‹ Histoire de la Louisiane (volume 2)Chapitre 19 sur 49 · CHAPITRE Xm · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xm

UB OOUVERNEUB PÊRIBR £81^ RAPPELÉ EN FRANCE.— BIENYILLS EST RENOIOIÉ AU GOUVERNEMENT DE LA LOUISIANE.— BALMON, OOBfMiaSAIRE-ORDONNATEUR.— DÉMORALISATION ET DÉSASTRES QUI SONT LE RESULTAT DE L'INTRODUCTION DU STSTÉME DE PAPIER -MONNAIE DANS LA COLONIE. — QUEL FUT LE PREMIER CRÉOLE.

1732. Le roi était convenu de prendre pour son compte toutes les propriétés de la compagnie à la Louisiane. L'inventaire en fut fait sous les yeux de Salmon, le commissaire-ordonnateur, et se monta à la valeur de deux cent soixante trois mille livres. Ces propriétés consistaient en quelques marchandises dans les magasins, en une briqueterie en face de la ville, sur laquelle il y avait deux cent soixante nègres, quatorze chevaux et huit mille barrils de riz. Les nègres furent évalués, les uns dans les autres, à 700 livres, les chevaux à 57 livres, et le riz à 3 livres le cent.

Le conseil supérieur de la Louisiane fut réorganisé par lettres-patentes du 7 mai, et fut ainsi composé : Perler, gouverneur; Salmon, commissaire -ordonnateur; Loubois et d'Artaguette, lieutenants de roi ; Bénac, major de la Nouvelle-Orléans ; Fazende, Bruslé, Bru, Lafrénière, Prat et Raguet, conseillers ; Fleuriau, procureur-général. C'était le même qui s'était démis de sa

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place, torsqn'il avait été censuré pour avoir résisté à 1733. M. de la Chaise. Rossart fut nommé secrétaire du conseil.

Afin de faire revivre le commerce, qui avait été complètement détruit par le privilège exclusif de la compagnie des Indes, le roi accorda plusieurs privilèges et avantages à tous ceux de ses si\jets qui enverraient des navires i la Louisiane. Ainsi, par un arrêt du 13 septembre, il exempta de tous droits d'exportation les marchandises qui y seraient envoyées de France, et de tous droits d'importation, en France, tout produit de la Louisiane.

C'était enfin entrer dans la bonne voie, dans la seule qu'on aurait dû suivre depuis la fondation de la colonie, au lieu de l'écraser par un stupide monopole, accordé i un seul homme ou à une compagnie, qui non-seulement forçait les colons de lui vendre leurs denrées au prix qui leur était imposé, mais encore qui vendait à ces mêmes colons, à 200 pour cent de bénéfice, les marchandises que nul autre qu'elle, en vertu de son privilège, avait le droit d'importer. Mais aussitôt que l'on sut que les ports de la Louisiane étaient ouverts i la concurrence, les marchands de St. M alo, de Bordeaux, de Marseilles et du Cap-Français se préparèrent à y envoyer des navires.

Outre cet arrêt du roi, relatif au commerce, il y en eut on autre qui fixait les forcer de la colonie à huit cents hommes de troupes de ligne. L'attention du gouvernement se porta aussi sur les finances, qui avaient toujours été dans un état de fiux et de reflux, de hausse et de baisse, et il y eut une ordonncmce qui décrétait que, dorénavant, puisque les piastres passaient pour 5 livres, et les demi-piastres pour 2 livres 10 sous, les quarts passeraient pour 25 sous, et les huitièmes pour 12 sous 6 deniers, lesquels ne passaient auparavant que pour 20 sous et 10 sous.

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t78a. Bienville avait été reiumimé gouverneur de la Louisiane, et s'était mis en route pour prendre possession de son gouvernement. S'étant arrêté au Cap-Français, il écrivait de là au ministre, en date du 28 janvier :

^J'ai vu ici, Monseigneur, les chefs des Natchez qui ■ont esclaves, entr^autres, le nonuné St. Came, auxquels on avait fait espérer qu'ils pourraient retourner avec moi. Ils m'ont assuré qu'il n'y avait eu que leur nation qui était entrée dans la révolte, et que les façons dures avec lesquelles on avait agi à leur égard, les y avait forcés, et qu'ils s'y étaient déterminés sans prendre conseil des autres nations. Si je veux les en croire, mon arrivée dans la colonie y rendra la tranquillité que j'y avais laissée.

^11 y a ici plusieurs habitants de la Louisiane qui demandent à y retourner."

Le 18 mars, une ordonnance du roi fixa le prix du tabac venant de la Louisiane, prix auquel les fermiers-généraux étaient tenus de le recevoir, savoir : pour 1738, 3ô livres le quintal; pour 1734 et 1735, 30 livres le quintal ; pour 1786 et 1737, 27 livres, et pour 1788, 26 liv.

Diron d'Artaguette qui avait été faire un voyage en France revint avec Bienville. Il parait qu'il trouva la colonie dans une triste situation, car il écrivit de la Mobile, le 23 avril : ^Je trouve en arrivant dans ce poste, deux sortes de maladies contagieuses, la petite vérole qui a enlevé et qui enlève encore tous les jours quantité de personnes de tout sexe et de tout âge, avec une disette générale de vivres, dont tout le monde se ressent et qui provient d'un ouragan qui a ravagé la dernière récolte. Nos habitants et nos ouvriers meurent de faim. Ds ont cela de conunun avec ceux de la Nouvelle- Orléans. Ceux-ci demandent à passer en France, ceuxlà s'en vont aux Espagnols sans rien dire. La colonie est à la veille de se dépeupler." Voilà la situation dans laquelle était la colonie, trente-quatre ans après sa fonda-

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tioti, dans un pays aassi fertile que la Louisiane. Dès les 1733. premiers jours de sou existence, un état de disette avait été et continuait d'être son état normal II fallait donc qu'il y eut un vice radical bien profond, dans l'organisation et dans l'administration de la colonie. U fallait qu'il y eut un ver rongeur bien actif dans les racines de l'arbre que l'on avait transporté dans un 8<d si riche, et qui loin de grandir, de se parer de feuilles, de fleurs et de fruits, languissait, et ne pouvait qu'avec peine conserver assez de sève pour végéter. C'était l'air qui lui manquait, l'air de la liberté !

On n'apprendra peot^tre pas sans intérêt quel fUt le premier Louisianais. Il résulte d'une lettre de Messieurs de Bienville et Salmon, en date du 6 mai, que Claude Jousset fut le premier créole de la colonie. Il était fils d'un Canadien, qui faisait un petit commerce i la Mobile.

Le 12 mai, Bienville et Salmon écrivaient conjointement au ministre :

^'L'état misérable où les habitants ont été réduits par Pouragan qui ravagea la colonie, le 29 août 1732, ne permet pas de penser à la contribution projetée relativement aux ponts.

^'A l'égard des concessions, quoiqu'on eut publié l'ordonnance rendue pour obliger les habitants à produire dans trois mois les titres en vertu desquels ils possèdent, il y a encore beaucoup de retardataires. Quelques-uns ont produit des ordonnances au bas des requêtes qu'ils avaient présentées au conseil supérieur, ordonnances en vertu desquelles Us ont été mjs en possession. Nous estimons qu'il convient de retirer toutes ces requêtes, au pied desquelles le conseil supérieur a donné, au nom de la compagnie, toutes ces concessions, et d'en accorder les titres au nom du roi, de même qu'à ceux qui n'ont que la possession.

^U y a dans le haut du fleuve, à la distance de qua-

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1733. rante lieues de la Nouvelle-Orléans, i l'endroit nommé la Pointe-Coupée, environ quarante habitants» qui s'étaient établis des deux côtés du fleuve. Mais ceux qui étaient du côté de la Nouvelle-Orléans se sont retirés de l'autre côté, à cause des incursions que firent les Natchez, Tannée dernière. Les uns ni les autres n'ont aucun titre et ont pris autant de terrain qu'ils ont voulu, la compagnie ayant permis verbalement de s'établir à ceux qui en ont fait la demande.

^Le pays est bon, mais comme tous les pays neufis est sujet à beaucoup de contre-temps dans les saisons. D'ailleurs, les habitants sont encore inexpérimentés et pas assez bien arrangés sur leurs habitations. Ils demandent des cargaisons de nègres et se plaignent de ce que le conunerce prend 200 pour cent, pour les marchandises. Ils se plaignent aussi de ce que la compagnie a envoyé des gens inutiles et des vagabonds."

Parlant des Ursulines, Bienville ajoute : ^Elles sont très laborieuses et nullement intéressées. Elles ont beaucoup d'occupations et vivent de peu."

Le 15 du même mois, Bienville envoya un mémoire intéressant sur les dispositions des sauvages envers les Français.

Mémoire de Bienville.

^'Depuis la guerre des Natchez,les nations ont conçu pour les Français un mépris souverain, par la mollesse avec laquelle ce coup a été vengé. De là vient que les sauvages ont vendu si cher à M. Périer les faibles secours qu'il en retira pendant cette guerre. De là vient encore l'insistance avec laquelle ils ont prétendu ériger en tribut les présents que le roi veut bien leur accorder. D'un autre côté, les Anglais ont fait des progrès infinis dans leurs esprits. Les Chickassas sont entièrement à eux, une partie des Ghactas chancelle, les nations du haut de la rivière des Alibamons penchent

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plus de leur cAté que du nôtre ; et les Illinois ont donné 1733. des preuves de leur mauvais vouloir.

Chactas.

^Les Chactas tuèrent, l'autonme dernier, deux Anglais et pillèrent quinze chevaux chargés de munitions qui allaient aux Ghickassas. Leur' façon de penser pour nous est pourtant bien changée. On a laissé s'introduire de grands abus chez eux : par exemple, la multiplicité des chefs, desquels on compte maintenant cent onze. Le premier inconvénient de cette multiplicité de chefs, c'est que la nation est infiniment plus difficile à gouverner. Chacun de ces chefs, au moyen des pré-, sents qu'il reçoit et fait distribuer, se forme un parti dont il dispose sans contrôle, de sorte que le grand chef n^est plus chef que de nom. Donc, pour faire marcher la nation, il faut gagner tous les chefs, qui se font valoir le plus qu'ils peuvent. De là, augmentation de dépenses, puisqu'il faut faire des présents à tous ces chefs. Autrefois, on donnait au grand chef des présents pour le corps de la nation. Il les distribuait par village, ou de la façon qu'il lui plaisait : on avait seulement l'attention de lui donner un jn^sent particulier. On avait soin d'ailleurs de ne point parler d'affaires i d'autres qu'a lui et de ne recevoir de parole que de lui. De cette façon, il y avait économie et prise facile sur la nation. Maintenant tout est bouleversé et il sera bien difficile de revenir aux anciens usages.

Natchez.

^Depuis son arrivée, les Natchez n'ont fait aucune entreprise contre les Français ni contre leurs alliés. Mais ils ne sont point détr^its. Seulement on ignore leurs forces. Les Tunicas lui ont assuré qu'ils sont divisés en trois troupes. L'une, la moins forte, est retirée dans

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1733. Fintérieur des terres, un peu au-dessus de leur village, mais dans des pajrs impraticables ; la seconde, plus considérable, habite les bords du Mississippi, du côté des Ouacbitas, vers la rivière Yazoux;la troisième, et la plus nombreuse, est retirée auprès des Chickassas, qui lui ont donné des terres pour faire village.

"Il a envoyé des Affagoulas à la recherche de la première troupe. Ils ont trouvé un Natchez qu'ils ont tué. Ce fragment de la nation des Natchez peut se composer de cinquante guerriers.

'^n a aussi engagé les Tunicas à marcher contre ces Natchez, avant qu'ils ne puissent se fortifier. Ils le lui ont promis et tiendront leur promesse.

' ''La défaite des deux autres troupes est moins aisée. L'une est soutenue par les Chickassas, et l'autre s'est fortifiée dans un pays inaccessible aux Français. D les fera inquiéter.

Chickassas.

''Si cette nation ne vient pas d'elle-même i composition, il faudra la contraindre i quitter la colonie. Mais il sait trop combien il est nécessaire de rétablir la réputation des Français parmi les sauvages, pour qu'il n'as* sure pas le succès des entrq)rises qu'il fera.

"Il se concertera avec M. de Beauhamais, gouvemétir du Canada, pour attaquer en même temps.

Illinois.

"Le commandant de ce poste lui mande qu'il n'est pas certain de la fidélité des Illinois, et qu'ils lui donnent souvent des alarmes. C'est pourquoi il y envoie M. d'Artaguette, comme l'officier le plus convenable pour un pareU commandement Car un soulèvement de cette nation ruinerait la colonie.

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OUABAOIIB.

'^Cette nation est dans les mêmes dispositions que les^ Illinois.

Arkansas.

"Onze chasseurs qui étaient dans la rivière des Arkansas ont été tués par les Osages, nation très-nombreuse qui habite entre TArkansas et le Missouri.

Natchitoches.

"Le commandant du fort lui écrit que ces sauvages oût voulu se révolter, et l'ont forcé de se tenir enfermé pendant six mois. Il ajoute que, quoiqu'ils paraissent assez tranquilles, il est torgours en garde contre eux.

"Enfin, il parait que la colonie est menacée dé tous côtés, et c'est en efiet la coutume des sauvages de se révolter tous à l'exemple les uns des autres. Il espère pourtimt ramener 1^ tranquillité dans laquelle il avait laissé la colonie en 1725, lorsqu'il la quitta."

Ainsi, M. de Bienville, aussitôt après son arrivée, avait tourné son attention vers les sauvages, dont toutes les tribus avaient été mécontées par M. Périer. Il fallait combattre les unes et apaiser les autres. Sur ce siget, Bienville écrivait le 26 juillet : "H faut harceler les Chickassas, dont l'esprit turbulent a besoin d'être retenu par la crainte. D'ailleurs, il vaudrait mieux qu'ils émigrassent aux Abékas, qui les en sollicitent. Ils seraient ainsi suffisamment éloignés du Mississippi pour ne pas molester nos voyageurs. Sur mon invitation, un parti de Chactas va courir sur les Chickassas. Je leur ai donné Lesueur, avec dix hommes, pour les faire reconnaître des nations du Canada, en cas de rencontre.

"Il eut été bon d'envoyer un corps de Français un peu

fort, et d'aller attaquer les forts des Chickassas, pour

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17da. faire enfin une action d'éclat, chose indispensable pour relever le moral de )a colonie, mais la colonie est trop dénuée de forces et trop pauvre, et il ne faut pas nous compromettre encore une fois. On a vécu Tan dernier pendant plus de trois mois de grains de roseaux, et je suis forcé de rester dans Tinaction, quelque douleur que j'en aie." Il est difficile, pour ceux qui connaissent le pays, de comprendre conunent la misère pouvait être poussée aussi loin. '

Bien ville écrivit ensuite, en date du 10 août: **J'ai envoyé un autre parti contre les Natchez des bords du fleuve. On a tué trois hommes, pris une fenmie et une fille. Les Natchez, se voyant ainsi traqués, se rendent tous chez les Chickassas. Ce qui laisse le Mississippi libre. Si Ton avait fait ainsi Tan passé, l'habitation de Mme. de Mézières n'aurait pas été détruite, notre établissement à la Pointe-Coupée n'aurait point été insulté et il n'y aiurait plus de Natchez aux ^ivirons du Mississippi."

Le 16 octobre, il fut rendu un arrêt qui évoquait an conseil du roi toutes les contestations nées et à naître relativement à ce qui était dû à la compa^gnie des Indes pardifiérents particuliers de la Louisiane, et qui commettait le sieur Salmon, commissaire-ordonnateur, pour juger définitivement ces contestations.

Cet arrêt était motivé sur ce que tous les membres du conseil supérieur de la colonie étaient parties intéressées, étant débiteurs de la compagnie. 1734. Le 28 avril 1734, M. de Bienville écrivait au ministre: ^Nous avons eu l'honneur, M. Sahnon et moi, de vous écrire en faveur de M. Livaudais que le roi emploie comme pilote à la Louisiane. Il conviendrait de le faire capitaine de port."

Dans la lettre à laquelle M. de Bienville fait allusion, il disait que M. Livaudais était nu siyet qu'il recommandait tout particuliéremettili de conserver. £n

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marge de cette dépêche, il y a cette note sur M. Livan- 1784. dais : Neveu de Lavigne Voisin^ fameux corsaire de 8t Maio. On verra plus tard d'intéressantes commnnica^ tions fkites par ce M. Livandais sur les différentes pas-' ses du Mississippi à son embouchure.

Le 12 juillet, M. de Bienville et M. Salmon décré- , tèrent que des casernes seraient construites des deux côtés de la place d'armes* Jusqu'alors, les troupes avaient manqué de logement convenable et il était temps d'y pourvoir. Il fut décrété aussi qu'il serait accordé des concessions aux soldats français et suisses qui, ayant fini le temps de leurs engagements, s'établiraient i la Louisiane.

Toute l'année 1784 se passa en négociations sans ré« sultat avec les Chactas pour les engager i donner sur les Chickassas, et les dépêches de cette époque font souvent mention d'un chef nonuné le Soulier Rouge, qui joue un grand rôle dans toutes ces transactions, et qui est tantôt pour les Français et tantôt pour les Anglais, dont il se servait comme de cartes qu'il jouait les unes contre les autres.

^A ce sujet, Dirod d'Artaguette écrivait en date du 16 juillet : ^J'appréhende que les Chactas n'exécutent pas le pi^jet qu'ils avaient formé d'aller en grand nombre harceler encore les Chickassas le mois prochain. Leurs dispositions sont fort équivoques, tant à cause du reftn de vivres qu^on leur a fait, qu'à cause des ordres de M. de Bienville de ne leur payer les chevelures, qu'à proportion de leur grandeur, voulant réformer les abus qu'ils conunettaient en les divisant et diminuer les dépeases par suite. J'ai fait des objections contre ces décisions fort bonnes en elles-mêmes, puis qu'il s'agit de réprimer des abus et de ramener plus d'économie dans les dépenses» mais dangereuses par le penchant des C^Mctas pMr les Anglais, à cause de notre dénuement, etj'aiélé autorisé en réponse à satisfaire les parties

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1734. indirectement, au moyen de gratifloations. Malheoreusementy je crains qu'il ne soit trop tard. Les Anglais ont profité du mécontentement des sauvages pour leur envoyer des traiteurs avec douze chevaux chargés de marchandises. Le Soulier Rouge a été engagé par eux à aller visiter les établissements de la Caroline et leurs magasins. Ce qu'il a fait Jusqu'au retour de ce chef, tout préparatif de guerre est suspendu, comme si les Chactas attendaient son retour pour savoir s'il fallait prendre ou quitter les armes. C'est cependant ce chef, le Soulier Rouge, que le père Baudoin, jésuite, a toujours dépeint à M. de Bienville comme un mutin sans crédit parmi la nation et auquel on a préféré pour les présents, sur la foi de ces renseignements, d'autres scgets n'a}rant ni nom ni autorité. Ce qui l'a fortement indisposé. Les manières de l'officier qui réside parmi les Chactas l'ont également indisposé. On n'a même pas essayé de le retenir lorsqu'il est allé aux Anglais. Il est probable que Soulier Rouge reviendra tout Anglaisj et entraînera la nation.^

En effet, le 4 octobre suivant, Bienville apprit le retour de Soulier Rouge avec le pavillon Anglais, des présents et une médaille.

Le 23 août, M. de Bienville écrivit au ministre :

^J'ai demandé l'an passé à M. Diron d'Artaguette de me faire savoir dans quelle disposition étaient les Chactas au siqet de la guerre des Chickassas. Il me répondit qu'ils étaient disposés à faire un mouvement considérable contre eux, si je pouvais leur donner les munitions nécessaires. J'envoyai en conséquence par le sieur de Lavergne, enseigne, un millier de poudre, deux milliers de balles, vingt fusils, &lù.

'KTette première proposition acceptée, M. Diron d'Artaguette m'en fit mne seconde, qui fut de faire marcher à la tête des Chactas cent Français et de lui en donner le commandement Si j'avais été ea position de

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faire marcher un corps considérable, je n'aurais pas 1734. attendu sa demande. Mais je ne le pouvais pas, faute d'armes et faute de vivres. Je refusai donc, et je fis oonnaitre à M. Diron que je ne pouvais le mettre à la tôte d'une si faible troupe, pour ne pas compromettre notre réputation et la sienne, surtout devant agir avec la nation des Chactas dont la bonne conduite était douteuse, vu qu'une bonne partie penchait pour la paix et pour le commerce anglais. U me demanda au moins quelques soldats, afin de faire reconnaître les Chactas par les ' nations du Nord qui donnaient alors sur les Ghickassas. J'envoyai Lesueur avec quinze soldats. Sur ce que me manda le père Beaudoin, jésuite, que ce détachement de Français était trouvé bien faible par les Chactas, je l'augmentai de quinze hommes sous les ordres de l'enseigne Bonelu. Ces trente hommes suffisaient, si les Chactas avaient été de bonne volonté, et leur nombre n'était pas assez considérable pour nous attirer de la honte en cas d'échec. Je me suis applaudi plus tard de n'avoir point suivi le ccmseil de M. Diron, qui s'est trompé évidemment sur les dispositions des Chactas. A l'arrivée de Lesueur chez eux, ils étaient tous divisés et fort mal disposés. Cependant, Lesueur les décida i s'armer, et ils partirent près de mille hommes. Arrivés dans le voisinage de l'ennemi, ils tinrent un conseil où il fut résolu» suivant l'usage assez fréquent de tendre un piège, d'envoyer un de leurs chefs au chef des Chickassas pour traiter de la paix, pendant que le corps d'armée donnerait sur les villages. Mais le député de nos alliés se laissa gagner par les Anglais qui se trouvaient parmi les Chickassas, et gagna à son tour le reste de sa nation qui rebroussa chemin, à l'exception de Soulier Rouge qui, désolé de ce contre-temps, se réunit àquelqnes amis et parents pour aller fSetire un coup." DparaSt, d'après une dépêche de M. Dircm, que le Son-

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1 734. Uer Rouge s'approcha à pa« de loup d'un village eajienii, et fit faire une décharge dans les cabanes. Mais comme il y avait dans cet endroit beaucoup de sauvages, le Soulier Rouge fut attaqué immédiatement par des fbi^ ces immensément supérieures aux siennes, et poursuivi par environ deux cents hommes pendant sept lieues. Q eut quatre des siens tués ou faits prisonniers, parmi lesquels le frère du grand chef.

^Les choses en étaient là, continue Bieaville, lorsque je me rendis à la Mobile, où je fis venir lesGhactas, lesquels me firent des excuses. Le Soulier Rouge seul fit valoir, et trop valoir ce qu'il avait fait, et parla avec l'arrogance que M. Périer avait autorisée. Dans ma réponse, je le relevai durement En quoi, je fos afqprouvé des autres che& De sorte que je leur donnai ce que je voulus pour présents. J'eus besoin de lédner par pauvreté.

^'Néanmoins je renouvelai notre alliance avec eux. Nous convînmes du prix de traite, et ils renoncèrent, de leur part, à tonte communication avec les'Angiais. Je leur déclarai que déscmnais je priverais de présents ceux des chefs qui n'iraient point en guerre contre les Ghickassas, et que je répartirais leur part sur ceux ^ iraient et qui se distingueraient Ce qui ftit approuvé par tous. L'un d'eux me fit cette rodomontade : Faù* moi donner unplem bateau de poudre^ et je fuserai sewl cemtre tes ennemis^ en fien^fioyant qv^une pleine ocnme à lafmsr

M. de BienviUe i^oute, i^ie les Chactw possèdent trente-4eux villages répandu sur un espace de cent lieues de circonférence, et que, ^pioiqae braves, ib le sont mdns que les Ghickassas.

D se plamt de ce qi^on n'envoie point assez de mar* ehandises firançaises pour traiter avec les sauvages, <ft fait ressortir les mauvais eflfets politiques de la néco»- 1^ où r on se trouve d'aoketer des marchandises aaglai-

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ses pour les revendre ensnite aux Indiens. -'Si les mar- nS4. ehandises anglaises, dit-il, sont achetées à bon marché, de façon à pouvoir les donner aux sauvages, avec un bénéfice, à moindre prix que les marchandises françaises, les sauvages ne sont pas assez simples pour ne pas en faire la différence. Ils disent que nous ne savons plus rien faire, puisque nous sonunes obligés d'acheter les produits anglais pour faire notre traite, et que cela étant, ils ne voient point pourquoi nous tenons à traiter avec eux, à moins que ce ne soit pour leur faire payer les marchandises anglaises plus cher, en les vendant de seconde main. Cet argument est pour eux sans réplique."

Le 30 septembre 1T33, une dépêche du conseil supérieur de la colonie, signée par Bienville, Sahnon, et Prat, conseiller, relativement à la dépréciation du papiermonnaie de la compagnie des Indes, et aux procès qui en étaient la suite, avait été envoyée au ministre en France. Elle est transcrite ici en entier, conune jetant un grand jour sur Fétat financier de la colonie à cette époque :

Dépêche du GoNSEUi supérieur.

^Le grand nombre de procès qui arrivent tous les jours entre les habitants de la province de la Louisiane, à l'occasion de la monnaie et des billets que la compagnie des Indes y a introduits pour le paiement de ses dettes et la facilité de son commerce, oblige le conseil supérieur de s'adreséer à Votre Grandeur pour avoir un règlement dans les décisions qu'il sera forcé de porter.

^Le fait est que, depuis que la compagnie des Indes a géré ce pays, les espèces d'or et d'argent y ont toi\jours été fort rares. Il y fut d'abord envoyé des espèces de billon, dont la plus grande partie a été rapportée en FVanoe par les particuliers qui y ont passé. La compa-

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1734. gnie a fait faire» depuis, des billets ou cartes, signés de ses directeurs à la Louisiane, qui ont obligé les officiers et employés de les recevoir en paiement des denrée» qu'ils remettaient dans les magasins de la compagnie^ ou pour ouvrages faits, avec promesse de les retirer et de les payer en marchandises convenables, ou en lettres de change sur France.

''Les porteurs de ces billets qui étaient obligés d'acke* ter ailleurs que dans les magasins de la compagnie ce dont ils avaient besoin, et ce qu'ils n'y trouvaient point, et ceux que leurs affaires appelaient en France, ne pouvaut très souvent obtenir des lettres de change (cette facilité n'ayant lieu que suivant le caprice des directeurs de la compagnie), étaient contraints d'acheter la marchandise le double de sa valeur, ou de convertir ces billets en argent La valeur de l'argent fut donc portée, par cette même raison, depuis 1723 jusqu'en 1726, à 30 et 35 liv* la piastre. Sur ce pied, il n'y eut rien d'étonnant de voir l'eau-de-vie à 30 livres le pot, une paire de souliers 80 et 35 livres, et ainsi des autres marchandises, à proportion. Cette usure alla à tel point, que le conseil supérieur fut obligé de faire le procès à deux particuliers qui en furent convaincus, et il rendit alors un règlement pour essayer d'y mettre l'ordre convenable, mais l'abus ne fiit point arrêté. Cependant, en 1729 et en 1730, et jusqu'à la fin de 1731, le grand nombre de ces billets étant diminué, parce que la compagnie les retirait, la piastre diminua de prix, et revint à 10 liv. et 12 liv.

''Pendant les années dont il est parlé ci-dessus, même jusqu'en 1730, les habitants contractèrent entre eux, et avec la compagnie des Indes, plusieurs dettes dont le paiement fait le si\jet de la contestation actuelle, attendu que, depuis la fin de 1731, temps auquel le sieur Salmon est arrivé, il n'y a plus de billets de la eompagnie, qui furent tous retirés par le moyen de marchandises que le sieur Salmon fit remettre à la compagnie, pour la

rembourser des avances qu'elle avait faites pour le roi 1734. depuis le 1er mai 1782, temps auquel le roi a repris possession du pays.

^n est vrai que, depuis ce temps là, quelques créanciers ont prévenu le règlement qu'on pourrait rendre % ce si\jet, et se sont portés d'eux-mêmes à la réduction de moitié de leurs créances. D'autres ont plaidé pour avoir te tout, et le conseil supérieur, sans faire de règlement, a condamné les débiteurs à payer en espèces qui avaient com-s au jour que les billets et obligations avaient été contractés. Il a cru devoir prendre ce tempérament pour ne pas dénier la justice.

^La compagnie, qui est la plus forte créancière en ce pays, est celle qui pourrait s'opposer à cette proposition. Cependant il semble qu'elle y ait acquiescé, et qu'elle ait donné ouverture i la réduction de moitié des dettes."

A l'appui de cette assertion, les membres du conseil supérieur citent, comme exemples, plusieurs cas où la compagnie a réduit de moitié ce qu'elle était tenue de payer i ses créanciers, qui ont été obligés de passer par là, de crainte de tout perdre.

Ils ajoutent : ^La compagnie après cela aurait mauvaise grâce de s'opposer à la réduction, lorsque cette réduction opérerait contre ses propres créances. On peut même dire qu'elle a plus d'intérêt que personne à y souscrire, si elle a envie de faire le recouvrement de ce qui lui est dâ. Les nègres qu'elle a introduits dans la colonie ne lui revenaient pas à 300 livres, et elle les a vendus i crédit 1,000 livres. Gomme elle les vendait la plupart à l'enchère, des habitants qui en avaient envie, mais qui n'avaient pas beaucoup le désir de payer, les ont poussés jusqu'à 1,500 ou 1,800 livres. A l'égard des marchandises des magasins, elle les a vendues en partie jusqu'à 150 pour cent de bénéfice. Tel qui a eu dix nègres d'elle, n'en a pas à présent la moitié. En sorte que pas un habitant ne pourrait s'acquitter, si les dettes res-

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1734. talent entières. Aucun même n'a assez db lûens pour suffire à la moitié. C'est ce qui découraf e la plupart d'entre eux.

^U s'est présenté en dernier lieu au conseil une affaire qui lui a paru assez importante pour ne pdnt p<Nrter de décision jusqu'à nouvel ordre.

''Le sieur Rossard, ci-devant procureur aux biens vacantSy qui est poursuivi pour rendre ses comptes, a présente au conseil une requête, par laquelle il expose qu'il lui est dû considérablement en cette qualité par ceux qui ont eu des effets des successions vacantes, et que les débiteurs demandent la réduction de leurs dettes à moitié, au lieu que ceux à qu'il peut devoir demandent leur paiement entier. Ce qui l'empêche de se libérer. Le conseil supérieur attendra sur le tout une décision, qu'il supplie Votre Grandeur de vouloir bien envoyer par la première occasion."

La compagnie ayant répondu à la requête du conseil supérieur de la Louisiane par un long mémoire, dans lequel elle cherchait à réfuter toutes les allégations de la requête, M. de Fulvy, intendant des finances et commissaire du roi près de la compagnie des Indes, à qui la requête et la réponse avaient été référées, fit à ce siyet un rapport qui fut soumis au comte de Maurepas, alors ministre.

M. de Fulvy approuva le mémoire de la compagnie dcmt il soutint les conclusions, et prétendit qu'elle s'opposait avec raison à la réduction de sa dette par moitié. II termina en ces termes : ''Je vous prie de vous ressouvenir. Monsieur, de ce qui s'est passé l'année dernière, au si\jet des affaires de la compagnie des Indes à la Louisiane, pour que vous ne doutiez pas que si elle ne se prête pas à la proposition faite par le conseil supérieur, ce n'est pas qu'elle ne désire infiniment de pouvoir contribuer au soulagement de l'habitant, mais parce que le peu de confiance qu'elle peut prendre

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dans la plupart def membres qui composent le conseil 1734. supérieur Tempéche de s'en rapporter à ce qu'il pourrait faire. Les ccMiseillers sont ses débiteurs les plus considérables et ont donné en plusieurs occasions des preuves qu'ils agissaient plutôt en parties intéressées qu'en juges, qui étaient établis par le roi pour rendre la justice. C'est ce qui engagea la compagnie l'année dernière à vous supplier de trouver bon que le sieur Salmon fût seul autorisé par arrêt du conseil à régler toutes les affaires qu^elle pourrait avoir^ tant en demandant qu*én défendant^ à la Louisiane. Vous y avez consenti, et en c<mséquence elle a adressé au sieur Salmon, avec l'arrêt qui évoquait devant lui toutes les affaires où elle avait intérêt, un pouvoir général de faire tout ce que bon lui semblerait et tout ce qu'il croirait juste. Oe pouvoir suffirait pour autoriser le dit sieur Salmon à réduire, s'il le croit juste, les créances de la compagnie. * Cependant, ad vous le trouvez convenable, j'engagerai la compagnie i lui envoyer un nouveau pouvoir ad hoc qui l'autorisera i recevoir de l'habitant les trois cinquièmes de s(m dû et à lui faire remise du surplus. Mais je doute que ce parti convienne au conseil supérieur qui ri a pour but que de se libérer avec la compagnie sans qu'il lui en coûte rienJ'

U est à remarquer que la requête du conseil supérieur est signée par Salmon, qui par conséquent approuve sa demaxide en réduction, mais qui semble reculer devant la responsabilité d'exercer le pouvoir dont il était revêtu pour diminua les dettes de la colonie, et auquel M. de Fulvy se réfère dans sa réponse.

Le gouvernement français, ayant retiré tout le papi«r-m(nmaie de la compagnie, désirait le remplacer par une momaie de carte, sur laquelle il demanda l'avis de Bienville et de Salmon, qui n'osèrent pas s'opposer ouvertement à ce qu'ils reconnaissaient être le désir du gouvernement. Ds admirent donc que cette

808 [cHAF. xni.

1734. émission de papier de cartes était nécessaire, mais ils ajoutèrent:

^Cependant, toutes réflexions faites, il nous parait qu'il conviendrait d'attendre encore deux années. U est vrai que cette monnaie ne parsatra pas nouvelle aux colons, qui sont déjà accoutumés à cette sorte de papier, parce que la compagnie avait introduit ici des billets de caisse, et c'est justement le principal obstacle à surmonter. La compagnie n'a point soutenu le crédit de son papier. Au contraire, elle a fait, ici et à Paris, tout ce qu'il fallait pour le faire tomber. Ses billets, lors de la rétrocession du pays au roi, perdaient moitié et plus. Nous sentons parfaitement qu'il n'en serait pas de même des cartes, mais c'est de quoi il est^nécessaire que le marchand et l'habitant soient bien convaincus, et pour cela, il faut un peu de temps, et que le souvenir dupa- * pierde la compagnie soit un peu effacé Le cours favorable que les ordonnances ont ici, par l'exactitude avec laquelle elles sont reçues dans les magasins et à la caisse, et ensuite converties en lettres de change qui sont acquittées en France, fera niutre peu à peu cette confiance. Nous ferons de notre part tout ce que nous pourrons pour l'augmenter. D'un autre côté, si la monnaie de cartes était incessanunent substituée aux espèces, de sorte qu'il ne ftit plus envoyé d'argent ici, l'habitant n'aurait plus de ressource que dans le peu d'argent d'Espagne qui nous vient de Pensacola, par la Mobile. Alors la rareté le ferait rechercher, parce qu'il y a des cas où il faut payer en argent, par exemple, les pacotilles des peurticuliers. L'agio qui s'est fait ici sur les espèces, du temps de la compagnie, lorsque la piastre valait jusqu'à quarante livres, nous fait peur, et il n'en faudrait pas davantage pour causer la désertion et la perte totale du pays^

Au siyet du papier-monnaie, par lequel on cherchait à remplacer les espèces métalliques à la Louimane, le-

GHAF. X1II.1 a09

quel papier-monnaie conis^stait en cartes qui n'étaient 1734. payables qu'à Paris sur lettres de change, pour lesquelles elles devaient être échangées, M. de Bienville continue de faire les observations les plus justes et les plus sagaces. Un démocrate de nos jours, après la dure expérience que nous en avons faite, ne décrirait pas avec plus de force la démoralisation produite par les effets de ce système de papier-monnaie, qui est partout accompagné d'un esprit d'agio et de spéculation, dont la maligne influence ne mcmque jamais de s'infiltrer comme un poison subtil dans tout le corps social. Ainsi il dit : "Nous nous apercevons, et cela est tout naturel, que tel qui a du papier fait plus de dépense que s'il avait de l'argent comptant, et que chacun dépense ce qa* il gagne sans penser au lendemainJ^ Bienville écrivait ces lignes en 1734 ; elles n'ont été que trop applicables à la Louisiane de 1836 !

On ne concevra que trop, du reste, l'impatience qu'éprouvait le gouvernement de payer ses dépenses à la Louisiane avec des cartes, quand on saura que son budget s'y monta, cette année, à 608,245 livres.

MALHEUREUSE EXPÉDITION DE M. DE BIENVILLE CONTRE LES CHIC- KASSAS.— DÉFAITE DE M. D'ARTAGUETTE PAR LES 0HICKAS8A8. -IL EST PRIS ET BRULE.

1735. Le 15 avril 1735, M. de Bienville écrivait ainsi que suit, relativement à l'état de la colonie : "On fait cent milliers de tabac à la Pointe-Coupée. Deux femmes élèvent des vers à soie par amusement et réussissent très bien. Il faudra envoyer des œufs pour les Ursulines, qui enseigneront cette culture aux orphelins donT l'éducation leur est confiée. La culture du coton est avantageuse, mais les colons éprouvent une grande difficulté à le nettoyer de ses grains.

"On fait assez de bray et de goudron pour payer les dettes de la compagnie.

"Je ne néglige rien pour porter les habitants à la culture des terres, mais en général ces habitants sont paresseux, fainéants, libertins, et la plupart se rebutent aisément des travaux qu'il y a à faire pour les terres."

Pour ces habitants que l'on représentait comme fainéants et libertins, l'année ne ftit pas heureuse, car dans une dépêche coigointe de Bienville et Salmon, en date du 31 août, il est dit : "La mortalité des bestiaux est effrayante, la sécheresse est très grande, la

CWAP. XIV.] 811

ehaleiir étouffante. Il n'a point encore fait si chaud de- 1735. puis que la colonie est établie, au rapport des anciens, et cette chaleur dure depuis quatre mois. Pendant tout ce temps, il n'y a eu d'autre pluie que celle de deux ou trois orages.

"Depuis Noël jusqu'à la St. Jean, les eaux ont été très hautes, au point que beaucoup de levées ont été rompues, même devant la ville, et que, pour un peu plus, il aurait fallu abandonner les maisons et se loger dans des bateaux. Puis la sécheresse est venue, au point que le fleuve a baissé de plus de quinze pieds, et qu'on ne l'a point encore vu si bas. Aussi, notre récolte est-elle très, médiocre. Les terres étant submergées i l'époque des semailles, on a semé trop tard."

Pendant que les habitants de la campagne se désolaient de la perte de leurs récoltes, ceux de la ville souffraient d'une singulière autre cause d'afliiction. Car ils ne pouvaient sortir de leurs maisons sans s'exposer à être dévorés par des chiens affamés. La race de ces animaux avait pullulé dans la colonie d'une manière extraordinaire. Le mal devint tel, que le commissaireordonnateur Salmon publia l'ordonnance suivante :

'^Etant nécessaire de remédier aux désordres que cause à la Nouvelle-Orléans la trop grande quantité de chiens, dont la plupart sont vagabonds et sans maîtres, et attaquent les passants tant de jour que de nuit, nous avons ordonné qu'il se fera, par gens i ce préposés, une chasse générale tous les premiers lundis de chaque mois dans les rues et carrefours nie cette ville, depuis cinq heures jusqu'à six heures du matin, pour tuer tous les chiens abandonnés ou qui vagueront.

"Défense à tous nègres et sauvages d'avoir des chiens sous peine de carcan."

La colonie souffrait aussi beaucoup de l'absence de métiers, car les charpentiers, les ébénistes, les tailleurs, les bottiers, et autres gens de cette espèce, étaient ex-

31 s [oHAP. xnr.

1736. trémemcnt rares. Dans le but d'y remédier, il ftit rendu une ordonnance qui accordait des congés aux soldats français et suisses, s'ils étaient hommes de métiers, à condition qu'ils s'établiraient dans la colonie de laLouisiane, pour y exercer ces métiers.

Malheureusement pour la prospérité de la colonie, une grave mésintelligence éclata entre Bienville et Diron d'Artaguette, qui cependant étaient deux hommes de mérite et faits pour ^entendre. Mais il en devait être comme par le passé, au sujet du gouverneur et du commissaire-ordonnateur. Il était dit que jamais les chefis .de la colonie, quels qu'ils fussent, ne pourraient être d'accord. Ainsi, M. d'Artaguette, dans une dépêche du 29 avril, affirme que si M. de Bienville est mécontent et se plaint de lui, c'est qu'il a fait connidtre la mauvaise conduite de ses protégés, M. Lesueur et M. Beaudoin, jésuite, qui séduisent les sauvagesses, au grand scandale des Chactas.

Que ce fôt à cause de ce scandcde ou pour d'autres raisons, il est certain que les Ohactas n'étaient plus pour les Français les alliés fidèles qu'ils avaient été. Ils se divisèrent en deux partis, dont l'un voulait se prononcer pour les Anglais, et dont l'autre retenait sa vieille prédilection pour les Français. On verra, par la suite, que les Français eurent beaucoup à soufinr de ce nouvel état de choses. A partir de cette époque, ils n'éprouvèrent que des revers dans presque toutes leurs entreprises^ contre les nations indiennes.

Dans une dépêche du 20 d'août, Bienville se plaint amèrement du sieur de Coulanges, qui, ayant été chargé de porter à M. d'Artaguette des munitions aux Illinois, avait inconsidérément remplacé sept cents livres de poudre par des marchandises qu'il se chargea de transporter pour quelques officiers. Ce qui avait obligé M. d'Artaguette, qui manquait de munitions, de renvoyer un des bateaux, armés de dix soldats, commandés par le

CflAP. XIT.1 818

sieur du Coder, enseigne en second, pour chercher ces 1735. poudres. **Sur ce» entrefaite^i continue-t-il, je reçus une lettre du sieur du Coder, écrite d'un village chickassas, qui me mandait qu'étant a moitié chemin des Arkansas aux Illinois, il avait mis pied à terre pour faire reposer son équipage ; que, pendant ce temps, il était entré dans le bois, pour voir sUl ne découvrirait pas quelques pistes; que, peu de temps après, il entendit une décharge de plus de deux cents coups de fusil, accompagnés de cris qui ne lui laissèrent pas de doute que son détachement était attaqué i qu'il courut aur le champ vers son bateau, où U fot saisi par plusieurs sauvages, et que les autres étaient occupés è piller ou à lier un sellent et un soldat» qui estaient seuls en vie. Il me manda que ce parti, composé de deui cent quarante hommes, Chickassas et Natchez« était en marche pour aller enlever les femmes que les Qlinob leur avaient prises peu de temps auparavant, ou pour en tirer vengeance % qu'il y avait plusieurs Jours que ees Indiens le suivaient pour le surprendre i mais que, Jusque-là, il s'était totQours tenu de Fautre bord du fleuve. En effet, s'il avait continué de prendre cette précaution, qui était toute naturelle, il aurait échappé à leur poursuite.

"^Pai envoyé sur le champ aux Illinois un autre bateau chargé de poudre, sous la conduite de cent vingt hommes, y compris quarante nègres.

Ici, Bienville déplore ce fatal événement, expose au ministre les funestes conséquences qui en résulteront, et les difficultés qui en ont surgi au moment où il avait presque réussi à obtenir des Chickassas qu'ils livrassent les Natchez pour obtenir la paix ; puis il ajoute : ''J'ai enjoint à M. d'Artaguette d'ordonner à M. de Coulanges, pour son imprudence, le fort de Chartres pour prison pendant six mois. Je n'aurais pas manqué de l'interdire, si je n'avais pas eu égard à ses services passés, qui lui ont fait une réputation pendant la guerre des Nat-

314 [CHAP. ZIV.

1735. chez. J'e9pére que cet exemple suffira pour modérer l'avidité pour le gain que quelques uns de nos officiers ont prise au service de la compagnie.

'^Au reste, il parait que cet avantage n'a pas changé les dispositions des Chickassas ni leur désir d'obtenir la paix. Ils m'ont fait d<mner avis de la détention du sieur du Coder, et Font engagé à m'écrire par différents endroits. Enfin, ils m'ont renvoyé le soldat pris, lequel ils ont fait accompagner jusqu'à deux journées des Ghactas. Le soldat m'a dit qu'à leur arrivée chez les Chickassas, on leur avait fait traverser les villages un bâton blanc à la main, et qu'on les avait ensuite lavés, pour marquer qu'on leur donnait la vie. En effet, ils ftirent laissés en pleine liberté. Les Chickassas ont pensé que nous leur donnerions la paix pour avoir ces prisonniers. Us me font prier, par le sieur du Coder, de leur envoyer quelqu'un pour les protéger contre nos sauvages.

^ Je n'en ferai rien, car ce serait nous perdre dans l'esprit des nations. J'écris au sieur du Coder de profiter de la liberté qu'on lui laisse pour tâcher de se sauver chez les Chact£ts avec son sergent. Je ne puis sacrifier la gloire et les intérêts de la nation au salut de deux hommes. J'attendrai, pour agir suivant les circonstances.

''Je prie Monseigneur de se rappeler que je puis à peine mettre deux cents hommes en campagne, et que je ne puis compter sur les sauvages, qui nous ont tant prouvé leur lâcheté dans les courses que je leur ai fait entreprendre contre les Chickassas. Je n'ose dcmc con^promettre l'honneur de nos armes contre une nation aguerrie, et qui a au moioÉ quatre cent cinquante guerriers. J'ai su du soldat qu'ils m'ont envoyé qu'ils ont cinq forts de pttlissades, et qu'en outre, les particuliers, de dix en dix, ont une cabane fortifiée de trois rangs de pieux avec des meurtrières, et. couverte en terrasse pour se garantir du feu. Toutes ces cabanes sont posées

OHAP. XIV.] 815

de façon qu'elles se défendent l'une l'autre. Les Nat- 1785. chez, qui sont environ cent quatre-vingts hommes, font un village particulier, mais contigu à celui des Chickassas. Outre les cabcuies, ils ont un grand fort à quatre bastions, qu'ils ont construit d'arbres plantés en terre, sur le modèle de celui que nous avions chez eux l<Mr8 de leur révolte.

^Voilà l'état des forces de nos ennemis. D'après cela, vous jugerez ce que nous pounxms faire. Alors même que je ferais marcher toute la colonie, nous ne pourrions pas nous promettre un heureux succès, et ce parti violent ne doit peus être pris légèrement

^ Je demande encore et toujours une augmentation de quatre ccMnpagnies.

^ Je ferai néanmoins tout ce qui dépendra de moi pour fiEtire harceler les Chickassas par nos sauvages. Mais il faut absolimient faire un coup d'éclat, même pour maintenir les sauvages dans le devoir."

Le 9 septembre, il écrivait encore : ^Les Chactas, malgré leurs promesses, ont admis des traiteurs anglais, par les menées du Soulier Rouge et de sa facticm, car une partie des chefs n'approuve pas cette démarche. Cependant ces peuples sont si changeants, si inconstants, que l'on doit s'attendre à tout Les partisans des Anglais veulent faire la traite avec nous et avec les Anglais ])our leur plus grand avantage. Seulement, ils veulent que, pour cela, les Anglais leur fassent des présents. Ce qui n'est pas leur coutume, et ce qui leur serait très onéreux, vu la distance.

^Malgré tout, il est essentiel de faire attaquer sans délai les Chickassas, que les Anglais protègent, et pour lesquels ils s'efforcent d'obtenir la paix des Chactas. Aussi vais-je, dans une conjoncture aussi grave, prépar rer une expédition pour le mcfs de février prochain^ coûte que coûte."

Mais quelques jours plus tard, le 16 du même mois, il

1735. écrivit : ^11 ne parait pas que les Anglais aient beaucoup à se louer de leur première traite avec les Chactas. Ce qu'il y a de certain, c'est que leur proposition de paix pour les Chickc^fsas, n'est pas généralement goûtée, puisqu'il se forme des partis pour courir sur les Chickassas.

""Cependant, M. Diron d'Artagaette a pris l'alarme sur ces mouvements et l'a communiquée 4 tous les quartiers de son commandement» en rendant une ordonnance publiée à la paroisse, où il expose que les Anglais, en gagnant les Chactas comme ils l'avaient fait, n'avaient d'autre but que de s'emparer par leur moyen de la Mobile, et enjoint à tous les habitants de se tenir sur la défensive contre ces deux nations réunies { de manière que personne ne sort plus dans ce canton que les armes à la main. Le bourgeois même de la Mobile ne va plus à la messe qu'avec son ûisil. L'épouvante est générale. Cette démarche de M. d'Artaguette est d<mc bien inconsidérée.

''Je pense que M. Diron d'Artaguette affecte cette inquiétude pour prévenir le public contre mon gouvernement, car il n'est pas probable qu'il trouve le danger aussi pressant qu'il voudrait le faire croire. Parce que quelques Chactas ont introduit des Anglais dans la nation, elle n'est pas encore contre nous. A-t-elle accepté la proposition de s'accommoder avec les Chickassas? nos traiteurs ne sont-ils pas chez eux, et croit-on que quatre misérables traiteurs anglais soient capables de les faire renoncer aux avantages qu'ils trouvent dans notre parti ?

"'L'alarme donnée par M» Diron d'Artaguette a été si grande dans le quartier de la Mobile, que les habitants se préparaient à se retirer à la Nouvelle-Orléans, lorsque je leur ai fait défendre d'abandonner leurs habitations, vu qu'il n'y avait rien à craindre.

"Arrivé à la Mobile, je n'cd pas cru devoir hésiter à

coAP. XIV.] 817

révoquer les ordres de M. Diron d'Artaguette, persuadé 1736. qu'il n'avait donné cette alarme que pour appuyer les mauvais raisonnements qu'il fait depuis long-temps sur ma façon de gouverner les sauvages.

'Tour autoriser cette première imprudence, M. Diron d'Art€tguette en commit une autre, qui faillit nous brouiller avec lesChactas. Dans le temps qu'en exécution de ses ordres, toute la Mobile était en armes, plusieurs che& de guerre, de ceux que j'avais fait inviter à courir sur les Chickassas, y vinrent pour faire raccommoder leurs armes. Us se rendirent suivant leur coutume chez le commandant qui, ignorant ou feignant d'ignorer quelle conduite les sauvages avaient tenue avec les Anglais, leur fit des reproches sanglants sur ce qu'ils avaient été soufferts dans la nation, et leur dit que, regardant tous les Chactas comme des alliés des Anglais, il n'avait garde de faire raccommoder leurs armes, de crainte qu'ils ne s'en servissent contre nous. Puis, après quelques insultes sur leur lâcheté, il les renvoya sans même leur donner à manger. Ces chefs s'en retournèrent donc fort étonnés et également piqués de la mauvaise réception qu'ils avaient essuyée. Le rapport qu'ils en firent dans la nation y causa un grand mouvement et donna beaucoup d'inquiétude aux missionnaires et autres Français qui ^y trouvaient. Cependant le grand chef calma les esprits."

M. de Bienville termine en disant: ''Un interlope de la Jamaïque s'était présenté, le 16 juillet, dans la baie de la Mobile, sous prétexte de réclamer un bateau arrêté l'an dernier, et avait mouillé à quatre lieues du tort Le capitaine vint à terre montrer une procurati(m vraie ou fausse que M. Diron d' Artaguette m'envoya, n n'en ordonna pas moins au capitaine de sortir de la baie. Sur ce que le capitaine n'obéissait pas à cette iiyonction, M. Diron d' Artaguette envoya un lieutenant, le sieur de Velles, dans une pirogue avec trente hommes

318 [OHAP, XIV.

1735. pour s'emparer de l'interlope. M. de Velles y eut dixsept hommes mis hors de combat et se retira. Sur ces entrefaites, M. Diron d'Artagaette reconnut sa faute et envoya M. de Bombelles avec vingt h<»nmes renforcer le premier détachement, mais trop tard. Le mal était déjà fait, et l'interlope gagna le large."

On voit que Messieurs de Bienville et Diron d'Artataguette ne s'épargnaient pas les récriminations.

Quoique Bienville et le commissaire-ordonnateur Salmon, que l'on devait regarder comme des juges ccnnpétents de l'état du pays, puisqu'on les avait consultés sur l'opportunité d'y introduire un nouveau papier-monnaie, eussent, dans leur réponse, fait connidtre la nécessité de différer de deux ans l'exécution de la mesure projetée, tout en faisant entendre indirectement qu'ils étaient opposés au système lui-même qu'ils n'osaient combattre ouvertement, le gouvernement français, au mois de septembre de cette année, cmlonna Fémissionde deux cent mille livres de papier-monnaie. C'était là le ballon d'essai. Les autres ne devaient pas se faire attendre. j^3g L'année 1786 s'ouvrit par une dépêche de Diron d'Ai^ taguette, du 12 janvier, dans laquelle il annonçait que du Coder s'était échappé de chez les Chickassas, et dans laquelle il se plaignait de ce que Bienville suivait les traces de M. Périer, en imitant sa condescendance pour les sauvages, qui obterunent^ disait-il, tou^ ceqt^ils voulaient ^ devenaient par suite de plus en plus arrogants.

Diron d'Artaguette faisait i]\jure à Bienville en le o<miparant au iSûble et cruel Périer. Ce dernier avsdt en effet cherché, d'abord, à gagner les sauvages par des caresses, des présents, et des concessions peut-être poussées trop loin. Mais lorsqu'il s'aperçut que ces moyens de séduction ne produisaient pas sur les Indiens l'effet désiré, il tomba dans l'excès contraire et brûla sans pitié ces malheureux, lorsqu'il ne les envoyait pas vendre comme esclaves dans les Antilles françaises.

CUAP. XIV.] 319

Bienville ne fht jamais coupable de faiblesse ni de 1736. cruauté ; de tous les gouverneurs de la Louisiane, il est celui qui sut le mieux manier les nations indiennes et qui exerça le plus d'influence sur elles. Mais lorsqu'il revint de France pour remplacer Périer, il trouva que les Indiens, qu'il avait laissés amis des Frcmçais, ou du moins dans un état d'indifiérence, étaient en guerre ouverte contre la colonie, ou dans une attitude menaçante. Après tant d'échecs honteux, le nom Français avait perdu de son prestige auprès des sauvages. Bienville pensa qu'il fallait remonter le moral de la colonie et faire impression sur les Indiens par quelque action d'éclat Cela l'entraîna dans des guerres qui furent désastreuses et qui amenèrent encore une fois sa destitution.

Au commencement de l'année, M. de Bienville avait marché contre les Chickassas et n'ayait fait qu'une campagne extrêmement malheureuse. M. Diron d'Artaguette, qui était devenu l'ennemi de Bienville, se hâta d'en donner avis au ministre.

^'est avec une peine extrême. Monseigneur, écrivait-il le 9 juin, que je prends la liberté de vous marquer le mauvais succès de nos armes contre la nation des Chickassas. Notre armée, composée de plus de quinze cents hommes et commandée par M. de Bienville, a échoué, comme vous l'apprendrez par lui-même, à l'attaque du premier village qu'ils ont trouvé sur leur chemin. Ce village était défendu par trente ou quarante hommes retranchés dans un fort et dans plusieurs cabanes aux environs, également fortes, par lesquelles ils ont fidt des décharges si àrpropos, qu'ils nous ont mis environ cent hcmmies hors de combat. Ce qui a mis parmi nos gens un désordre si considérable, que M. de Bienville a été obligé de s'en revenir. Nous ne p<mvonsdire avoir tué un seul Chickassas, et, sans le seeoura de nos Chactas,pl^sieurs disentqu'il n'en serait pas échap pé quatre pour nous pcHrter la nimvelie de cette défaite."

320 [CUAF. XIV.

1736. n estfacile de voirpercer dans cette lettre toute l'hostilité dont Diron d'Artaguette était animé contre Bienville.

Voici maintenant la dépêche de Bienville loi-même sor cette campagne :

''Le retard des vaisseaux du roi, qui devaient me porter des mortiers, m'a fait perdre le mois dé février tout entier. Le vaisseau qui arriva à la fin de février se trouva ne pas les avoir embarqués. Déplorable négligence I

''Cependant les choses étaient trop avancées pour reculer sans perdre la confiance des Chactas. Mais tout a tourné contre nous. A la Mobile, j'appris que les préparatifs dont j'étais convenu avec M. Sahnon, avant mon départ de la Nouvelle-Orléans, languissaient, et que les voitures que j'avais demandées pour le mois d'octobre, n'avaient point été fournies par les entrepreneurs, le 15 janvier. Je partis sur le champ pour la capitale (Nouvelle-Orléans), malgré la rigueur de la saison. Je dépêchai en arrivant un second courrier à M. d'Artaguette, pour lui ordonner de retarder son départ des Illinois jusqu'à la fin d'avril.

"Je fis travailler avec plui^ de vivacité aux préparatifs, et lorsque je les vis au point où je voulais, je tirai des garnisons des Natchez, des Natchitoches et de la Balise tout ce que je pouvais tirer d'officiers et de soldats sans dégarnir ces postes. Je formai une compagnie de volontaires, composée déjeunes gens et de voyageurs qui se trouvaient à la Nouvelle-Orléans, et une autre compagnie de bourgeois non mariés. Je fis passer toutes nos forces à la Mobile, à mes^^ que les voitures étaient prêtes. Enfin, je me mis en route le 4 mars, après avoir envoyé par le bas du fieuve les grands bateaux chargés de vivres et d'ustensiles, et je ne laissai apirès moi que quatre compagnies firançaises, que j'ordonnai à M. de Noyan de conduire à la Mobile, dés que le reste des voitures serait fini. Les troupes, contrariées

our. XIV.] 821

par les vents, n'arrivèrent qae'le 22. Le 26, arriva un grand bateau chargé de riz, parti (ivant moi de la Nouvelle-Orléans, et lequel, par le mauvais temps, avait perdu la moitié de sa cargaison. Ce contre-temps m'obligea à faire plus de biscuit, pour remplacer ce riz ; mais comme ce remplacement avait beaucoup retardé mon départ de la Mobile, j'envoyai des boulangers à notre nouvel établissement de Tombekbé, par les Cbactas, et j'écrivis à M. de Lusser, qui y commandait, de faire des fours, et (Femployer en biscuits toutes les farines qui M restaient Enfin, partis de la Mobile le 1er d'avril, nous arriv&mes le 28 i Tombekbé. R^ardés par les courants et par des pluies très fréquentes, je n'avais garanti mes vivres que par miracle. Je ftis même obligé en arrivant de fidre travailler aux fours, parce que la terre du pays, trop grasse, se fendait au feu* M. de Lusser, après bien des épreuves, n'en avait qu'un qui fttt en bon état Nous en fîmes encore trois autres, en mêlant la terre avec de la marne et du sable. Mais tout cela ne put que fournir du pain frais pendant notre séjour et en dcHmer pour trois en partant

'^En attendant l'arrivée des clie& chactas, qui devaient me joindre là, je fis la revue des troupes, dont l'état est ci-joint

'^Les troupes blanches se composaient de dnq cent quarante-quatre hommes, non compris les ofiSiciers.

^Les troupes noires étaient de quarante-cinq hommes commandés par des nègres libres.

^Le reste se composait d'Indiens. Parmi les principaux officiers, on comptait Messieurs Deléry, d'Hauterive, de Lusser, de Gourtillas, Petit, Berthel, de Bombelles, Bénac, Leblanc, de Membrède, de Macarty, de St. Pierre, de Velles, de Bouille, Des Marets, de Contre- Cœur, Populus de St. Protais, Pontalba, Vanderek, Montbrun, Noyan. A la tête des Suisses étaient du Parc et

Volant Montmdin en était le porte-drapeau.

932 [oHAP. nv.

1786. **Le détachement des înMtâiits était c<mitiltodé par Lesueur et Bt Martin.^

Ici BienviUe entre dans de Umga détails sur les diffictdtés qu'il eut à sunnoiiter ïM)Ur téntàr les sauvages alliés, pour les contenir, pour calmer leurs défiances, pour satisfaire à leurs exigences, et pour les empêcher de déserter. Les obstacles qu'il eut à vaincre sur sa route, et TesEtrème peine qu'il eut à transpœter son ma* tériel et ses vivres, sont longuement énumérés.

""Enfin, dit-il, le 22 maj^ nous nous trouvâmes tous i neuf Ueues des villages chickassas. Le 38, à la pointe <hi jour, je fis couper un nombre de pieux et ta^acer un petit fort qui fut élevé aussitôt pour la d^ense de nos viràtures. Je tirai des compagnies une garnison de vingt hommes, pour y rester sous le commandement du sieur de Vanderek, avec le garde-magasin, les patrons des bateaux et quelques malades. J'eus le temps de remarquer, en voyant tous les Chactas réunis, qu'ils n'étaient pas venus en si grand nombre qu'ils l'avaient promis, et qu'ils n'étaient guère que six cents hommes. J'eus beaucoup de peine à en trouver une certaine quantité qui voulussent porter, en les payant, des sacs de poudre et de balles, que les nègres ne pouvaient prendre, s'étant déjà chargés d'autres choses.

""Le d4, après avoir lait prendre des vivres pour douze joursy je partis du fort dans l'après-midi» et fhs camper le soir à deux lieues de là. Les pluies, dont j'avais tant été incommodé sur la rivière, ne me quittèrent pcnnt à t^re. Â peine étions-nous campés, que nous essuyâmes un vidieift orage, qui reprit plusieurs fbis dans la nuit» et qui wam fit tout appréhender pour nos munitions et nos vivres. Nous ftmes cependant en sorte <{u'ife ne fth reni pas mouilléa

""Le 25, nooB eûmes à passer, dans l'espace de cinq petites lieues, trois ravines inx>{bndes où neus eûmes de l'eau jusqu'à la ceintiere. Comme les bords en étaient

oonverlB de cunes tort ^paiaaest j'avaûi envoyé devant 1716. i la déMUverte. Noos ne idmes plus i^iès œla qu'on pays le plus beau du monde et noua eampàmes sur le bord d'une prairie à deux lieues des villi^es*"

BienviUe voulut alors contourner les villages des CbiokasBas pour aller attaquer le village des Nat<^s^ qui était plus loin» parce qu'il les cinsidérait comme ks instigateurs de toutes les guerres que la colonie avait à soutenir. Mais les Chactas mirent tant de pe^* sistance à^attaquer les villages qu'ils avaient en vue et qui oontenaîent, disaient-ils, beaucoup de vivres» ce dont ils manquaient complètement» que BienviUe se vit obliger de céder.

*^La prairie» dit-il» dans kqueUe ces villages étaient situés» pouvait avoir d^ix lieues d'étwdne. C'étaient trois petits vittages établis triangnlairemenfsur la crête d'un coteau^ au bas duquel coulait un niisseau presque i sec* l4es Cbactas me vinrent dire que je ne troo» verais pas d'eau plus loin» et je fis défiler le long du pe^ titbois qui tenmnait la prairie» pour gagnerune petite hauteur où je fis iS^ire halte pour manger. Uétaitalcm plus 4e midi

*K7ependant les Chactas» qui voulaient» i quelque prix que ce iMt» engager une action avec ces premiers vUlages» y furent escannouoher» dès que nous firmes eur trésdafis la prairie» afin, d'attirer sur nous la défense de l'ennemL Ce qui leur réussit ; de manière que la plur part des officiers se joignirent aux Chactas pour de* mander qu'on attaqu&t ces villages» dans lesquels ils no croyaient pas qu'on dât trouver une grande résistance. Je me rendis donc» et je fiscoosnander pour deux heures après-midi laeompagnie des grenadiess» un piquet de quinze hommes de chacune des huii; con^Nignies fran* çaiaes» soixante Suisses et quarantenoiaq hoBunes des volontaires et milices» aous les ordres de M. de Noyan*

""De Fendroit oà nous étions arrêtés» à une portée de

834 [OBAP* XIV.

1736. carabine des villages, nous y djstingnftmes des Anglais, qui se donnaient de grands mouvements, pour préparer les Chickassas à soutenir notre attaque. Malpré l'irrégularité de cette conduite, cooune à notre arrivée, ib avaient dans un des trois village arboré un pavillon anglais pour se faire ccmomitre, je recommandai au chevalier de Noyan d'empêcher qu'on les insultât, s^ils voulaient se retirer, et, pour leur en laisser le temps, je lui ordonnai d'attaquer d'abord le village opposé à celui du pavillon.

Cependant, le détachement commandé se mit en marche et gagna le coteau, à la faveur de quelques mantelets qui, à la vérité, ne servirent pas long-temps, parceque les nègres qui devaient les porter jusqu'à un certain endroit, ayant eu un des leurs tué et un autra blessé, jetèrent là les mantelets et s'enfidrent ESn entrant dans le village, appelé Âckia, la tète de la colonne et les grenadiers, étant à découvert, forent fort maltraités. Le chevalier de Contre-Cœur y fht tué^ , et un nombre de soldats tués ou blessés. 0^ prit cependant et l'on brûla les trois premières cabanes fortes et plusieurs petites qui les défendaient, mais quand il fat question de traverser de celles-ci à d'autres, le chevalier de Noyan s'aperçut qu'il n'avait presque avec lui que les c^ciers de la tète, quelques grenadiers et une douzaine de volontaires. La mort de M. de Lusser <pà fut tué en traversant, aussi bien que celle du ser^ gent des grenadiers et d'une partie de ses gens, avaient déjà efirayé les troiq>e& Les soldats se foulaient derrière les cabanes prises, sans que les officiers serrefiles pussent les en détacher, de façon que les officiers de la tète fiirent presque tous mis hors de combat Eu un instant, le chevalier de Noyan, M. d'Hanterive, capitaine des grenadiers, les sieurs de Velles, Grrondel et Monibrun fhrent blessés. Ce ftit en vain que le chevalier de Noyan, voulant conserver son terrain, envoya le

OHAP. sotv.] 325

sleiir de Jnzsii» son aide-majort pour tâeher de rame- 1786. ner les soldats. Cet ofl9k)ier. ayant été taé auprès d'eux, ne fit par sa mort (^l'augmenter leur frayeur. Enfin la blessure de M. de Noyan l'ayant obligé de se retirer derrière une cabane, il me dépécha mon secrétaire, qui l'avait suivi, en lui ordonnant de me rendre cxnnpte de Fétat £lcheux oà il se trouvait et de m'avertir que, si je ne faisais sonner la retraite, ou n'envoyais des secours, le reste des officiers subirait bientAt le sort des premiers; que, pour lui, il ne voulait pas encore se faire transporter, dé crainte que le peu de gens qui restaient ne prissent de là occasion de s'en aller à la débandade ; qu'au reste, il y avait bien soixante ou soixante-dix kommestués ou blessés. Sur ce rapport et sur ce que je voyais, d'où j'étais, plier les troupes tant françaises que suisses, et encore parce que nous venions d'avoir une alerte du côté de la grande prairie, où était situé le gros des villages de la nation, et que nous étions tous sous les armes, j'envoyai M. de Beauohamp avec quatre-vingts hommes pour faire faire la retraite et enlever nos mcnrts et blessés. Ce qui ne se fit pas sans perdre encore quelques honmies. Le sieur Favrot y ftit blessé. Lorsque M. de Beauchamp arriva au Heu de l'attaque, il n'y trouva presque plus de soldats. Les officiers, rassemblés et abandonnés, gardaient leur terrain. C'està<lire qu'ils en étaient à la cabane la plus voisine du fort M. de Beauchamp les fit retirer, et se rendit au camp en bon ordre, les ennemis n'ayant osé sortir pour le charger. U est vrai que les Ghactas, qui jusque là filetaient tenus à couvert sur la rampe du coteau, attendant Févènement, se levèrent alors et firent quelques décharges. Os eurent en cette occasion vingt-deux hommes tués ou blessés. Ce qui dans la suite n'a pas peu contribué à les dégoûter."

Ici, M. de Bienville annonce qu'il envoie un jrfan de l'attaque, mais ce plan ne se retrouve pas.

836 [omr. mr.

1736. ^« qQ'<Ht peut ^jouter, oantûMie-t-il» sur la fiEiçmi4e se fortifier de ces saavages» c'est ifOLaprè» avoir enfXMné leurs cabanes de plusieurs rangs de gros pieux» ils creu* sent la terre em dedans pour s'y enfoncer jusqu'aux épaules et tirent par des meurtrières qu'ils font j^feaque i fleur de terre, mais ils obtiennent encore plus d'avantage de la situation naturelle de leurs cabanes, qui sont séparées les unes des autres et dont les %ax se croiseï^ que detout ee que Fart anglais peut leur suggérer pour les rendre plus fortes. La couverture de ces eabanea est en bousîUage de terre et de bois, à'Fépreuve des flèches à fou et des grenades, de fiiçon qu'il n^ a que la bombe qui puisse leur nuire. Or, nous n'avions ni ciu nons, ni mortienk Au reste, je ne dootairplus, en vojrast le grand nombre de nos blessés, que je ne ftisse obligé d'abandonner la partie par la difficulté de les tianspoiv ter. Enefiet, il n'y avait pas d'autre parti à {NPôndte. Je craignais que les Chaotas, étant i^amés, ne n^ns quittassent Auquel caa, nous aurions été harcelés dana le bois et attaqués au passage des ravines, où nous aaricas perdu bien du monde. Ce qui justifia ma erainte^ c^est que, malgré tant ce que je pus leur dire, il foHut paortagernoB vivre» avec eux pooff leur faire prametlra de venir avec nous.

<«Lelendfimain matin, 37 mai, je fia foire de petits braneaids poor porter nos blessés, et, i une heure après midi, nous partîmes sur deux colonnes comme mma étions venus. Nos soldâtes fotigoés et chargés ib leur bagage, eurent une peine^ infime à porter les. blessés et ncns maiohftmeajusqu'adksoîr pour aUer ooucheri une lieue et demie dans le bois» Cette mareha leate acheva de dégoûter les Ghaotai^ LeJSoutterRougeetqu^ qnes autres firent toul leur pOBsiblapowqae leui»gens nous abandonnassent Je n'oublJAi rien pour rompre ceconpk Je parlai afu grand chef des (HttU^tas et à plusieurs autres» leur représentait que c'était pour leur

c«UP. siv.! 327

toaufiÊite «ties venger que j'avais firappé sor les Chio- I7d6. kaasâs, mon deaseiii étant d'aller aux Natcfaez ; qu'ainsi 3s ne deTtient pas abandonner des gens qui avaient agi pour eux. Os en convinrent assez» mais ils alléguaient que nos Uesiés retardaient trop notre mar^e. Snr qooi, j'avisai de lew proposer de les fiûre porter par teurs guerriers. Après bien des difficultés, ils s'accor» dèretit à en p<Nrter un par village. Alibamon Mengo denna l'exemple, en faisant porter mon neveu de Noyan par ses gens, et ocHume par là nous eûmes plus de monde à se relayer pour porter ceux que les Chactas ne prirent point, nous arrivâmes le 29 au Portage, ayant perdu en oken^ deux hommes qui moururent de leurs blessures.

'Nous nous embarquâmes le même Jour, et nous trou* vftmes la rivière si basse, quoique nous n'eussions été que cinq jours dehors, que nous f&mes obligés de faire œuper des bcis et travailla en plusieurs endroits pour fidre passage à nos voitures. Ge ftit alora que je oonnus encore mieux que le parti que j'avais pris était le seul à prendre ; car si, en eiet, nous avions encore été quatre jours absMfts, nom aurions peut-être été obligés de nous en aller par terre, et de brûler iras bateaux. J'arrivai iTombeU)é,le2jafai. Je dépéchai aussitôt les Messes avec les chirui|;ienS) et en partant, le S, j'y laissai M. de Berthel, capitaine^ pour lemplao^ M. de Lusser, avec une garnison de trente Flrançais et de vingt Suisses. Je lui laissai des vivres pour toute cette année, et des mardMmdiBes au magasin pour la traite. Je lui laissai aussi les marchés ftdts poUir la construction du fort, avec ordre d'y &ire taravaiHer incessamment» sur le tenrain que j'y avais fait tracer.

'Mcmseigneur aura vu, par cette relation d'une campagne la {dus péniUe du monde, que dans le dessein, dans l'exécution et dans la retraite, j'ai employé tous les moyens imaginables, et il aura aussi remarqué qu'i^rès

[oBAP. xnr.

1786. avoir essayé dans les préparatifii une lenteœ à laquelle je ne devais pas m'attendre, j'ai encore moins pu prévoir la lâcheté des troupes que j'avais sons mes ordres. Il est vrai qu'à considérer les recrues pitoyables de polissons qu'on envoie ici, on ne devrait jamais se flatter d'en faire des soldats. Ce qu'il y a de fâcheux, c'est d'être obligé, avec de pareilles troupes, de compromettre la gloire de la nation, et d'exposer des officiers à la nécessité de se faire tuer ou de se déshonorer. Les recruee venues par la Gironde sont encore pires que les j»écédentes. Il ne s'y trouve qu'un ou deux h(»nmes andessus de cinq pieds. Le reste est au-dessous de quatre pieds dix pouces. Quant aux sentiments, on peut dire qu'il y en a, sur cinquante-deux qu'ils sont, plus de la moitié qui ont déjà passé par les verges pour voL Enfin, ce sont des bouches inutiles, à charge à la colonie, et dont on ne tirera aucun service."

Dans cette caji^>agne déplorable, la perte des Français se monta à huit ou neuf officiers et à c^nt vingt soldats. Ce que l'on peut reprocher à Bienville, c'est d'avoir entrepris cette e^qpédition, lorsque, quelques mois auparavant, il disait :^ Alors même qm je ferais marcher Umie la colonie^ nous ne pourrions pas nous promettre un heureux succès^ et ce parti vident ne doit pas être pris légèrement^ Puisqu'il pensait qu'il ne pouvait emporter les forts des sauvages qu'avec des mortiers, il ne devait pas en entreprendre le siège, lorsqu'on avait négligé de lui envoyer l'artillerie qu'il avait demandée et qu'il attendait Quelque nécessité qu'il y eut de faire une action d'éclat pour intimider les sauvages, il était encore plus nécesscure de se garder contre tout échec, surtout après en avoir tant éprouvé. '

La défaite de Bienville devant les forts des Chickassas avait été précédée par celle de d'Ârtaguette, neveu du commissaire-ordonnateur Diron d'Artaguette» Cette victoire avait encouragé les Chickassas, et leur

avut donné le nerf nécessaire pour faire nne aussi 1736* ohande réception à Bienville. Voici comm^it Bienville raconte^ en date da 28 juin, la défiedte et la mort de d' Artagnettev qu'il n'apprit qu'à son retonr à la Mobile :

DbPBCHE de BlBNVnJiK.

'H>n rapporte a diversement, Monseigneur, les oiroons^ tances de la défaite du parti que M. d'Artaguette avait amené devant les Ghiokassas, que j'ai peine à concilier toutes les relations reçues à ce sqjet, et que je me trouve assez embarrassé pour pouvoir en informer Votre Grandeur. Ce qu'il y a de positif c'est que, sur les ordres que j'avais envoyés à oet officier de conduire aux Ecores & Prudhomme, tout ce qu'il pouvait tirer de Français et de sauvages du poste des Illinois sans le dégarnir, afin de faire la jonction des forces de ce quartier avec celles du bas de la colonie devant les Ghickassas, où je comptais, en conséquence de ces («dres, me rendre vers la fin de mars, M. d'Artaguette se rendit aux Ecores à Pru* dhiHnme le 4 de mars, conmie je l'apprends parune lettre de lui, que j'ai reçue depuis mon retour, par laquelle il m'infiNrme qu'il a à s^ suite trente soldats, cent voyageurs ou habitants, et presque tous les sauvages du village des Kaskaskias ; qu'il attend d'un jour à l'autre ceux des Cahddas et des Metchigamias, qui devaient venir sons la conduite du sieur de Montchervcd, qui était allé les chercher dans leur hivemement ; que M. de Vincent nés devait de même arriver au premier jour avec les sauvages de la rivière Ouabache et quarante Iroquœs. Il i^oute, au reste, qu'il va envoyer des découvreurs aux Ghickassas, pour savoir le temps de mon arrivée, comme je le lui avais reconunandé, et que, pour être en état de m'attendre, il avait apporté de grandes provisions de vivres.

^Cepenibtnt, il parait par les relations, que, peu de

880 [CHAP. xtv.

1736. J'^^^^i" après qae le renfort que M. de Vinceimes lui amenait était arriTé, il s'était mis en roate ; qa'à la vérité, il allait à petites journées, pour donner le temps à M. de Montcherval de le joindre, et pour a4tesidre le sieor de Grand-Pré, qui devait lui amener tons les Arkansas, et qni lui avait même dépéché vingt-huit de ces sauvages, lesquels devaient revenir à un rendez-vous qui leur avait élé donné, pour Tinformer de l'arrivée de M. d'Aftaguette aux Eccn^s à Prudbomme. Mais ces mêmes, sauvages, ayant trouvé l'armée en marche, la «livirent, de £Btçon que le sieur de Grand-Pré attendit leur retour inutilement

^Les découvrears, que M. d'Artaguette avait envoyés pour apprendre de mes nouvelles, revinrent, et lui rap- , pcHtèrent qu'ils n'avaient vu aucun vestige de notre parti. Le lendemain duquel jour, M. d'Artaguette reçut, par les courriers qu'on lui avait dépéchés des Ulinds, des lettres par lesqueUes je lui donnais avis que le retardement du vaisseau du n» et des préparatift nécessaires pour notre expédition, retarderait mon départ, et que je ne prévoyais pas pouvoir arriver devant les Chickassas avant la fin d'avril au plus tôt, lui enjoignant de prendre ses mesures li-dessus. A la réception de ces lettres, on assure que M. d'Artaguette assembla un conseil, composé des officiers qui marchaknt sous ses or^ dres et des che& des différentes naticms qui étaient à sa suite ; que tous ces cheft sauvages, entr'antres ceux des Iroquois, lui représentèrent que les sauvages, n'ajrant que très peu de vivres, se verraient forcés de le quitter, i/il attendait plus long-temps à attaquer l'ennenû ; ajoutant que les découvreurs qui étaient venus la veille rapportaient qu'au bout de la grande jNrairie des Chickassas, ily avait un village séparé des autres, où il n'y avait pas plus de trente cabanes, qui ne seraient pas difficiles i enlever ; qu'ils y trouveraient immanquablement des vivres, qui les mettraient en état d'attendre, à l'abri des

OHAP. XI Y.] 831

retranehements qu'ils feraient dans oe même village. 1786. Presque tous les officiers furent du même avist de manière qu'il fut résolu d'aller attaquer ce village. On marcha avec plus de précipitation que devant, saqs être découvert» à oe qu'on prétend, et lorsque M. d'Artaguette fut arrivé à un quart de lieue de la prairie (ce fut le dimanche des Rameaux), il laissa tout le bagage à la garde d'un détachement de trente hommes, commandé par le sieur de Frontigny, enseigne en second, et prit ht route du village, qu'il attaqua avec beaucoup de vigueur* Biais à peine l'afiaire était-elle engagée, qu'il vit sortir d'une colline voisine quatre à cinq cents sauvages, qui étaient venus à la faveur dfim coteau au secours de ce village, et qui fondirent sur les assaillants avec une ra^ pidité qui fit perdre courage aux Blinois et aux Miamis et leur fit prendre la fuite. M. d'Artaguette, se voyant ainsi abandonné de ces sauvages, qui faisaient la plus forte partie de sa petite année, reprit le chemin de l'en^ droit où il avait laissé son bagage, afin d'empêcher, s'il était possible, que les munitions qu'il y avait apportées ne tombassent entre les mains des ennemis. On assure même que son intention était de mettre le feu à ses poudres, en cas qu'il ne pût les sauver. Il fut suivi avec tant d'acharnement par lesChicka8sas,que malgré la fermeté que témoignèrent en cette occasion tous les officiers, la pispart doi soldats et une partie des habitants, et malgré la résistance opiniâtre que firent trente-huit Iroquois et vingt-huit Arkansas, qui de tous les sauvages étaient restés seuls avec les Français, M. d'Artaguette fht tué, ainsi que tous les autres «aciers, à l'exception de trois qui ônrent pris, dont le sieur du Tisné et le père Sénao ftirent du nombre. Après quoi, les munitions et le bagage restèrent à la discrétion des ennemis, qui n'ar bandonnèrent la poursuite des fuyards qu'aidés leur avmr tué cinquante hommes et blessé plusieuis. Encore attribue-t-on leur retraite à un violent orage qui survint.

882 [cHAP. ziv.

17S6. mais tout le monde convient que, sans la fenneté des Iroquois et des ÂrkansaSy il ne serait pas rerenumi setd Français de oette malhenretise campagne. A denx journées des Chickassas, les débris de ce parti rencontrèrent le sieur de Montcherval, qui marchait sur les traces de M. d'Artaguette avec cent soixante-dix sauvages et quatorze Français» lequel, ayant rassemblé tous les fiiyards, les ramena aux Illinois, i^rès m'avoir envoyé des Ecores i Prudomme un courrier pour me donner avis de cette catastrophe.

^uant au sieur de Grand-Pré, le courrier de M. de Montcherval le rencontra à la rivière à Margot avec tous les Arkansas. Il attendait le retour de ceux qu^il avait envoyés pour apprendre des nouvelles de M. d'Artaguette. Celles qu'il apiNÎt le firent relâcher avec son parti.

*K)n m'assure qu'une femme tunicas, qui était esclave auxChickassas, et qui s'était jetée entre les mains des Français pendant qu'ils étaient devant le viUage eur nemi, assurait que les Chickassas, ayant eu avis que nous devions marcher contre eux, avaient i4[>peléle8 Anglais à leur secours, et qu'il y en avait trente dispersés dans les diflférents villages, lorsque M. d' Artaguette y fiit J'ai appris par le sieur d'Hemeville, qui commande aux AUbamons, que depuis ce temps-là, il s'y en était rendu quinze, qui y avaient conduit cent soixante chevaux chargés, et qu'ils avaient engagé quatre-vingts familles natchez, qui après leur révolte s'étaient retirées vers la Caroline, à venir se réunir à celles qui sontaux Chickassas; d'où il estaisé de juger que ces sauvages, ayant appris des prisonniers français qu'ils avaient faits dans le parti de M. d' Artaguette, et par mes lettres mêmes» qu'il avait sur lui quand il ftat tué, que nous devions nuunoher contre eux en plus grand nombre, avaîrait pris toutes les mesures pour se mettre en état de d^ense; ainsi il n'est pas étonnant que nous ayons trouvé tant

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de rénstanoe. Ce qui a détruit nos combinaisons, car 1*736. nous comptions n'avoir affaire qu'à des sauyages, que nous connaissions braves à la vérité, mais incapables de se fortifier ccmmie ils Font fait, et au point qu'il est comme impossible d^ les prendre sans artillerie.''

Les forces des Français dans l'expédition de d'Artaguette étaient ainsi que suit : quarante et un honmies de troupes régfuUères, quatre-vingt-dix-neuf volontaires et milices. Total des Français, cent trente. Il y avait trente-huit Iroquois, trente-huit Arkansas, cent quatreving^t-dix Ûlinois et Miamis. Total, trois cent soixantesix Indiens. En tout quatre cent quatre-vingt-seize hommes.

Ce sont les Dlinois et les Miamis qui lâchèrent pied au i»6mi^ feu. Oe qm rendit la lutte trop inégale. Les P^rançais perdirent de quarante-deux à quarante» cinq hommes, dont les principaux sont : M. d' Artaguette, c<»nmandant ; M. de St.- Ange, premier lieutenant ; M. de Ooulanges, enseigne ; la Gravière, dite ; de Courtigny, dito ; six cadets, officiers de milice ; des Essarts, capitaine ; Etienne Langlois, lieutenant, et Carrière Levieux, enseigne.

Parmi les prisonniers, il faut igouter au père Sénac et au sieur du Timé, officier d'infanterie, dont parle Bienville dans sa dépêche, le sieur Lalande, capitaine de milice, et cinq à six soldats.

LesGhickassas se renciUrent maîtres de quatre cent cinquante livres de poudre, douze mille balles, onze chevaux, tous les vivres et toutes les hardes, enfin tout le bagage.

M. d' Artaguette ne mourut point sur le champ de bataille, c<mmie le rapporte M. de Bienville. Blessé de trois coups de feu, il iut pris avec quelques-uns de ses officiers, blessés comme lui, avec le père Sénac, quelques sddats et habitants. Le tout, au nombre de dix-neu£ Une sauvagesse avoyelle, qui était esclave

884 [OBAP. XIV*

1736. chez les Ghickassas» s'étant sauvée, rapporta que M* cP Artaguette, le père Sénac et les antres prisomiiersy an nombre de dix-sept, forent divisés en deux lots et brûlés vivants. Deux prisonniers furent épargnés pour les échanger contre un guerrier chickassas qui avait été fitit prisonnier par M. de Bienville au commencement de la guerre. Ce guerrier avait été accusé f être venu chez les Français sous des prétextes plausibles pour espionner. M. de Bienville consentit à rechange pro* posé, d'abord pour sauver les deux Français, et ensuite pour en avoir des éclairdissements qui lui manquaient sur les Chickassas.

M. de Beauchamp, qui avait fait partie de l'expédition sous M. de Bienville, écrivit au ministre : ^Pour venir à bout des Chickassas, il faut une escouade de mineurs, de travsdlleurs, de bombardiers, avec les outils et les instruments nécessaires pour déloger ces sauvages enterrés comme des blaireaux dans leurs cabanes^ qui sont des espèces de fours. Lorsqu'on y met le feu^ le chaume brûle, mais la maison ne brûle pas, étant faite en demi-cercle et d'un pied d'épaisseur de terre, par dessus conmie par les côtés. De plus, ces cabanes fcM^ tes sont tellement disposées, qu'elles se défendent toutes. Ce n'est rien faire que d'en prendre trms ou <{uatre. U faut tout prendre pour rester en sûreté. La terre étant facile à remuer dans le pays, les mineurs sont des plus nécessaires pour faire SOTtir ces sauvages de leurs cases, sans quoi l'on court risque de perdre beaucoup de monde."

Par un courrier de M. de la Buissonnière, qui avait remplacé M. d'Artaguette aux Illinois, M. de Bienville aiq>rit au mois de septembre qu'un parti de quatre cents hommes, Chérokies et Chickassas, était venu efétablir et se fortifier sur VOino à quatre-vingts lieues de son eutboucdiure. Ces sauvages étaient venus avec des An^ glais qui les dirigeaient, et doirt le but était de nuire an

OUF, xpr.^ 335

commeMe français» et d'oeoiij^ o^ point pour gagner 1786. pins faeilement les Indiens dn MississippL BL de Bienville» aussitôt qu'il fut instruit de ce fait» chargea M. de la Buissonnière de faire Iiarceler ces nouveau-venus» afin de les forcer i s'en retourner. D'un autre côté» les Iroquois qui s'étaient trouvés avec M. d'Artaguette» lors de sa défSodte» avaient tellement excité à la vengeance tous les sauvages qu'ils avaient rencontrés sur leur chemin» que deux cents Hurons et Ouabaches se préparèrent i entrer sur les terres des Chickassas pour faire quelque coup. Tous les sauvages du Nord restèrent favorables aux Français malgré leurs revers.

Voici le tableau que fait Bienville de l'état de l'agriculture à la Louisiane en 1736 :

^Les habitants sont dégoûtés de faire du tabac à cause de la difficulté de compter sur une récolte sûre» tant par les pluies excessives que par la sécheresse du pays. On compte sur trente à trente-cinq milliers d'indigo» si la récolte est sans accident Les habitants se portent à cette culture. On fait peu d'essais de vers à soie par ignorance» peu de coton par la difficulté de l'é» grener» ou plutôt parce qu'on attend un plus gros profit de l'indigo ; peu de lin et de chanvre.

On fait de six i sept mille barrils de bray et de goudron. Mais il faudrait en trouver l'écoulement"

Le gouvernement avait senti qu'il fallait encourager le commerce au lieu de l'asservir à son plus cruel ennemi» le monopole» et afin d'atteindre ce but» fordonnance suivante fut rendue en date du 4 février

^Sa Majesté^ voulant favoriser le cabotage qui se fait 1737. des iles du Vent i la Louisiane» et exciter de plus en plus ses sigets des colonies à le faire» a ordonné et ordonne qu'à commencer du 1er juillet de la présente année» les denrées du cm de la Louisiane» qui iront directement aux iles du Vent» seront exemptées» pendant

SM [chat. xnr.

1787. dix aimées des drdts d'entrée qui le perçoivent aux Ses an profit du domaine d'Occident ; oomme aussi, que lesdenréesdes dites iles» qui seront destinées pour la Louisiane, seront pareillement déchargées de toc^ dfoits de sortie aux dites îles.''

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