‹ Histoire de la LouisianeChapitre 18 sur 33 · M. DE LAMOTHE A M. DE PONTCIIARTRAIN · texte numérisé non relu

M. DE LAMOTHE A M. DE PONTCIIARTRAIN

“J’ai déjà dit que si les habitants n’ont pas cultivé le tabac et l’indigo, s’ils n’ont pas élevé de vers4 soie, c’est qu’ils ne connaissaient rien à ces cultures. Ils ont seulement fait venir du blé d’Inde et des légumes. Les premières années, les récoltes de ces choses ont été abondantes. Ce qui leur a permis d’élever des cochons, des volailles, et de vivre passablement. Mais pendant ces trois dernières années, ni légumes ni maïs n’ont pu venir, par excès d’humidité ou par excès de sécheresse, et la misère est fort grande.

“Il y a entre ceux qui demeurent, tant au fort Louis qu’à file Dauphine, y compris officiers, soldats, habitants ou autres, trois cents vaches, bœufs, taureaux, tant grands que petits ; et le nombre des habitants ne dépasse pas trente-cinq, c’est-à-dire trente-cinq chefs de famille, non compris ceux qui sont entretenus au service du roi.

“Tout le commerce n’a guère consisté qu’en planches et en peaux d’ours, chevreuils, chats et autres. Des coureurs de bois allaient chercher des peaux et des esclaves chez les sauvages et vendaient le tout aux habitants.

• Les peaux étaient revendues aux Espagnols, à Pensacola, ou aux vaisseaux qui venaient de temps à autre, et les esclaves étaient employés à scier des planches et à défricher.

“Les habitants portaient encore à Pensacola, où il n’y a rien de défriché, leurs légumes, blé d’Inde, volail-

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1713. les, etc., en sorte que cette traite jetait un peu d'argent dans la Louisiane, et donnait aux habitants le moyen d’acheter ce qui leur venait des îles. Voilà le seul et unique commerce qui a, non pas enrichi les habitants, car ils sont tous fort pauvres, mais qui les a fait subsister avant l’établissement de la compagnie Crozat.

“S’il y a quelque chose d'étonnant, c’est qu’avec tant de pauvreté et si peu de commerce, les habitants aient consenti à rester dans la colonie. Mais il est à remarquer qu’il est bien reconnu que le pays pourrait produire de l’indigo, du tabac, de la soie, quoique les habitants ne les aient pas cultivés par ignorance des procédés de culture, et par la crainte qu’ils ont toujours eue que l’on n’abandonnât la colonie après qu’ils se seraient donné beaucoup de soins.

“La colonie n’a pas augmenté parce que ceux qui avaient de quoi vivre ailleurs s’en sont retirés, et qu’il est venu fort peu de nouveaux colons. Quant à ceux qui sont demeurés parce qu’ils ne pouvaient s’en aller, ils n’ont cultivé que ce qui leur était strictement nécessaire pour vivre, en attendant la paix avec impatience, persuadés qu’une fois la paix faite, il viendrait des vaisseaux (ce qui donnerait un aliment au commerce), et que de la manière dont la garnison serait traitée, on pourrait conclure des intentions ultérieures du gouvernement.”

Il est à remarquer qu’à cette époque, Pensacola était le seul débouché et le seul marché pour le commerce de la Nouvelle-Orléans. Le tableau présenté par le gouverneur n’était guère encourageant, et suffisait pour donner au ministre français une assez mauvaise opinion de la Louisiane. Néanmoins, le lendemain même de cette dépêche, c’est-à-dire le 2(> octobre, l’humeur de M. de Lamothe Cadillac étant devenue encore plus noire, il écrivit au ministre, que “e’était un mauvais pays, bon à rien , ne pouvant produire ni tabac , ni blé , ni légumes, même à la hauteur des Natchez .”

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n est clair que M. de Cadillac écrivait ceci dans un 1713. moment de boutade, car il oubliait qu’il avait dit, dans sa dépêche de la veille : “Il est bien reconnu eque le pays pourrait produire de V indigo , du tabac , de la soie , quoique les habitants ne les aient qms cultivés par ignorance des procédés de culture .”

Mais dans la nouvelle disposition d’esprit où il se trouvait alors, il ajoute : “Selon le proverbe, méchant pays, méchantes gens. On peut dire que c’est un amas de la lie du Canada, gens de sac et de corde, sans subordination, sans respect pour la religion et pour le gouvernement, adonnés au vice, principalement aux femmes sauvagesses qu’ils préfèrent aux Françaises. Il est trèsilifîicile d’y remédier, lorsque Sa Majesté désire qu’on les gouverne avec douceur, et qu’elle veut qu’un gouverneur se conduise de manière que les habitants ne fassent pas de plaintes contre lui.

“En arrivant, j’ai trouvé toute la garnison dans les bois parmi les sauvages, qui l’ont fait vivre tant bien que mal au bout de leurs fusils, et cela faute de vivres, non seulement en pain, mais même en maïs, la récolte ayant manqué pendant deux années consécutives. Quand bien môme elle ne manquerait pas, il est nécessaire d’observer que le maïs ne se conserve ici que d’une récolte à l’autre, parce que la vermine le gâte et le ronge entièrement.

“Le lieutenant de roi, Bienville, est venu ici à l'age de 18 ans, sans avoir servi ni au Canada ni en France. Son frère, Chateaugné, est venu encore plus jeune, aussi bien que le major Boisbriant. Il 11e s’est trouvé ici personne du métier pour former les soldats. Aussi, sontils mal disciplinés.

“Los Canadiens, et les soldats qui 11e sont pas mariés, ont des sauvagesses esclaves et prétendent ne pouvoir se dispenser d’en avoir pour les blanchir, pour faire leur marmite et pour garder leurs cabanes. Cette conduite n’est pas tolérable.

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“ L’indigo ne vient pas/les mûriers mêmes sont bâtards. “Je ne vois que deux objets pour faire valoir cette colonie : la correspondance du commerce avec les Espagnols, les incursions que l’on pourrait faire sur eux en temps de guerre par terre et par mer, les mines d’or et d’argent qu’on pourra y trouver.

“La colonie ne peut pas être plus pauvre qu’elle ne l’est actuellement. Les Canadiens qui y sont, ne pouvant vivre, s’en retournent au Canada, et cependant sans eux on ne peut faire aucune entreprise. Il en faudrait une cinquantaine aux gages du roi pour faire des découvertes.”

M. de Lamothe Cadillac entre ici dans de grands développements et insiste sur l’utilité d’un commerce actif avec le Mexique, mais il avoue qu’il ne peut obtenir l’agrément du vice-roi à cet effet, et doute qu’il puisse jamais réussir à établir ce commerce, parce que, dit-il, le principal directeur , Dirigoin, n'est point habile homme et le contrôleur Lebas, est fort dissipé et ne songe qu'à ses plaisirs.

“Si Dieu me donne la santé, ajoute-t-il, je tâcherai de relever cette colonie, qui ne vaut pas un fétu à l'heure qu’il est ; mais si on veut la conserver, il faut au moins cent hommes de troupes bien entretenues, ayant bon pain et bon lard. 11 faut des matelots et des Canadiens. Il faudrait qu’il y eut dans les troupes des gens de métier, comme maçons, tailleurs de pieux, charpentiers, menuisiers, &c., &c.”

Il demande ensuite la construction d’une église et ajoute : “Je crois que les habitants seraient ravis de n’en avoir point. Au dire de Messieurs les prêtres et missionnaires, la plus grande partie n’ont point approché des sacrements depuis sept à huit ans. Les soldats n’ont point fait leurs pàques, à l’exemple de M. de Bienville, leur commandant, de M. de Boisbriant, major. Bâillon, aide-major, Chateaugné, premier capitaine et

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Sérigny, petit officier, auxquels j’ai déclaré que j’en in- 1714. formerai votre Grandeur. Ce qui les fait éclater contre moi avec l’appui du commissaire Duclos.”

Dans cette longue homélie, il sc plaint aussi du capitaine du vaisseau, à bord duquel il est venu, ainsi que de M. de Richebourg, capitaine de dragons. Il reproche au capitaine de vaisseau d’avoir séduit la plupart des filles vertueuses qu’il était de son devoir de transporter intactes à la Louisiane. “C’est peut-être, dit-il, une des raisons pour lesquelles ces filles ne trouvent pas à se marier, à cause que quelques Canadiens, qui étaient dans le vaisseau et qui étaient témoins de ce qui s’est passé à leur sujet, en ont mal parlé après leur débarquement. Elles sont logées chez les habitants qui les ont demandées. Il n’y en a que trois de mariées sur les douze. Cela provient de leur misère ; car ces filles sont très pauvres, n’ayaht ni linge, ni hardes, ni beauté. Je crois qu’il serait à propos de marier quelques-unes de ces filles avec des soldats qui les recherchent, et cela le plus tôt possible, de crainte qu’elles ne se prostituent, étant toutes nues.

“Je voudrais, suivant vos instructions, déterminer les fortifications, mais le commissaire s’y oppose, ainsi qu’aux présents à donner aux sauvages.”

Ici, jVI. de Lamothe Cadillac revient sur les plaintes qu’il avait déjà portées contre Bienville, Chateangné et plusieurs autres officiers de la colonie ; il ne ménage * personne et querelle le ciel et la terre.

“L’établissement du conseil, continue-t-il, n’a pu se faire jusqu’à présent, faute de sujets. M. le commissaire m’en a proposé deux, qui sont les sieurs de Lafrénière et des Lauriers, chirurgien major. Le premier a appris à signer son nom depuis quatre mois, et le second, étant chirurgien, il y a incompatibilité.”

En voilà assez pour donner la mesure du caractère, de l’intelligence et des qualités administratives du gou-

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1714. verneur qui venait de si loin pour régénérer la Louisiane. Il est évident que M. de Lamothe Cadillac pouvait être un fort brave militaire, mais qu’il n’était nullement à la hauteur des fonctions qu’on lui avait confiées. Il est facile d’en juger par l’incroyable dépêche suivante, datée du 20 février 1714 :

“Ce que M. d’Artaguette dit, aussi bien que Bélanger, ce que M. de Bienville a écrit au sujet de la mine de salpêtre, est une fausseté. M. Crozat n’en fera pas sitôt lester scs vaisseaux.

“M. Crozat a encore été mal conseillé d’établir les Natchez, d’où il ne peut absolurent rien tirer. Ceux qui iront là pour s’y établir, y perdront leur travail, et ceux qui en feront l’avance, leur argent.

“Si on veut que je mente absolument, je le ferai ; mais si l’on veut que j’écrive en honnête homme et sans complaisance, je dirai qu’on ne doit espérer de recueillir du froment que dans le Ouabache et aux Illinois ; qu’il faut un temps infini et des frais immenses pour former ces établissements ; qu’en quelque abondance qu’en soit le grain, il ue peut être rendu ici à moins de trente livres le cent. Je parle de la farine. Il faut donc compter de faire venir de France tout ce qui est nécessaire pour la subsistance et pour la vie. Point de chasse, point de pacage ; les bêtes vont chercher leur nourriture à vingt et trente lieues dans les bois : elles ne reviennent que l’été, lorsqu’elles sont pressées par ' les taons.

“Selon moi et les lumières que j’en ai, tant anciennes que nouvelles, tout ce continent ne vaut rien. Les habitants souhaitent ardemment qu’on les mène ailleurs. La garnison murmure sans cesse et avec raison. On lui fait maintenant manger de la farine, que l’on disait pourrie et gâtée. Je ne sais si on en tiendra compte par la suite au roi.

“Rien ne peut, ce me semble, incliner Sa Majesté à

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conserver ce pays, que les motifs suivants. Le premier 1714. est, en cas de rupture avec l’Espagne, d’y entretenir des corsaires pour faire des prises par mer sur les côtes de la Vera-Cruz, de Caracas et de la Havane, en y faisant venir nombre de Canadiens et de flibustiers des îles, avec le secours de nos Indiens, pour aller faire des incursions par les terres sur les villes, villages et mines espagnols, lorsque les chemins en seront connus. A quoi j’espère de parvenir dans peu de temps.

“Le deuxième motif est : que Sa “Majesté ne trouve pas mauvais que ses colons de la Louisiane, c’est-à-dire M. Crozat, fassent en temps de paix commerce par mer et par les terres avec les Espagnols. Dans ces deux cas, de la paix et de la guerre, ce pays ne peut que jeter de l’argent dans le royaume. Sa Majesté pourrait encore tolérer, lorsque les vaisseaux retournent en France, un commerce occidental avec les Anglais de la Caroline, où l’on pourrait vendre de l’eau-de-vie, papiers et toiles, et prendre en retour du riz, du tabac, de la soie et de l’argent.

“Le troisième objet, c’est la trouvaille de quelque mine par la rivière Rouge, parce que la meme chaîne de montagnes où sont les mines espagnoles traverse cette dite rivière.

“Tous ces objets sont véritablement un peu reculés, et exigent de la patience et de la persévérance. Mais pour les soutenir, il est nécessaire de prendre des moyens convenables. Le premier est de fortifier l’île Dauphine.

(Ici, suivent de longs détails sur les projets de fortifications. La dépense présumée est de 80,000 livres, moyennant l’envoi des ouvriers nécessaires.) i

“L’idée des établissements éloignés, comme celui du Ouabache et des Illinois, en y envoyant des troupes, sera très pernicieuse à l’entrepreneur et en même temps insoutenable. J*ai vu un mémoire que M. Crozat envoyait à son directeur. J’ai cru qu’il venait de file de

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1714. Panurge, ou que c’était de l'Apocalypse. Car, d’entreprendre de faire monter des barques par le fleuve St. Louis, jusque dans le Ouabache et dans le Missouri aussi bien que dans la rivière Rouge, c’est vouloir prendre la lune avec les dents. On sait que ces rivières sont aussi rapides que le Rhône, et qu’elles ne font que serpenter. Par conséquent, il faudrait mouiller à chaque détour, pour attendre un autre vent, outre que cette rivière est enfermée par des bois, etc.

“Je crois fort, Monseigneur, être au fait de pareilles entreprises, mais, en vérité, elles ne me paraissent d’au- . cune utilité au roi et au royaume. Ce serait un argent très mal employé. Si les objets dont j’ai parlé ne méritent pas d’attention, je ne connais plus rien qui puisse exister pour soutenir un pareil pays.

“Rien de plus vrai que Sa Majesté a entretenu ici pendant plusieurs années, pour faire la découverte des mines, cent Canadiens sous M. de Bienville, qui n’a fait aucun mouvement, s’en étant servi, lui et son frère d’Iberville, à tout autre usage. Si j’en avais à moi seulement la moitié, j’en saurais bientôt le court et le long, c’est-àdire, s’il y a des mines ou non.

“Le dit sieur de Bienville a demandé 20,000 livres pour aller à la découverte par les terres, où j’ai envoyé vingt-cinq Canadiens et soixante-dix sauvages, sous la conduite de M. de St. Denis. Ce qui ne coûte à M. Crozat que 1,000 livres.”

Enfin, après un grand étalage des services qu’il se prépare à rendre, M. de Lamothe Cadillac arrive à la conclusion, que l’on devrait lui permettre de garder pour lui, comme indemnité de représentation, les présents que peuvent lui faire les sauvages, “qui, dit-il, sont d'ailleurs fort gueux, et qui ont été mis par Bienville sur le pied de ne rien donner.” Il s’indigne surtout de ce que le commissaire-ordonnateur Duclos ait la prétention de lui faire

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rendre des comptes ! Il s’étonne de la faiblesse du ministre, qui lui recommande des ménagements, et continue en ces termes :

“Faut-il laisser les officiers et les soldats impunis par excès de modération ? Ce sera un bon service et une bonne discipline, s’il faut laisser les habitants se révolter et jurer qu’ils brûleront les magasins de M. Crozat, et qu’ils assassineront ses agents ! Serait-ce user de4 passion que de punir ces sortes de gens, pour servir d'exemple aux autres ! Le libertinage est si outré, qu’il ne paraît ici presque aucun respect pour la religion. Chaque garçon a des sauvagesses ; les soldats comme les autres, sans en excepter les officiers, qui les préfèrent aux filles qui viennent de France. Voici le langage des uns et des autres : Si on nous ôte nos esclaves, disent les soldats, nous déserterons ; et les gens libres déclarent qu’ils s’en iront ailleurs, alléguant tous ensemble que le roi ne les désapprouve point, puisque M. le commissaire a acheté une sauvagesse à son arrivée, quoiqu'il ait plusieurs domestiques.

“Jusqu’à présent, je n’ai puni ni officiers, ni soldats, ni habitants, ni sauvages, malgré les justes sujets que j’en ai eus, par les fautes des uns dans le service et par l’insolence des autres. J’ai seulement fait mettre aux fers un soldat qui vint, à la tête de vingt autres, me demander, d’un ton arrogant, des vivres. Je le renvoyai à M. le commissaire. Il me répliqua qu’il était venu de la part du commissaire, lequel ne voulait lui donner que du maïs ; que cela étant, les soldats prétendaient ne point faire de service. Je fis donc arrêter ce mutin et assembler en même temps Messieurs les officiers et M. le commissaire, s’agissant du service du roi. Je leur exposai le fait, et leur fis entendre que dans le Canada, aux postes éloignés, les soldats y faisaient le service, quoiqu’ils fussent seulement nourris de blé d’Inde ou de maïs ; que j’étais informé qu'ils l’avaient fait ici pendant deux ou

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trois ans avec la même nourriture ; et comme je commençai de demander les avis, M. le commissaire interrompit, et dit que le sien était de faire cesser le service aux troupes jusqu’à ce qu’elles eussent du pain, soutenant son avis par les plus puériles raisons du monde. Tous les autres furent d’avis de faire continuer le service. Je lavai la tête au commissaire.

“Le sieur Duclos (commissaire-ordonnateur) a nommé pour procureur-général, le garde-magasin ; pour conseiller, le chirurgien-major; pour greffier, huissier et notaire, le nommé Roguet, soldat de cette garnison. J’ai consenti que le conseil s’assemblât chez le dit commissaire, parce que je n’ai point de logement chez moi, et ce, jusqu’à ce que Sa Majesté ait destiné un lieu pour s’assembler. Il ne manque plus à ce conseil que le bonnet et la robe. Les officiers ont presque tous double emploi ! Rien de mieux assorti que l’emploi de garde-magasin et de procureur-général, (pie le métier ou l’art du chirurgien avec la charge de conseiller de cour souveraine, que le métier de soldat, et la charge de greffier, d’huissier, notaire ou garde-note ! ”

Ici, M. de Lamothe Cadillac entre dans des détails facétieux pour faire ressortir le ridicule et l’inconvénient de ces cumuls.

Passant ensuite à des considérations sur son administration, il nie l’accusation portée contre lui d’avoir refusé des concessions de terres, mais il déclare que le modèle qu’on lui a donné est repoussé par tout le monde.

“D’après le modèle, dit-il, les concessions ne sont parfaites qu’a près avoir été approuvées ou confirmées par la cour. Ce qui expose les concessionnaires à travailler inutilement au défrichement, dans le cas de non confirmation. On ne peut disposer de sa concession, qu’après en avoir défriché les deux tiers; circonstance qui empêche toute vente, tout échange, tout arrangement entre voisins, puisque la vie d’un concessionnaire ÿ’est pas

Cil AP. V.]

assez longue pour défricher les deux tiers de trois arpents 1714 de front sur trente de profondeur.

“Quant à moi, je ne serai jamais avare de leur donner des terres, surtout dans ce pays. Elles y sont si mauvaises, qu’il ne leur en faut pas laisser manquer. Je n’y vois qu’un seul inconvénient : c’est que les habitants se trouveront éloignés les uns des autres. D’un autre côté, étant proche à proche, ils ne peuvent subsister. Mais je me conformerai au modèle jusqu’à nouvel ordre. C’est la vérité que les terres ne produisent rien, et que chacun est dégoûté de les travailler ou de les faire travailler.

“Si vous ne remédiez pas, Monseigneur, à la cabale qui s’est formée par les menées de M. le commissaire et de M. de Bienville, qui ont entraîné tous les officiers de leur côté, avec la meilleure partie des habitants, je suis persuadé que M. Crozat sera obligé d’abandonner, parce que ces Messieurs sont en correspondance avec Pensacola où ils vendent et où ils achètent, et ex-

citent les habitants à en faire de meme ; lesquels habitants se sont réunis sans ma permission, ayant dressé une requête pour la présenter au conseil supérieur. Cette requête détruit en entier le traité fait avec M. Crozat, demandant entr’autres choses quil soit libre à toute sorte de nations de venir commercer dans ce pays, comme aussi qu’ils puissent eux-mèmes aller partout où il leur semblerait bon, hors du gouvernement ; que le direc-* tour de M. Crozat puisse seulement vendre en gros et non en détail, voulant qu'il leur donne sa marchandise à cinquante pour cent au plus haut prix. Cette requête contenait encore plusieurs autres demandes absurdes.

Cefci étant venu à ma connaissance, j'ai dit hautement que je ferais pendre le porteur de cette requête, comme un chef de sédition, n’étant pas permis de convoquer des assemblées sans une permission, et parce que cette requête ne tend qu’à renverser les intentions de Sa Majesté, qui ont été publiées et affichées par les lettres pa-

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tentes de M. Crozat. Cette menace et la requête revinrent à M. le commissaire et à M. de Bienville, qui enfin, s’étant bien consultés, jugèrent à propos de ne la point recevoir ni de me forcer à y répondre ; en sorte que le nommé Nicolas Miragouin, qui en était porteur, me dit qu’il l’avait déchirée, et qu’il voyait bien que j’étais le maître, puisque ceux qui avaient induit à la faire, n’avaient pu la soutenir.

“Je ne sais, Monseigneur, si vous trouverez mauvais que j’écrive à M. Crozat qu’il se charge de payer les troupes et de faire les avances pour les fortifications. Cela lui est nécessaire selon moi, s’il veut faire valoir ce pays ; car enfin, tant qu’il aura des officiers qui lui seront aussi contraires que ceux-ci, étant presque tous parents au deuxième ou troisième degré et Canadiens, à la réserve du major, du sieur de Richebourg et Blondel, ses agents seront toujours traversés, et des esprits malins se voyant appuyés, pourraient bien réduire ses magasins en cendres.”

M. de Lamothe Cadillac termine sa dépêche en se plaignant du commissaire qui le laisse sans fonds, prétendant qu’il en manque lui-même, “ comme si, ajoute M. de Cadillac, il ne pouvait pas en emprunter !”

Malgré les affreuses descriptions que M. de Lamothe Cadillac faisait du pays, M. Crozat n’en était pas moins déterminé à faire de grands efforts pour tirer parti de la charte qui lui avait été concédée. 11 avait envoyé à la colonie, un navire qu’il avait décoré du nom de la Louisiane, et qui portait une grande quantité de provisions et de marchandises, ainsi que quelques passagers. D’un autre côté, les Indiens recherchaient l’amitié des Français, et des députations des nations voisines vinrent solliciter la protection du nouveau chef des pâles visages. Ainsi, la colonie aurait pu sortir peut-être de la situation pénible ou elle était depuis si long-temps, si elle n’avait été placée sous le contrôle d’un aussi triste personnage que M. de Cadillac.

CJIAI*. V. J '' . . ‘ * *

Au sujet des passagers qui étaient venus â bord de la 1714. Louisiane, et dont il vient d'être fait mention, M. de Cadillac écrivit au ministre, en date du 1er mars 1714:

“A l’égard des dix-sept ou dix-huit passagers qui sont venus par la frégate La Louisiane, ils sont restés, parceque ce sont des gens de métier ou de travail. Il est arrivé aussi deux filles, qui sont deux insignes débauchées. Cependant l’une est servante chez M. le commissaire, qui peut-être la corrigera.”

On voit que l’animosité de M. de Cadillac contre ses adversaires ne s’était pas ralentie et qu’il se permettait ici, en passant, une malicieuse observation contre le commissaire-ordonnateur Duclos. Puis il continuait :

“Quant à l’autre fille, messieurs les prêtres m'ont demande de la renvoyer en France. Ce que je n’ai point voulu faire, leur ayant fait réponse que je craignais de vous déplaire, parce que s’il fallait renvoyer toutes les femmes de mauvaise vie de ce pays, il n’en resterait presque plus. Tout le monde se plaint de ce que Messieurs les prêtres sont trop sévères, et il me parait que les habitants sont rebutés par les longues et fréquentes remises dans les confessions, avant de pouvoir obtenir l’absolution. Je ne sais si un peu de douceur ne vaudrait pas mieux.

“Plusieurs particuliers, habitants, demandent la permission de passer en France, pour aller vaquer à leurs affaires. Je vous supplie de me marquer si je dois la leur accorder.”

Le 18 septembre, M. de Lamothe Cadillac informa le ministre, non sans quelque air d’importance, qu’il avait lait la paix avec les Alibamons, avec lesquels les Français avaient été en guerre depuis quelque temps. Malheureusement, il parait qu'il n’avait pas réussi à rétablir la paix intérieure dans la colonie et à réconcilier les esprits ; car dans la même dépêche, il jugeait convenable de faire savoir au gouvernement Français,

1714. que la cabale montée contre lui redoublait de violence .et que la ligue de ses adversaires se composait de Bienville, Boisbriant, Chateaugné, Richebourg et du Tisné. Mais il annonçait avec satisfaction qu’il était content de Marigny de Mandeville, Bagot, Blondel, Latour, Yilliers et Terrine.

Ainsi, cette poignée d’hommes qui végétaient sur une terre étrangère, loin de leur patrie, au lieu de s’unir pour s’aider mutuellement contre les misères de tous genres dont ils se plaignaient amèrement, s’étaient divisés en deux camps. Bienville et le commissaireordonnateur Duclos étaient à la tête de l’un, et le gouverneur, avec quelques officiers, à la tête de l’autre.

Pendant qu’à la Louisiane, ceux à qui ses destinées étaient confiées, loin de concentrer leur attention sur les moyens de faire prospérer la colonie, ne cherchaient qu’à se contrecarrer et à se nuire mutuellement, il était rendu en France, sur la demande du sieur Crozat, une ordonnance en date du 27 décembre, par laquelle il était défendu à toutes personnes d’introduire aucune marchandise à la Louisiane ni d’en faire sortir pour l’en- • voyer ailleurs, sous peine de confiscation au profit du sieur Crozat. Il était aussi défendu à toutes personnes, sous les mêmes peines, d’avoir dans la colonie aucun bâtiment propre à aller en mer, et à tous les autres sujets du roi, d’envoyer des vaisseaux dans cette colonie pour faire le commerce.

Une autre ordonnance, de la même date, décrétait l’établissement permanent de cinq forts dans la colonie, dont quatre existaient déjà.

1 ° . A l’ile Dauphine, où devaient résider le gouverneur, le commissaire-ordonnateur, le major, le sieur de Chateaugné, Bagot, capitaine, Lamothe, lieutenant, et Yilliers, enseigne, avec soixante-quinze soldats, et les autres personnes entretenues par Sa Majesté.

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2°. A rancien fort de la Mobile, où il y aurait un ser- 17 u. gent et neuf soldats.

il 0 . Au haut de la rivière de la Mobile, où devait commander Marigny de Mandeville, ayant sous lui lo sieur de la Tour, lieutenant, et quarante soldats.

4 0 . Aux Natchez, où devait commander Bienville, lieutenant de roi, ayant sous lui les sieurs de Barbetan, aide-major, Clérac, lieutenant, et du Tisné, enseigne.

5 0 . Au Ouabache,où devait commander M. de Richebourg, ayant sous lui Blondel, lieutenant, et Chesnier, enseigne, avec quarante soldats.

Cette ordonnance, lorsqu’elle parvint à la Louisiane, reçut diverses modifications, sur avis motivé du conseil de la colonie. Ce qu’il y a de remarquable dans cette ordonnance, c’est que Bienville, contre lequel il y avait déjà eu un ordre d’arrestation, et auquel on avait donné deux remplaçants, les sieurs de Muys et de Lamothe Cadillac, qui avaient eu pour instructions de s’enquérir, de concert avec les commissaires-ordonnateurs, des accusations portées contre le gouverneur destitué, était non seulement autorisé à rester dans la colonie, mais y était maintenu comme lieutenant de roi, c’est-à-dire : la seconde personne après le gouverneur. Une réflexion bien simple se présente à l’esprit. Le gouvernement croyait que les griefs articulés contre Bienville étaient fondés, ou qu’ils ne l’étaient pas. Dans le premier cas, il fallait le rappeler,' ou, dans le second, il fallait le conserver gouverneur de la colonie qu’il avait fondée, à laquelle il devait par conséquent être attaché comme à sa création, et dont il connaissait mieux que tout autre le fort et le faible. Tandis que le placer dans une position subalterne, là où il avait exercé une autorité supérieure, et ou il devait avoir de nombreux partisans, c’était bien peu connaître la nature humaine, ou plutôt, c’était une preuve de bien grande incurie. C’était volontairement faire naître toutes les difficultés qui devaient entraver

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1714. les progrès de la colonie. Aussi, la querelle entre M. de Cadillac et M. de Bienville ne faisait que s’envenimer davantage; et ce dernier, dont l’irritation allait toujours en croissant, s’oublia au point d'ccrire au ministre : “Que si M. de Lamothe Cadillac lui portait, à lui, Bienville, tant d’animosité, c’était à cause du refus qu’il avait fait d’épouser sa fille.”

Voilà à quelles puériles et honteuses récriminations les fondateurs de la colonie de la Luuisiane consacraient leur temps au lieu de se préoccuper de soins plus dignes d’ein. •

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