HABITANTS
24 Habitants, qui n’ont aucunes concessions de ter-
ciiap. iv.] 85
re assurées. Ce qui empêche la plupart d’ou- 1708 vrir des habitations.
28 Femmes.
25 Enfans.
80 Esclaves, tant sauvages que sauvagesses, de différentes nations.
Total général
279 — dont six malades.
Plus, 60 Canadiens errants, qui sont dans les villages sauvages situés le long du fleuve du Mississippi, sans permission d’aucun gouverneur, et qui détruisent par leur mauvaise vie libertine avec les sauvagesses tout ce que messieurs des Missions étrangères et autres leur enseignent sur les mystères de la religion.
Bestiaux. y
50 Vaches à lait.
40 Veaux.
4 Taureaux.
8 Bœufs, dont 4 appartenant au roi.
1400 Cochons et truies.
2000 Poules ou environ.”
On verra que la colonie avait fait quelques progrès, si l’on consulte une autre note officielle sur l’état de la colonie, datée du 30 avril 1704, et antérieure de quatre ans à la précédente. Elle est ainsi conçue :
“180 Hommes portant les armes.
2 Familles françaises, qui n’ont que 3 petites filles et 7 jeunes garçons de un à 10 ans.
6 Jeunes garçons sauvages, esclaves, de 15 à 20 ans.
Un peu de terre défrichée aux environs du fort Louis.
80 Maisons de bois à un étage, couvertes en lataniers et en paille.
[CHAP. IV
1708. 9 Bœufs, dont 5 appartenant au roi.
14 Vaches.
4 Taureaux, dont 1 au roi.
6 Veaux.
100 Cochons.
3 Cabris.
400 Poules.”
Il est à remarquer qu’au moment où M. de Lasalle représente, en 1708, les colons de la Louisiane, au nombre de 279 personnes, comme propriétaires de 1400 cochons et truies, 2000 poules, et une centaine de bêtes à cornes, M. de Bienville informait son gouvernement que les habitants mouraient de faim, et qu’ils étaient presque tous nus, parce qu’on ne recevait pas de marchandises de France.
Il est difficile de découvrir la vérité au travers de toutes ces versions contradictoires ; mais ce qui paraîtra toujours inexplicable , à quiconque connaît la facilité avec laquelle on pouvait ensemencer le sol de la colonie, et les prodigieuses ressources que devait offrir le pays en fait de chasse et de pèche, c’est que près de trois cents habitants européens, avec tout le savoir-faire qu’ils avaient dù apporter de ce foyer de haute civilisation qu’ils venaient de laisser, avec toutes les ressources dont les avait pourvus et dont les pourvoyait encore le gouvernement qui les avait envoyés, ne pouvaient subsister & la Louisiane, et étaient tellement dépendants, pour leur nourriture, de St. Domingue, des autres îles voisines et de France, que le gouverneur était réduit à écrire que la colonie, après huit ans d'existence, était dans un si grand état de détresse, que les habitants mouraient de faim ! Pour que ce tableau ne fût pas exagéré, il aurait fallu que les colons eussent été inférieurs aux sauvages en intelligence et en industrie. La vérité est qu’ils n’étaient nullement venus dans l’intention de cultiver la terre, mais dans l'espoir de s’enrichir subitement par la découverte
CHAP. IV
de mines précieuses et par la pêche des perles. Ils s’é- 1708, taient habitués à l’idée que, pendant qu’ils se livreraient à ces recherches, qui flattaient leur imagination, leur paresse et leur cupidité, le gouvernement fournirait à tous leurs besoins. De là, leur obstination à ne pas se suffire à eux - mêmes , et les disettes continuelles qui étaient la conséquence d’une pareille incurie.
Il est juste de dire que les fièvres dont les habitants étaient attaqués, et les grandes chaleurs du pays, étaient de puissantes raisons pour les tenir dans un état d’indolence et d’inactivité. Les fièvres reparaissaient chaque année, et étaient d’un caractère tellement grave, que le commissaire-ordonnateur, d’Artaguette, jugea convenable d’informer le gouvernement qu’il était de toute nécessité d’envoyer sur les lieux un médecin du premier mérite. . *■.
Bienville qui, depuis la mort de M. de Muys, et malgré sa destitution, gouvernait la colonie par intérim, avait trop de sens et de capacité pour ne pas voir qu’elle ne pouvait prospérer, tant qu’on ne se livrerait pas à la culture des terres. Mais les blancs qu’il avait sous ses ordres ne voulaient pas travailler, et les sauvages que l’on avait cherché à réduire en esclavage n’étaient guère d’aucune utilité. On ne pouvait leur persuader de prendre des habitudes de travail ; à la moindre apparence de coercion, ils s’enfuyaient dans les bois. Aussi, afin d’y obvier, Bienville, dans une dépêche adressée au ministre, en date du 12 octobre, proposait d’échanger des sauvages pour des noirs avec les habitants des îles. “O/i donnera , disait-il, trois sauvages pour deux nègres. Les sauvages , dans les îles , ne pourraient pas fuir, étant dépayses, et les noirs ne pourraient aller marrons ci la Louisiane, parce que les sauvages les tueraient .”
11 ajoutait :“J’ai ordonné de veiller sur plusieurs habitants de la Rochelle qui sont dans le dessein de sortir du pays. Ce sont des gens qui ont amassé du bien en te-
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1708. nant cabaret. Par conséquent, il serait, ce me semble, juste de les obliger à y rester.”
La logique de ce raisonnement est plus que contestable, et cet acte de despotisme ne pouvait avoir que de fâcheuses conséquences pour la colonie. Ce n’était guère le moyen d’attirer des colons, que de proclamer au monde que la Louisiane était une prison, dont les portes se fermaient sur tous ceux qui y entraient et ne s’ouvraient que difficilement pour ceux qui voulaient en sortir.
La demande faite par Bienville au sujet de l’échange des sauvages pour des nègres fut soumise à M. Robert, un des chefs de bureaux du ministère de la marine, lequel répondit par cette note, en date du 20 novembre : u j’ai examiné la proposition de M. de Bienville, appuyée par M. d’Artaguette, de faciliter aux habitants des îles les moyens d’échanger des nègres contre des sauvages. Cet échange ne peut se faire. Les habitants des îles qui ont de bons nègres, les gardent. Le seul moyen d’avoir des nègres, dont le service est en effet fort utile, est de les faire venir de la côte de Guinée ou de les acheter de ceux qui les y vont chercher.”
Le sieur de Lasalle, depuis sa destitution, n’en était pas moins resté dans la colonie ; bien qu’il ne fut plus revêtu d’aucun caractère officiel, il ne s’en occupait pas moins des affaires de la colonie, et ne se faisait pas faute d’envoyer dépêche sur dépêche au ministre. Dans celle du 12 mai, il demande qu’il soit envoyé trente filles, pour empêcher par des mariages les désordres et les débauches qui se commettent avec les sauvagesses. “Cela, dit-il, retiendrait un nombre de voyageurs qui ne s’amusent guère qu’à aller chercher des esclaves chez tous les sauvages de la Louisiane qui, par cette raison, sont animés contre nous ; outre que plusieurs de ces libertins se font assommer, ce dont on ne peut tirer vengeance, et ce qui fait mépriser la nation par
CI! AP. IV
ccs sauvages. Le nommé Labarre, Canadien, vient 1709. d’être assassiné par deux sauvages et une sauvagesse qu’il amenait pour vendre. Il faudrait des nègres.’,
M. d’Artaguette, qui était un homme intelligent, pensa, comme Iberville et Bienville, qu’il fallait appeler l’attention du gouvernement sur les bords du Mississippi et écrivit au ministre : “j’ai été au mois de décembre dernier visiter le Mississippi, et l’établissement projeté entre ce fleuve et le lac Pontchartrain. Il y a 5 à 7 habitants qui y ont semé environ, chacun, un arpent de blé, provenant des Illinois, qui est venu fort beau.
Le sieur de Bienville a donné 4 arpents de terre sur 30 de profondeur à ces habitants, qui assurent tous que l’on peut placer cent habitants dans cet endroit.”
L’emplacement, auquel d’Artaguette fait mention dans cette dépêche, est probablement le plateau connu aujourd’hui sous le nom de Gentilly. t
Ce qui sans doute avait empêché le gouvernement de faire le principal établissement de la colonie sur les bords du Mississippi, était la difficulté de le garantir contre les inondations du fleuve. Mais les avantages d’un pareil établissement dans cette localité étaient tellement évidents, surtout pour ceux qui étaient sur les lieux, qu’Iberville, Bienville et d’Artaguette avaient successivement fait des efforts auprès du gouvernement, pour qu’il fît les dépenses nécessaires à la colonisation des bords du fleuve. Malheureusement, l’état précaire dans lequel, depuis neuf ans, se trouvaient les établissements de Biloxi, de la Mobile et de l’île Dauphine, n’encourageait guère le gouvernement à en faire d’autres ailleurs. En effet, la misère des colons était toujours fort grande, s’il faut en croire une dépêche de Bienville, du 1er septembre, dans laquelle il dit La détresse est toujours croissante. J’appréhende de ne pouvoir tirer des .sauvages assez de blé d’Inde pour la subsistance de
la garnison pendant tout l’hiver, en ayant fort peu, et
ofiAj*. i r.
1709. elle pourra être obligée de commencer dans le mois de janvier à manger du gland.”
Que ce fut de la faute du gouverneur ou non, ce nren était pas moins un fait incontestable : que la colonie, depuis sa fondation, était restée à l’état d’embryon et devait nécessairement périr, si elle ne prenait pas plus de développement. Cet état de choses donnait lieu à de violentes récriminations contre Bienville. Marigny de Mandeville, un des officiers de la garnison, présenta au ministre un mémoire dans lequel il disait : “quand il y aura un gouverneur de tète, et intègre pour les intérêts du roi, il réduira tous les coureurs de bois et la colonie fleurira. Les gens mariés vivent dans la même fainéantise que les Canadiens célibataires, alléguant pour leur excuse qu’ils ne voient rien de solide, et que, lorsqu’ils verront que le roi jettera des troupes dans la colonie et des habitants, ils travailleront, parce que dans le cas contraire, il leur serait fâcheux de défricher des terres et de faire des travaux pour tout abandonner.”
Toutes ces plaintes réitérées, portées contre Bienville, avaient fini par l’aigrir, et, sortant du rôle passif où il s’était renfermé jusqu’alors, il commença, à son tour, à répondre avec acrimonie aux attaques de ses adversaires, et, dans une de ses dépêches, il se plaignit amèrement de ce que le curé de la Vente, des missions étrangères, cherchait à ameuter tout le monde contre lui, “tandis que ce même curé n’avait pas honte de tenir boutique ouverte et vendait comme un juif arabe.
L’année 1710 arriva, sans apporter aucune modification à l’état de détresse dans lequel végétait la colonie. Car Bienville fut forcé d’annoncer au gouvernement la mauvaise nouvelle ; “qu’il était dans une si extrême pénurie de vivres, qu’il avait été obligé de donner la plus grande partie de ses hommes à nourrir aux sauvages.” L’infatigable curé de la Vente, qui faisait une guerre si vive à Bienville et qui s’occupait pour le moins autant
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du temporel que du spirituel de la colonie, ne manquait 1710. pas, de son côté, de donner au ministre tous les renseignements qu'il croyait utiles, ou bien capables de servir son animosité contre Bienville. Aussi, il ne négligeait pas d’instruire le gouvernement de la misère dans laquelle se trouvait la colonie, et il écrivait au ministre :
“La difficulté que les habitants qui sont au fort St.- Louis de la Mobile ont eu de subsister, faute de secours depuis si long-temps, les a déterminés à jeter les prémices d’un établissement à l’île Massacre, dans l’espérance d’être plus promptement secourus, soit par la pêche qui y est abondante, soit par le commerce qui y est plus commode avec Pensacola, de sorte qu’il y a actuellement une vingtaine de maisons bâties asses commodément par les habitants, qui n’attendent plus que les secours que monseigneur leur enverra.”
Ici reparaît encore l'idée dominante des colons : celle d’attendre tout ce dont ils pouvaient avoir besoin du gouvernement, sans tenir aucun compte de ce qu’il leur aurait été facile d’améliorer leur position, et de se mettre, au moins, à l’abri de la famine par leurs propres travaux.