CHAPITRE VIII
CRÉATION’ DE LA COMPAGNIE DES INDES OU DU MISSISSIPPI.-BIEN- VILLE EST RENOMMÉ GOUVERNEUR DE LA LOUISIANE.— IL FONDE LANOUVELLE-ORLÉANS. .
La compagnie Occidentale, ou compagnie des Indes devait être composée d’actionnaires, à cinq cents livres par action, et ces actionnaires pouvaient être non seulement des sujets du roi de France, mais des étrangers. Le capital était de cent millions. Les articles suivants étaient les principaux de la charte. /-
La compagnie avait le privilège exclusif de faire le commerce avec la Louisiane pendant vingt-cinq ans ; elle avait aussi le privilège exclusif d’acheter les peaux de castor du Canada, et ce privilège devait durer depuis le premier janvier 1718 jusqu’au 31 décembre 1742. Le roi se réservait le droit, après avoir pris tous les renseignements nécessaires, de fixer la quantité de peaux que la compagnie serait tenue d’acheter des Canadiens, et le prix que les Canadiens en pourraient demander.
Elle avait le pouvoir de faire la guerre ou la paix avec les Indiens. On lui accordait la propriété absolue de toutes les mines qu’elle pourrait découvrir et exploiter.
Elle avait la faculté de faire des concessions de terres, de construire des forts, de lever des troupes, de nom-
' JÙO -
CIIAP. VIII.]
mer les gouverneurs de la colonie et les autres offi- 1717. ciers, qui cependant ne pouvaient être commissionnés que par le roi, sur présentation faite par les directeurs de la compagnie.
Elle était autorisée à construire des bâtiments de guerre et à faire couler des pièces d’artillerie.
Elle pouvait nommer les juges inférieurs et tous les autres officiers de justice, le roi s’étant réservé seulement la nomination du conseil supérieur.
Les militaires pouvaient entrer au service de la compagnie sans perdre pour cela leur grade dans l’armée ou dans la marine, et les services qu’ils rendraient à la compagnie devaient leur être comptés comme s’ils avaient été rendus au roi.
On ne pouvait saisir, ni entre les mains des directeurs de la compagnie, ni entre celles de son caissier, de ses commis et préposés, les effets, actions et profits des actionnaires, excepté en cas de faillite, banqueroute ouverte, ou décès des dits actionnaires.
Pendant la durée de la charte, les habitants de la Louisiane devaient être exempts de tout impôt, et les marchandises de la compagnie devaient être libres de tous droits d’entrée ou de sortie.
Quant aux droits de la compagnie sur le sol de la Louisiane, dans toute son étendue, elle avait le privilège d’en posséder toutes les portions sur lesquelles elle ferait des améliorations permanentes.
Enfin, la compagnie était revêtue de toute espèce de pouvoirs et de privilèges, à condition qu’elle jurerait foi et hommage au roi et fournirait, à chaque nouveau règne, une couronne d’or de trente marcs.
La Louisiane, quant à la juridiction ecclésiastique, devait continuer de faire partie du diocèse de Québec ; la compagnie devait bâtir des églises et en payer le clergé. Elle s’engageait à faire transporter
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1717. dans la colonie, pendant la durée de sa charte, six mille blancs et trois mille noirs ; mais il lui était défendu de faire venir des autres colonies françaises aucun blanc, noir, ou individu quelconque, sans la permission du gouverneur de la Louisiane.
Pendant les deux premières années de l’existence de la compagnie, les directeurs devaient être nommés par le roi ; ensuite ils devaient être élus, tous les trois ans, par les actionnaires. Chaque actionnaire avait droit à une voix par cinquante actions.
Les premiers directeurs nommés par le roi furent Law, directeur général de la banque de France ; d’Artaguette, receveur général des finances d’Auch ; Duché, receveur général des finances de la Rochelle ; Moreau, député du commerce de la ville de St. Malo ; Piou, député du commerce de la ville de Nantes ; Castaignes et Mouchard, négociants de la Rochelle.
La compagnie, étant ainsi organisée, expédia trois navires à la Louisiane, portant trois compagnies d’infanterie et soixante-neuf colons. Ces navires arrivè-
1718. rent 9 février 1718, et firent revivre dans la colonie l’espoir de jours meilleurs. Le gouvernement de la Louisiane était définitivement et pour la seconde fois accordé à Bienville. Les colons s’estimèrent heureux de cette nomination de Bienville comme gouverneur.
Ayant passé vingt ans dans la colonie, il en connaissait toutes les ressources, tous les besoins, et s’était rendu cher à tous les habitants. Le premier acte de son administration fut de chercher un lieu favorable sur les bords du Mississippi, pour y fixer l’établissement principal de la colonie. 11 choisit l’endroit où se trouve maintenant la Nouvelle-Orléans et y laissa cinquante hommes pour nettoyer le terrain et construire des baraques. En cela, il eut la hardiesse d’agir contre les préventions de la cour qui penchait pour Manchac.
Bienville eut assez de sagacité pour deviner les res-
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CHAP. VHf.]
sources et les avantages futurs du site qu’il avait choisi, 1718. et l’évènement a prouvé qu’il avait été heureusement inspiré.
Les trois Canadiens, Deléry, Lafrénière et Beaulieu, qui étaient partis en 1716 pour la province de Nuevo Leon, avec mission de chercher une seconde fois à entamer des relations de commerce avec les Espagnols, revinrent cette année à la Mobile. A peine s’étaientils mis en route pour accomplir leur mission, qu’ils avaient été rejoints par l’infatigable et persévérant St. Denis. Après s’être pourvus de mules et de chevaux aux Natchitoches, ils s’étaient hâtés de continuer leur voyage. Lorsqu’ils arrivèrent au premier village des Assinais, où ils furent forcés de s’arrêter pour se reposer et refaire leurs provisions, St. Denis, pressé de revoir sa femme, qu’il avait laissée au Presidio del Norte, se sépara de ses compagnons et continua sa route, en emportant une partie de ses marchandises. Lorsque Deléry, Beaulieu et Lafrénière arrivèrent au Presidio, ils apprirent que les marchandises de St. Denis avaient été saisies, et que lui-même était parti pour Mexibo, dans l’espoir d’obtenir qu’elles lui fussent rendues. Pour éviter la saisie qui avait frappé St. Denis, ils cachèrent leurs denrées, qu’ils confièrent à des moinq^, et réussirent ensuite à les vendre à des marchands de Bocca de Leon.
Ils en attendaient le paiement, lorsqu’ils furent informés que St. Denis avait été emprisonné à Mexico. Cette nouvelle les fit partir subitement, de sorte qu’ils n’emportèrent que de vaines créances en échange de leurs marchandises. Ils furent assez heureux pour arriver en sûreté à la Mobile, après un voyage aussi long que pénible et dangereux.
Plus tard, St. Denis revint aussi de Mexico. A son arrivée dans cette ville, il n’avait plus trouvé, pour viceroi, le duc de Linarez, qui l’avait si bien traité la première fois. Le successeur du duc était le marquis de
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1718. Valero. Pendant quelque temps, St. Denis eut l’espoir d’obtenir la levée de la saisie de ses marchandises. Mais don Martin de Alacorne, gouverneur du Texas, irrité de ce que St. Denis avait traversé la province soumise à son gouvernement, sans daigner lui présenter ses devoirs et sans chercher à gagner ses bonnes grâces, écrivit à Mexico, et le représenta comme un homme suspect, qui avait des intentions hostiles et dangereuses. Il n’en fallait pas tant pour éveiller les susceptibilités jalouses du gouvernement espagnol, d’ordinaire si méfiant envers les étrangers. On écouta les représentations de don Martin, et St. Denis fut incarcéré. Après un mois de détention, on le relâcha, et on lui rendit ses marchandises, qu’il vendit à un prix très élevé. Malheureusement, le paiement en fut fait à un agent infidèle, qui ne lui en rendit jamais compte. Exaspéré par cette série d’infortunes, St. Denis eut l’imprudence de se répandre en invectives contre les Espagnols, et de se vanter du mal qu’il pourrait leur faire, s’il voulait user de son influence sur les Indiens. Ces menaces de St. Denis provoquèrent un ordre d’arrestation de la part des Espagnols. Mais les parents de sa femme l’en informèrent à temps, et lui fournirent les moyens de s’échapper. Il revint rendre compte à la compagnie, qui avait succédé à Crozat, du résultat de son expédition. Tout le fruit qu’elle en put retirer consista en renseignements relatifs aux établissements espagnols.
On ne saurait se refuser à payer un tribut d’admiration à St. Denis. Cet homme remarquable a droit à une des premières places parmi les fondateurs de la colonie. C’était une ame de chevalier dans un corps de fer. Aucune entreprise ne paraissait impossible à son audace ; aucun revers ne pouvait ébranler sa persévérance. Certes, il ne fallait pas être un homme ordinaire pour oser, à cette époque, aller deux fois de la Mobile à Mexico par terre, et en revenir par la même route, au tra-
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vers de tant de dangers et d’obstacles sans nombre ! 171 8.
Crozat avait fait de vains efforts pour commercer avec les Espagnols du Mexique, et pour découvrir des mines de métaux précieux. Les tentatives infructueuses de Crozat servirent de leçon à la compagnie, qui, pour le moment, s’abstint sagement de suivre ses traces. Elle sentit que le commerce exclusif qu’on lui avait accordé avec une province, d’une étendue immense, mais qui n’avait presque pas d’autres habitants que quelques tribus sauvages, ne pouvait donner aucun profit ; parce qu’il ne peut pas y avoir de commerce important, là où il n’y a pas d'hommes soumis aux besoins de la civilisasation, et pas d’importation surtout, là où il n’y a rien ou peu de chose à recevoir en retour. La compagnie jugea avec raison qu’il fallait encourager l’agriculture, et crut * atteindre ce but, en faisant de fortes concessions de terres à plusieurs des personnes les plus riches et les plus puissantes du royaume. En conséquence, elle concéda quatre lieues carrées, sur la rivière des Arkansas, au fameux Ecossais Law, qui jouissait alors d’un grand crédit auprès du régent, qu’il avait fasciné par ses projets de finance. Elle fit plusieurs concessions sur la rivière des Yazoux à une compagnie composée de Le Blanc, secrétaire d’Etat, du comte de Belleville, du marquis d’Auleck, et de Le Blond, qui vint ensuite à la Louisiane, comme commandant en chef du corps des ingénieurs de la province. Aux environs des Natchez, elle fit des concessions à Hubert, le commissaire-ordonnateur, et à une compagnie de marchands de St. Màlo ; aux Natchitoches, sur la rivière Rouge, à Bernard de la Harpe ; aux Tunicas, à St. Reine ; à la Pointe-Coupée, à de Meuse. L’endroit où est située maintenant la ville de Bàton-Rouge fut concédé à Diron d’Artaguette ; cette partie de la rive droite du Mississippi, qui est vis-à-vis le bayou Manchac, à Paris Duvernay ; les Tchoupitoulas, à de Muys ; les Oumas, au marquis d’Auconis ; les
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1718. Cannes-Brûlées, au marquis d’Artagnac ; la rive opposée, à de Guiche, de la Houssaie et de la Houpe ; la baie St. Louis, à Mme de Mézières, et les Pascagoulas, à Mme de Chaumont.
Il avait été stipulé entre la compagnie et Law, qu’il établirait sur les terres qu’elle lui avait concédées quinze cents Allemands, et qu’il entretiendrait un petit corps de cavalerie et d’infanterie pour les protéger. Toutes les autres personnes à qui des concessions avaient été faites, devaient aussi fournir un certain nombre de colons, chacune suivant l’étendue de sa concession. Cette épreuve ne réussit pas. Quelques paysans furent en effet envoyés à la Louisiane par ces grands propriétaires, mais la plupart périrent victimes du climat, et les autres, qui n’étaient pas surveillés par leurs patrons absents, ne se livrèrent à aucune occupation utile.
La compagnie eut donc à tourner toute son attention vers la traite des nègres, et parmi les marchandises qu’elle devait envoyer à la Louisiane, elle eut à déterminer comment serait classée la marchandise vivante qu’elle devait transporter d’Afrique. En conséquence, elle publia ce réglement :
“La compagnie considère comme pièce dinde tout nègre de dix-sept ans et au-dessus, sans défaut corporel, ainsi que toute négresse de quinze à trente ans.
“Trois négrillons ou négrites, de huit à dix ans, feront deux pièces d'Inde.
“Deux négrillons, au-dessus de dix ans, feront pièce d'Inde .
“11 sera accordé aux anciens habitants un an de terme pour la moitié du prix. L’autre moitié devra être payée comptant.
“Sont réputés anciens, les colons qui sont établis depuis deux ans.
“Les nouveaux habitants auront un an et deux ans de terme.”
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Au mois de juin 1718, des colons, des condamnés et 1718. des troupes arrivèrent dans trois navires ; en tout, il y avait huit cents personnes destinées à résider dans la colonie. La note officielle qui suit, copiée dans les archives de la marine, fait voir comment furent répartis les nouveaux venus :
“Etat de la distribution qui a été faite à la Louisiane des nouveaux habitants qui ont passé sur les frégates la Victoire , la Duchesse de Nouilles, et la flûte la Marie :
Aux Natcliitoches , près du poste.
De Laire & Co., avec leurs gens, . . 100 hab. Bernard de la Harpe et ses gens, . . 40 “
Brossard et ses gens, 11 “
Aux Yazjoux , près les troupes .
Messieurs Scourion de la Houssaye et
leurs gens, 82 “
A la Nouvelle-Orléans.
Goy et ses gens, 9 “
Pigeon, 1 “
Rougé et ses gens, 6 “
Duhamel et ses gens, 3 “
Bugnot et ses gens, 9 “
Dufour et sa famille, 6 “
Marlot de Vernelle et son valet, ... 2 “
Le Gras et ses gens, ....... 4 “
Le Page et ses gens, 10 “
Couturier et ses gens, 4 “
Robert, son fils et sa fille, 3 “
Les trois frères Orillaut, et trois hommes
à eux, 6 “
Un maçon, un perruquier, un chirurgien avec leurs aides, 5 “
Total
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1718. Au bas de cette note est cette apostille : “à placer le plus près possible de la ville, ou en ville même, avec des jardins.”
Il paraît, du reste, que les colons envoyés à la Louisiane n’étaient pas exactement d’un caractère tel que l’aurait désiré Bienville. Car, dans une dépêche du 25 septembre, il se plaint de ce que la compagnie n’envoie point des charpentiers et des laboureurs, “attendu, dit-il, que tous les gens employés à la main d’œuvre dans le pays, se font payer de dix à quinze livres par jour. Ce qui retarde les améliorations et cause d’énormes dépenses à la compagnie. ”
1719. Au mois d’avril 1719, deux navires, appartenant à la compagnie, arrivèrent de F rance et apportèrent la nouvelle que la guerre avait éclaté entre cette puissance et l’Espagne. Une dépêche de Bienville, en date du 20 d’octobre, raconte tout ce qui se passa dans la colonie, en conséquence de cet évènement:
“J’ai reçu, dit-il, le 20 d’avril dernier, l’ordre du Roi portant déclaration de guerre à l'Espagne, et des exemplaires du manifeste motivant cette guerre. Par suite et sur l’avis de la Compagnie d’Occident, du 7 janvier, de profiter de cette circonstance pour m’emparer du fort de Pensacola, nous nous préparâmes pour cela. Mon frère Sérigny, chargé comme moi du commandement de cette colonie (1), appareilla de l’île Dauphine, le 13 mai, dans le Philippe, suivi du comte de Toulouse et du maréchal de Villars, commandés par M. Méchin et par le chevalier de Grieux, dans lesquels nous fîmes embarquer cent cinquante soldats. Moi, je fus en chaloupe, avec quatre-vingts hommes. Nous nous rendîmes devant Pensacola, le 14. Le lendemain, le gouverneur nous remit la place, sur les quatre heures après-midi, et le gouvernement en fut donné à mon frère de Chateaugné.
(1) Il était surtout chargé rie faire un relevé des côtes.
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“Suivant la capitulation que nous avions faite avec 1719 le gouverneur, les deux commissaires et les officiers de Pensacola, nous nous étions engagés de remettre leur garnison au port le plus proche. En conséquence de ce traité, nous fîmes embarquer tous les Espagnols dans le Comte de Toulouse et le Maréchal de Villars, commandés par M. Méchin et M. de Grieux. Lorsque ces deux vaisseaux furent arrivés à la Havane, le gouverneur fit • mettre à terre tous les équipages français, et s’empara des deux vaisseaux, sans avoir égard à la capitulation, et, après les avoir armés de soldats et d’équipages espagnols, les a renvoyés nous assiéger à Pensacola. Ce sont même les deux plus gros vaisseaux de leur escadre.
Mon frère Sérigny envoie au conseil tous les documents relatifs à la capitulation, pour prouver la mauvaise foi des Espagnols. *
“J’avais eu l’honneur de marquer au conseil que notre embarras était de fortifier Pensacola, de façon à la pouvoir défendre contre les efforts que nous ne pouvions douter que les Espagnols feraient pour la reprendre, en attendant que la compagnie pût nous secourir. Mais ils ne nous en ont pas donné le temps, et sont revenus l’assiéger, le 6 août, avec trois vaisseaux, (y compris les deux vaisseaux qu’ils avaient si traîtreusement surpris aux Français), neuf brigantins ou balandres, et dix-huit cents hommes de débarquement. Ils firent leur descente le lendemain. Aussitôt, cinquante soldats Français s’échappèrent du fort, furent se joindre à eux, et leur dirent qu'ils n’avaient qu’à se présenter, que le reste de la garnison leur livrerait la place. Ils envoyèrent sur le champ sommer mon frère Chateaugné de sc rendre ; lequel n’eut pas d’autre parti à prendre que de capituler, se voyant abandonné de tous ses soldats. La capitulation a été, de sortir du fort avec tous les honneurs de la guerre et d’être menés à la vieille Espagne. Nous y avons perdu la llûte la Dauphine, qui s’est brûlée par 22
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1719. accident, et le St. Louis qui a été pris. La moitié des soldats qui étaient dans le fort ont pris parti avec les Espagnols contre nous. Aussitôt que le sieur de Chateaugné eut livré la place, le commandant de l’escadre fit partir troisjbrigantins chargés de monde, pour venir prendre File Dauphine et le Philippe qui y était mouillé.
. Il envoya en même temps une sommation de se rendre au capitaine du Philippe. Celui-ci obligea l’officier qui était porteur de la sommation, d’aller à terre parler à M. de Sérigny, qui le renvoya sur le champ, avec ordre de dire à son commandant qu’il pouvait venir quand il lui plairait, et qu’il était prêt à le bien recevoir.
“Pendant la nuit, deux de ces brigantins entrèrent dans la baie de la Mobile, et mirent à terre chez un habitant, qui est à moitié chemin de l’île Dauphine à la
" Mobile, trente-cinq hommes pour le brûler et le piller. Heureusement pour lui, ce fut dans le temps que j’envoyais à mon frère Sérigny un secours de quelques Français et de soixante sauvages, qui arrivèrent presque en même temps qu’eux et les attaquèrent. Ils en tuèrent cinq, dont les sauvages enlevèrent la chevelure ; six se noyèrent en voulant regagner leur bord ; on m’en amena dix-huit prisonniers. Tous les soldats français de la garnison de Pensacola, (pii venaient de prendre parti pour les Espagnols, et qui furent pris les armes à la main contre leur roi, ont eu la tête cassée, n’ayant point de bourreau pour les pendre. Le reste de l’escadre espagnole arriva à l’ilc Dauphine deux jours après les trois brigantins. Après avoir resté devant File pendant quatorze jours à canonner le Philippe et le bourg, mais à hors de portée, par la peur qu’ils ont eue d'une batterie en barbette et du Philippe, qui était embossé à une portée de pistolet de terre, et de deux cents sauvages que j’avais envoyés pour secourir mon frère, qui n’avait que cent soixante hommes, y compris quatre-vingts soldats, dont partie beaucoup plus à craindre que les
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ennemis mêmes, ils ont enfin appareillé, le 26, pour s’en 1719 retourner, sans avoir osé faire de descente, après plusieurs tentatives, dans lesquelles ils ont perdu bien du monde.”
Trois vaisseaux de ligne, sous les ordres du comte de * Champmeslin, escortant deux navires de la compagnie, furent signalés le 1er septembre. A
“M. de Champmeslin, continue Bienville, trouva encore dans la baie deux balandres espagnoles, qui étaient revenues pour empêcher la communication de cette île avec la Mobile, mais qui, à la vue de son escadre, se sauvèrent à Pensacola. Aussitôt que je sus son arrivée, . je me rendis à son bord avec M. de Sérigny. Il fît assembler un conseil, dans lequel se trouvèrent tous les capitaines de vaisseaux. Il y fut résolu que nous irions enlever les deux forts de Pensacola et la flotte qui était dans le port. Il fut arrêté que nous ne partirions que le 14 du mois, afin que l’on pût décharger la moitié de la cargaison, que les vaisseaux fissent l’eau et le bois dont ils avaient besoin, et que j’eusse aussi le temps de faire aux sauvages leurs vivres et de les rassembler.
Nous convînmes que M. de Champmeslin joindrait à son escadre l’Union et le Philippe, vaisseaux de la compagnie, et que nous laisserions sur les vaisseaux du roi . deux cent cinquante hommes de troupes nouvelles que la compagnie nous a envoyées. Quant à moi, il fut con- . '
venu que j’irais en chaloupes jusqu’à la rivière Perdido, avec les soldats et les volontaires que je pourrais rassembler, pour y joindre cinq cents sauvages commandés par le sieur de la Longueville, auquel j’avais donné l’ordre de s’y rendre, et que j’y trouvai en effet à mon arrivée. J’envoyai un détachement de Français avec des sauvages investir le grand fort, pour empêcher personne de sortir, et pour incommoder l’ennemi. Le 17, M. de Champmeslin entra dans le port, et, après un combat assez chaud, d’environ deux heures, le petit fort de la
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pointe de l’ile S te. Rose, et les bâtiments qui étaient embossés devant l’île, au nombre de quatre vaisseaux et cinq balandres, se rendirent à lui. Le fort que j’attaquais depuis deux jours se rendit peu après. Cette prise a fait un très bon elFet parmi nos sauvages, qui ne laissaient pas que d’étre épouvantés par les quinze cents Espagnols que nous pouvons avoir pris.
“Quatre jours après la prise de cette place, il est arrivé dans ce port une balandre de la Havane, par laquelle j’ai reçu une lettre de mon frère, de Cliateaugné, qui me marque que le gouverneur de la Havane n’a voulu lui fournir aucune subsistance, ni aux officiers, ni aux matelots, et que ces derniers sont forcés de cliarier de la pierre ou de prendre parti dans leurs bâtiments pour subsister.
“Dans les vaisseaux espagnols pris par M. de Champmeslin, il s’est trouvé trente cinq de nos déserteurs français, qui ont été jugés par un conseil de guerre de marine. Douze ont été condamnés à être pendus, et les autres, à servir de forçats.
“Le conseil me permettra de lui représenter qu’il est bien désagréable pour un officier, chargé d’une colonie, de n’avoir pour la défendre qu’une bande de déserteurs, de faux sauniers et de coquins, qui sont toujours prêts non seulement à vous abandonner, mais encore à se tourner contre vous. Quel attachement, aussi, peuvent avoir pour le pays des gens qu’on y envoie par force et auxquels il 11e reste plus d’espérance de retourner dans leur patrie ! Peut-on croire qu’ils 11e feront pas tous leurs efforts pour se retirer d’une pareille situation, surtout dans un pays aussi ouvert que celui-ci l’est, soit pour aller du côté des Espagnols, soit de celui des Anglais. Il me paraît qu’il est absolument nécessaire, si l’on veut conserver au roi cette colonie, de n’y envoyer, autant qu’on pourra, que des gens de bonne volonté, et de tacher de procurer plus de douceurs pour
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la vie en ce pays, qu’il n’y en a eu jusqu’à présent. Il faut, pour cela, y faire passer des bestiaux de manière à pouvoir y tenir une boucherie, et y envoyer des vivres plus exactement et en plus grande quantité que par le passé, sans quoi on y sera toujours très misérable. D’ailleurs, le peu de monde que nous avons dans cette colonie est si répandu dans les différents établisssements, que les seules forces que nous avons sont les sauvages, desquels nous ne pouvons nous servir dans le temps présent, par rapport à la disette des vivres. Si nous en avions suffisamment, nous serions en état de nous soutenir contre tous les efforts que pourraient faire les Espagnols, quoiqu’ils soient très puissants, étant très voisins de la Havane et de la Vera-Cruz, pourvu cependant qu’ils ne croisassent pas avec de gros vaisseaux sur nos côtes pour nous enlever nos secours qui nous viennent de France. Ce qui est bien leur idée, suivant ce que nous avons appris des déserteurs françetis que nous avons pris. De cette manière, il serait facile de nous jeter dans la dernière extrémité et de nous mettre hors d’état de pouvoir conserver la colonie, si la compagnie ne nous envoie pas des secours assez puissants pour mettre les côtes en sûreté.”
Ainsi finit l’expédition contre Pensacola. Le commandement en fut laissé à Delisle, lieutenant de vaisseau.
Sur ces entrefaites, les directeurs de la compagnie ayant appelé l’attention du gouvernement sur les changements que de nouvelles circonstances demandaient dans l’ancien régime de la colonie, le conseil supérieur de la Louisiane fut réformé par un édit du mois de septembre.
D’après cette ordonnance royale, le nouveau conseil devait être composé des directeurs de la compagnie qui
se trouveraient dans la colonie, du gouverneur, des deux lieutenants de roi, de quatre conseillers, d’un procureur général et d’un greffier. Le quorum en fut fixé
174 * - : v ; J ' ' [ciiap. VIII
à trois membres pour les affaires civiles et à cinq pour les affaires criminelles. Au cas qu’il ne pût pas y avoir de quorum, à cause d’absence ou de maladie, les membres présents avaient le pouvoir de se compléter en choisissant parmi les notables de la colonie. Le conseil avait juridiction en dernier ressort et devait siéger tous les mois. J usqu’alors, le conseil avait été le seul tribunal de la province, mais la population ayant augmenté, il fallut créer des tribunaux inférieurs, et l’on institua comme juges les directeurs de la compagnie ou leurs agents, dans les différentes localités où ils pourraient résider, lesquels, avec deux habitants notables du voisinage, pouvaient prendre connaissance d’une affaire civile. Dans toute affaire criminelle, il fallait qu’ils s’adjoignissent quatre habitants ayant les mêmes qualifications que pour une affaire civile. Mais leurs jugements pouvaient, dans tous les cas, être révisés en appel par le conseil supérieur, bien qu’ils pussent être exécutés provisoirement. Il est à remarquer qu’il était stipulé que les jugements du conseil supérieur devaient être rendus sans frais.
Le premier conseil supérieur, sous l’administration de la compagnie, fut composé de Bienville, gouverneur, d’Hubert, commissaire-ordonnateur et premier conseiller, de Boisbriant et Chatcaugné, lieutenants de roi ; L’Archambault, Villardo et Legas, étaient les autres conseillers. Le procureur général était Cartier de Baune. Couture était le secrétaire du conseil.
Quoique le gouverneur occupât la place d’honneur au conseil, le premier conseiller en était le véritable président. Il recueillait les voix et prononçait les jugements. Dans toutes les procédures préliminaires, comme l’apposition des scellés, les inventaires et autres actes semblables, il remplissait les fonctions de juge de première instance.
Banville désirait vivement transporter le siège du gouvernement sur les bords du Mississippi, sur le site
ciiap. vui. *) 175
actuel de la Nouvelle-Orléans, à l’endroit où il avait en- 1719. voyé cinquante hommes, l’année précédente, pour déblayer le terrain. Mais il trouva do l’opposition dans les officiers qui partageaient avec lui le commandement et . qui étaient soutenus par le commissaire-ordonnateur Hubert, ainsi que par les directeurs de la compagnie.
Une crue considérable du fleuve, qui couvrit le terrain dont on discutait les avantages, trancha pour le moment la question. Les adversaires du projet de Bienville donnèrent pour raison, que la colonie n’avait pas les moyens nécessaires pour élever les digues dont il faudrait entourer cet établissement. Hubert voulait que le siège du gouvernement fût établi aux Natchez, mais comme il y avait de larges concessions de terres, on se méfia des motifs de sa prédilection. L’Archambault, Villardo et Legas, dont les vues se portaient plutôt sur le commerce que sur l’agriculture, ne voulaient pas quit- y ter le littoral de la mer et recommandaient le côté Est de la baie de Biloxi. Cette opinion ayant prévalu, l’on y envoya un détachement pour y construire des logements et des casernes. Cet endroit fut ensuite connu sous le nom de nouveau Biloxi, pour le distinguer du premier établissement, qui fut appelé, depuis lors, le vieux Biloxi.
A cette époque, la colonie commençait à sortir un peu de son état de langueur. On travaillait à la terre dont on avait remarqué l’extrême fertilité et on l’avait trouvée admirablement adaptée à la culture du riz, de l’indigo, du tabac et du coton. Mais les laboureurs européens avaient presque tous succombé à la malignité du climat, de sorte que la compagnie avait été contrainte de compter seulement sur les bras qu’elle emprunterait à l’Afrique, pour cultiver la terre, sous un soleil brûlant que l’homme blanc ne paraissait pas pouvoir supporter. Elle avait, à plusieurs reprises, envoyé chercher des nègres en Guinée et avait introduit dans la colonie un millier d’esclaves qui, par leur travail, avaient
[chap. vin.
1719. répondu à scs espérances. Cependant, l’agriculture seu- ^ - le n’occupait pas l’attention des directeurs. Il y en avait que vingt ans d'expérience n’avaient pas détrompés au sujet des mines qu’ils supposaient exister dans la Louisiane. Ce feu follet, enfanté par la cupidité, s’amusait encore à tourmenter l’imagination de quelques têtes exaltées. De nouvelles dépenses et de nouveaux efforts . ’ furent faits pour découvrir les métaux précieux dont * on rêvait l’existence. Mais les efforts furent infructueux et les dépenses inutiles.
A la fin de cette année, la compagnie, entendant tenir la main à la stricte exécution de la charte qui lui concédait le privilège du commerce exclusif de la Loui- - siane, fit publier partout un édit royal, en date du 26 novembre, qui défendait à tout bâtiment étranger d’aborder dans la colonie, sous peine de confiscation.
17-20. La compagnie, au commencement de 1720, lança dans la province une proclamation, notifiant aux colons les prix auxquels ils pourraient obtenir, dans ses magasins à la Mobile, à file Dauphine et à Pensacola, les marchandises nécessaires à leurs besoins. Si ces marchandises étaient vendues délivrables à la Nouvelle- . Orléans, les colons devaient payer cinq pour cent de plus ; aux Natchez, dix pour cent ; aux Yazoux, treize pour cent ; au Missouri et aux Illinois, cinquante pour cent. Les habitants étaient tenus d’envoyer à la Nouvelle-Orléans, à Biloxi, à file aux Vaisseaux et à la Mobile leurs produits, que la compagnie promettait de prendre aux prix suivants : la soie, suivant sa qualité, au taux de 7 livres 10 sous à 10 livres ; le tabac de première qualité, à 25 livres le cent ; le riz à 20 livres; la farine superfine de blé, 15 livres; le froment, 10 livres; l’orge et l’avoine, à 90 sous le cent ; la peau de chevreuil, de 15 à 25 sous la pièce ; préparée, sans la tête ou la queue, 30 sous ; les peaux de bêtes à cornes, 8 sous la livre.
Ainsi, les malheureux que l’on envoyait à la Louisiane
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avaient non seulement à braver l’insalubrité du climat 1720. et la cruauté des sauvages, mais ils étaient encore tenus dans le plus oppressif esclavage. Ils ne pouvaient acheter que de la compagnie , et au prix qu' elle fixait ; ils ne pouvaient vendre qu'à elle , au prix qui lui convenait , et ne pouvaient sortir de la colonie qu'avec sa permission. C’était là ce qu’on appelait alors le régime colonial. Au temps où nous sommes, nous ne pouvons découvrir en quoi les blancs que la compagnie transportait d’Europe, différaient des noirs qu’elle faisait venir d’Afrique, du moins quant à leurs rapports avec la compagnie ; car ces deux classes d’hommes ne travaillaient également que pour un maître, la toute puissante compagnie !
Cette année, les Français renouvelèrent encore leurs tentatives de commerce avec les provinces espagnoles, et essayèrent même d’étendre leurs établissements de ce côté. Quoique la France et l’Espagne fussent en guerre, on pensait qu’il serait peut-être dans l’intérêt de leurs colonies américaines, ou du moins dans l’intérêt des chefs de ces colonies, d’entretenir entr’elles un commerce qui leur serait réciproquement avantageux. Dans cet espoir, Bernard de la Harpe se rendit dans le Texas, et construisit, avec l’aide des Indiens, qui détestaient les Espagnols, un petit fort, par le 33e degré 35' de latitude, à environ deux cent cinquante milles des Natchitoches.
De là, il envoya faire des offres de service à don Martin de Alacome, gouverneur du Texas, et lui adressa des propositions de commerce. Don Martin répondit par des compliments, mais, en même temps, fit observer à la Harpe qu’il était étonnant que les Français s’avisassent de s’établir sur un territoire faisant partie du Mexique.
En conséquence, il priait la Harpe d’avertir son chef, au nom duquel il prétendait agir, que la force serait employée pour maintenir les droits de la couronne d’Espagne, si les Français ne se retiraient pas volontairement
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17*20. dans leurs limites. A l’étonnement manifesté par don Martin de Alacorne, Bernard de la Harpe répondit, à son tour, qu’il était tout aussi étonné des assertions et des prétentions du prétendu gouverneur du Texas, attendu que les Français avaient toujours considéré le Texas comme une partie de la Louisiane, depuis que Lasalle en avait pris possession. Il ajouta que, jusqu’à présent, le gouvernement français n’avait jamais compris que les prétentions de l’Espagne pussent s’étendre au-delà du Rio Bravo, parce que toutes les rivières qui se déchargent dans le Mississippi, ainsi que tout le territoire qui en dépend, devaient incontestablement être regardés comme appartenant à la France.
Il est digne de remarque que le gouvernement français soutint la Harpe dans la position qu’il avait prise, et que la compagnie, avec l’autorisation expresse du roi, ordonna que l’on prît possession de la baie de St. Bernard. On en fit la tentative en 1722, mais on fut obligé d’y renoncer, à cause de l’insurmontable hostilité des sauvages, et parce que cet établissement aurait été trop éloigné pour être susceptible d’une protection efficace.
Il n’en est pas moins vrai que la France a toujours contesté à l’Espagne les droits que cette puissance a prétendu, avec tant de ténacité, avoir au Texas.
Connaissant l’activité, l’énergie et la capacité de St. Denis, la compagnie lui confia le commandement du poste des Natchitoches, dont la prospérité naissante pouvait exciter la jalousie des Espagnols, et qu’elle considérait, par conséquent, comme le point le plus menacé.
La compagnie parut prendre au sérieux l’obligation qu’elle avait contractée de peupler la colonie, car, dans * le courant de l’année, elle y fit transporter plus de mille personnes. De ce nombre, il y en avait plus de trois cents pour les concessions des Natchez, soixante pour celle de M: de Guiche, cent cinquante pour celle de M. de St. Reine, aux Tunicas, et deux cent cinquante pour
CH AP. VIII
les concessions de Le Blanc et de quelques autres aux 1720. Yazoux.
Jusqu’à présent, depuis la fondation de la colonie, les Indiens n’avaient fait aucune opposition aux nouveaux venus. Mais le moment était arrivé où leur amitié, ou plutôt leur indifférence, allait se changer en une animosité qui devait imposer aux Français une lutte de tous les instants, une lutte sourde et cachée, qui éclata plusieurs fois en guerres ruineuses et désastreuses. Tant que la colonie était restée faible, tant qu’elle paraissait devoir succomber d’elle-même, et par le vice radical de sa constitution, les Anglais ne s’en étaient pas préoccupés ; mais aussitôt qu’elle donna quelques signes d’une vitalité durable, et qu’elle parut devoir s’organiser plus fortement sous l’administration plus vigoureuse de la compagnie, ils commencèrent à s’en inquiéter. D’ailleurs, les coureurs de bois, les facteurs anglais et français se rencontraient déjà sur tous les points parmi les nations indiennes. De là était née une rivalité qui devait faire verser des flots de sang. A partir de ce moment, Anglais et Français devaient, pendant des années, chercher à s’égorger par l’entremise des Indiens.
Ainsi les Caroliniens poussèrent les Chickassas à déclarer la guerre aux Français. Le premier acte d’hostilité de ces sauvages fut le massacre d’un officier, nomme Sorvidal, qui, par l’ordre de Bienville, résidait parmi eux. Après bien des efforts, Bienville réussit à leur opposer les Chactas. Ces deux nations étaient les plus puissantes de la colonie. Les autres tribus sauvages restèrent neutres.
Par une ordonnance royale, les forces de la colonie avaient été portées à vingt compagnies de cinquante hommes. Voilà, avec les quelques colons répandus sur l’immense territoire de la Louisiane, les forces que l’on pouvait opposer aux sauvages et aux autfes ennemis qui pourraient la menacer.
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1720. Outre les mille personnes blanches, transportées cette année dans la colonie par la compagnie, elle y avait introduit cinq cents nègres.
Les colons se plaignant surtout de manquer de femmes, la compagnie avait autorisé la sœur Gertrude, et, sous elle, les sœurs Louise et Bergère, à conduire à la Louisiane des filles élevées à fhôpital général de Paris, “lesquelles, disait la compagnie dans son ordre d’autorisation, y passent volontairement pour s’y établir, et devront être sous la surveillance spéciale de la sœur Gertrude, jusqu’à ce qu’elles soient établies. Ce qu’elles ne pourront faire sans son consentement.”
Les colons honnêtes qui se trouvaient à la Louisiane se plaignant aussi du caractère des recrues et compagnons qu’on leur envoyait, le roi, à la requête de la compagnie, rendit l’ordonnance suivante :
“Etant informé que la compagnie des Indes est en état de faire travailler promptement à la culture des terres de la Louisiane, où d’ailleurs il se présente un grand nombre de familles étrangères et françaises, qui offrent de s’établir dans les concessions que la compagnie a accordées à différents particuliers ; et que les concessionnaires refusent de se charger des vagabonds et criminels qui ont été condamnés à servir dans la colonie, parce que ce sont gens fainéants et de mauvaise vie, moins propres au travail qu’à corrompre les autres colons, et même les naturels du pays, qui sont une nation douce, industrieuse, laborieuse et amie des Français, le roi ordonne que dorénavant il ne sera plus envoyé de vagabonds ou de criminels à la Louisiane.”
1721. Le 3 de janvier 1721, un navire de la compagnie arriva avec trois cents colons, qui devaient s’établir sur la concession de Mme de Chaumont aux Pascagoulas. Mais en favorisant l’accroissement de la population de la Louisiane, le gouvernement avait soin de veiller à ce qu’on ne s’y livrât à aucune culture qui pût entrer en
CHAP. VIII
concurrence avec les produits du sol de la France. 1721 Ainsi, le 9 janvier, il rendit une ordonnance qui défendait de cultiver à la Louisiane, la vigne, le chanvre, le lin, etc., etc.
Au mois de février, quatre-vingts filles, sorties d’une maison de correction de Paris, appelée la Salpétrière, arrivèrent à la Louisiane. Il paraît que l’on considérait les femmes comme étant en dehors de l’ordre récent du conseil qui défendait d’y transporter des vagabonds et des personnes de mauvaise vie.*
Comme par le passé, la plus violente mésintelligence s’était manifestée entre tous les officiers et employés publics à la Louisiane. Ce qui avait considérablement nui à la marche des affaires. Les rapports, qui furent faits en France sur la triste situation où se trouvait la colonie, avaient excité de grands murmures parmi les actionnaires. On reprochait à la direction d’avoir fait de grandes dépenses qui n’avaient rien rapporté, et d’avoir choisi pour chefs de la colonie des gens beaucoup plus soigneux de leurs intérêts que de ceux de la compagnie.
Les actions étaient tombées dans un grand discrédit et un mécontentement général en avait été la conséquence. Aussi, les directeurs écrivaient-ils à Bienville que le régent s’était plaint de ce qu’il n’avait pas rendu des services effectifs ; ils ajoutaient qu’on avait bien voulu l’excuser auprès de Son Altesse Royale en lui faisant connaître que les agents de la compagnie avaient entravé et paralysé tous les plans du gouverneur de la colonie ; qu’en conséquence, on allait envoyer de nouveaux agents qui lui seraient subordonnés ; qu’il aurait alors l’occasion de prouver son savoir faire et de mériter des récompenses, mais qu’il ne devait pas perdre de vue qu’il n’y avait que des services réels qui lui feraient mériter le grade de brigadier et le grand cordon de St.-Louis qu’il ambitionnait et que le régent avait promis de lui tenir en réserve. Les di-
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1721. recteurs espéraient obtenir d’heureux résultats en stimulant ainsi l’ambition de Bienville.
Au mois de mars, deux cents Allemands arrivèrent dans la colonie. Ils étaient envoyés par Law pour peupler les terres qui lui avaient été concédées. Ils furent, peu après, suivis de cinq cents nègres qui venaient d’Afrique. Cet accroissement de la population eut été mieux accueilli de la colonie qu’il ne le fut, si on n’avait pas souffert dans ce moment d’une grande rareté de vivres.
Parmi cette troupe allemande se trouvait une femme, dont on a beaucoup parlé dans le temps et dont les aventures en Europe et en Amérique sont racontées dans plusieurs mémoires de l’époque. On disait qu’elle était la femme du Czarowitz, Alexis Petrowitz, fils de Pierre le Grand. Il est certain que sa ressemblance avec cette princesse était très grande. Le bruit courait que, pour échapper aux mauvais traitements du prince, qui l’accablait de coups, elle avait eu recours à une mort simulée, mais qu’elle était sortie de sa tombe pour s’enfuir en pays étranger. Cette femme épousa à la Louisiane un chevalier d’Aubant, qui avait vu la princesse à St.-Pétersbourg et qui crut la reconnaître sous l’incognito qu’elle avait pris et qu’elle semblait vouloir garder. Après une longue résidence à la Louisiane, elle suivit son mari à Paris et à l’île Bourbon, où il fut envoyé avec le grade de major. Devenue veuve en 1754, elle revint à Paris avec une fille qu’elle avait eue de son mariage. Elle y mourut dans une grande pauvreté en 1771.
Vers la fin de cette année 1721, il arriva à Biloxi un officier français qui rendit compte d’un navire de la compagnie, parti pour la Louisiane en 1718, avec des troupes et cent condamnés, et dont on n’avait jamais entendu parler. Il paraît que le commandant de ce navire avait manqué l’embouchure du fleuve et était entré par le 29me degré de latitude, dans une large
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baie, où il avait découvert trop tard son erreur. Pour 1721. comble dç malheur, une épidémie contagieuse éclata parmi les condamnés et fit tant de ravages, que cinq officiers nommés Bellisle, Allard, Delisle, Legendre et Corlat, pensèrent qu’il était moins dangereux de se faire mettre à terre avec des armes et huit jours de provisions que de rester à bord. Ils espéraient rencontrer quelque indien qui leur servirait de guide jusqu’aux établissements français, mais ils furent cruellement trompés dans leur attente. Tous moururent de faim et de fatigue, à l’exception de Bellisle. Après avoir enseveli le dernier de ses compagnons, il erra plusieurs jours sur le bord de la mer, en ne vivant que de coquillages et de racines. Il finit par tomber entre les mains de trois Indiens, qui le dépouillèrent et le menèrent prisonnier à leur village, où ils le gardèrent dix-huit mois et le traitèrent avec cruauté. Enfin, un Indien, ayant volé une petite boîte d’étain dans laquelle Bellisle conservait son brevet d’officier et quelques autres papiers, la vendit à un Indien de la tribu des Assinais. Bellisle n’eut qu’à se féliciter de ce vol ; car cette boîte étant tombée par hasard entre les mains de St. Denis qui commandait aux Natchitoches, cet officier envoya quelques Indiens qui traitèrent de la rançon de son malheureux compatriote.
Les affaires de la colonie étant loin de se trouver dans un état de prospérité, on crut qu’il fallait faire quelques modifications dans les réglements de régie et l’on publia celui-ci, en date du 5 septembre :
Réglement sur la régie des affaires de la Louisiane.
uLe conseil de la régie générale des affaires sera composé du commandant général, du lieutenant au gouvernement, du sieur Duvergier, directeur-ordonnateur, du sieur de L'Orme, directeur, et sous directeur des comptes.
[CHAP VIII
1721. “Le conseil se tiendra nécessairement, tous les jours, au nouveau Biloxi où résideront les membres, sauf 'M. de Bienville, commandant général, dont la résidence habituelle est à la Nouvelle-Orléans.
“Il sera tenu registre des délibérations du conseil et des copies en seront envoyées en France.
“Les marchandises seront vendues à Biloxi, à la Mobile, à la Nouvelle-Orléans, à 50 pour cent de bénéfice sur la facture de France ; aux Natchez, et aux Yazoux, à 70 pour cent; aux Arkansas, à 100 pour cent; aux Alibamons, à 50 pour cent, vu la proximité des Anglais.”
Le 27 du même mois, ce réglement fut suivi d’un autre, ainsi conçu ;
Réglement de régie.
“Il est décidé qu’on vendra les nègres aux habitants au prix de G60 livres (pièce d’Inde), pour le prix desquels ils fourniront leurs billets payables en trois ans par parties égales, en tabac ou en riz, suivant les conditions.
“Si après deux termes échus, il n’a pas été payé un à compte d’un tiers, les nègres seront revendus sur un simple commandement, après publications et annonces. Si le produit ne couvrait pas la compagnie, le débiteur serait contraignable par corps pour le surplus.
“Le tabac en feuilles, bon et marchand, sera payé aux habitants à raison de 25 livres le quintal, livré aux magasins du nouveau Biloxi, de la Nouvelle-Orléans ou de la Mobile.
“Le riz sera payé 12 livres le quintal. Le vin sera vendu 120 livres la barrique, et le quart d’eau-de-vie 120 livres.
“La Louisiane sera divisée en neuf quartiers, qui sont la Nouvelle-Orléans, le Biloxi, la Mobile, les Alibamons,
CHAP. VIII. J
les Natchez, les Yazoux, les Natchitoches, les Arkansas 1721. et les Illinois.
“Il y aura dans le chef-lieu de chaque quartier un commandant et un juge, du jugement duquel les appels seront portés au conseil suprême établi au nouveau Biloxi.
“Cet ordre est établi pour donner aux habitants une protection et une justice à leur portée.”
A la fin de cette année 1721, voici quel était l’état de la colonie, présenté par la compagnie elle-même :
“Lorsque M. Crozat remit la Louisiane à la Compagnie, il pouvait y avoir environ quatre cents personnes hommes, femmes et enfants français !
“Par les vaisseaux que la compagnie des Indes y a envoyés depuis le 25 octobre 1717, jusqu’au mois de mai 1721, elle y a fait passer, soit sur quarante-trois vaisseaux à elle, soit sur l’escadre de
M. de Saujon 7,020 personnes.
“Y compris les 400 qui étaient déjà
dans la colonie 7,420 “
“Sur ce nombre, il peut en être mort, déserté ou retourné en France, 2,000 “
“Partant, il reste dans la colonie environ
5,420 personnes.
“Il pouvait y avoir, au 1er janvier 1721, dans la colonie, en fait de nègres, environ 600 individus.
On voit que la compagnie avait pris au sérieux la colonisation de la Louisiane. Malheureusement les dépenses énormes qu’elle fit, furent trop mal dirigées pour produire aucun résultat satisfaisant.
Les dépenses seules d’administration, à la Louisiane, se montèrent cette année à 474,274 livres.