‹ Histoire de la LouisianeChapitre 3 sur 33 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

a compulsé, avec un soin minutieux et un tact qui lui fait honneur, les cartons du ministère de la marine en France, et en a extrait tous les documents relatifs à la Louisiane, dont il a fait un choix judicieux et une copie exacte. Le gouverneur Mouton, ayant eu connaissance de ce recueil, s’empressa, en magistrat éclairé, dont le devoir était de rassembler tout ce qui pouvait jeter un jour plus grand sur l’histoire de son pays, d’en faire l’acquisition pour le compte de l’Etat. Outre le mérite de ses autres actes administratifs, il aura eu celui d’avoir enrichi les archives de l’Etat d’une collection de matériaux historiques qui, par la suite, pourront être travaillés par des mains plus habiles que les miennes, de manière à former une bonne histoire de la Louisiane. Le pays lui en doit de la reconnaissance, et moi, des remercîments, pour le libre accès qu’il m’a donné à ces documents.

Je voulais d’abord écrire cet ouvrage en anglais. La raison en est toute simple : c’est la langue du pays, et ensuite, l’ouvrage aurait eu la chance d’une circulation plus étendue. Mais quand j’en vins au mode de composition, je fus arrêté dans la détermination que j’avais prise. Qu’on lise l’ouvrage, et l’on comprendra facilement pourquoi je modifiai ma résolution primitive. On verra que, comme écrivain, je me suis effacé complètement, et que j’ai cherché à faire raconter l’histoire par les contemporains eux-mêmes. J’ai cherché à faire revivre tous les acteurs qui se sont succédés dans le pays. Ce sont eux qui agissent, qui parlent, qui rapportent ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont fait, et qui se montrent encore

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dans toute l’actualité de leurs vertus, de leurs vices, de leurs préjugés, de leurs passions, de leurs affections et de leurs haines S’il est vrai de dire que le style est l’homme, j’aurai bien fait d’avoir reproduit dans toute leur identité les dépêches de tous ceux qui ont joué un rôle saillant dans l’histoire de la Louisiane. Ainsi, dix lignes de la main de M. de Bienville en apprendront davantage au lecteur sur le compte de ce personnage qu’aucune appréciation faite par l’auteur lui - même. Ainsi, en reproduisant les différents styles des principaux fonctionnaires publics, à qui les destinées de la Louisiane ont été confiées, je les aurai replacés vivants devant le lecteur. Mon but était de faire reparaître chaque époque avec sa couleur locale, et, en quelque sorte, chaque personnage avec le costume du temps. Je sentis que mon ouvrage en anglais serait dépourvu de ce charme que je lui donnais, à mes yeux du moins, en empruntant le langage des premiers colons.

J’eus une autre raison pour employer la langue française. Qu’est-ce qu’écrire l’histoire ? C’est faire le portrait de ce qu’était un pays à différentes époques, à sa naissance, dans son adolescence, dans sa virilité et dans sa vieillesse, si toutefois il a traversé toutes ces phases de l’existence. Or, il y a deux manières de

peindre un portrait : soit à larges coups de pinceaux, en négligeant les détails et en se contentant de saisir les principaux traits et ce jeu de physionomie qui constitue la ressemblance ; c’est la manière qui produit le plus d’effet. Ou bien, soit eu calquant en quelque sorte la personne que l’on veut reproduire et en n’omettant ni

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une inêche de cheveux ni une ligne veineuse ; c’est ce qu’on peut appeler de la peinture anatomique.

Or, lorsque je fus entouré de tous les documents relatifs à la Louisiane, il me sembla que je la voyais se dresser devant moi, telle qu’elle était sous Louis XIV, sous le Régent, sous Louis XV et sous Charles III d’Espagne. Je saisis mes pinceaux et je me mis à l’œuvre. Il fallait opter entre les deux manières de peindre. Mon choix ne fut pas douteux. Mon cœur me dit que c’était notre mère, à nous Franco et Hispanio- Américains, qui était là devant moi. Mon cœur me dit que dans le portrait de l’objet aimé, on regrettait toujours l’omission de la moindre minutie, d’un signe, d’une marque presque imperceptible pour un œil indifférent, même d’un pli de vêtement. Ainsi, j’entrai dans des détails qui nuiront peut-être à l’effet de l’ensemble. Je sentis que je travaillais, non pas seulement pour satisfaire le goût ou l’esprit, mais le cœur. J’avoue donc que je me suis plu . à contempler la Louisiane avec un microscope, et à la reproduire comme je l’avais vue. C’est-à-dire que, pour le moment, c’est un portrait de famille que j’ai voulu faire, et, je le répète, je suis entré dans des détails qui ne seront nullement intéressants pour l’étranger. Mais j’ai jugé mes compatriotes d’après moi-même, et j’ai pensé que, dans l’inventaire que j’ai fait des souvenirs laissés par leurs ancêtres, ils me sauraient gré de n’en avoir pas omis même les plus insignifiants et d’en avoir par là complété la série. De là, des redites et des longueurs. J’ai donné mon excuse.

La Louisiane est une étrangère pour les Anglo-Amé-

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ricains jusqu’en 1803. Ce n’est qu’à cette époque, qu’elle est entrée par adoption dans cette grande et glorieuse famille à laquelle elle appartient maintenant. Je dis donc que de 1540 à 1803, la Louisiane, au lieu d’être une mère ou une sœur, était, pour les Anglo-Américains, une étrangère, et même souvent une ennemie. Pour eux, par conséquent, ce n’est pas un portrait qu’il

faut faire, mais un tableau un tableau d’histoire.

Pour eux, il faut négliger les détails, ne faire que largement grouper les principaux traits, masser largement les couleurs, tout en les harmoniant, et ne s’attacher qu’aux grands effets de lumière.

Je compte continuer cet ouvrage jusqu’à l’époque actuelle, si Dieu me prête vie. Lorsque je l’aurai complété en français, je le referai en anglais pour mes compatriotes Anglo-Américains. Je dis refaire, pour les raisons que j’ai déjà données, et parce que j’ai une aversion toute particulière pour les traductions. L’ouvrage que je composerai en anglais sera beaucoup plus concis et jeté dans un moule différent. Tout peuple à son style particulier comme sa physionomie. Il faut donc en prendre le style, quand on écrit pour lui, comme on doit chercher à se revêtir de sa physionomie, qnand on veut s’en faire adopter.

Je ne sais trop si je dois avouer que j’ai eu une autre raison pour écrire en français. Je crains, en la faisant connaître, d’être accusé de m’être flatté d’obtenir une bonne fortune que je ne mérite pas. Mais enfin l’aveu m’en échappe malgré moi. Je dirai donc que, sachant que la plupart de nos Louisianaises ne lisent guère

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l’anglais, j’ai pensé qu’en écrivant dans la langue qui leur est familière, elles seraient tentées, par un sentiment de curiosité, de jeter les yeux sur les pages de cette histoire, et peut-être de les lire jusqu’au bout. Comment pouvais-je résister à cette considération ? C’était pour moi plus qu’une raison. C’était, une séduction.

Maintenant, lecteur, que je me suis servi de cette préface, comme d’une avenue, pour vous conduire aux premières marches de l’édifice dont je suis l’architecte, je prends congé de vous et vous dis : Entrez et jugez ; en vous assurant que je me garderai 'bien d’écouter aux portes, de peur d’être puni de mon indiscrétion.

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