CHAPITRE XIV
MALHEUREUSE EXPÉDITION DE M. DE B1ENVILLE CONTRE LES CHIC- KASSAS.— DÉFAITE DE M. D’ARTAGUETTE PAR LES CHICKASSAS. —IL EST PRIS ET BRULÉ.
1735. Le 15 avril 1735, M. (le Bienville écrivait ainsi que suit, relativement à l’état de la colonie : “On fait cent milliers de tabac à la Pointe-Coupée. Deux femmes élèvent des vers à soie par amusement et réussissent très bien. Il faudra envoyer des œufs pour les Ursulines, qui enseigneront cette culture aux orphelins don l’éducation leur est confiée. La culture du coton est avantageuse, mais les colons éprouvent une grande difficulté à le nettoyer de ses grains.
“On fait assez de bray et de goudron pour payer les dettes de la compagnie.
“Je ne néglige rien pour porter les habitants à la culture des terres, mais en général ces habitants sont paresseux, fainéants, libertins, et la plupart se rebutent aisément des travaux qu'il y a à faire pour les terres.”
Pour ces habitants que l’on représentait comme fainéants et libertins, l’année ne fut pas heureuse, car dans une dépêche conjointe de Bienville et Salmon, en date du 31 août, il est dit : “La mortalité des bestiaux est effrayante, la sécheresse est très grande, la
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chaleur étouffante. Il n’a point encore fait si chaud depuis que la colonie est établie, au rapport des anciens, et cette chaleur dure depuis quatre mois. Pendant tout ce temps, il n’y a eu d’autre pluie que celle de deux ou trois orages.
“Depuis Noël jusqu’à la St. Jean, les eaux ont été très hautes, au point que beaucoup de levées ont été rompues, même devant la ville, et que, pour un peu plus, il aurait fallu abandonner les maisons et se loger dans des bateaux. Puis la sécheresse est venue, au point que le fleuve a baissé de plus de quinze pieds, et qu’on ne l’a point encore vu si bas. Aussi, notre récolte est-elle très médiocre. Les terres étant submergées à l’époque des semailles, on a semé trop tard.”
Pendant que les habitants de la campagne se désolaient de la perte de leurs récoltes, ceux de la ville souffraient d’une singulière autre cause d’affliction. Car ils ne pouvaient sortir de leurs maisons sans s’exposer à être dévorés par des chiens affamés. La race de ces animaux avait pullulé dans la colonie d’une manière extraordinaire. Le mal devint tel, que le commissaireordonnateur Salmon publia l’ordonnance suivante :
“Etant nécessaire de remédier aux désordres que cause à la Nouvelle-Orléans la trop grande quantité de chiens, dont la plupart sont vagabonds et sans maîtres, et attaquent les passants tant de jour que de nuit, nous avons ordonné qu’il se fera, par gens à ce préposés, une chasse générale tous les premiers lundis de chaque mois dans les rues et carrefours de cette ville, depuis cinq • heures jusqu’à six heures du matin, pour tuer tous les chiens abandonnés ou qui vagueront.
“Défense à tous nègres et sauvages d’avoir des chiens sous peine de carcan.”
La colonie souffrait aussi beaucoup de l’absence de métiers, car les charpentiers, les ébénistes, les tailleurs, les bottiers, et autres gens de cette espèce, étaient ex-
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1735- trêmemcnt rares. Dans le but d’y remédier, il fut rendu une ordonnance qui accordait des congés aux soldats français et suisses, s’ils étaient hommes de métiers, à condition qu’ils s’établiraient dans la colonie de la Louisiane, pour y exercer ces métiers.
Malheureusement pour la prospérité de la, colonie, une grave mésintelligence éclata entre Bienville et Diron d’Artaguette, qui cependant étaient deux hommes de mérite et faits pour s’entendre. Mais il en devait être comme par le passé, au sujet du gouverneur et du commissaire-ordonnateur. Il était dit que jamais les chefs de la colonie, quels qu’ils fussent, ne pourraient être d’accord. Ainsi, M. d’Artaguette, dans une dépêche du 29 avril, affirme que si M. de Bienville est mécontent et se plaint de lui, c’est qu’il a fait connaître la mauvaise conduite de ses protégés, M. Lesueur et M. Beaudoin, jésuite, qui séduisent les sauvagesses, au grand scandale des Chactas.
Que ce fût à cause de ce scandale ou pour d’autres raisons, il est certain que les Chactas n’étaient plus pour les Français les alliés fidèles qu’ils avaient été. Ils se divisèrent en deux partis, dont l’un voulait se prononcer pour les Anglais, et dont l’autre retenait sa vieille prédilection pour les Français. On verra, par la suite, que les Français eurent beaucoup à souffrir de ce nouvel état de choses. A partir de cette époque, ils n’éprouvèrent que des revers dans presque toutes leurs entreprises contre les nations indiennes.
Dans une dépêche du 20 d’août, Bienville se plaint amèrement du sieur de Coulanges, qui, ayant été chargé de porter à M. d’Artaguette des munitions aux Illinois, avait inconsidérément remplacé sept cents livres depoudre par des marchandises qu’il se chargea de transporter pour quelques officiers. Ce qui avait obligé M. d’Artaguette, qui manquait de munitions, de renvoyer un des bateaux, armés de dix soldats, commandés par le
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sieur du Coder, enseigne en second, pour chercher ces 1735. poudres. “Sur ces entrefaites, continue-t-il, je reçus une lettre du sieur du Coder, écrite d’un village chickassas, qui me mandait qu’étant à moitié chemin .des Arkansas aux Illinois, il avait mis pied à terre pour faire reposer son équipage ; que , pendant ce temps, il était entré dans le bois, pour voir s’il ne découvrirait pas quelques pistes; que, peu de temps après, il entendit une décharge de plus de deux cents coups de fusil, accompagnés de cris qui ne lui laissèrent pas de doute que son détachement était attaqué ; qu’il courut sur le champ vers son bateau, où il fut saisi par plusieurs sauvages, et que les autres étaient occupés à piller ou à lier un sergent et un soldat, qui restaient seuls en vie. Il me manda que ce parti, composé de deux cent quarante hommes, Chickassas et Natchez, était en marche pour aller enlever les femmes que les Illinois leur avaient prises peu de temps auparavant, ou pour en tirer vengeance ; qu’il y avait plusieurs Jours que ces Indiens le suivaient pour le surprendre ; mais que, jusque-là, il s’était toujours tenu de l’autre bord du fleuve. En effet, s’il avait continué de prendre cette précaution, qui était toute naturelle, il aurait échappé à leur poursuite.
“J’ai envoyé sur le champ aux Illinois un autre bateau chargé de poudre, sous la conduite de cent vingt hommes, y compris quarante nègres.
Ici, Bienville déplore ce fatal événement, expose au ministre les funestes conséquences qui en résulteront, et les difficultés qui en ont surgi au moment où il avait presque réussi à obtenir des Chickassas qu’ils livrassent les Natchez pour obtenir la paix ; puis il ajoute ; “J’ai enjoint à M. d’ Artaguette d’ordonner à M. de Coulanges, pour son imprudence, le fort de Chartres pour prison pendant six mois. Je n’aurais pas manqué de l’interdire, si je n’avais pas eu égard à ses services passés, qui lui ont fait une réputation pendant la guerre des Nat-
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1735. chez. J’espère que cet exemple suffira pour modérer l’avidité pour le gain que quelques uns de nos officiers ont prise au service de la compagnie.
“Au reste, il paraît que cet avantage n’a pas changé les dispositions des Chickassas ni leur désir d’obtenir la paix. Ils m’ont fait donner avis de la détention du sieur du Coder, et l’ont engagé à m’écrire par différents endroits. Enfin, ils m’ont renvoyé le soldat pris, lequel ils ont fait accompagner jusqu’à deux journées des Chactas. Le soldat m’a dit qu’à leur arrivée chez les Chickassas, on leur avait fait traverser les villages un bâton blanc à la main, et qu’on les avait ensuite lavés, pour marquer qu’on leur donnait la vie. En effet, ils furent * laissés en pleine liberté. Les Chickassas ont pensé que nous leur donnerions la paix pour avoir ces prisonniers. Ils me font prier, par le sieur du Coder, de leur envoyer quelqu’un pour les protéger contre nos sauvages.
“Je n’en ferai rien, car ce serait nous perdre dans l’esprit des nations. J’écris au sieur du Coder de profiter de la liberté qu’on lui laisse pour tâcher de se sauver chez les Chactas avec son sergent. Je ne puis sacrifier la gloire et les intérêts de la nation au salut de deux hommes. J’attendrai, pour agir suivant les circonstances.
“Je prie Monseigneur de se rappeler que je puis à peine mettre deux cents hommes en campagne, et que je ne puis compter sur les sauvages, qui nous ont tant prouvé leur lâcheté dans les courses que je leur ai fait entreprendre contre les Chickassas. Je n’ose donc compromettre l’honneur de nos armes contre une nation aguerrie, et qui a au moins quatre cent cinquante guerriers. J’ai su du soldat qu'ils m’ont envoyé qu’ils ont cinq forts de palissades, et qu'en outre, les particuliers, de dix en dix, ont une cabane fortifiée de trois rangs de pieux avec des meurtrières, et couverte en terrasse pour se garantir du feu. Toutes ces cabanes sont posées
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de façon qu’elles se défendent l’une l’autre. Les Nat- 1735. chez, qui sont environ cent quatre-vingts hommes, font un village particulier, mais contigu à celui des Chickassas. Outre les cabanes, ils ont un grand fort à quatre bastions, qu’ils ont construit d’arbres plantés en terre, sur Je modèle de celui que nous avions chez eux lors de leur révolte.
“Voilà l’état des forces de nos ennemis. D’après cela, vous jugerez ce que nous pourrons faire. Alors meme que je ferais marcher toute la colonie, nous ne pourrions pas nous promettre un heureux succès, et ce parti violent ne doit pas être pris légèrement.
“Je demande encore et toujours une augmentation de quatre compagnies.
“Je ferai néanmoins tout ce qui dépendra de moi pour faire harceler les Chickassas par nos sauvages. Mais il faut absolument faire un coup d’éclat, même pour maintenir les sauvages dans le devoir.”
Le 9 septembre, il écrivait encore : “Les Chactas, malgré leurs promesses, ont admis des traiteurs anglais, par les menées du Soulier Rouge et de sa faction, car * une partie des chefs n’approuve pas cette démarche. Cependant ces peuples sont si changeants, si inconstants, que l’on doit s’attendre à tout. Les partisans des Anglais veulent faire la traite avec nous et avec les Anglais pour leur plus grand avantage. Seulement, ils veulent que, pour cela, les Anglais leur fassent des présents. Ce qui n’est pas leur coutume, el ce qui leur serait très onéreux, vu la distance.
“Malgré tout, il est essentiel de faire attaquer sans délai les Chickassas, que les Anglais protègent, et pour lesquels ils s’efforcent d’obtenir la paix des Chactas.
Aussi vais-je, dans une conjoncture aussi grave, préparer une expédition pour le mois de février prochain, coûte que coûte.”
Mais quelques jours plus tard, le IG du même mois, il
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1735. écrivit : “Il ne paraît pas que les Anglais aient beaucoup à se louer de leur première traite avec les Chactas. Ce qu’il y a de certain, c’est que leur proposition de paix pour les Chickassas, n’est pas généralement goûtée, puisqu’il se forme des partis pour courir sur les Chickassas.
“Cependant, M. Diron d’Artaguette a pris l’alarme sur ces mouvements et l’a communiquée à tous les quartiers de son commandement, en rendant une ordonnance publiée à la paroisse, où il expose que les Anglais, en gagnant les Chactas comme ils l’avaient fait, n’avaient d’autre but que de s’emparer par leur moyen de la Mobile, et enjoint à tous les habitants de se tenir sur la défensive contre ces deux nations réunies ; de manière que personne ne sort plus dans ce canton que les armes à la main. Le bourgeois même de la Mobile ne va plus à la messe qu’avec son fusil. L’épouvante est générale. Cette démarche de M. d’Artaguette est donc bien inconsidérée.
“Je pense que M. Diron d’Artaguette affecte cette inquiétude pour prévenir le public contre mon gouvernement, car il n’est pas probable qu’il trouve le danger aussi pressant qu'il voudrait le faire croire. Parce que quelques Chactas ont introduit des Anglais dans la nation, elle n’est pas encore contre nous. A-t-elle accepté la proposition de s’accommoder avec les Chickassas ? nos traiteurs ne sont-ils pas chez eux, et croit-on que quatre misérables traiteurs anglais soient capables de les faire renoncer aux avantages qu’ils trouvent dans notre parti ?
“L’alarme donnée par M. Diron d’Artaguette a été si grande dans le quartier de la Mobile, que les habitants se préparaient à se retirer à la Nouvelle-Orléans, lorsque je leur ai fait défendre d’abandonner leurs habitations, vu qu’il n’y avait rien à craindre.
“Arrivé à la Mobile, je n’ai pas cru devoir hésiter à
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révoquer les ordres de M. Diron d’Artaguette, persuadé qu’il n’avait donné cette alarme que pour appuyer les mauvais raisonnements qu’il fait depuis long-temps sur ma façon de gouverner les sauvages.
“Pour autoriser cette première imprudence, M. Diron d’Artaguette en commit une autre, qui faillit nous brouiller avec les Cb.actas. Dans le temps qu’en exécution de ses ordres, toute la Mobile était en armes, plusieurs chefs de guerre, de ceux que j’avais fait inviter à courir sur les Chickassas, y vinrent pour faire raccommoder leurs armes. Ils se rendirent suivant leur coutume chez le commandant qui, ignorant ou feignant d’ignorer quelle conduite les sauvages avaient tenue avec les Anglais, leur fit des reproches sanglants sur ce qu’ils avaient été soufferts dans la nation, et leur dit que, regardant tous les Chactas comme des alliés des Anglais, il n’avait garde de faire raccommoder leurs armes, de crainte qu’ils ne s’en servissent contre nous. Puis, après quelques insultes sur leur lâcheté, il les renvoya sans même leur donner à manger. Ces chefs s’en retournèrent donc fort étonnés et également piqués de la mauvaise réception qu’ils avaient essuyée. Le rapport qu’ils en firent dans la nation y causa un grand mouvement et donna beaucoup d’inquiétude aux missionnaires et autres Français qui s’y trouvaient. Cependant le grand chef calma les esprits.”
M. de Bienville termine en disant: “Un interlope de la Jamaïque s’était présenté, le 16 juillet, dans la baie de la Mobile, sous prétexte de réclamer un bateau arrêté l’an dernier, et avait mouillé à quatre lieues du fort. Le capitaine vint à terre montrer une procuration vraie ou fausse que M. Diron d’Artaguette m’envoya. Il n’en ordonna pas moins au capitaine de sortir de la baie. Sur ce que le capitaine n’obéissait pas à cette injonction, M. Diron d’Artaguette envoya un lieutenant, le sieur de Velles, dans une pirogue avec trente hommes
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1735. pour s’emparer de l’interlope. M. de Velles y eut dixsept hommes mis hors de combat et se retira. Sur ces entrefaites, M. Diron d’Artaguette reconnut sa faute et envoya M. de Bombelles avec vingt hommes renforcer le premier détachement, mais trop tard. Le mal était déjà fait, et l’interlope gagna le large.”
On voit que Messieurs de Bienville et Diron d’Artataguette ne s’épargnaient pas les récriminations.
Quoique Bienville et le commissaire-ordonnateur Salmon, que l’on devait regarder comme des juges compéf tents de l’état du pays, puisqu’on les avait consultés sur l’opportunité d’y introduire un nouveau papier-monnaie, eussent, dans leur réponse, fait connaître la nécessité de différer de deux ans l’exécution de la mesure projetée, tout en faisant entendre indirectement qu’ils étaient opposés au système lui-même qu’ils n’osaient combattre ouvertement, le gouvernement français, au mois de septembre de cette année, ordonna l’émission de , deux cent mille livres de papier-monnaie. C’était là le bal-
lon d’essai. Les autres ne devaient pas se faire attendre. 1736 L’année 1730 s’ouvrit par une dépêche de Diron d’Artaguette, du 12 janvier, dans laquelle il annonçait que du Coder s’était échappé de chez les Chickassas, et dans laquelle il se plaignait de ce que Bienville suivait les traces de M. Périer, en imitant sa condescendance pour les sauvages, qui obtenaient , disait-il, tout ceqiCils voulaient et devenaient par suite de plus en plus arrogants .
Diron d’Artaguette faisait injure à Bienville en le comparant au faible et cruel Périer. Ce dernier avait en effet cherché, d’abord, à gagner les sauvages par des caresses, des présents, et des concessions peut-être poussées trop loin. Mais lorsqu’il s’aperçut que ces moyens de séduction ne produisaient pas sur les Indiens l’effet désiré, il tomba dans l’excès contraire et brûla sans pitié ces malheureux, lorsqu’il ne les envoyait pas vendre comme esclaves dans les Antilles françaises.
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Bienvilie ne fut jamais coupable de faiblesse ni de 1736. cruauté ; de tous les gouverneurs de la Louisiane, il est celui qui sut le mieux manier les nations indiennes et qui exerça le plus d’influence sur elles. Mais lorsqu’il revint de France pour remplacer Périer, il trouva que les Indiens, qu’il avait laissés amis des Français, ou du moins dans un état d’indifférence, étaient en guerre ouverte contre la colonie, ou dans une attitude menaçante. Après tant d’échecs honteux, le nom Français avait perdu de son prestige auprès des sauvages. Bienville pensa qu’il fallait remonter le moral de la colonie et faire impression sur les Indiens par quelque action d’éclat. Cela l’entraîna dans des guerres qui furent désastreuses et qui amenèrent encore une fois sa destitution.
Au commencement de l’année, M. de Bienvilie avait marché contre les Chickassas et n’avait fait qu’une campagne extrêmement malheureuse. M. Diron d’Artaguette, qui était devenu l’ennemi de Bienvilie, se hâta d’en donner avis au ministre.
“C’est avec une peine extrême, Monseigneur, écrivait-il le 9 juin, que je prends la liberté de vous marquer le mauvais succès de nos armes contre la nation des Chickassas. Notre armée, composée de plus de quinze cents hommes et commandée par M. de Bienville, a échoué, comme vous l’apprendrez par lui-mêmer à l’attaque du premier village qu’ils ont trouvé sur leur chemin. Ce village était défendu par trente ou quarante hommes retranchés dans un fort et dans plusieurs cabanes aux environs, également fortes, par lesquelles ils ont fait des décharges si à-propos, qu’ils nous ont mis environ cent hommes hors de combat. Ce qui a mis parmi nos gens un désordre si considérable, que M. de Bienvilie a été obligé de s’en revenir. Nous ne pouvons dire avoir tué un seul Chickassas, et, sans le secours de nos Chactas, plusieurs disent qu’il n’en serait pas échappé quatre pour nous porter la nouvelle de cette défaite.”
320 [ciiap. xiv.
Il est facile de voir percer dans cette lettre toute l’hostilité dont Diron d’Artaguette était animé contre Bienville.
Voici maintenant la dépêche de Bienville lui-même sur cette campagne :
“Le retard des vaisseaux du roi, qui devaient me porter des mortiers, m’a fait perdre le mois de février tout entier. Le vaisseau qui arriva à la fin de février se trouva ne pas les avoir embarqués. Déplorable négligence !
“Cependant les choses étaient trop avancées pour reculer sans perdre la confiance des Chactas. Mais tout a tourné contre nous. A la Mobile, j’appris que les préparatifs dont j’étais convenu avec M. Salmon, avant mon départ de la Nouvelle-Orléans, languissaient, et que les voitures que j’avais demandées pour le mois d’octobre, n’avaient point été fournies par les entrepreneurs, le 15 janvier. Je partis sur le champ pour la capitale (Nouvelle-Orléans), malgré la rigueur de la saison. Je dépêchai en arrivant un second courrier à M. d’Artaguette, pour lui ordonner de retarder son départ des Illinois jusqu’à la fin d’avril.
“Je fis travailler avec plus de vivacité aux préparatifs, et lorsque je les vis au point où je voulais, je tirai des garnisons des Natchez, des Natchitoches et de la Balise tout ce que je pouvais tirer d’officiers et de soldats sans dégarnir ces postes. Je formai une compagnie de volontaires, composée de jeunes gens et de voyageurs qui se trouvaient à la Nouvelle-Orléans, et une autre compagnie de bourgeois non mariés. Je fis passer toutes nos forces à la Mobile, à mesure que les voitures étaient prêtes. Enfin, je me mis en route le 4 mars, après avoir envoyé par le bas du fleuve les grands bateaux chargés de vivres et d’ustensiles, et je ne laissai après moi que quatre compagnies françaises, que j’ordonnai à M. de Noyau de conduire à la Mobile, dès que le reste des voitures serait fini. Les trodpes, contrariées
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par les vents, n’arrivèrent que le 22. Le 28, arriva un i736 grand bateau chargé de riz, parti avant moi de la Nouvelle-Orléans, et lequel, par le mauvais temps, avait perdu la moitié de sa cargaison. Ce contre-temps m’obligea à faire plus de biscuit, pour remplacer ce riz ; mais comme ce remplacement avait beaucoup retardé mon départ de la Mobile, j’envoyai des boulangers à notre nouvel établissement de Tombekbé, par les Chac- ' tas, et j’écrivis à M. de Lusser, qui y commandait, de faire des fours, et d’employer en biscuits toutes les farines qui lui restaient. Enfin, partis de la Mobile le 1er d’avril, nous arrivâmes le 23 à Tombekbé. Retardés par les courants et par des pluies très fréquentes, je n’avais garanti mes vivres que par miracle. Je fus même obligé en arrivant de faire travailler aux fours, parce que la terre du pays, trop grasse, se fendait au feu.
M. de Lusser, après bien des épreuves, n’en avait qu’un qui fût en bon état. Nous en fîmes encore trois autres, en mêlant la terre avec de la marne et du sable. Mais tout cela ne put que fournir du pain frais pendant notre séjour et en donner pour trois en partant.
“En attendant l’arrivée des chefs chactas, qui devaient me joindre là, je fis la revue des troupes, dont l’état est ci-joint.
“Les troupes blanches se composaient de cinq cent quarante-quatre hommes, non compris les officiers.
“Les troupes noires étaient de quarante-cinq hommes commandés par des nègres libres.
“Le reste se composait d’indiens. Parmi les principaux officiers, on comptait Messieurs Deléry, d’Hauterive, de Lusser, de Courtillas, Petit, Berthel, de Bombelles, Bénac, Leblanc, de Membrède, de Macarty, de St. Pierre, de Velles, de Bouillé, Des Mare ts, de Contre- Cœur, Populus de St. Protais, Pontalba, Vanderek, Montbrun, Noyau. A la tête des Suisses étaient du Parc et Volant. Montmolin en était le porte-drapeau.
322 [chap. xiv.
“Le détachement des habitants était commandé par Lesueur et St. Martin.”
Ici Bienville entre dans de longs détails sur les difficultés qu’il eut à surmonter pour réunir les sauvages alliés, pour les contenir, pour calmer leurs défiances, pour satisfaire à leurs exigences, et pour les empêcher de déserter. Les obstacles qu’il eut à vaincre sur sa route, et l’extrême peine qu’il eut à transporter son matériel et ses vivres, sont longuement énumérés.
“Enfin, dit-il, le 22 mai, nous nous trouvâmes tous à neuf lieues des villages chickassas. Le 23, à la pointe du jour, je fis couper un nombre de pieux et tracer un petit fort qui fut élevé aussitôt pour la défense de nos voitures. Je tirai des compagnies une garnison de vingt hommes, pour y rester sous le commandement du sieur de Yanderek, avec le garde-magasin, les patrons des bateaux et quelques malades. J’eus le temps de remarquer, en voyant tous les Chactas réunis, qu’ils n’étaient pas venus en si grand nombre qu’ils l’avaient promis, et qu’ils n’étaient guère que six cents hommes. J’eus beaucoup de peine à en trouver une certaine quantité qui voulussent porter, en les payant, des sacs de poudre et de balles, que les nègres ne pouvaient prendre, s’étant déjà chargés d’autres choses.
“Le 24, après avoir fait prendre des vivres pour douze jours, je partis du fort dans l’après-midi, et fus camper le soir à deux lieues de là. Les pluies, dont j’avais tant été incommodé sur la rivière, ne me quittèrent point à terre. A peine étions-nous campés, que nous essuyâmes un violent orage, qui reprit plusieurs fois dans la nuit, et qui nous fit tout appréhender pour nos munitions et nos vivres. Nous fîmes cependant en sorte qu’ils ne furent pas mouillés.
“Le 25, nous eûmes à passer, dans l’espace de cinq petites lieues, trois ravines profondes où nous eûmes de l’eau jusqu’à la ceinture. Comme les bords en étaient
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couverts de cannes fort épaisses, j’avais envoyé devant 1736. à la découverte. Nous ne vîmes plus après cela qu’un pays le plus beau du monde et nous campâmes sur le bord d’une prairie à deux lieues des villages.”
Bienville voulut alors contourner les villages des Chickassas pour aller attaquer le village des Natchez, qui était plus loin, parce qu’il les considérait comme les instigateurs de toutes les guerres que la colonie avait à soutenir. Mais les Chactas mirent tant de persistance à attaquer les villages qu’ils avaient en vue et qui contenaient, disaient-ils, beaucoup de vivres, ce dont ils manquaient complètement, que Bienville se vit obliger de céder.
•‘La prairie, dit-il, dans laquelle ces villages étaient situés, pouvait avoir deux lieues d’étendue. C’étaient trois petits villages établis triangulairement sur la crête d’un coteau, au bas duquel coulait un ruisseau presque à sec. Les Chactas me vinrent dire que je ne trouverais pas d’eau plus loin, et je fis défiler le long du petit bois qui terminait la prairie, pour gagner une petite hauteur où je fis faire halte pour manger. Il était alors plus de midi.
“Cependant les Chactas, qui voulaient, à quelque prix que ce fût, engager une action avec ces premiers villages, y furent escarmoucher, dès que nous fûmes entrés dans la prairie, afin d’attirer sur nous la défense de l’ennemi. Ce qui leur réussit ; de manière que la plupart des officiers se joignirent aux Chactas pour demander qu’on attaquât ces villages, dans lesquels ils ne croyaient pas qu’on dût trouver une grande résistance.
Je me rendis donc, et je fis commander pour deux heures après-midi la compagnie des grenadiers, un piquet de quinze hommes de chacune des huit compagnies françaises, soixante Suisses et quarante-cinq hommes des volontaires et milices, sous les ordres de M. de Noyan.
“De l’endroit où nous étions arrêtés, à une portée de
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1736. carabine (les villages, nous y distinguâmes des Anglais, qui se donnaient de grands mouvements, pour préparer les Chickassas à soutenir notre attaque. Malgré l’irrégularité de cette conduite, comme à notre arrivée, ils avaient dans un des trois villages arboré un pavillon anglais pour se faire connaître, je recommandai au chevalier de Noyan d’empêcher qu’on les insultât, s’ils voulaient se retirer, et, pour leur en laisser le temps, je lui ordonnai d’attaquer d’abord le village opposé à celui du pavillon.
Cependant, le détachement commandé se mit en marche et gagna le coteau, à la faveur de quelques mantelets qui, à la vérité, ne servirent pas long-temps, parceque les nègres qui devaient les porter jusqu’à un certain endroit, ayant eu un des leurs tué et un autre blessé, jetèrent là les mantelets et s’enfuirent. En entrant dans le village, appelé Ackia, la tête de la colonne et les grenadiers, étant à découvert, furent fort maltraités. Le chevalier de Contre-Cœur y fut tué, et un nombre de soldats tués ou blessés. On prit cependant et l’on brûla les trois premières cabanes fortes et plusieurs petites qui les défendaient, mais quand il fut question de traverser de celles-ci à d’autres, le chevalier de Noyan s’aperçut qu’il n’avait presque avec lui que les officiers de la tête, quelques grenadiers et une douzaine de volontaires. La mort de M. de Lusser qui fut tué en traversant, aussi bien que celle du sergent des grenadiers et d’une partie de ses gens, avaient déjà effrayé les troupes. Les soldats se foulaient derrière les cabanes prises, sans que les officiers serrefîles pussent les en détacher, de façon que les officiers de la tête furent presque tous mis hors de combat. En un instant, le chevalier de Noyan, M. d’Hauterive, capitaine des grenadiers, les sieurs de Velles, Grondel et Montbrun furent blesses. Ce fut en vain que le chevalier de Noyan, voulant conserver son terrain, envoya le
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sieur tic Juzan, son aide-major, pour tâcher de ramener les soldats. Cet otiicier. ayant été tué auprès d’eux, ne fit par sa mort qu’augmenter leur frayeur. Enfin la blessure de M. de Noyan l’ayant obligé de se retirer derrière une cabane, il me dépêcha mon secrétaire, qui l’avait suivi, en lui ordonnant de me rendre compte de l’état fâcheux où il se trouvait et de m’avertir que, si je né faisais sonner la retraite, ou n’envoyais des secours, le reste des officiers subirait bientôt le sort des premiers ; que, pour lui, il ne voulait pas encore se faire transporter, de crainte que le peu de gens qui restaient ne prissent de là occasion de s’en aller à la débandade ; qu’au reste, il y avait bien soixante ou soixante-dix hommes tués ou blessés. Sur ce rapport et sur ce que je voyais, d’où j’étais, plier les troupes tant françaises que suisses, et encore parce que nous venions d’avoir une alerte du côté de la grande prairie, où était situé le gros des villages de la nation, et que nous étions tous sous les armes, j’envoyai M. de Beauchamp* avec quatre-vingts hommes pour faire faire la retraite et enlever nos morts et blessés. Ce qui ne se fit pas sans perdre encore quelques hommes. Le sieur Favrot y fut blessé. Lorsque M. de Beauchamp arriva au lieu de l’attaque, il n’y trouva presque plus de soldats. Les officiers, rassemblés et abandonnés, gardaient leur terrain. C’està-dire qu’ils en étaient à la cabane la plus voisine du fort. M. de Beauchamp les fît retirer, et se rendit au chmp en bon ordre, les ennemis n’ayant osé sortir pour le charger. Il est vrai que les Chactas, qui jusque là s’étaient tenus à couvert sur la rampe du coteau, attendant l’évènement, se levèrent alors et firent quelques décharges. Ils eurent en cette occasion vingt-deux hommes tués ou blessés. Ce qui dans la suite n’a pas peu contribué à les dégoûter.”
Ici, M. de Bienville annonce qu’il envoie un plan de l’attaque, mais ce plan ne se retrouve pas.
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1736. “Ce qu’on peut ajouter, continue-t-il, sur la façon de sé fortifier de ces sauvages, c’est qu’après avoir entouré leurs cabanes de plusieurs rangs de gros pieux, ils creusent la terre en dedans pour s’y enfoncer jusqu’aux épaules et tirent par des meurtrières qu’ils font presque à fleur de terre, mais ils obtiennent encore plus d’avantage de la situation naturelle de leurs cabanes, qui sont séparées les unes des autres et dont les feux se croisent, que de tout ce que l’art anglais peut leur suggérer pour les rendre plus fortes. La couverture de ces cabanes est en bousillage de terre et de bois, à l’épreuve des flèches à feu et des grenades, de façon qu’il n’y a que la bombe qui puisse leur nuire. Or, nous n’avions ni canons, ni mortiers. Au reste, je ne doutai plus, en voyant le grand nombre de nos blessés, que je ne fusse obligé d’abandonner la partie par la difficulté de les transporter. En effet, il n’y avait pas d’autre parti à prendre. Je craignais que les Chactas, étant affamés, ne nous quittassent. Auquel cas, nous aurions été harcelés dans le bois et attaqués au passage des ravines, où nous aurions perdu bien du monde. Ce qui justifia ma crainte, ' c’est que, malgré tout ce que je pus leur dire, il fallut partager nos vivres avec eux pour leur faire promettre de venir avec nous.
“Le lendemain matin, 27 mai, je fis faire de petits brancards pour porter nos blessés, et, à une heure après midi, nous partîmes sur deux colonnes comme nous étions venus. Nos soldats, fatigués et chargés de leur bagage, eurent une peine infinie à porter les blessés et nous marchâmes jusqu'au soir pour aller couchera une lieue et demie dans le bois. Cette marche lente acheva de dégoûter les Chactas. Le Soulier Rouge et quelques autres firent tout leur possible pour que leurs gens nous abandonnassent. Je n’oubliai rien pour rompre ce coup. Je parlai au grand chef des Chactas et à plusieurs autres, leur représentant que c’était pour leur
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complaire et les venger que j’avais frappé sur les Chickassas, mon .dessein étant d’aller aux Natchez; qu’ainsi ils ne devaient pas abandonner des gens qui avaient agi pour eux. Ils en convinrent assez, mais ils alléguaient que nos blessés retardaient trop notre marche. Sur quoi, j’avisai de leur proposer de les faire porter par leurs guerriers. Après bien des difficultés, ils s’accordèrent à en porter un par village. Alibamon Mengo donna l’exemple, en faisant porter mon neveu de Noyan par ses gens, et comme par là nous eûmes plus de monde à se relayer pour porter ceux que les Chactas ne prirent point, nous arrivâmes le 29 au Portage, ayant perdu en chemin deux hommes qui moururent de leurs blessures.
“Nous nous embarquâmes le même jour, et nous trouvâmes la rivière si basse, quoique nous n’eussions été que cinq jours dehors, que nous fûmes obligés de faire couper des bois et travailler en plusieurs endroits pour faire passage à nos voitures. Ce fut alors que je connus encore mieux que le parti que j’avais pris était le seul à prendre ; car si, en effet, nous avions encore été quatre jours absents, nous aurions peut-être été obligés de nous en aller par terre, et de brûler nos bateaux. J’arrivai à Tombekbé, le 2 juin. Je dépêchai aussitôt les blessés avec les chirurgiens, et en partant, le 3, j’y laissai M. de Bertliel, capitaine, pour remplacer M. de Lusser, avec une garnison de trente Français et de vingt Suisses. Je lui laissai des vivres pour toute cette année, et des marchandises au magasin pour la traite. Je lui laissai aussi les marchés faits pour la construction du fort, avec ordre d’y faire travailler incessamment, sur le terrain que j’y avais fait tracer.
“Monseigneur aura vu, par cette relation d’une campagne la plus pénible du monde, que dans le dessein, dans l’exécution et dans la retraite, j'ai employé tous les moyens imaginables, et il aura aussi remarqué qu’après
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1736. avoir essuyé dans les préparatifs une lenteur à laquelle je ne devais pas m’attendre, j’ai encore moins pu prévoir la lâcheté des troupes que j’avais sous mes ordres. Il est vrai qu’à considérer les recrues pitoyables de polis- « sons qu’on envoie ici, on ne devrait jamais se flatter d’en
faire des soldats. Ce qu’il y a de fâcheux, c’est d’être obligé, avec de pareilles troupes, de compromettre la gloire de la nation, et d’exposer des officiers à la nécessité de se faire tuer ou de se déshonorer. Les recrues venues par la Gironde sont encore pires que les précédentes. Il ne s’y trouve qu’un ou deux hommes audessus de cinq pieds. Le reste est au-dessous de quatre pieds dix pouces. Quant aux sentiments, on peut dire qu’il y en a, sur cinquante-deux qu’ils sont, plus de la moitié qui ont déjà passé par les verges pour vol. Enfin, ce sont des bouches inutiles, à charge à la colonie, et dont on ne tirera aucun service.”
Dans cette campagne déplorable, la perte des Français se monta à huit ou neuf officiers et à cent vingt soldats. Ce que l’on peut reprocher à Bienville, c’est d’avoir entrepris cette expédition, lorsque, quelques mois auparavant, il disait '.“Alors même que je ferais marcher toute la colonie , nous 71c pourrions pas nous promettre un heureux succès , et ce parti violent ne doit pas être pris légèrement.” Puisqu’il pensait qu’il ne pouvait emporter les forts des sauvages qu’avec des mortiers, il ne devait pas en entreprendre le siège, lorsqu’on avait négligé de lui envoyer l’artillerie qu’il avait demandée et qu’il attendait. Quelque nécessité qu’il y eut de faire une action d’éclat pour intimider les sauvages, il était encore plus nécessaire de se garder contre tout échec, surtout
après en avoir tant éprouvé.
La défaite de Bienville devant les forts des Chickassas avait été précédée par celle de d’Artaguette, neveu du commissaire-ordonnateur Diron d’Artaguette. Cette victoire avait encouragé les Chickassas, et leur
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avait donné le nerf nécessaire pour faire une aussi 1736. chaude réception à Bienville. Voici comment Bienville raconte, en date du 28 juin, la défaite et la mort de d’Artaguette, qu’il n’apprit qu’à son retour à la Mobile :
Depeche de Bienville.
“On rapporte si diversement, Monseigneur, les circonstances de la défaite du parti que M. d’Artaguette avait amené devant les Chickassas, que j’ai peine à concilier toutes les relations reçues à ce sujet, et que je me trouve assez embarrassé pour pouvoir en informer Votre Grandeur. Ce qu’il y a de positif, c’est que, sur les ordres que j’avais envoyés à cet officier de conduire aux Ecores à Prudhomme, tout ce qu’il pouvait tirer de Français et de sauvages du poste des Illinois sans le dégarnir, afin de faire la jonction des forces de ce quartier avec celles du bas de la colonie devant les Chickassas, où je comptais, en conséquence de ces ordres, me rendre vers la fin de mars, M. d’Artaguette se rendit aux Ecores à Prudhomme le 4 de mars, comme je l’apprends par une lettre de lui, que j’ai reçue depuis mon retour, par laquelle il m’informe qu’il a à sa suite trente soldats, cent voyageurs ou habitants, et presque tous les sauvages du village des Kaskaskias ; qu’il attend d’un jour à l’autre ceux des Cahokias et des Metchigamias, qui devaient venir sous la conduite du sieur de Montcherval, qui était allé les chercher dans leur hivernement ; que M. de Vincennes devait de même arriver au premier jour avec les sauvages de la rivière Ouabache et quarante Iroquois. Il ajoute, au reste, qu’il va envoyer des découvreurs aux Chickassas, pour savoir le temps de mon arrivée, comme je le lui avais recommandé, et que, pour être en état de m’attendre, il avait apporté de grandes provisions de vivres.
“Cependant, il paraît par les relations, que, peu de
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1736. j°urs après que le renfort que M. de Vincennes lui amenait était arrivé, il s’était mis en route ; qu’à la vérité, il allait à petites journées, pour donner le temps à M. de Montcherval de le joindre, et pour attendre le sieur de Grand-Pré, qui devait lui amener tous les Arkansas, et qui lui avait même dépêché vingt-huit de ces sauvages, lesquels devaient revenir à un rendez-vous qui leur avait été donné, pour l’informer de l’arrivée de M. d’Artaguette aux Ecores à Prudhomme. Mais ces mêmes sauvages, ayant trouvé l’armée en marche, la suivirent, de • façon que le sieur de Grand-Pré attendit leur retour inutilement.
“Les découvreurs, que M. d’Artaguette avait envoyés pour apprendre de mes nouvelles, revinrent, et lui rapportèrent qu’ils n’avaient vu aucun vestige de notre parti. Le lendemain duquel jour, M. d’Artaguette reçut, par les courriers qu’on lui avait dépêchés des Illinois, des lettres par lesquelles je lui donnais avis que le retardement du vaisseau du roi et des préparatifs nécessaires pour notre expédition, retarderait mon départ, et que je ne prévoyais pas pouvoir arriver devant les Chickassas avant la fin d’avril au plus tôt, lui enjoignant de prendre ses mesures là-dessus. A la réception de ces lettres, on assure que M. d’Artaguette assembla un conseil, composé des officiers qui marchaient sous ses ordres et des chefs des différentes nations qui étaient à sa suite ; que tous ces chefs sauvages, entr’ autres ceux des Iroquois, lui représentèrent que les sauvages, n’ayant que très peu de vivres, se verraient forcés de le quitter, s’il attendait plus long-temps à attaquer l’ennemi ; ajoutant que les découvreurs qui étaient venus la veille rapportaient qu’au bout de la grande prairie des Chickassas, il y avait un village séparé des autres, où il n’y avait pas plus de trente cabanes, qui ne seraient pas difficiles à enlever ; qu’ils y trouveraient immanquablement des vivres, qui les mettraient en état d’attendre, à l’abri des
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retranchements qu’ils feraient dans ce même village. 1736. Presque tous les officiers furent du même avis, de manière qu’il fut résolu d’aller attaquer ce village. On marcha avec plus de précipitation que devant, sans être découvert, à ce qu’on prétend, et lorsque M. d’Àrtaguette fut arrivé ’à un quart de lieue de la prairie (ce fut le dimanche des Rameaux), il laissa tout le bagage à la garde d’un détachement de trente hommes, commandé par le sieur de Frontigny, enseigne en second, et prit la route du village, qu’il attaqua avec beaucoup de vigueur.
Mais à peine l’affaire était-elle engagée, qu’il vit sortir d’une colline voisine quatre à cinq cents sauvages, qui étaient venus à la faveur d’un coteau au secours de ce village, et qui fondirent sur les assaillants avec une rapidité qui fit perdre courage aux Illinois et aux Miamis et leur fît prendre la fuite. M. d’Artaguette, se voyant ainsi abandonné de ces sauvages, qui faisaient la plus forte partie de sa petite armée, reprit le chemin de l’endroit où il avait laissé son bagage, afin d’empêcher, s’il était possible, que les munitions qu’il y avait apportées ne tombassent entre les mains des ennemis. On assure même que son intention était de mettre le feu à ses poudres, en cas qu’il ne pût les sauver. Il fut suivi avec tant d’acharnement par lesChickassas,que malgré la fermeté que témoignèrent en cette occasion tous les officiers, la plupart des soldats et une partie des habitants, et malgré la résistance opiniâtre que firent trente-huit Iroquois et vingt-huit Arkansas, qui de tous les sauvages étaient restés seuls avec les Français, M. d’Artaguette fut tué, ainsi que tous les autres officiers, à l’exception de trois qui furent pris, dont le sieur du Tisné et le père Sénac furent du nombre. Après quoi, les munitions et le bagage restèrent à la discrétion des ennemis, qui n’abandonnèrent la poursuite des fuyards qu’après leur avoir tué cinquante hommes et blessé plusieurs. Encore attribue-t-on leur retraite à un violent orage qui survint,
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1736. mais tout le monde convient que, sans la fermeté des Iroquois et des Arkansas, il ne serait pas revenu un seul Français de cette malheureuse campagne. A deux journées des Chickassas, les débris de ce parti rencontrèrent le sieur de Montcherval, qui marchait sur les traces de M. d’Artaguette avec cent soixante-dix sauvages et quatorze Français, lequel, ayant rassemblé tous les fuyards, les ramena aux Illinois, après m’avoir envoyé des E cores à Prudomme un courrier pour me donner avis de cette catastrophe.
“Quant au sieur de Grand-Pré, le courrier de M. de Montcherval le rencontra à la rivière à Margot avec tous les Arkansas. Il attendait le retour de ceux qu’il avait envoyés pour apprendre des nouvelles de M. d’Artaguette. Celles qu’il apprit le firent relâcher avec son parti.
“On m’assure qu’une femme tunicas, qui était esclave aux Chickassas, et qui s’était jetée entre les mains des Français pendant qu’ils étaient devant le village ennemi, assurait que les Chickassas, ayant eu avis que nous devions marcher contre eux, avaient appelé les Anglais à leur secours, et qu’il y en avait trente dispersés dans les différents villages, lorsque M. d’Artaguette y fut. J’ai appris par le sieur d’Herneville, qui commande aux Alibamons, que depuis ce temps-là, il s’y en était rendu quinze, qui y avaient conduit cent soixante chevaux chargés, et qu’ils avaient engagé quatre-vingts familles natchez, qui après leur révolte s’étaient retirées vers la Caroline, à venir se réunir à celles qui sont aux Chickassas ; d’où il est aisé de juger que ces sauvages, ayant appris des prisonniers français qu’ils avaient faits dans le parti de M. d’Artaguette, et par mes lettres mêmes, qu’il avait sur lui quand il fut tué, que nous devions marcher contre eux en plus grand nombre, avaient
/ pris toutes les mesures pour se mettre en état de défense ; ainsi il n’est pas étonnant que nous ayons trouvé tant
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de résistance. Ce qui a détruit nos combinaisons, car 173G. nous comptions n’avoir affaire qu’à des sauvages, que nous connaissions braves à la vérité, mais incapables de se fortifier comme ils l’ont fait, et au point qu’il est comme impossible de les prendre sans artillerie.”
Les forces des Français dans l’expédition de d’Artaguette étaient ainsi que suit : quarante et un hommes de troupes régulières, quatre-vingt-dix-neuf volontaires et milices. Total des Français, cent trente. Il y avait trente-huit Iroquois, trente-huit Arkansas, cent quatrevingt-dix Illinois et Miamis. Total, trois cent soixantesix Indiens. En tout quatre cent quatre-vingt-seize hommes.
Ce sont les Illinois et les Miamis qui lâchèrent pied au premier feu. Ce qui rendit la lutte trop inégale.
Les Français perdirent de quarante-deux à quarantecinq hommes, dont les principaux sont : M. d’Artaguette, commandant ; M. de St.-Ange, premier lieutenant ; M. de Coulanges, enseigne ; la Gravière, dito ; de Courtigny, dito ; six cadets, officiers de milice ; des Essarts, capitaine ; Etienne Langlois, lieutenant, et Carrière Levieux, enseigne.
Parmi les prisonniers, il faut ajouter au père Sénac et au sieur du Tisné, officier d’infanterie, • dont parle Bienville dans sa dépêche, le sieur Lalande, capitaine de milice, et cinq à six soldats.
Les Chickassas se rendirent maîtres de quatre cent cinquante livres de poudre, douze mille balles, onze chevaux, tous les vivres et toutes les hardes, enfin tout le bagage.
M. d’Artaguette ne mourut point sur le champ de bataille, comme le rapporte M. de Bienville. Blessé de trois coups de feu, il fut pris avec quelques-uns de ses officiers, blessés comme lui, avec le père Sénac, quelques soldats et habitants. Le tout, au nombre de dix-neuf. Une sauvagesse avoyelle, qui était esclave
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1736. chez les Chickassas, s’étant sauvée, rapporta que M. d’Artaguette, le père Sénac et les autres prisonniers, au nombre de dix-sept, furent divisés en deux lots et brûlés vivants. Deux prisonniers furent épargnés pour les échanger contre un guerrier chickassas qui avait été fait prisonnier par M. de Bienville au commencement de la guerre. Ce guerrier avait été accusé d’être venu chez les Français sous des prétextes plausibles pour espionner. M. de Bienville consentit à l’échange proposé, d’abord pour sauver les deux Français, et ensuite pour en avoir des éclaircissements qui lui manquaient sur les Chickassas.
M. de Beauchamp, qui avait fait partie de l’expédition sous M. de Bienville, écrivit au ministre : “Pour venir à bout des Chickassas, il faut une escouade de mineurs, de travailleurs, de bombardiers, avec les outils et les instruments nécessaires pour déloger ces sauvages enterrés comme des blaireaux dans leurs cabanes, qui sont des espèces de fours. Lorsqu’on y met le feu, le chaume brûle, mais la maison ne brûle pas, étant faite en demi-cercle et d'un pied d’épaisseur de terre, par dessus comme par les côtés. De plus, ces cabanes fortes sont tellement disposées, qu’elles se défendent toutes. Ce n’est rien faire que d’en prendre trois ou quatre. Il faut tout prendre pour rester en sûreté. La terre étant facile à remuer dans le pays, les mineurs sont des plus nécessaires pour faire sortir ces sauva-
v ges de leurs cases, sans quoi l’on court risque de perdre beaucoup de monde.”
Par un courrier de M. de la Buissonnière, qui avait remplacé M. d’Artaguette aux Illinois, M. de Bienville apprit au mois de septembre qu’un parti de quatre cents hommes, Chérokies et Chickassas, était venu s’établir et se fortifier sur l’Ohio à quatre-vingts lieues de son embouchure. Ces sauvages étaient venus avec des Anglais qui les dirigeaient, et dont le but était de nuire au
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commerce français, et d’occuper ce point pour gagner 1736. plus facilement les Indiens du Mississippi. M. de Bienville, aussitôt qu’il fut instruit de ce fait, chargea M. de la Buissonnière de faire harceler ces nouveau-venus, afin de les forcer à s’en retourner. D’un autre côté, les Iroquois qui s’étaient trouvés avec M. d’Artaguette, lors de sa défaite, avaient tellement excité à la vengeance tous les sauvages qu’ils avaient rencontrés sur leur chemin, que deux cents Hurons et Ouabaches se préparèrent à entrer sur les terres des Chickassas pour faire quelque coup. Tous les sauvages du Nord restèrent favorables aux Français malgré leurs revers.
Voici le tableau que fait Bienville de l’état de l’agriculture à la Louisiane en 1736 :
“Les habitants sont dégoûtés de faire du tabac à cause de la difficulté de compter sur une récolte sûre, tant par les pluies excessives que par la sécheresse du pays.
On compte sur trente à trente-cinq milliers d’indigo, si la récolte est sans accident. Les habitants se portent à cette culture. On fait peu d’essais de vers à soie par ignorance, peu de coton par la difficulté de l’égrener, ou plutôt parce qu’on attend un plus gros profit de l’indigo ; peu de lin et de chanvre.
On fait de six à sept mille barrils de bray et de goudron. Mais il faudrait en trouver l’écoulement.”
Le gouvernement avait senti qu’il fallait encourager le commerce au lieu de l’asservir à son plus cruel ennemi, le monopole, et afin d’atteindre ce but, l’ordonnance suivante fut rendue en date du 4 février
“Sa Majesté, voulant favoriser le cabotage qui se fait 1737 des îles du Vent à la Louisiane, et exciter de plus en plus ses sujets des colonies à le faire, a ordonné et ordonne qu’à commencer du 1er juillet de la présente année, les denrées du cru de la Louisiane, qui iront directement aux îles du Vent, seront exemptées, pendant
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1737. dix années des droits d’entrée qui se perçoivent aux îles au profit du domaine d’Occident ; comme aussi, que les denrées des dites îles, qui seront destinées pour la Louisiane, seront pareillement déchargées de tous droits de sortie aux dites îles.”