‹ Histoire de la LouisianeChapitre 29 sur 33 · SOI · texte numérisé non relu

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faire marcher un corps considérable, je n’aurais pas 1734. attendu sa demande. Mais je ne le pouvais pas, faute d’armes et faute de vivres. Je refusai donc, et je fis connaître à M. Diron que je ne pouvais le mettre à la tête d’une si faible troupe, pour ne pas compromettre notre réputation et la sienne, surtout devant agir avec la nation des Chactas dont la bonne conduite était douteuse, vu qu’une bonne partie penchait pour la paix et pour le commerce anglais. Il me demanda au moins quelques soldats, afin de faire reconnaître les Chactas par les nations du Nord qui donnaient alors sur les Chickassas. J’envoyai Lesueur avec quinze soldats. Sur ce que me manda le père Beaudoin, jésuite, que ce détachement de F rançais était trouvé bien faible par les Chactas, je l’augmentai de quinze hommes sous les ordres de l’enseigne Bonelu. Ces trente hommes suffisaient, si les Chactas avaient été de bonne volonté, et leur nombre n’était pas assez considérable pour nous attirer de la honte en cas d’échec. Je me suis applaudi plus tard de n’avoir point suivi le conseil de M. Diron, qui s’est trompé évidemment sur les dispositions des Chactas.

A l’arrivée de Lesueur chez eux, ils étaient tous divisés et fort mal disposés. Cependant, Lesueur les décida à s’armer, et ils partirent près de mille hommes. Arrivés dans le voisinage de l’ennemi, ils tinrent un conseil où il fut résolu, suivant l’usage assez fréquent de tendre un piège, d’envoyer un de leurs chefs au chef des Chickassas pour traiter de la paix, pendant que le corps d’armée donnerait sur les villages. Mais le député de nos alliés se laissa gagner par les Anglais qui se trouvaient parmi les Chickassas, et gagna à son tour le reste de sa nation qui rebroussa chemin, à l’exception de Soulier Rouge qui, désolé de ce contre-temps, se réunit à quelques amis et parents pour aller faire un coup.”

Il paraît, d’après une dépêche de M. Diron, que le Sou-

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1734. lier Rouge s’approcha à pas de loup d’un village ennemi, et "fit faire une décharge dans les cabanes. Mais comme il y avait dans cet endroit beaucoup de sauvages, le Soulier Rouge fut attaqué immédiatement par des forces immensément supérieures aux siennes, et poursuivi par environ deux cents hommes pendant sept lieues. Il eut quatre des siens tués ou faits prisonniers, parmi lesquels le frère du grand chef.

“Les choses en étaient là, continue Bienville, lorsque je me rendis à la Mobile, où je fis venir lesChactas, lesquels me firent des excuses. Le Soulier Rouge seul fît valoir, et trop valoir ce qu’il avait fait, et parla avec l’arrogance que M. Périer avait autorisée. Dans ma réponse, je le relevai durement. En quoi, je fus approuvé des autres chefs. De sorte que je leur donnai ce que je voulus pour présents. J’eus besoin de lésiner par pauvreté.

“Néanmoins je renouvelai notre alliance avec eux. Nous convînmes du prix de traite, et ils renoncèrent, de leur part, à toute communication avec les Anglais. Je leur déclarai que désormais je priverais de présents ceux des chefs qui n’iraient point en guerre contre les Chickassas, et que je répartirais leur part sur ceux qui iraient et qui se distingueraient. Ce qui fut approuvé * par tous. L’un d’eux me fit cette rodomontade : Fais moi donner un plein bateau de poudre , et je Vuserai seul contre tes ennemis , en ii employant qu'une pleine conte à la fois."

M. de Bienville ajoute, que les Chactas possèdent trente-deux villages répandus sur un espace de cent lieues de circonférence, et que, quoique braves, ils le sont moins que les Chickassas.

Il se plaint de ce qu’on n’envoie point assez de marchandises françaises pour traiter avec les sauvages, et fait ressortir les mauvais effets politiques de la nécessité où l’on se trouve d’acheter des marchandises anglai-

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ses pour les revendre ensuite aux Indiens. “Si les mar- 1734. chandises anglaises, dit-il, sont achetées à bon marché, de façon à pouvoir les donner aux sauvages, avec un bénéfice, à moindre prix que les marchandises françaises, les sauvages ne sont pas assez simples pour ne pas en faire la différence. Ils disent que nous ne savons plus rien faire, puisque nous sommes obligés d’acheter les produits anglais pour faire notre traite, et que cela étant, ils ne voient point pourquoi nous tenons à traiter avec eux, à moins que ce ne soit pour leur faire payer les marchandises anglaises plus cher, en les vendant de seconde main. Cet argument est pour eux sans réplique.”

Le 30 septembre 1733, une dépêche du conseil supérieur de la colonie, signée par Bienville, Salmon, et Prat, conseiller, relativement à la dépréciation du papiermonnaie de la compagnie des Indes, et aux procès qui en étaient la suite, avait été envoyée au ministre en 'France. Elle est transcrite ici en entier, comme jetant un grand jour sur l’état financier de la colonie à cette époque :

Depeche du Conseil supérieur.

“Le grand nombre de procès qui arrivent tous les jours entre les habitants de la province de la Louisiane, à l’occasion de la monnaie et des billets que la compagnie des Indes y a introduits pour le paiement de ses dettes et la facilité de son commerce, oblige le conseil supérieur de s’adresser à Votre Grandeur pour avoir un réglement dans les décisions qu’il sera forcé de porter.

“Le fait est que, depuis que la compagnie des Indes a géré ce pays, les espèces d’or et d’argent y ont toujours été fort rares. Il y fut d’abord envoyé des espèces de billon, dont la plus grande partie a été rapportée en France par les particuliers qui y ont passé. La compa-

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1734. gnie a fait faire, depuis, des billets ou cartes, signés de ses directeurs à la Louisiane, qui ont obligé les officiers et employés de les recevoir en paiement des denrées qu’ils remettaient dans les magasins de la compagnie, ou pour ouvrages faits, avec promesse de les retirer et ' de les payer en marchandises convenables, ou en lettres de change sur France.

“Les porteurs de ces billets qui étaient obligés d’acheter ailleurs que dans les magasins de la compagnie ce dont ils avaient besoin, et ce quils n’y trouvaient point, et ceux que leurs affaires appelaient en France, ne pouvant très souvent obtenir des lettres de change (cette facilité n’ayant lieu que suivant le caprice des directeurs de la compagnie), étaient contraints d’acheter la marchandise le double de sa valeur, ou de convertir ces billets en argent. La valeur de l’argent fut donc portée, par cette même raison, depuis 1723 jusqu’en 1726, à 30 et 35 liv. la piastre. Sur ce pied, il n’y eut rien d’étonnant de voir l’eau-de-vie à 30 livres le pot, une paire de souliers 30 et 35 livres, et ainsi des autres marchandises, à proportion. Cette usure alla à tel point, que le conseil supérieur fut obligé de faire le procès à deux particuliers qui en furent convaincus, et il rendit alors un réglement pour essayer d’y mettre l’ordre convenable, mais l’abus ne fut point arrêté. Cependant, en 1729 et en 1730, et jusqu’à la fin de 1731, le grand nombre de ces billets étant diminué, parce que la compagnie les retirait, la piastre diminua de prix, et revint à 10 liv. et 12 liv.

“Pendant les années dont il est parlé ci-dessus, même jusqu’en 1730, les habitants contractèrent entre eux, et avec la compagnie des Indes, plusieurs dettes dont le paiement fait le sujet de la contestation actuelle, attendu que, depuis la fin de 1731, temps auquel le sieur Salmon est arrivé, il n’y a plus de billets de la compagnie, qui furent tous retirés par le moyen de marchandises que le sieur Salmon fit remettre à la compagnie, pour la

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rembourser des avances qu’elle avait faites pour le roi 1734. depuis le 1er mai 1732, temps auquel le roi a repris possession du pays.

“Il est vrai que, depuis ce temps là, quelques créanciers ont prévenu le réglement qu’on pourrait rendre à ce sujet, et se sont portés d’eux-mêmes à la réduction de moitié de leurs créances. D’autres ont plaidé pour avoir le tout, et le conseil supérieur, sans faire de réglement, a condamné les débiteurs à payer en espèces qui avaient cours au jour que les billets et obligations avaient été contractés. Il a cru devoir prendre ce tempérament pour ne pas dénier la justice.

“La compagnie, qui est la plus forte créancière en ce pays, est celle qui pourrait s’opposer à cette proposition. Cependant il semble qu’elle y ait acquiescé, et qu’elle ait donné ouverture à la réduction de moitié des dettes.”

A l’appui de cette assertion, les membres du conseil supérieur citent, comme exemples, plusieurs cas où la compagnie a réduit de moitié ce qu’elle était tenue de payer à ses créanciers, qui ont été obligés de passer par là, de crainte de tout perdre.

Ils ajoutent : “La compagnie après cela aurait mauvaise grâce de s’opposer à la réduction, lorsque cette réduction opérerait contre ses propres créances. On peut même dire qu’elle a plus d’intérêt que personne à y souscrire, si elle a envie de faire le recouvrement de ce qui lui est dû. Les nègres quelle a introduits dans la colonie ne lui revenaient pas à 300 livres, et elle les a vendus à crédit 1,000 livres. Comme elle les vendait la plupart à l’enchère, des habitants qui en avaient envie, mais qui n’avaient pas beaucoup le désir de payer, les ont poussés jusqu’à 1,500 ou 1,800 livres. A l’égard des marchandises des magasins, elle les a vendues en partie jusqu’à 150 pour cent de bénéfice. Tel qui a eu dix nègres d’elle, n’en a pas à présent la moitié. En sorte que pas un habitant ne pourrait s'acquitter, si les dettes res-

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1734. taient entières. Aucun même n’a assez de biens pour suffire à la moitié. C’est ce qui décourage la plupart d’entre eux.

“Il s’est présenté en dernier lieu au conseil une affaire qui lui a paru assez importante pour ne point porter de décision jusqu’à nouvel ordre.

“Le sieur Rossard, ci-devant procureur aux biens vacants, qui est poursuivi pour rendre ses comptes, a présenté au conseil une requête, par laquelle il expose qu’il lui est dû considérablement en cette qualité par ceux qui ont eu des effets des successions vacantes, et que les débiteurs demandent la réduction de leurs dettes à moitié, au lieu que ceux à qu’il peut devoir demandent leur paiement entier. Ce qui l’empêche de se libérer. Le conseil supérieur attendra sur le tout une décision, qu’il supplie Votre Grandeur de vouloir bien envoyer par la prem ière occasion .”

La compagnie ayant répondu à la requête du conseil supérieur de la Louisiane par un long mémoire, dans lequel elle cherchait à réfuter toutes les allégations de la requête, M. de Fulvy, intendant des finances et commissaire du roi près de la compagnie des Indes, à qui la requête et la réponse avaient été référées, fit à ce sujet un rapport qui fut soumis au comte de Maurepas, alors ministre.

M. de Fulvy approuva le mémoire delà compagnie dont il soutint les conclusions, et prétendit qu’elle s’opposait avec raison à la réduction de sa dette par moitié. Il termina en ces termes : “Je vous prie de vous ressouv enir, Monsieur, de ce qui s'est passé l’année dernière, au sujet des alfa ires de la compagnie des Indes à la Louisiane, pour que vous ne doutiez pas que si elle ne se prête pas à la proposition faite parle conseil supérieur, ce n’est pas qu’elle ne desire infiniment de pouvoir contribuer au soulagement de l’habitant, mais parce que le peu de confiance qu’elle peut prendre

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dans la plupart des membres qui composent le conseil 1734. supérieur l’empêche de s’en rapporter à ce qu’il pourrait faire. Les conseillers sont ses débiteurs les plus considérables et ont donné en plusieurs occasions des preuves qu’ils agissaient plutôt en parties intéressées qu’en juges, qui étaient établis par le roi pour rendre la justice. C’est ce qui engagea la compagnie l’année dernière à vous supplier de trouver bon que le sieur Salmon fût seul autorisé par arrêt du conseil à régler toutes les affaires qu'elle pourrait avoir , tant en demandant qu'en défendant , à la Louisiane. Vous y avez consenti, et en conséquence elle a adressé au sieur Salmon, avec l’arrêt qui évoquait devant lui toutes les affaires où elle avait intérêt, un pouvoir général de faire tout ce que bon lui semblerait et tout ce qu’il croirait juste. Ce pouvoir suffirait pour autoriser le dit sieur Salmon à réduire, s’il le croit juste, les créances de la compagnie. Cependant, si vous le trouvez convenable, j’engagerai la compagnie à lui envoyer un nouveau pouvoir ad hoc qui l’autorisera à recevoir de l’habitant les trois cinquièmes de son dû et à lui faire remise du surplus. Mais je doute que ce parti convienne au conseil supérieur qui n'a pour but que de se libérer avec la compagnie sans qu'il lui en coûte rien''

Il est à remarquer que la requête du conseil supérieur est signée par Salmon, qui par conséquent approuve sa demande en réduction, mais qui semble reculer devant la responsabilité d’exercer le pouvoir dont il était revêtu pour diminuer les dettes de la colonie, et auquel M. de F ulvy se réfère dans sa réponse.

Le gouvernement français, ayant retiré tout le papier-monnaie de la compagnie, désirait le remplacer par une monnaie de carte, sur laquelle il demanda l’avis de Bienville et de Salmon, qui n’osèrent pas s’opposer ouvertement à ce qu’ils reconnaissaient être le désir du gouvernement. Ils admirent donc que cette

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1734. émission de papier de cartes était nécessaire, mais ils ajoutèrent :

“Cependant, toutes réflexions faites, il nous paraît qu’il conviendrait d’attendre encore deux années. Il est vrai que cette monnaie ne paraîtra pas nouvelle aux colons, qui sont déjà accoutumés à cette sorte de papier, parce que la compagnie avait introduit ici des billets de caisse, et c’est justement le principal obstacle à surmonter. La compagnie n’a point soutenu le crédit de son papier. Au contraire, elle a fait, ici et à Paris, tout ce qu’il fallait pour le faire tomber. Ses billets, lors de la rétrocession du pays au roi, perdaient moitié et plus. Nous sentons parfaitement qu’il n’en serait pas de même des cartes, mais c’est de quoi il est nécessaire que le marchand et l’habitant soient bien convaincus, et pour cela, il faut un peu de temps, et que le souvenir du papier de la compagnie soit un peu effacé Le cours favorable que les ordonnances ont ici, par l’exactitude avec laquelle elles sont reçues dans les magasins et à la caisse, et ensuite converties en lettres de change qui sont acquittées en France, fera naître peu à peu cette confiance. Nous ferons de notre part tout ce que nous pourrons pour l’augmenter. D’un autre côté, si la monnaie de cartes était incessamment substituée aux espèces, de sorte qu'il ne fut plus envoyé d’argent ici, l’habitant n’aurait plus de ressource que dans le peu d’argent d’Espagne qui nous vient de Pensacola, par la Mobile. Alors la rareté le ferait rechercher, parce qu’il y a des cas ou il faut payer en argent, par exemple, les pacotilles des particuliers. L’agio qui s’est fait ici sur les espèces, du temps de la compagnie, lorsque la piastre valait jusqu'à quarante livres, nous fait peur, et il n’en faudrait pas davantage pour causer la désertion et la perte totale du pays.'*

Au sujet du papier-monnaie, par lequel on cherchait à remplacer les espèces métalliques à la Louisiane, le-

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quel papier-monnaie consistait en cartes qui n’étaient 1734. payables qu’à Paris sur lettres de change, pour lesquelles elles devaient être échangées, M. de Bienville continue de faire les observations les plus justes et les plus sagaces. Un démocrate de nos jours, après la dure expérience que nous en avons faite, ne décrirait pas avec plus de force la démoralisation produite par les effets de ce système de papier-monnaie, qui est partout accompagné d’un esprit d’agio et de spéculation, dont la maligne influence ne manque jamais de s’infiltrer comme un poison subtil dans tout le corps social. Ainsi il dit : “Nous nous apercevons, et cela est tout naturel, que tel qui a du papier fait plus de dépense que s’il avait de l’argent comptant, et que chacun dépense ce qu’il gagne sans penser au lendemain .” Bienville écrivait ces lignes en 1734 ; elles n’ont été que trop applicables à la Louisiane de 1836 !

On ne concevra que trop, du reste, l’impatience qu’éprouvait le gouvernement de payer ses dépenses à la Louisiane avec des cartes, quand on saura que son budget s’y monta, cette année, à 898,245 livres.

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