoder avec les An-

^ glais, venaient avec mille honmies détruire le fort Louis, et M. de Lamothe a été plus effrayé que personne. Ces nouvelles ne se sont pas confirmées, cependant il parait que les Anglais regagnent les sauvages.

"Ce n'était pas non plus le moment de faire un fort aux 'JWicas ; quant au fort Rosalie, il aurait fallu auparavant faire une bonne paix avec les Natchez qui nous avaient tué du monde, et M. de Bienville n'avait pas, ne pouvait pas avoir assez de monde pour cela. D était dérisoire de l'envoyer avec trente-quatre honunes, là où il en aurait fallu cent; car c'était lui imposer une tâche, tout en lui refusant les moyens de l'exécuter.

"M. de Lamothe, pourtant, lui ordonna de partir, de rester fortifié aux Tuaicas, de tâcher de tirer vengeance

COAP. VI."] 131 '

de la mort des Français, et de faire ensuite la paix avec 1716. les sauvages.

**Vous verrez, par le mémoire Richebora'g, ce que M. de Bienvllle a fait. Sa conduite, M. de Lamothe la trouve exécrable. C'est son mot II est, dit-il, contre le droit des gens de faire mourir trois hommes pris pat surprise. Mais que pouvait-il faire î. Pouvait-il user de la force ? lui qui était sans force. Fallait-il* demander des secours ? Mais on ne lui en aurait pas donné, puisqu'on lui eu avait obstinément refusé au début

"M. de Lamothe blâme M. de Bienville pour ce qu'il a fait ; mais quoiqu'il eût pu faire, il l'aurait blâmé de même. M. de Bienville a l'approbation de tout le monde, et de tous ceux surtout qui connaissent les sauvages.

"D'ailleurs, la faute de tout le mal est à M. de Lamothe. Dans son voyage aux Illinois, ïl ne voulut pas recevoir le calumet des Natchez, ni en montant ni en descendant le fleuve St. Louis. Ils conclurent naturellement de ce refus qu'il voulait les détruire, et jugèrent à propos, suivant leur coutume, de commencer à tueï* les Français qui leur tomberaient sous la main, afin de piller les munitions qu'ils pourraient avoir. M. de Richebourg ne parle pas dans son mémoire de ce motif, afin de ne pas irriter M. de Lamothe ; mais celui-ci, ayant su que le bruit en courait, l'a demandé à M. de Richebourg, qui l'a avoué franchement. M. de Lamothe a fini par en convenir.

"La prudence conseillerait de se tenir en force dans le voisinage desNatchez,et d'être constamment sur ses gardes. Car jamais lés sauvages ne font une paix sincère après qu'il y a eu guerre."

Voici le mém<S^ de M. de Richebourg, auquel le commissair^ordonnateur Duclos se réfère dans sa dépêche du 7 juin :

132 I.CHAF. VI.

Mémoire de M. de Richebourg sur la première guerre des Natchez.

•'Pour bien faire connaître ce qui a donné lieu à cette nation de se déclarer contre nous, il far^t reprendre d'un peu plus haut. En 1713, le roi ayant accordé la concession de la Louisiane à M. Crozat, M. de Lamotlie Cadillac, "son associé, y fut envoyé gouverneur; et M. de Bienville, qui n'avait que le titre de lieutenant de roi, eut ordre de rester sous lui pour le mettre au fait du pays. Mais le dit sieur de Lamothe, ayant voulu se gouverner à sa fantaisie, aliéna si fort les sauvages, que M. de Bienville avait maintenus dans la plus grande dépendance pendant plus de treize aiis, qu'ils se jetèrent tous du côté des Anglais : lesquels, ravis de ces dispositions, leur envoyèrent plusieurs traiteurs avec quantité de marchandises et établirent des magasins aux Chactas, aux Cbickassas, aux Yazpus et aux Natchez, d'où ils envoyèrent des émissaires parmi le petit nombfe de na- ' tiens qui persévéraient dans notre alliance. Il est aisé déjuger par la position de ces postes, qui sont au milieu de la colonie, qu'elle était sur le point de sa perte entière. Aussi, le sieur de Lamothe, qui sentait ce danger, chargea M. de Bienville de ramener les sauvages dans notre alliance, et de trouver les moyens de faire retirer les traiteurs anglais, qui étaient parmi eux. Ce qu'il fit en moins d'un mois. En effet, il fit piller tous les m%ga^As des traitetirs anglais, qui lui furent amenés, et: qu'il envoya à la Vera-Cruz pour les éloigner davantage* En même temps, il se fit apporter les têtes des principaux chefs Chactas qui étaient allés à la Caroline inviter les Anglais à venir s'établir chez ettÎL

•*Au mois d'octobre de cette même année, M. de La^ mothe revint des Illinois, sachant tout ce qui s'était passé. Comme il avait été mécontent de la mauvaise réception que les Natchez lui avaient faite en montant^

OOAP. VI.] 133

il crut devoir^à son tour leur en témoigner son méconten- 1716. tement. Ayant abordé chez eux pour y prendre des vivres, les chefs s'empressèrent de lui donner tout ce qu'il souhaitait, lui présentèrent le calumet de la paix et le prièrent d'oublier leur faute. M. de Lamothe se rembarqua sans les vouloir écouter, les laissant ainsi persuadés que ce gouverneur avait l'intention de leiu* faire la guerre. ^

"M. de Bienville ayant reçu dans ce temps de nouvelles provisions du roi au commandement du Mississippi, Sa Majesté lui donna ordre d'aller faire plusieurs établissements sur ce fleuve et de commencer par celui des Natchez avec 80 soldats. Il fit aussitôt travailler à la • construction des pirogues nécessaires et disposer toutes choses.

**0n apprit au mois de jc^nvier 1716, par M. Davion missionnaire, que quatre Canadiens, qui montaient aux Dlinois, avaient été assassinés par les Natchez. Cette nouvelle engagea M. de Bienville à presser son départ, n pria M. de Lamothe de faire nommer son détachement avec 80 hommes, comme il en avait l'ordre de M. ' le comte de Pontchartrain. Ce que M. de Lamothe refusa, n fit seulement commander la compagnie de M. de Richebourg, qui n'était que de 34 hommes. M. de Bienville engagea Mr Duclos, commissaire ordonnateur, et Messieurs Rauzon et Labarre, agens de M. Grozat, de l^pindre à lui, pour représenter à M» de Lamothe l'impmbilité d'entreprendre la construction d'un fort et la guerre contre les Natchez, qui comptaient au moins 800 hommes, avec une compagnie de 34 honmies ! Mais tout fut inutile. Il fallut donc partir avec cetgte compagnie à laquelle, on ajouta 15 matelots. On partit dans * huit pirogues.

^On arriva lé 23 avril aux Tunicas, à dix-huit lieues des Natchez. On apprit là que les Natchez avaient encore uaawsmé un Fonçais descenclant des Uinois, et

134 L^HAP. Vf

1716. devaient en surprendre quinze autres qui étaient attea* •* dus au même endroit. M. Davion, missionnaire ées * Tunicas, avertit M. de Bienville que les Natchez igno>^ raient que ces meurtres fussent connus des Fran-4 çais, la chose étant tenue fort secrète parmi eux;'' Le missionnaire avertit en outre M. de Bienville de " se tenir sur ses gardes contre les Tunicas, qui avaient même reçu des présents pour le tuer. Toutes ces nouvelles avaient dû donner de l'inquiétude à M. de Bienville qui, bien loin d'en faire paraître, fit assembler tous les Tunicas, et, sans leur donner à connaître ce / qu'il avait appris, leur dit que sa mission était d'aller aux Natchez pour y faire un petit établissement et un magasin qui pût fournir à cette nation et autres, • en troc de leurs pelleteries, les mwdiandises dont ils pourraient avoir besoin, mais que, comme ses g-ens étaient très fatigués du voyage et conmie il avait des . malades, il allait se camper dans ime île à un tiers de lieue de leur village, pour se reposer quelque temps ; mais qu'ils lui feraient plaisir d'envoyer pendant ce temps là quelqu'un . de leurs gens pour avertir les Natchez de son arrivée. Ce qui fut fait dans le mo* ment. Le sieur de Bienville, après avoir reçu le ca^ lumet des Tunicas et fait fumer ceux-ci dans le sien, s'en alla avec sa petite troupe camper sur l'île, où il fît travailler, dès le lendemain 24, à un petit retranchement d'une enceinte de pieux, et à faire construire trois ba ques : l'une pour mettre les vivres et mimitions de gue

^ re, l'autre pour corps de garde, et la troisième, pour prison.

"Le 27 avril, il arriva trois Natchez, qui étaient envoyés par leurs chefs à M. de Bienville auquel ils présentèrent le calumet, qu'il repoussa en leur disant: qu'ils pouvaient faire fumer quelques-uns de ses soldats ; que pour lui, étant grand chef des Français, il ne fumerait que lorsque des calumets lui seraient présentés par

les cbefe Sofeîls, Ce discours déconcerta un peu ces 1716. ^ trois guerriers. Cependant M. de Bienville, leur ayant :.fiut donner à manger, affecta de rire avec eux, leur de- .* manda des nouvelles en particulier de leurs chefs, témoi- 9iant de l'empressement pour les voir et de l'étonnement de ce qu'ils n'étaient pas déjà venus lui apporter des rafraichissements. Il ajouta qu'apparemment les Natchez ne se souciaient pas que les Français fissent! faire un établissement chez eux ; que s'il croyait que la chose fût ainçî, il le ferait aux Tunîcas. Us répondirent, \ avec une satisfaction marquée, que toute leur nation ne ' désirait rien dç mieux que d'avoir un établissement Français sur leur territoire et qu'ils étaient persuadés que, dans cinq ou six jours, les chefs de la nation ne mang^ueraiant pas d^en venir témoigner leur joie.

"I^ 28 avril, ces trois sauvages s'en retournèrent. M. /deBienvîUe fit partir avec eux, un jeune Français qui ^ pariait parfaitement bien leur langue, auquel il explî-^ qujEi tout ce qu'il fallait dire à ces chefs et tout ce qu'il avait à leur répondre pour les engager à venir.

*H3e même jour, M. de Bienville fit partir un Canadien, des plus hardis et des plus adroits, dans une petite pirogue, avec un sauvage Illinois, pour remonter le fleuve, passer la nuit devant les villages des Natchez, et aller au-dessus, pour avertir les quinze habitants des Illinois qui devaient descendre, de se méfier des Nachez, et surtout de ne point débarquer chez eux. M- de Bienville remît à ce Canadien une douzaine de grandes feuilles de parchemin^ pour les placer aux pointes de la rivière, n avait écrit en gros caractères : "Les Natchez ont déclaré la guerre aux Français et M. de Bienville est campé aux Tunicas."

"Le 4 mai, il arriva à notre camp six Canadiens voyageurs, dans trois pirogues chargées de pelleteries, de viandes fumées et d'huile d'ours ; lesquels nous contèrent qQe, ne sachant pas que les Natchez eussent tué

136 [çuAP. vfc

1716. de leurs camarades, ils étaient allés aboi&er chez mx, et qu'à peine ils eurent mis pied à ttrre, une vingtame dTionunes sautèrent sur eux, les désarmèrent et enlevèrent tout ce qu'il y avait dans leurs pirogues. Ils furent conduits au village du chef, nommé le Barbu, graad chef de guerre de cette nation, qui, aussitôt qu'il les vit, leur demanda combien il y avait encore de Français qui descendaient après eux ; qu'ils avaient répondu ingé* nument qu'ils en avaient laissé douze en chasse dans six pirogues et qu'ils ne tarderaient pas à arriver ; que peu de temps après, les grands che& de cette nation étaient venus très en colère gronder ce chef de guerre de ce qu'il avait fait désanner les Français et piller leurs pirogues ; qu'aussitôt, ces grands chefs leur firent rendre . leurs armes et leur promirent que leurs effets se retrouveraient. Ils leur donnèrent à manger, et on les mit dans une cabane séparée, où ils restèrent trois jours. . Pendant ce temps-là, ces chefs et les principaux de la nation tenaient conseil, nuit et jour, pour délibérer sur ce qu'ils devaient faire des prisonniers. Le quatrième jour, les chefs étaient venus les prendre et les conduire à leurs pirogues dans lesquelles on avait reporté presque tout ce qu'on y avait pris. Là, ces chefs avaient appris à leurs prisonniers que M. de Bienville était aux Tunicas, à se reposer, que dans peu il devait venir chez eux y faire un établissement, et que dans quelques jours, euxmêmes comptaient lui envoyer des vivres.

''Le 6 mai, sur les 10 heures du matin, nous vunes venir quatre pirogues, dans lesquelles il y avait huit hommes debout qui chantaient le calumet, et trois hommes dans chaque pirogue qui étaient assis sous des parasols, douze qui nageaient, et . deux Français. M. de Bienville ne douta pas que ce ne fût les chefs desNatchez qui venaient tomber dans le piège qu'il leur avait tendu. Comme il savait parfaitement toutes les cérémonies des sauvages, il ordonna à la moitié de ses' gens de

ne point paraître, mais de se tenir pr^ts avec leurs ar- 1716. mes dans le corps de garde, et à l'autre moitié, de se tenir sans armes autour djC sa tente et au débarquement, pour ôterles armes à ces sauvages à mesure qu'ils débarqueraient ; il recommanda de ne laisser dans sa tente que les huit premiers cheft qu'il nonuna, les connaissant tous par leurs noms de guerre, et de faire asseoir les autres à la porte -de là tente. Tout cela s'exécuta parfaitement. Ces chefs entrèrent en chantant tous les » huit, le calumet à la main, qu'ils passaient à plusieurs ' reprises sur M. de Bienville, dé la tête aux pieds en si- \ gne d'union, et après, passant leurs mains sur -son estomac sans frotter, ensuite sur le leur. Ceci terminé, ils lui présentèrent à Ibiiier. Il repoussa avec mépris leurs calumets et leur dit qu'il voulait entendre leurs haran- .^ gués et savoir leur pensée ayant <Je fumer. Cela déconcerta ces chefs, qui sortirent de la tente et présentèrent les calumets au soleil. Un d'eux, grand prêtre du . ^temple, parla en Tair, les yeux fixés sur le soleil pour . .l'invoquer, les bras étendus au-dessus de la tête, et ensuite ils rentrèrent et Représentèrent de nouveau les calumets. M. de Bienville leur répéta, d'un ton ennuyé de leurs cérémonies, qu'ils eussent à lui dire quelle sa- tisfaction ils voulaient lui faire pour les'cinq Français qu'ils avaient assassinés. Ce discours les étotirdit; ils baissèrent Ja tête sans répondre. Pour lors, M. de Bienville fit signe de les saisir et de les conduire tous dans la prison qu'il avait fait préparer pour eux. On les y mit aux fers. Sur le soir, on leur présenta du pain et de la viande. Us ne voulm'ént point manger. Ils chantaient tous leur chanson de mort L'un des deux Français qu'ils avaient amenés avec eux, était le jeime interprète qui avait été les inviter à venir, et l'autre était un habitant des Illinois qui, ne sachant pas la guerre, était allé se livrer entre leurs mains. Us ne lui

avaient fait aucun t<Nrt A l'entrée de la nuit, M. de

1716. Bienville fit venir dans sa tente le grand chef de la nation,^qu'on appelle panni eux le Grand-Soleil, son frère le Serpent-Piqué, et un troisième fjrère, surnommé le Petit-Soleil. Comme ils étaient demi-morts, M. de Bienville, pour les rassurer, commença par leur promettre qu'ils ne voulaient point les faire mourir ; il leur dit qu'il savait que ce n'était point par leur ordre qu'on avait assassiné les cinq Français;*qu'il voulait que pour ^ satisfaction on lui apportât non sexûcmpût les têtes des meurtriers, mais encore celles des cbefs qui en avaient donné l'ordre; qu'il ne se contenterait pas de leurs cjievelufes, mais^qu'ir voulait leurs tétes,^ afin de les reconncutre par leurs piqûres; qu'il leuc donnait cette nuit pour se consulter entr'eux sur les mesures qu'ils avaient à prendre pour lui faire une prompte satisfaction, sans quoi, il pourrait prendre un parti fâcheux pour toute leur nation. D ajouta qu'ils n'ignoraient pag le crédit qu'il avait sur tous nos sauvages alliés ; qu'il lui était facile de le^faire se déclarer contre eux et de détruire leurs huit villages sans risquer la vie des Français ;7qu'ils devaient se souvenir qu'en 1704, les Tchioumachaqui assassinèrent un missionnaire et trois autres Français ; que sur leur refus de nous livrer les meurtriers, on avait détaché sur eux toutes nos nations alliées ■ qui leur firent la guerre, dç manière que de quatre cents familles qu'ils étaient, ils furent réduits, en moins de deux ans à quatre vingts.

"M. de Bienville leur cita aussi l'exemple qu'il fit en 1702. U leur rappela qu'il avait fait condamner à mort un Français pour avoir assassiné deux sauvages Pascagoulas ; qu en 1703, les chefs Coiras ne firent aucune difiicultéde faire mourir quatre de leurs guerriers qui avaient assassiné un missionnaire et deux autres Français ; que cette même année il avait obKgé les chefs Taouachas de tuer deux de leurs gens qui avaient assassiné un Chickassas ; que les Chacthioomans, en

ft -

t»AP. vï.] 139

1715,avaient eupareille satisfaction desChactasqui leur 1716. avaient tué deux hommes ; que les Mobiliens en 1707 portèrent la tête d'un de leurs gens qui avait tué un Taouachas ; que les Paseagoulas, en 1709, avaient tué im Mobilien, et qu'il les avait forcés à rendre satisfaction aux offensés, &c., &c.

**Les chefs écoutèrent ce discours avec beaucoup d'attention et ne répondirent point. Ds ressentaient vive- . '. ment la honte d'être aux fers avec quelques-uns de leurs . valets,

**Le 9 mai, à la pointe du jour, les trois daefs firères demandèrent à parler à M^ de Bienville. On les fit venir. Ils le prièrent d© faire attention qu'il n'y avait personne dans leur village qui eut assez d'autorité pour entreprendre de tuer les hommes dont il demandait les têtes : que s'il voulait le permettre, le chef Serpent- - Piqué, comme le maître de la nation, irait accomplir cette dangereuse missîpn. Ce que M. de Bienville refusa; et il nomma à la place du Serpent Piqué, son frère cadet, le Petit-Soleil, qu'il fit sur le champ partir dasis une pirogue armée de douze soldats et d'un officier, qui le menèrent à deux lieues au-dessous du village des Natchez. De cet endroit, il s'en fut par terre, et notre détachement revint le lend^nain matin.

"Le 10 mai, il arriva une pirogue dans laquelle il y avait deux Canadiens. Ils avaient heureusement vu, au-dessus des Natchez, ime feuille de parchemin qui les avertit de se méfier des Natchez, sans quoi ils seraient allés se livrer à eux.

**ÏÉe 12 de mai, le Canadien qui était parti le 27 avril avec un sauNrage, pour aller au-devant des Français qmi descjpndaient des Illinois, arriva avec onze Français qu'il avait rencontrés à sept lieues au-dessus des Natchez, sans quoi cette troupe allait «e livrer à cette natipà, ne sachant point la guerre. Ce renfort fit d^autant plus de j^bîsir» quHls avaient sept pirogues chargées de

Gpogle

140 [cHAr. VI,

1716. viandes et de farines, dont nous commencions à man^ ' quer. • Nous apprîmes qu'un Français, avec detix Illinois, qui s'étaient écartés des autres voyageurs, et qui--; montaient une pirogue, avaient encore été se faire pren- ' "< ' dre aux Natchez.

"Le 14 mai, le Petit-Soleil arriva. Il apporta trois têtes, dont onjie reconnut que deux pour être de celles que Ton demandait, M. de Bienville fit venir les chefs, et leur dit : Qu'il regrettait la mort d'un innocent qu'ils avaient fait tuer, et leur fit jeter cette tête aux pieds. Ils avouèrent qu'elle était celle d'un guerrier qui n'avait • point'eu de part dans l'assassinat des Français ; mais que, comme il était frère d'un des meurtriers qui leur était échappé, ils avaient cru devoir le tuer à sa place. M. de Bienville leur marqua beaucoup de mécontente- - ment de ce qu'on ne lui avait pas apporté les autres têtes, et leur dit qu'il voulait que le lendemain ils renvoyassent encore quelque chef. On remit le Petit-Soleil en prison et aux fers avec les autres. Le Français et" les deux sauvages illinois qui étaient allés se livrer aux Natchez, depuis quatre jours, nous avaient été ramenés par le chef Petit-Soleil, auquel ils devaient la vie, car il les avait délivrés du poteau où ils avaient été attachés pour être brûlés. Ce Français assura M. de Bienville qu'il ne descendait plus de Français du haut du Mississippi, et qu'il était le dernier. Ce qui fit grand plaisir. "Le 15, on envoya aux Natchez deux chofs de guerre et le grand-prêtre du temple, qui se faisaient fort de rapporter la tête du chef Gyelape, autrement dit la Terre- Blanche. Ils furent conduit? par un détachement de soldats près de leurs villages. Ce même jour, le chef des Tunicas vint avec M. Davion, leur missionnaire avertir M. de Bienville de se bien tenir sur ses gardes ; qu'il avait eu nouvelles par trois de ses gens qui venaient d'arriver des Natchez, que <;ette nation s'assemblait,, et que leurs guerriers avaient pris la résolution de descen-

dre tous en pirogaes pour nous venir égorger dans notre niecamp, et sauver par là tous leurs chefs, bu périr avec eux. Ces Tunicas offrirent d'envoyer quarante de leurs plus braves guerriers, toutes les nuits, pour nous garder. M. de Bienville, qui se méfiait autant de ceux-ci que des autres, les remercia, et leur dit qu'il ne craignait rien ; que cependant, ils lui feraient plaisir de continuer à envoyer des espions chez ces Natchez, pour apprendre ce qu'ils faisaient

"Les débordements du Mississippi commencèrent à inonder tout le terrain de l'île où nous étions campés. lî y avait demi-pied d'eau par-dessus la plus haute terre. Ce qui nous causait beaucoup de fièvres, maux de jambes et coliques, ayant -toujours les pieds dans de l'eau *" froide, par des chaleurs excessives. M., de Bienville ne pouvant plus se ten^ sous sa tent^, fit faire une bara- que entourée de pieux, couverte d'écorces d'arbres. Il fit aussi élever une petite pondère.

"Le chef Arpent-Piqué ayant attrapé la fièvre, M. de Bienville le fit sortir de pnson, lui ôta ses fers, et lui permit (fe se tenir tout le jour chez lui, Bienville, avec ses 'firères. Il avait lieu d'être content d'eux. M. de Bienville, qui passait ainsi toutes ses journées avee ces chefs, leur reprochait toutes leurs mauvaises manœuvres, en * leur disant : Qu'ils avaient reçu l'année dernière des traiteurs anglais, et deux jeunes garçons de cette nation pour apprendre leur langue ; qu'après les avoir renvoyés sur sa demande, ils lui avaient promis que jamais ils ne se détacheraient de l'alliance et de l'amitié des Français; que cependant, six mojf après, ils avaient été assez traîtres pogr assassiner les premiers Français qui avaient paru chez eux; que tout autre chef français que loi ne se contenterait pas de leur demander seulement -les têtes des meurtriers, mais qu'il ferait joindre à lui toutes les nations, leurs ennemis, et irait les détruire entièrement ; que nécuimoins, ils pourraient le f^cer à pren-

142 [dilAF. VI,

1716. ^^ c^ parti, s'ils osaient ramuser encore long-temps. Ces chefs, après être convenus de toute la trahison et de toute la fourberie de leur nation, assurèrent quHls n'avaient jamais paru dans les conseils qui s'étaient tenu» pour inviter les Anglais à venir s'établir chez eux ; que les Français qui étaient pour lors dans le village des Natchez pourraient leur rendre cette justice ; que pour ce qui était de l'assassinat dés Français, ils ne l'avaient * su que huit jours après, et qu'ils les avaient regrettés et pleures. Bans ce moment, ils jetèrent de grands soupirs'et versèrent quelques larmes. M. de Bienville leur demanda ce qu'ils regrettaient. Ds répondirent qu'il était temps d'avouer les choses telles qu'elles s'étaient passées ; que trois chefs de guerre dm villages des Noyers, de la Terre-Blanche et des Grigas, étaient les seuls auteurs des désordres arrivés dans leur nation; que c'étaient ces trois chefs qui 'avaient attiré les Anglais dans leur village; que c'était par leur ordre que les Français avaient été tués; qu'il y en avait deux aux fers dans no- , tre prison; que l'un* s'appelait le chef Le Bart)U, lequel était leur frère de mère, et l'autre Alahofléchia ; que le troisième n'était point descendu avec eux, et se nommait le chef de la Terre-Blanche ; que ces trois chefs, depuis un an, avaient pris une autorité si grande sur leur nation, qu'ils étaient plus craints et obéis qu'eux. Le chef Serpent-Piqué avertit encore qu'il y avait aussi dans notre prison deux autres guerriers qui avaient tué lé dernier Canadien au mois de mars, et affirma qu'il n'en connaissait point d'autres.

"M. de Bienville dit à ces trois cheè qu'il s'était toujours bien douté qu'ils n'avaient poinf eu ^ part aux mauvaises affaires arrivées, et que désormais il ne voulait plus qu'ils entrassent dans la prison. Il leur fît faire des lits dans sa baraque.

"Lé 25 mai, les deux chefs de guerre qui avaient été envoyés à leur viUage pour avoir la tête du chef de la

CBÂJP^ vi.] 143

Terre-Blanche, revinrent sans la porter et en disant qu'il 1716. était en fuite. Ils amenèrent plusieurs esclaves qui appartenaient aux Français qu'on avait tujés. Ils apportèrent aussi beaucoup de leurs effets. Le nombre des malades, qui augmentait tous les jours dans notre camp, engagea M. de Bienville à prendre le parti*de terminer cette petite guerre.

"Le 1er de juin, il fit sortir du fort tous lés chefs et au- ' ^ , très qui y étaient depuis un mois, à la réserve des quatre criminels. Il les fit venir chez lui, où étaient les trois autres chefs, et leur dit : qu'il voulait bien Ipur donner la vie et leur accorder la paix, à condition qu'ils lui donneraient parole qu'ils tueraient le chef de la Terre-Blanche ^ sitôt qu'ils le pourraient joindre, et en apporteraient la , tête à l'officier français qui serait chez eux ; qu'ils consentiraient dès à présent à ce que les deux chefs de guer re et les deux guerriers, qm étaient actuellement aux fers dans notre prison, fussent m|p à mort, pour réparation de l'assassinat qu'ils avaient commis ; qu'ils feraient restituer tout ce qui avait été pillé ; que pour ce qui se trouverait perdu, ils forceraient leurs gens à en payer la valeur en pelleteries et «n vivres ; qu'ils obligeraient leur nation à couper deux mille cinq cents pieux de bois d'acacias, de treize pieds de long et de dix pouces de dia^ mètre, et à charroyer le tout près de la rivière Mississippi, au lieu qui leur serait par noua indiqué, pour nous faire im fort; qu'ils s'obligeraient, çn outre, à nous fournir trois mille écorces d'arbres de cyprès, pour couvrir nos logements, et ce, avant la fin de juillet.

**Tous ces chefs remercièrent M. de Bienville, lui firent chacun une harangue où ils protestèrent de leur dévouwnent aux Français, en disant qu'à l'avenir ils se conduiraient de manière à ne plus mériter de reproches de nous , qu'ils louaient le soleil, leur Dieu, de leur avoir . inspiré d'engager leurs chefs de guerre, metutriers, des Français, à vemr avec eux pour se livrer à nous ; que

144 [CUAF. VI.

1716., sans cela il leur aurait été impossible de nous faire satisfaction par la grande autorité que ces. malheureux avaient prise sur leur nation, et qu'il était juste que nous les fissions mourir avec les deux autres. Us répétèrent ensuite tous les articles et toutes les conditions auxquels ils s'engageaient, promirent de les exécuter ÉHèlement et d'en faire même davantage.

^ "Après ces harangues finies, ces chefs demandant à M. de Bienville, s'il voulait leur permettre qu'ils lui présentassent à fumer dans leurs calumets de paix, il leur dit qu'il n'était pets eticore temps ; qu'il voulait auparavant qu'ils allassent à leurs villages y faire assembler leurs guerriers et leur expliquer les conditions

, auxquelles il leur accordait la paix, et qu'il enverrait avec eux un officier et deux soldats pour en être témoins.

"Les quatre criminels, se voyant seuls dans cette prison, se doutèrent bien que nous étions instruits de ce qu'ils avaient fait et redoublèrent leurs cris et leurs chants de mort. Le Serpent-Piqué, craignant que ceux de ses gens qui' devaient partir pour aller à leur village, ne fussent rapporter qu'on voulait faire mourir ces grands guerriers, et que cela n'occasionnât une rumeur parmi la nation, par la grande estime qu'on avait pour eux, pria M. de Bienville de faire courir le bruit seulement de les envoyer au bas de la colonie au gouverneur, qui déciderait de leur sort, et lui-même alla les trouver en prison pour leur assurer qu'ils ne mourraient point et qu'ils devaient être tranquilles.

Le 3 de juin, le sieur de Pailloux, aide-major, fut commandé avec deux soldats, pour aller au village des Natchez avec tous les chefs et autres, à la réserve du chef Serpent-Piqué et de son frère, que M. de Bienville voulut garder pour ôtagesJ II donna ordre à M. de Pailloux, en cas que cette nation acceptât le traité de paix,

' de rester au grand village avec un soldat et de renvoyer

OffAF. VI.] , 145

Fantre avec les chefs qui devaient revenir rendre compte 1710. de leur mission* Il recommanda aussi à M. de Pailloox d'examiner le lieu le plus convenable à placer notre fort, • près de la rivière, et d'en informer.

^Le 7 juin, la pirogue, qui avait été aux Natchez, revint avec neuf vieillards de cette nation et le soldat, par ^ lequel le sieur de Pailloux écrivit qu'il avait vu toute cette nation assemblée ; qu'elle avait marqué une grande joie de ce que leurs chefs avaient fait avec nous ; et que tous ces Indiens étaient très disposés à exécuter tout ce qu'on leur demand€dt. Le dit sieur de Pailloux l'informait aussi qu'il avait trouvé près de la rivière un coteau 3itné très avantageusement pour y construire notre fort. Le. même jour, M. de Bienville reçut les calumets qui lui furent présentés par ces neuf vénérables vieillards avec beaucoup de cérémonies. On les fit ensuite fumer dans le nôtre. Le lendemain, 8ème de juin, M. de Bienidlle renvoya les neuf vieillards chez eux. Il permit aussi au chef Petit-Soleil de partir, mais il garda auprès de lui le Serpent-Piqué, et envoya en même temps, dans une pirogue, quatre soldats porter au sieur de Pailloux des haches, bêches, pioches, doux et autres ferrements nécessaires pour la construction du fort

^Le 9, on fit casser la tête aux deux guerriers par des soldats.

^Le 11, M. de Richebourg, capitaine, qui était malade, partit avec trois soldats pour retourner à la Mobile.

^Le 12, M. de Bienville, qui retenait depuis quelque temps les Canadiens voyageurs, leur permit d'aller à leur conunerce au bas de la colonie, leur fit remettre les deux chefs de guerre, et leur donna l'ordre de leur casser la tête, lorsqu'ils seraient éloignés de dix à douze lieues. Comme on conduisait ces deux malheureux pour les embarquer, l'un d'eux, le Barbu, cessa pour im moment de chanter sa chanson de mort et chanta celle de guerre.

Il conta ses hauts faits contre dififérentes nations, et le

l46 [oiiAP. VI.

1716. nombre de chevelures qu'il avait levées. Il iK»nma les cinq Français qu'il avait fait tuer, et dit qu'il moturait avec le regret de n'en avoir pas tué davantage. Le Serpént-Piqué, qui pour lors était le seul de sa nation parmi nous, l'éeoutait attentivement, et dit à M* de Bienville : C?est mon frère, mais je ne le regrette point. Tu nous défais d'un méchant homme.

"Comme le Mississippi ne baissait point, et que l'eau était toujours à cinq ou six pouces sur la surface de la terre, ce qui continuait à nous donner beaucoup de ma^ htdies, M. de Bieftville fit passer les malades et les convalescents au viHage des Tunîcas^ qui sont sur des terres très hautes. Ces sauvages eurent grand soin de leur . fournir des viandes firalches de bœuf et de chevreuil.

«Le 14 juin, il arriva chez lès Tumcas huit Natchit<>f ches, dans une pirogue chargée de sel, que ceux-ci venaient vendre. M. de Bienville eut p€kr ces sauyages avis de la marche des Espagnols du Mexique, pour ve-* nir s'établir sur la rivière Rouge, au nombre de cinq cents hcwnmes à cheval, avec deux cent cinquante iriu^ jets de charge. Pour les prévenir, il fit partir sur-lechamp six soldats et un sergent, pour aller prendre possession du haut de cette rivière avant eux.

<*Le 1er de juillet, M. de Pailloux écrivit à M. de Kenville que les trois quarts 'deS pieux pour notre fort étaient charroyés sur place ; qu'il y avait des sauvages qui travaillaient à faire des rigdies, et qu'il aurait besoin de six soldats des plus adroits pour montrer aux sauvages à planter des pieux droits et de hauteur égale, Le lendemain, 2 du dit mois, on Itd envoya six soldats et tons les outils nécessaires.

^<Le 22, M. de Bienville, ayant appris que son fort était presque fini, ordonna au chef des Tunicas de lui fournir trente de ses gens pour nous aider . à monter Ifi rivière, qui était très rapide. Il ne nous testait pas éjOi Boldats en santé.

CMAP. VI.] 147

«Le 26, nous arrivâmes aux Natchez, Le Serpent- nie, Kqné, que nous avions avec nous, fit venir cent cinquante de ses gens, qui portèrent tous nos efiets à notre f<Mt, le mênie jour.

^Le lendemain, nous mimes le peu de soldats que nou^ avions en santé au travail du fort, et continuâmes jusqu'^ 2 août, qu'il -fut entièrement fermé. Les Natchez nous fournirent toutes les écorces qu'on leur avait demandées, et qu'on employa à couvrir un magasin, une poudrière, un corps-de-garde et des casernes. Le tout fut finile 8 août.

**Lé 25, une trentaine d'hommes Yazous et Offagoulas vinrent chanter le calumet â M. de Bienville, qui les reçut parfaitement bien. Le même jour, les Natchez vinrent, au nombre de cinq à six cents hommes, sans armes, et environ trois cents femmes, pour faire une danse publique devant notre fort. Les chefs entrèrent dedans, firent fumer M. de Bie§ville, et lui dirent que tous ces gens étaient venus danser à sa porte pour lui marquer leur joie d'avoir des Français établis parmi eux.

"Le 28 août, M- de Bienville, voyant que les choses étaient fort tranquilles dans sa garnison, et qu'il n'y avait rien à craindre de la part des sauvages, donna au sieur de Pailloux des ordres et instructions sur ce qu'il y avait JL fadre, et prit le parti de descendre à la Mobile, pour rendre compte à M. de Lamothe Cadillac. Le 4 d'oc*tobre, il arriva à la Mobile, où il lui fut remis un paquet du conseil de .marine, dans lequel était pour lui un ordre du roi, pour conmiander en chef dans la colonie, en l'absence de M. de l'Ëpinay, nommé à ce gouvernement à la pllUse du sieur de Lamothe CadiUac, auquel il n'eut point le dési^rément de rendre compte."

Ainsi finit la première guerre des Ncitche^. H fut d'autant plus agréable à M. de Bienville de n'avoir pa3 i rendre eo^ipte de «a condjoite â M* de Lamothe Cadil-

148 [cuAP. VI.

1716. ^, que celui-ci Favait déjà Jugée, et Tavait déclarée exécrable. Conune on l'a vu par la lettre du cbminissaire-ordonnateur Duclos, M. de Cadillac avait accusé M. de Bienville de s'être rendu coupable, envers les Natchez, d'un horrible guet-à-pens, et d'avoir violé le droit des gens en f€dsant mourir les chefs dont il s'était emparé par surprise. Les reproches aJdressés à Bienville par le gouverneur n'étaient peut-être pas sans fondement, mais il n^ lui appartenjdt pai^'être si sévère. Car il aurait dû se souvenir qu'il s'était vanté au ministre, dans une de ses dépêches, d^avoirfait assassiner le chef des Chactas par son frère, en lui promettant sa place.

M. Crozat ayant demandé qu'il lui fût accordé de laisser passer à la Louisiane x^ent faux sauniers par an, qui , devaient travailler trois ans comme engagés, et recevoir ensuite des terres ; et que le gouvernement portât les troupes à huit comll^agnies, avec permission à deux soldats par compagnie de s'établir dans le pays, cette demande lui fîit accordée, ainsi que . celle de prendre dans les hôpitaux cent filles par an, pour accélérer la population.

L'infatigable curé de la Vente ne fut pas aussi favorablement écouté. Il avait demandé que l'on autorisât les mariages des Français avec les sauvagesses devenues chrétieiines. Mais M. de Lamothe Cadillac et M. Duclos ayant été consultés, et ayant opiné négativement, la demande du curé fut rejetée.

M. de St Denis avait été chargé par M. de Lamothe Cadillac, en 1714, d'aller s'opposer à un établissement aux Natchitoches, que l'on supposait être projeté par les Espagnols, et avait aussi reçu la mission d'aller jusqu'au Nouveau Mexique, pour s'enquérir s'il n'était pas possible d'ouvrir un commerce par terre entre la Louisiane et les possessions d'Espagne, où l'on espérait que M. ' Crozat trouverait un vaste débouché pour ses marchan-

CUAP- VI.] * * . ^ 140

dises. Cet intrépide officier revînt, au mois d'août de 1116,

P cette année 1716, de son aventureuse expédition, qui mérite une mention honorable, et qui n'est pas exempte d'une certaine teinte romanesque, M. de 9t< Denis était arrivé sans accident aux NatchitocLes, avec les Cana- "' »

diens et lea Indiens qui formaient sa suite- Il y fit cons- r

k ■ truire quelques huttes pour ceux des Canadiens qu'il de-

f vait y laisser, et auxquels il donna quelques outilB ara-

toires et des grains, pour ensemencer la terre. Prenant avec lui douze Canadiens d'élite et quelques Indiens, il s'éloigna de la rivière Rouge, et se hasarda courageusement à s'avancer dans une direction ouest, au travers • de pays sauvages et inconnus. Après avoir voyagé ' tm

vingt jours, il arriva à un village des Asâinais, non loin ^ de Tendroit où Lasalle avait été assassiné vingt-six ans V auparavant, La, il obtint des guides qui le conduisirent

f au premier établissement des Espagnols, sur le Rio

Bravo. Cet établissement était connu sous le nom de u St. Jean-Baptiste, ou Presidîo del Norte, Don Pedro de Jjj

VîUescas, qui y commandait, reçut les Français avec une chevaleresque hospitalité. St. Denis lui annonça ^

^ .qu*il était envoyé par le gouverneur de la Louisiane \

pour faire des arrangements de commerce, qui pourraient être également avantageux aux Espagnols et aux ^U * Français. Don Pedro répondit qu'il ne pouvait rien faire '» ^ sans consulter le gouverneur de Caouis, son supérieur, î S Cet officier résidait à une distance de cent quatre-vingts milles, et lorsqu'il reçut la missive de don Pedro, qui lui ^\' annonçait l'arrivée des Français, il envoya une troupe de ^ , vingt-cinq cavaliers potir lui amener St Denis. Sons différents prétextes, il garda St. Denis jusqu'au commen* cernent de 1715- Ce fut alors qu'il lui apprit qu'il était . ^^]e son devoir de l'envoyer au vice-roi k Mexico, St. De- *jL j^ i nis, au moment de son départ, écrivit à ses compagnons, I qui l'attendaient au Preaidiodel Norte,de retourner aux Natchitoches. , ^

150 [CHAF. YI.

1716. . Caouis est éloigné de Mexico d'environ sept cent cinquante milles. St. Denis eut à parcourir toute cette route sous la surveillance d'un officier à la tête de vingt hommes de Cavalerie. A son arrivée à Mexico, il fut jeté dans une prison par le vice-roi. Après y avoir lan* gui trois mois, il fut relâché, à la sollicitation de quelques officiers françcds au service d'Espagne, et fUt présenté au vice-roi, qui, appréciant son mérite et son caractère, chercha à lui faire oublier le traitement rigoureux qu'il avait subi, et qui, non seulement le traita avec beaucoup de bienveillance, mais l'engagea à entrer au service de Sa Majesté Catholique. Ne pouvant vaincre les refus de St. Denis, le vice-roi lui fit présent d'un des plu^ beaux chevaux de ses écuries, lui fournit de l'argent, et le renvoya à Caouis. De là, il se rendit au Pr/csidio del Norte, où il retrouva son ami don Pedro de Villescas. Ce brave hidalgo était dans ce moment très affecté du départ d'une tribu indienne qui occupait cinq villages dans le voisinage du Presidio, et qui, fatiguée des vexations qu'elle avait éprouvées de la part des officiers et du reste de la garnison, s'était décidée à chercher un asile éloigné de ses incommodes voisins. St. Denis offrit à don Pedro de courir après ces Indiens, et de les lui ramener. Il ne lui fut pas difficile de les atteindre, car ils étaient retardés dans leur marche par leiirs femmes, leurs enfants et leurs bagages. . St. Denis, aussitôt qu'il les aperçut, mit au bout de son fusil un mouchoir blanc, qu'il agita, pour leur donner à entendre qu'il était un messager de paix. Comprenant ses intentions, les In^ diens s'arrêtèrent et l'attendirent. Lorsqu'il fut parmi eux, il les harangua, et fit ressortir, sous de vives couleurs, le danger qu'ils couraient, en allant s'établir dans des pay3 lointains et sur le territoire d'Indiens qui leur étaient étrangers, et qui probablement finiraient par leur être hostiles. Il termina en le«r donnant Fassu-*

< *^ rance, au nom de don Pedro, que s'ils voulaient occuper

'ciji%r. ?!•] 161

de nouveau Ut&s Villages» tii les officiers ni les soldats du I7i6. Preâdip n'auraient la permission d'aller chez eux sans leur consentement. Emus par les paroles de St. Denis, les fugitifs, qui regrettaient sans doute leur demeure héréditaire, consentirent à retourner avec lui. St. Denis se mit à leur tête, et les ramena en triomphe à don Pedro, qui craignait que la fuite de ces Indiens ne lui fût reprochée, et ne fût attribuée à quelque acte de tyrannie ou d'inconduite de sa part. Aussi, fut-il très reconnmssant du service que St. Denis lui avait rendu.

St. Denis, pendant le séjour qu'il avait fait sous le toit hospitalier de don Pedro, s'était laissé captiver par les charmes de la fille du vieil hidalgo, et elle-même n'avait pas paru insensible au mérite du jeune officier français. Fort de l'amitié que lui témoignait don Pedro, et enhardi par le service qu'il venait de lui rendre, St. Denis lui demanda la main de sa fille, et l'obtint. Il passa six mois avec sa jeune femme ; mais enfin, sentant qu'il ne pouvait plus prolonger son séjour au Presidio, et qu'il était de son devoir d'aller rendre compte de l'expédition dont il avait été chargé, il se décida à partir, et à s'éloigner de sa femme, quoiqu'elle fût enceinte. Il se mit en route, et arriva en août 1716 à la Mobile, accompagné de don Juan de Villescas, l'oncle de sa femme.

Crozat ayant recommandé que, malgré la non réussite de l'expédition de St. Denis, on fit ime seconde tentative de commerce avec les provinces espagnoles par l'intérieur des terres, ses agents à la Louisiane fournirent des marchandises à trois Canadiens, nommés Delery, Lafrenière et Beaulieu, qui partirent au mois d'octobre^ et qui, remontant la rivière Rouge, se mirent en route pour la province de Nuevo Léon. Pour empêcher les JBspagnols d'occuper les Natchitoches, où St. Denis* avait laissé quelques hommes, il fut ordonné à un détachement sous les ordres de Dutisné d'aller s'y établir, d'y bâtir un fort et d'y tenir garnison.

i f Isa * ' ' i ' [VUAV. VJ,

1716- Il n'est pas sans Intérêt d'examiner le budget des dépenses que le commissaire-ordonnateur Duclos croyait indispensables pour l* entretien de la colonie de la Louisiane» en 1716;

Un gouverneur, 0,000 livres.

Un commissaire, .,,->.- 6,000 "

Un lieutenant de roi 2,000 "

Un aide-major flOO "

Quatre capitaines de compagnie, - 4,800 "

Quatre lieutenants, 3,600 "

Ensei^es, 2,400 "

/^ Un écrivain 1,000 •*

Un garde-magasin, ÔOO '"

Un chirurgien-major, 800 *'

i. Un aumônier 800 **

. .. Autres dépenses, .•-.-., 80,992 "

Total général, 110,092 "

On voit que, sous le rapport des finances, T administration de Messieurs de Lamothe Cadillac et Duclos, n'avait pas reposé sur une base bien large.

Page 1