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CHAPITRE IX

LE SIÈGE DU GOUVERNEMENT EST TRANSFÉRÉ A LA NOUVELLE- ORLÉANS. — OURAGANS TERRIBLES. — SECONDE GUERRE CONTRE LES NATCIIEZ. — BIENVILLE EST DESTITUÉ DE NOUVEAU ET RAPPELÉ EN FRANCE.— PUBLICATION DU CODE NOIR.

Le 12 mars 1722, la compagnie rendit une ordonnance qui défendait aux habitants de vendre leurs nègres aux Espagnols ou à d’autres étrangers, pour les faire sortir de la colonie, sous peine de mille livres d’amende et de confiscation du sujet.

Le 20 avril, Bienville, qui était alors au fort Louis à la Mobile, écrivit au ministre pour lui exposer les difficultés de décharger les navires sur les rivages plats de Biloxi, et pour faire ressortir les avantages de la navigation du Mississippi. Cette dépêche est assez intéressante pour être consignée ici :

Bienville au Ministre.

MJ*ai eu l’honneur d’informer le conseil, par mes dernières lettres, sur l’entrée du fleuve, et de l’assurer que des vaisseaux ne tirant pas plus de treize pieds d’eau y pourraient entrer à pleines voiles sans toucher ; qu’il ne serait pas difficile de rendre la passe praticable pour de plus gros vaisseaux, le fond n’étant qu’une vase molle et mouvante. J’y aurais déjà fait travailler, si Messieurs les ingénieurs, qui sont particulièrement chargés des travaux, avaient été de ce sentiment. Mais

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ils s’occupent uniquement de ceux de Biloxi, qu’on sera 1T22. obligé, je crois, d’abandonner. Si on continue d’y faire des déchargements, cela retardera l’établissement de •cette colonie, et nous jettera dans de grandes dépenses, à cause de l’éloignement de l’île aux Vaisseaux, qui est à cinq lieues de la grande terre où nous sommes établis; nous sommes obligés, pour décharger les navires, d’y envoyer des traversiez qui, à leur retour, ne peuvent approcher de terre que de trois quarts de lieue. On envoie ensuite des chaloupes pour décharger ces traversiez, et ces mêmes chaloupes échouent à près d’une portée de carabine au large. Le conseil connaîtra par là de quelle conséquence il serait de faire entrer tous les vaisseaux qui viennent de F rance dans le fleuve, où ils seraient déchargés dans deux jours. J’ai pris sur moi d’y envoyer deux flûtes, une de trois cents et l’autre de quatre cents tonneaux, qui y ont entré à pleines voiles. J’aurais fait la même chose des autres qui viennent d’arriver, si on ne nous avait pas donné des ordres si précis de faire décharger ces vaisseaux à Biloxi.”

Le 20 mai, il fut décrété qu’il y aurait cinq conseillez ■au conseil supérieur, au lieu de quatre, et ces conseillers furent : Bruslé, Fazende, Perry, Guilhet, Masclary.

Le 4 de juin, il arriva, par un navire de la compagnie, deux cent cinquante Allemands, commandés par le chevalier d’Arensbourg, officier suédois. Ce navire ramenait aussi Marigny de Mandeville, qui était allé en France, où il avait obtenu la croix de St. Louis et le commandement du fort Condé à la Mobile.

Ce navire avait apporté la nouvelle que la fameuse banque royale que Law avait fondée en F rance, sous le patronage du gouvernement, avec un capital immense, était en faillite complète, et que Law lui-mème était parti de France chargé de l’exécration publique. On sait que cet Ecossais, profitant de Fengouement qu’il avait inspiré au duc d'Orléans, régent de France,, s’était

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1722. fait placer à la tête des affaires de la banque, et qu’il avait réussi à y faire incorporer la non moins célèbre compagnie d’Occident, connue aussi sous le nom de compagnie des Indes ; laquelle devait avoir tous les privilèges possibles, et monopoler en quelque sorte le commerce de la France avec la Chine, les Grandes-Indes et l’Amérique. Cette compagnie fut connue également sous le nom de compagnie du Mississippi, d’après le grand fleuve qui traversait le pays où devaient s’opérer les merveilles dont on échauffait les imaginations des actionnaires. L’habile charlatan qui avait conçu le plan gigantesque qu’il avait eu le talent de faire si bien goûter du gouvernement et du public, avait persuadé à toute la France que la banque et la compagnie devaient réaliser des bénéfices énormes ; de sorte qu’une espèce de folie s’était emparée de toutes les têtes. C’était à qui serait actionnaire, parce qu’une seule action de cette merveilleuse compagnie devait donner une grande et rapide fortune. On a peine à croire ce que racontent à ce sujet les historiens de l’époque. On s’entassait, on . s’étouffait, on s’écrasait, on se battait dans la rue Quincampoix, où étaient les bureaux de la compagnie, pour arriver à s’y inscrire. Ce qui porta cette frénésie à son dernier degré d’intensité, c’est que les directeurs, considérant comme réalisés les bénéfices futurs qu’ils comptaient faire, déclarèrent un dividende de deux cents pour cent. Aussi, l’illusion fut telle, que les actions montèrent à soixante fois leur valeur primitive. Ce fut un délire de spéculations dans tous les rangs, dans toutes les classes. Séduit lui même par son système, Law avait fabriqué tant de billets, dit Voltaire, que la valeur chimérique des actions de la Banque royale représentait, en 1719, quatre-vingts fois tout l’argent qui circulait dans le royaume. Mais enfin, les privilèges et les autres avantages commerciaux, sur lesquels on avait échafaudé tant d’espérances, ayant été. trouvés plus

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onéreux que productifs, et les opérations de finance 1723. n’ayant pas répondu en pratique à ce qu’elles paraissaient être en théorie, les actions de la Banque perdirent la valeur factice qui leur avait été donnée, et les papiers que l’on avait pris au taux de l’or, redevinrent ce qu’ils étaient auparavant : du papier. L’édifice fragile, dont un vernis brillant avait caché la faiblesse, croula tout à coup, et couvrit la France de ses débris. Toutes les fortunes furent bouleversées, et un choc terrible fit fuir les songes dorés dont on s’était bercé.

La colonie fut accablée de cette nouvelle. Elle craignit d’être entièrement abandonnée à ses propres ressources, et que l’on n’aperçut pas ses besoins, dans la détresse où était la France. Cependant l’évènement ne confirma pas les craintes qu’elle avait conçues. Quelques faibles secours continuèrent d’arriver cette année à la Louisiane. Le 15 de juillet, Duvergier qui avait été nommé directeur-ordonnateur et commandant de la marine, débarqua à Pensacola, portant des croix de St.- Louis à Boisbriant, à St.-Denis, et à Chateaugné qui avait été fait prisonnier, comme on sait, à la prise de Pensacola par les Espagnols, et qui, ayant été échangé, était revenu dans la colonie.

Il paraît que les plaintes du curé de la Vente et de M. de Lamothe Cadillac, fondées sur ce que les colons aimaient mieux s’unir aux sauvagesses et créer ainsi une race abâtardie, que d’épouser des Françaises, ne doivent pas être reçues sans réserve ; car on trouve encore dans les cartons du ministère de la marine en France plus d’une lettre demandant avec instance l’envoi de femmes à la Louisiane. Comme exemple, il est peut-être convenable de citer l’extrait d’une lettre écrite des Illinois par un M. de Chassin, en date du 1er juillet :

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M. DE ClIASSIN AU MINISTRE.

1722. “Vous voyez, Monseigneur, qu’il ne manque plus pour faire un établissement solide à la Louisiane, qu’un certain meuble qu'on se repent souvent d’avoir pris et dont je me passerai comme les autres, jusqu’à ce que, comme j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire, la compagnie nous envoie des filles qui aient au moins quelque apparence de vertu. Si, par hasard, il s'en trouvait quelqu’une de votre connaissance, qui voulut faire le voyage pour l’amour de moi, je lui en aurais bien de l’obligation et ferais assurément de mon mieux pour lui témoigner ma reconnaissance.”

On se demande quel est ce M. de Chassin qui se permettait d’écrire d’un ton si familier au ministre.

Depuis le départ de Law, les affaires de la compagnie étaient tombées dans un grand désordre et l’on avait négligé d’envoyer à la Louisiane une quantité suffisante de vivres. Comme, sous ce rapport, la colonie ne pouvait encore produire ce dont elle avait besoin, il s’ensuivit une grande disette. Il fallut éparpiller les troupes parmi les Indiens et sur les bords des rivières, pour qu’elles vécussent de pêche et de chasse. Il en résulta des actes d’insubordination et de révolte. Vingt-six soldats, qui étaient en garnison au fort Toulouse, parmi les Alibamons, réduits au désespoir par la famine à laquelle ils étaient en proie, massacrèrent Marchand, leur capitaine, et se mirent en route avec armes et bagage pour la Caroline. Mais Villemont, leur lieutenant, s’étant adjoint les Indiens, parmi lesquels il s’était réfugié, courut après les révoltés pour s’opposer à l’exécution de leur projet. Il y eut un combat meurtrier, dans lequel la plupart de ces déserteurs furent tués par leurs farouches adversaires. Heureusement, vers la fin de septembre, la colonie fut soulagée par l’arrivoe d'un bâtiment chargé de provisions et

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de munitions. Ce navire apporta la nouvelle que le 172 régent avait confié les affaires de la compagnie à la direction de trois commissaires qui étaient : Ferrand, Faget et Machinet.

Le 30 octobre, de l’Orme, un des principaux employés de la compagnie à la Louisiane, écrivit une longue lettre, dans laquelle il faisait le détail des pertes considérables qu’un ouragan effroyable avait causées à la campagne, ainsi que des désertions continuelles des soldats, ouvriers et matelots. Il ajoutait qu’il ne voyait point d’autre remède à ce mal que d’accorder un passage libre sur les vaisseaux de la compagnie à tous ceux qui voudraient retourner en F rance.

On voit, par l’état de détresse dans lequel était la colonie, que le poste des trois commissaires nommés par le régent pour rétablir les affaires de la compagnie, ne devait pas être une sinécure. Les Natchez recommençaient la guerre contre les F rançais ; l’on venait d’apprendre qu’ils en avaient massacré trois et attaqué l’habitation Ivolly, où ils avaient tué beaucoup de bestiaux et un ouvrier. Le papier, qui servait de circulation monétaire dans la colonie, était tombé dans un tel discrédit, qu’il y avait presque cessation complète d’affaires. Il fallait parer à toutes ces éventualités. On n’imagina rien de mieux que de remplacer les billets discrédités par des cartes, qui devaient plus tard subir le même sort, et, le 4 décembre, la compagnie fit publier cette ordonnance :

“Pour parvenir à la liquidation des affaires en général et à un arrangement utile au public, nous avons estimé qu’il convenait de savoir au juste à quoi se montent les dettes de la compagnie et de continuer la suppression des billets de toutes espèces. Polir cet effet, nous ordonnons que tous ceux qui seront porteurs de billets visés par nous, par les commandants des postes, et par les commis principaux, aient à les représenter à la

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1722. direction, depuis huit heures du matin jusqu’à midi, au sieur Michel, qui les convertira en cartes, comme il a été exécuté ci-devant au fort Louis, en conformité du réglement du conseil du 20 d’avril dernier. Nous ordonnons de rapporter aussi, depuis deux heures après midi jusqu’à cinq heures, toutes les cartes qui ont été délivrées en échange de billets, depuis No. 1 jusqu’au No. 1057, signées Byon, qui restent à acquitter, pour être enregistrées comme dettes passives et y être apposés un grand cachet et paraphe, et ce, pendant le cours du présent mois de décembre, passé lequel temps les dits billets ou cartes des numéros ci-dessus, non enregistrés, ne seront plus reçus dans aucun comptoir ni dans le commerce, et les porteurs ne pourront en répéter la valeur, sous quelque prétexte que ce puisse être. Ordonnons en outre qu’à commencer de ce jour, jusqu’au 1er janvier 1723, les garde magasins n’acquitteront ni billets ni cartes, mais recevront des particuliers ceux et celles qui seront dans les formes énoncées ci-dessus, en paiement de ce qu’ils devront aux magasins, dont ils retireront des reconnaissances pour leur décharge.”

Le 8 décembre, il y eut une ordonnance du conseil d’Etat, qui envoyait à la Louisiane Messieurs du Saunoy et de la Chaise, pour faire rendre compte aux agents comptables de la compagnie, des marchandises envoyées par la dite compagnie, ainsi que de celles à eux remises par les commis de M. Crozat. Parmi leurs instructions, on remarquait celle-ci : “Ils partiront secrètement, et, à leur arrivée, se feront reconnaître du con- % seil général, puis se rendront aux magasins, où ils mettront des scellés sur tous les papiers.”

Le 28, il y eut une autre ordonnance, qui enjoignait aux habitants de députer l’un d’entr’eux, avec pleins pouvoirs, pour assister au conseil qui devait être tenu dans le but de traiter de l’arrangement des affaires des habitants avec la compagnie.

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Les nouveaux commissaires, qui avaient succédé à 1722. la direction de la compagnie, et qui seuls en administraient maintenant les affaires, donnèrent gain de cause à Bienville, cette année, sur deux projets que depuis long-temps il avait fort à cœur. Ils l’autorisèrent à transporter, comme il l’avait toujours désiré, le siège du gouvernement à la Nouvelle-Orléans, et à faire aux Arkansas un établissement, que Bienville avait eu en vue, pour relier les communications de la partie inférieure de la colonie avec les Illinois et pour faciliter l’introduction de bestiaux des provinces espagnoles. En conséquence de cette autorisation, Bienville ordonna à La Harpe, qu’il plaça à la tête d’un détachement de seize hommes, de remonter la rivière des Arkansas aussi loin qu’il le pourrait, de faire le relevé de tout le pays, de tâcher de découvrir s’il n’y existait pas des mines, et de faire connaître à tous les Espagnols qu’il pourrait y trouver établis, que tout le territoire, arrosé par la rivière des Arkansas depuis sa source, était réputé par la France comme lui appartenant, en vertu de la prise de possession faite par Lasalle, lorsqu’il descendit le Mississippi.

En 1723, époque à laquelle le siège du gouvernement 1723. fut transféré à la Nouvelle-Orléans, cette ville aujourd’hui si florissante, ne renfermait dans ses limites qu'une centaine de cabanes et une population d’environ deux cents âmes. Les seuls établissements qui existaient alors au-dessous des Natchez étaient : celui de St. Reine et celui de Mme de Mézières un peu au-dessous de la Pointe-Coupée ; celui de Diron d’Artaguette, à Bâton- Rouge ; celui de Paris Duvernay, auprès du bayou Manchac, celui du marquis d’Anconis, au-dessous de Lafourche ; celui du marquis d’Artagnac, aux Cannes Brûlées ; celui de M. de Meuse, un peu plus bas ; et l’habitation des trois frères Chauvin aux Tchoupitoulas.

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1733. Depuis la banqueroute de Law et sa fuite de France, les terres qui lui avaient été concédées aux Arkansas avaient été entièrement négligées. La plupart des colons qu’il y avait fait transporter de l’Alsace et de l’Allemagne, se voyant abandonnés par leur patron, descendirent à la Nouvelle Orléans, dans l’espoir d’y trouver passage pour la France, d’où ils espéraient pouvoir regagner leur pays natal. Le gouvernement colonial ne voulant pas ou ne pouvant pas leur fournir des moyens de transport, on leur fit des concessions de terres sur les deux rives du fleuve, à environ une vingtaine de milles de la Nouvelle-Orléans. Le chevalier d’Arensbourg, officier suédois, qui était arrivé depuis peu, fut nommé commandant de ce nouveau poste. Telle fut l’origine de l’établissement de cette partie du fleuve qui est encore connue aujourd’hui sous le nom de Côte des Allemands et qui est divisée en deux paroisses : St. Charles et St.-Jean Baptiste. Ces hommes laborieux se livrèrent à la culture de toute espèce de légumes, dont ils approvisionnaient le marché de la Nouvelle- Orléans. Tous les samedis, leur petite flotte descendait le fleuve, et, le dimanche matin, étalait aux yeux des habitants de la ville sa cargaison de légumes, de gibier et de laitage. Ces humbles cultivateurs de la terre ont disparu depuis long-temps et ont fait place à l’opulent sucrier qui commande souvent à presque autant d’esclaves, que le roi de France comptait alors de sujets dans les limites actuelles de l’Etat de la Louisiane.

Les commissaires de la compagnie, au commencement de cette année, publièrent une nouvelle ordonnance de régie, par laquelle il était déclaré que les nègres se vendraient dorénavant G7G livres, payables à un, deux et trois ans, en riz ou tabac. Le riz devait être reçu à 12 livres le baril, et le tabac à 2G livres. Le vin devait être vendu à 2G livres la barrique et l’eau-de vie à 120 livres.

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La province était divisée en neuf districts civils et mi- 1723. / litaires : les Alibamons, la Mobile etBiloxi, la Nouvelle- Orléans, les Natchez, les Yazoux, les Illinois, le Ouabache, les Arkansas et les Natchitoches. 11 devait y avoir un commandant et un juge pour chaque district.

Il y avait aussi trois grands districts ecclésiastiques.

Le premier était confié aux capucins, et s’étendait depuis l’embouchure du fleuve jusqu’aux Illinois. Les carmélites avaient les Alibamons, la Mobile et Biloxi ; les jésuites, le Ouabache et les Illinois. On ordonnait la construction d’églises et de chapelles, les colons se plaignant d’avoir été obligés jusqu’alors de se réunir, pour prier, autour de croix érigées en plein champ, faute d’un endroit plus convenable.

Le 12 janvier, un arrêt du conseil d’Etat fixa, pour la Louisiane, à 30 livres, lapistole de poids, monnaie d’Espagne, et à 7 livres 6 sous la piastre de poids.

Il est inconcevable que la colonie, après vingt-quatre ans d’existence sur un sol aussi fertile que celui de la Louisiane, ait été réduite, en 1723, à un tel degré de misère et de disette, que le conseil supérieur de la colonie, par une dépêche du 24 janvier, se soit cru obligé d’informer le gouvernement français que : “L’habitant ne pouvait absolument subsister, si la compagnie n’envoyait pas, par tous les vaisseaux, des viandes salées.”

On voit que l’enfance de cette malheureuse colonie n’était qu'une agonie prolongée. Le principe de vie semblait lui manquer.

Le 25 janvier, l’ingénieur Pauger fît un rapport intéressant sur l’embouchure du lîeuve. Il dit : “qu’à sa première visite, il a trouvé que des navires tirant quatorze, quinze pieds d’eau, et même plus, pouvaient y passer aisément.

“Il regrette que, malgré les représentations de M. de Bienville, la compagnie persiste à envoyer scs vaisseaux à Biloxi, où les débarquements s’opèrent avec beaucoup

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1723. de difficultés, tandis qu'à la Nouvelle-Orléans, ils se feraient avec la plus grande facilité ; d'autant plus qu’il est extrêmement pénible et coûteux pour les habitants du fleuve, dont le nombre doit s’augmenter tous les jours,

- vu la fertilité des terres, d’aller à Biloxi chercher leurs nègres et tout ce dont ils peuvent avoir besoin.

“Il ajoute que, sur ces considérations, il s’est déterminé à aller revisiter l’embouchure du fleuve. Il y a été accompagné par le pcre Charlevoix, qui a vu ce qu’il a fait. Il a passé en canot par la passe du Sud, et en a relevé le plan.

“Elle est, dit-il, plus droite que l’ancienne passe, mais plus étroite. Il y a des endroits propres à fortifier. A la sortie de cette passe, il y a une barre, sur laquelle il n’y a que neuf à dix pieds d’eau, de cent toises de large, qui joint un banc de sable, lequel est au milieu. Cette sortie est à trois lieues et demie de la véritable embouchure du fleuve, où je me suis rendu par dehors. L’on fait le N.-O. pour entrer la pointe à tribord ; sur laquelle embouchure est une petite île de terre glaise, en forme de fer à cheval, où l’on pourrait faire une batterie de charpente ou risban, qui ne coûterait pas plus de 10 à 12,000 livres, ainsi qu’à la pointe de l’autre côté, éloignée de trois cents toises, où j’ai trouvé trente-sept pieds d’eau, diminuant dix-huit pieds vis-à-vis l’île de la Balize, qui est à bâbord, à cinq cents toises en dedans, et sur laquelle on pourrait établir un fort et des magasins, afin d’alléger les gros vaisseaux pour passer la barre. Cette île a quatre-vingt-dix toises de long, sur trentehuit de large, de terre glaise, et n’inondant jamais. Devant elle, jusqu’au point de dehors, quinze à vingt navires peuvent mouiller à l’abri des lames et de tous vents, cet intervalle formant un port fond de vase, environné d’îles et de battures. Cette barre est de 400 toises plus en dedans que l’île de la Balize, formée par l'affaiblissement du courant du Mississippi, qui se dé-

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gage auparavant par quantité de passes, et qui, par la 1723. rencontre de la mer en cet endroit, y forme un dépôt de vase molle, de cinq à six cents toises de iargeur, laquelle se pourrait rompre et emporter, en bouchant quelquesunes des passes du Mississippi par quelques vieux vaisseaux coulés à fond, et par des arbres dont il descend une prodigieuse quantité pendant les deux premiers mois de l’année, que le Mississippi déborde par la fonte des neiges des pays d’en haut. On pourrait faire des stacades de chaînes d’arbres, ou batardeaux, à toute l’embouchure du fleuve, pour en faire un beau port, qui existe déjà naturellement, et qui est forrtié par les arbres échoués à droite et à gauche du chenal. Je recommande à la compagnie de faire une enceinte de pilotis joints, qui, non seulement servirait de quais et d’appui à tous les vaisseaux, mais aussi qui fixerait le courant du Mississippi. Il est indubitable que, par ce moyen, la passe se creuserait de plus en plus. Ce travail ne serait pas d’une grande dépense, les bords du fleuve étant remplis de beaux bois de cypre, qui est incorruptible et qui se travaille aisément.”

Il doit être extrêmement curieux de comparer l’état actuel des embouchures du fleuve avec ce qu’il était à cette époque. Ce rapport, dans lequel il s’agit des moyens de creuser l’embouchure du Mississippi, est précieux pour la Louisiane comme document relatif à l’une des améliorations les plus importantes qui puissent se faire dans l’Etat. La Nouvelle-Orléans est destinée, par sa situation, à devenir la première ville commerciale du Nouveau Monde. Elle sera le point de réunion où les marchands de toutes les parties du globe viendront échanger l'or et l’argent pour les denrées de ces régions immenses qu’arrose le Mississippi. Mais il faut que nos travaux hâtent l’accomplissement de ces hautes destinées. Car, quelque facile que puisse être le cours de nos prospérités, elles ne seront jamais assez dégagées de

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1723. tout obstacle, pour ne pas exiger une constante sollicitude et une active surveillance. Ainsi, quels que soient . les avantages commerciaux que la nature nous ait départis, nos marchands éprouvent des pertes considérables, et encourent quelquefois des dépenses très fortes, occasionnées par la difficulté qu’ont les gros navires à franchir la barre qui se trouve à l’entrée du fleuve. Non seulement les navires échouent, et sont exposés à des accidents funestes, mais il y en a qui sont obligés de se faire décharger par des bateaux à vapeur. Cet objet d’amélioration est pour nous d’une importance vitale, et attirera sans doute un jour toute l’attention de nos citoyens. Si l’entrée du Mississippi était rendue assez profonde pour admettre les gros vaisseaux de guerre, alors nous aurions, ainsi que New York, Boston et Philadelphie, la glorieuse satisfaction de recevoir dans notre port les citadelles flottantes qui portent sur les mers la bannière étoilée. Alors, les rives du roi des fleuves verraient sans doute se former des chantiers qui rivaliseraient avec les plus célèbres de l’Union. La Louisiane, abondant en bois de construction de la meilleure qualité, et réunissant tant d’autres avantages, ne doit pas désespérer de contribuer, pour sa bonne part, à donner naissance à ces vaisseaux américains qui sont destinés à être les futurs dominateurs des mers.

La paix ayant été rétablie entre la France et l’Espagne, M. de Bienville reçut l’ordre de restituer Pensacola aux Espagnols. 11 écrivit à ce sujet au ministre en date du 1er février:

“J’ai rendu Pensacola suivant l’ordre que j’en avais reçu de la cour.

“Il ne s’est rien passé de considérable dans la colonie depuis ma dernière lettre, à la réserve de la défaite des Chickassas. Les Chactas, que j’ai mis en mouvement cet hiver, viennent de détruire entièrement trois villages de cette nation féroce et belliqueuse, qui troublait le

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commerce du fleuve. Ils ont rapporté environ quatre cents 1 chevelures et ont fait cent prisonniers. C’est un avantage important dans l’état des choses, d’autant mieux que ce résultat a été obtenu sans risquer la vie d’un seul Français, par les soins que j’ai pris de faire agir ces barbares les uns contre les autres, seul et unique moyen d’avoir quelque sûreté dans la colonie, parce qu’ils se détruiront d’eux-mémes dans la suite.

“S. A. R. ayant jugé à propos de faire l’établissement principal de la colonie à la Nouvelle-Orléans,

^ sur le fleuve du Mississippi, Messieurs les commissaires de la compagnie des Indes nous ont envoyé des ordres sur cela par le vaisseau l’Aventurier, arrivé ici le 26 mai 1722, et nous avons en conséquence transporté ici, (à la Nouvelle-Orléans,) tous les effets qui étaient à Biloxi, où il ne reste plus qu’une compagnie. Il me parait qu’on ne pouvait prendre un meilleur parti, attendu la bonté du terrain, le long du fleuve,! propre à produire toute sorte de denrées et même de l’indigo, sans compter les avantages qui en résultent pour le déchargement, parce que les vaisseaux peuvent venir à quai devant les magasins. Il y a maintenant treize pieds d’eau sur la barre, et nous travaillons à y établir des batteries et logements, pour y tenir une garnison et mettre par là cette entrée hors d’insulte.”

Le 11 avril, l’ex-commissaire ordonnateur Hubert présenta au ministre un mémoire dans lequel il rendait pleine et entière justice au pays, mais il n’en était pas de même pour Bienville qu’il attaquait avec une extrême violence.

“Le sieur Hubert, disait le mémoire, ne répéterait pas que c’est un^ bon et beau pays, si les discours désavantageux que beaucoup de gens en ont semés par différents motifs, n’avaient en quelque sorte altéré la vérité qui ne peut-être contredite que par des gens mal intentionnés. Ces gens-là, sans connaissance de

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1723. l’intérieur du pays, n’ayant été que sur le sable de l’ile Dauphine, de la Mobile, de Biloxi, ou tout au plus à la Nouvelle-Orléans, se sont dégoûtés. Le peu de vivres qu’ils y ont trouvés, avec beaucoup d’autres incommodités qu’on rencontre dans les pays déserts et dans les nouveaux établissements, ainsi que les désagréments qu’on leur a fait sentir, dans des vues pernicieuses, les ont déterminés à se déchainer contre ce . pays qui n’y a nullement contribué. Chacun en a porté son jugement suivant sa connaissance, sa portée, son intérêt, ou sa haine pour le souvenir de ce qu’il a souffert, ou encore dans la vue de plaire ou de faire sa cour. Tous, remplis de mauvaise volonté ou de ténèbres, en ont parlé et décidé en maîtres, comme juges compétents. Mais la vérité est que lé pays n’est que trop riche. Car, c’est cette trop grande richesse qui a nui aux premières récoltes. Seulement il faudrait savoir le travailler.

“Les changements d’établissement ont été nuisibles ; par exemple, d’abord au bas du fleuve, puis au vieux Biloxi, puis au nouveau, puis sur la rivière de la Mobile, puis à dix lieues plus bas, là où il est aujourd’hui, puis à l’ile Dauphine, puis à la Nouvelle-Orléans. De là, dérangements, dépenses inutiles et énormes pour le gouvernement et ruine pour les colons.”

A côté du mémoire précédent, il s’en trouve un autre qui démontre que, depuis 1699 jusqu’en 1714, les quelques Français qui se mouraient de faim à la Louisiane avaient coûté au roi plus de cent cinquante mille livres par an.

Malgré la pénurie dans laquelle ils se trouvaient à la Louisiane, les colons ne s’en livraient pas moins à la passion du jeu avec une telle fureur, que le gouvernement fut obligé d’intervenir et de prohiber par une ordonnance tous les jeux de hasard.

Les Français et les Natchez étant toujours en que-

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relies et se faisant une espèce de petite guerre, le con- *723seil supérieur crut pouvoir y mettre fin, en publiant cette ordonnance, en date du 21 juin :

“Sur ce qu’il a été représenté que plusieurs habitants faisaient un commerce illicite aux Natchez, ce qui causait un préjudice notable et ruineux à ce poste, et que plusieurs habitants et soldats faisaient des avances de marchandises aux sauvages, et leur faisaient des crédits, ce qui occasionnait dans la suite des querelles et des disputes qui peuvent avoir des conséquences dangereuses, sur ce, ayant délibéré, le conseil fait défense d’aller traiter au village des Natchez, sans la permission du commandant du lieu, ni de faire aucun crédit, ou des avances aux sauvages, sous peine, en cas de désobéissance, de quinze jours de prison.”

Le seul fruit de cette ordonnance fut de jeter entre les mains du commandant de ce poste le monopole du commerce des Natchez et de l’aider à faire ses affaires.

Le 11 septembre, il y eut un ouragan qui causa les plus affreux ravages dans la colonie. L’église, l’hôpital et trente maisons de la Nouvelle-Orléans furent abattus.

Trois navires qui se trouvaient dans le port furent brisés sur le rivage. Non seulement les récoltes furent détruites, mais la plupart des maisons des planteurs et la plupart des édifices nécessaires à leurs exploitations furent jetés bas. Une si grande disette suivit ce fléau, que beaucoup de colons songèrent sérieusement à abandonner le pays, et qu’une compagnie d’infanterie, que l’on avait embarquée à Biloxi, pour la transporter à la Nouvelle-Orléans, se mutina et força le capitaine du navire d’aller la débarquer avec armes et bagages à Charleston.

Cette disette n’empêcha pas Bienville d’entreprendre au mois d’octobre une expédition contre les Natchez, pour les punir d’avoir tué plusieurs colons et d’avoir

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pillé leurs habitations. II partit avec sept cents hommes et ne revint qu’après avoir obtenu les têtes des principaux coupables. Ce fut la seconde guerre desNatchez. Voici la liste des officiers qui étaient à cette expédition :

De Bienville, commandant général.

De Pailloux, major.

De Blanc, capitaine commandant.

Renault, capitaine.

De Berneval, capitaine.

Desliettes, capitaine commandant le poste desNatchez.

De Bassé, lieutenant.

De Courtillas, “

Marquis, “

De Terrine, w

De Mouy, “

De Noyan, enseigne.

De la Tour, “

Bonaventure, Tixerant, Pasquier, capitaines des volontaires.

De Manadé, chirurgien major.

Le 5 janvier 1724, il fut expédié à M. de la Chaise, venu dans la colonie avec M. du Saunoy pour examiner la comptabilité des agents de la compagnie, des lettres patentes qui lui donnaient entrée au conseil, et, en février, il fut nommé conseiller honoraire.

Les querelles, qui avaient toujours existé depuis la fondation de la colonie entre les principaux officiers, et la part très active que toute la population y avait prise, avaient donné lieu à des écrits diffamatoires que l’on faisait circuler clandestinement. Tantôt, c’étaient des placards que l’on affichait au coin des rues, tantôt c’étaient des chansons satiriques que l’on colportait partout. Les querelles n’en devenaient que plus envenimées et finissaient souvent par des duels. Aussi, le conseil supé-

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rieur jugea qu’il était temps d’y mettre un terme et pro- 1T24. mulgua une ordonnance décrétant des peines contre les délits de ce genre.

Le 1 6 février, M. de Bienville, que ses ennemis n’a- , vaient jamais cessé d’accuser, reçut l’ordre de passer en France, pour rendre compte de sa conduite, et fut requis de laisser le commandement à M. de la Tour, en attendant que M. de Boisbriant, nommé gouverneur par intérim, fut revenu des Illinois. Mais, avant de partir, Bienville fit publier en mars, au nom du roi, un code noir, dont la colonie commençait à sentir le besoin, vu le nombre de nègres qu’on y avait introduits. Ce qu’il y a de bizarre, c’est que le premier article de ce code noir ordonne l’expulsion des Juifs de la colonie, et que le 3ème interdit tout autre culte que le culte romain.

On se demande ce que les Juifs et la suprématie du catholicisme avaient de commun avec le code noir. Ce code, d’ailleurs, qui a eu force de loi à la Louisiane pendant près d’un siècle et dont plus d’une disposition est encore retenue dans notre code noir actuel, mérite d’être transcrit ici, presqu’en entier, sous plus d’un rapport, et comme faisant voir comment nos pères entendaient la législation sur un sujet, qui, jusqu’à nos jours, n’a fait que croître en importance.

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