CHAPITRE V
M. DE LAMOTHE CADILLAC, GOUVERNEUR.— CHARTE DE CONCESSION DE LA LOUISIANE A CROZAT. — DUCLOS, COMMISSAIRE-ORDON- NATEUR.
Le gouvernement français, croyant sans doute que la non prospérité de la colonie tenait à la mauvaise administration du gouverneur, nomma pour le remplacer, en date du 5 mai 1710, M. de Lamothe Cadillac, qui fut chargé, concurremment avec INI. d’Artaguette, d’examiner les comptes de M. de Lasalle, et les plaintes contre M. de Bienville. On ne pouvait guère faire un choix moins judicieux, comme on le verra par la suite.
L’année 1711 s’écoula comme les précédentes pour la colonie. Ce fut toujours pour elle la même languissante et précaire existence. Cependant, une dépêche de Bienville, en date du 27 octobre, de la Mobile, semble indiquer que les colons faisaient quelques efforts pour sortir de leurs habitudes de paresse et d’insouciance. “Les habitants, dit-il, s’adonnent pour la plupart à faire des plantations de tabac, qu’on assure être meilleur que celui de la Virginie. Le terrain que ce fleuve arrose (la rivière de la Mobile) n’est pas propre à d'autres plantations. Le froment y vient fort beau ; mais quand l'épi se forme, les brouillards le font couler, de manière que, jusqu’à présent, il n’est point venu à maturité.”
En septembre, un corsaire de la Jamaïque avait opéré un débarquement à file Dauphine, et avait pillé les quelques malheureux qui s’y étaient établis. Ce fut la seule
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attaque faite contre la Louisiane, durant tout le cours de la guerre que se faisaient depuis long-temps la France et l’Angleterre.
En 1712, le commissaire-ordonnateur, d’Artaguette, retourna en France. A peine arrivé à Bayonne, il se hâta d’écrire au ministre, pour l’instruire de l’état de la colonie, et fit une affreuse peinture de la misère qui y régnait. “Les soldats, dit-il, désertent aux Anglais de la Caroline. Ils auraient déserté chez les sauvages, si ceux-ci n’avaient eu ordre de les arrêter et de nous les conduire. Les habitants languissent. Ils sont en petit nombre, et ne peuvent rien entreprendre de considérable. D’ailleurs, leurs femmes les ruinent par le luxe. Ils sont naturellement paresseux. Ils n’ont fui le Canada que pour le libertinage et l’oisiveté. Il s’y trouve vingthuit familles. De éelles qui s’attachent à l’agriculture des terres, il n’y en a que dix ou douze. Le reste sont des marchands, des cabaretiers ou des ouvriers. Il est nécessaire d’envoyer des filles et des laboureurs. Je suis persuadé que, lorsqu’on enverra dans le pays des gens qui se connaissent en minéraux, on trouvera facilement des mines.”
C’est en effet cette découverte de riches minéraux qui préoccupait tous les esprits, et qui faisait que, treize ans après la fondation de la colonie, on n’y comptait encore que dix ou douze personnes qui songeassent à ensemencer la terre.
Les observations que d’Artaguette avait faites, l’avaient convaincu que Bienville n’avait pas assez de moyens à sa disposition pour faire prospérer la Louisiane, et la rendre une possession importante pour la France. Malheureusement, les représentations qu’il adressa à ce sujet au gouvernement français n’eurent aucun résultat. La Louisiane était destinée à languir encore long-temps sous l’administration lointaine d’un despotisme imbécille, qui la gouvernait au hasard et l’é-
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1712. touflait par ignorance, tout en voulant favoriser sa croissance. Mais dès que l’étoile de la liberté parut sur l’horizon, il descendit sur cette terre chérie comme un vent du ciel, qui fit surgir dans son sein une nombreuse population, et germer toutes les plantes productives des richesses. L’industrie, du moment qu’elle fut libre et sans entrave, en hâta le développement, et, rayonnante de prospérité et d’espérances, la Louisiane prit place dans cette grande et glorieuse famille américaine, connue de nos jours sous le nom d'Etats-Unis d’Amérique.
Au moment où d’Artaguette arriva en France, l’astre de Louis XIV, qui avait jeté un éclat si vif pendant un demi-siècle, était près de s’éteindre, et les portes de la vieille cathédrale de St. Denis s’ouvraient déjà dans l’attente du grand monarque, que son âge et ses malheurs poussaient rapidement vers la tombe. La France ellemême était hâletante sous le poids d’une longue et ruineuse guerre. Ce n’était pas le moment des efforts et des entreprises. Aussi, le gouvernement, ayant pris en considération les rapports qu'il avait demandés à d’Artaguette, désespéra de pouvoir jamais réaliser les avantages que la découverte de la Louisiane lui avait fait anticiper, et crut qu’il vaudrait mieux en accorder le commerce ^exclusif, avec d’autres grands privilèges, à quelque compagnie ou à quelque riche marchand, qui, moyennant la concession de ces avantages, ferait toutes les dépenses qu’exigeait la colonie. Antoine Crozat se présenta, et obtint une charte de concession, datée de Fontainebleau, le 14 septembre 1712.
Le roi, dans cette charte, accordait à Crozat le commerce exclusif de tout le territoire qui appartenait à la France, entre la Caroline, le vieux et le nouveau Mexique, en y comprenant l’île Dauphine, et tout le pays arrosé par le Mississippi, depuis la mer jusqu’aux Illinois, ainsi que par le Ouabache et le Missouri. Tous les lacs, fleuves ou rivières qui, directement ou indirectement, dé-
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versaient leurs eaux dans le Mississippi, toutes les terres 1713. que l’on pouvait considérer comme dépendantes de ces lacs, fleuves ou rivières, étaient compris dans cette concession. On voit, par les termes de cette concession, que le Texas y était inclus. Des évènements qui se sont passés de nos jours rendent ce fait important.
Le territoire, ainsi décrit d’une manière vague, devait porter le nom de gouvernement de la Louisiane, et devait être une dépendance du gouvernement de la Nouvelle-France. Ce monopole commercial accordé à Crozat était accompagné de beaucoup d’autres privilèges, entr’autres, de celui de posséder et d’exploiter toutes les mines de métaux précieux, à condition que le quart de leurs produits serait réservé pour le roi, et celui d’envoyer un navire une fois par an à la Guinée pour chercher des noirs. Tous ces privilèges devaient durer ^ quinze ans, à condition que Crozat remplirait certaines obligations qui lui étaient imposées, entr’autres, celle d’envoyer de France, tous les ans, deux navires chargés d’un certain nombre de colons.
11 était concédé à Crozat toutes les terres qu’il pourrait établir, toutes les manufactures qu’il pourrait créer, et toutes les constructions quelconques qu’il pourrait élever au dit pays de la Louisiane, pourvu que toutes ces concessions devinssent nulles, si les améliorations entreprises étaient discontinuées et cessaient d’exister.
Les dépenses du gouvernement, pour les salaires des officiers du roi à la Louisiane, étaient fixées à une somme annuelle de cinquante mille livres, qui devaient être payées en France à Crozat, sur les mandats du commissaire-ordonnateur de la colonie. “Mais, (disait le roi dans un des articles de la charte) sera tenu le sieur Crozat, après l’expiration des neuf premières années de sa jouissance, de payer les officiers et la garnison qui seront au dit pays pendant tout le temps que durera son privilège. Il pourra alors présenter ces officiers à notre nomination.
1712. “Nos édits, dit le roi dans l’article 7 de cette même charte, nos ordonnances, les coutumes et les usages de la Prévôté et Vicomté de Paris, seront observés pour lois et coutumes dans le dit pays de la Louisiane.
Le gouvernement en était confié à un conseil semblable à celui de St.-Domingue et de la Martinique.
Lorsque cette charte fut octroyée à Crozaten 1712, il y avait à la Louisiane deux compagnies d’infanterie de cinquante hommes chacune et soixante quinze Canadiens au service du roi. Le reste de la population n’était composé que de vingt huit familles, et il n’y avait alors que vingt nègres dans la colonie. Enfin, toute la population de la province, en y comprenant les officiers du roi et le clergé, se montait environ à trois cent quatre vingts personnes, qui se trouvaient éparpillées dans cette v région immense et séparées entre elles par des lacs et des rivières larges et profondes. Il y avait cinq forts dans la colonie, si l’on peut donner ce nom aux misérables constructions en pieux, en lataniers et en terre, qui existaient à la Mobile, à Biloxi, sur le Mississippi, à l’île aux Vaisseaux et à File Dauphine. Voilà à quoi avaient abouti, après treize ans, tous les efforts du gouvernement Français pour coloniser la Louisiane !
Il est probable que des trois cent quatre vingts personnes réparties en 1712 sur une aussi gigantesque échelle, il ne s’en trouvait pas cinquante dans les limi- ' tes actuelles de l’Etat de la Louisiane. Or maintenant, il est raisonnable de supposer, d’après la progression que l’on remarque entre le recensement de 1830 et celui de 1840, que la population de l’Etat de la Louisiane est d’au moins quatre cent cinquante mille âmes en 1845. L’histoire d’aucun peuple, excepté celle des Etats-Unis d’Amérique, ne fournit un autre exemple d’un accroissement aussi rapide, d’une prospérité aussi étonnante, et la postérité, celle du moins qui cherchera à étudier, au travers de mille ans écoulés entre elle et nous, la
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marche de nos premiers établissements et l’enfance de notre jeune république, sera peut-être tentée de rejeter parmi les fables, des faits qui sont de la plus stricte vérité.
Si par les effets d'une bonté toute divine et d’une puissance surnaturelle, Bienville pouvait revenir à la vie, quel spectacle ravissant s’offrirait à ses regards ! quels changements se sont opérés dans le cours d’un siècle ! Un désert est devenu un foyer de civilisation et des édifices superbes ont pris la place de la hutte du sauvage ! Quelle joie ineffable inonderait son cœur à la vue de ces états souverains qui, lorsqu’il en posait les fondements, ne pesaient pas la valeur d’une mince bourgade européenne ! Avec quel juste sentiment d’orgueil il verrait son nom figurer dans les glorieuses annales du nouveau monde ! Et si, dans un transport d’admiration, il s’écriait : Toi qui as vu mes travaux et mes dangers, terre chérie, apprends-moi quel Dieu a versé sur
toi toutes les faveurs du ciel ! Du sein des forêts, des
fleuves profonds, des campagnes opulentes, des hameaux et des villes, une voix s’élèverait, qui lui dirait : c’est la liberté !
Mais en 1713, époque à laquelle une politique à vue courte présidait aux destinées de la Louisiane, il était impossible de prévoir la fin de la paralysie dont elle était frappée. Le monopole, ce gothique fléau des peuples, devait encore la fouler long-temps sous ses pieds. De longues années devaient s’écouler avant que la Louisiane eut le bonheur de s’appartenir à ellemême. En 1712, elle avait été donnée à un homme qui devait l’exploiter à son profit, comme on exploite une ferme, en vertu de l’ordonnance royale du 14 septembre. Qui eut dit alors que, cent ans plus tard, précisément en 1812, une faible portion de ce qui était la propriété de Crozat en 17 12, serait transformée en un état assez puissant pour prendre sa place dans la confédération des
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1713. Etats-Unis d’Amérique ? L’imagination et le cœur aiment à se reposer sur un aussi magnifique contraste. '
Mais retournons en 1713. Le 17 mai de cette année, un vaisseau de cinquante canons débarqua à File Dauphine les officiers qui étaient chargés de l’administration de la Louisiane, sous la nouvelle charte accordée à Crozat. Les principaux étaient : Lamothe Cadillac, gouverneur, qui passait pour avoir servi avec distinction dans le Canada, Duclos, commissaire ordonnateur, Lebas, contrôleur, Dirigoin et Laloire des Ursins, qui devaient être les directeurs des affaires de Crozat à la Louisiane. Outre cela, Crozat avait eu le soin d’intéresser le gouverneur au succès de ses entreprises, en lui assurant une part dans les profits qu’il comptait faire.
Ce gouverneur n’avait pas été émerveillé du pays en y arrivant, car voici ce qu’il écrivit au ministre, aussitôt après qu’il eut pris possession de son gouvernement : “J’ai vu aussi un jardin sur file Dauphine dont on m’avait parlé comme d’un paradis terrestre. Il est vrai qu’il y a une douzaine de figuiers qui sont fort beaux et qui produisent des figues mûries. J’y ai vu trois poiriers sauvageons, trois pommiers de même, un petit prunier d’environ trois pieds de haut qui avait sept mauvaises prunes, environ trente pieds de vigne avec neuf grappes de raisin en tout, dont une partie des grains pourris ou secs, et les autres, un peu mûrs, environ quarante pieds de melons français et quelques citrouilles. Yoilà le paradis terrestre de M. d’Artaguette et de plusieurs autres, la Pomone de M. de Raimond ville et les îles fortunées de M. Marigny de Mandeville. Leurs mémoires et leurs relations sont de pures fables.
“Le froment ne vient point dans tout ce continent. Ceux qui ont informé la cour que quelques habitants en ont semé sur les terres qui sont vers le lac Pontchartrain se sont fort trompés. J’ai parlé à ces habitants là, qui sont actuellement ici, ayant abandonné leurs terres