M. DE SARTINES A M. LE DUC DE PRASLIN
“Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous rendre compte de l’arrivée à la Bastille du sieur Foucault, ci-devant faisant fonctions d’ordonnateur à la Louisiane, qui y a été transféré, le . ; ce mois, par ordre du roi, de l’hôpital des Frères ac la Charité à la Rochelle, où il était détenu. je vous supplie de me marquer si vos intentions sont de fire interroger ce prisonnier. Dans ce cas là, j'attendrai que vous ayez la bonté de m'adresser des matériaux ou des notes sur les demandes que je pourrais lui faire. Je voudrais savoir aussi, Monsieur, si le sieur Foucault doit être resserré étroitement, ou si on peut lui accorder des douceurs, comme la promenade, du papier, des livres et la permission de voir quelques-uns
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de ses parents ou amis. J’attendrai vos ordres sur ces objets pour m’y conformer.”
On ne sait pas quelle fut la réponse du ministre, mais on sait que, quelque temps après, Foucault fut envoyé à l’île Bourbon comme commissaire-ordonnateur.
Le 6 avril, le conseil d’état en France rendit le dernier de ses arrêts concernant la Louisiane. Par cet arrêt, il était ordonné que les habitants de la Louisiane, qui étaient en instance ou qui avaient formé des demandes pardevant les différents conseils de Sa Majesté Très-Chrétienne, seraient tenus de se pourvoir pardevant le conseil du roi d’Espagne, suivant ce qu'ils en aviseraient, encore que les dites instances eussent été commencées ou les dites demandes formées avant la cession de la colonie, et encore que les dites demandes eussent pour objet la cassation d’arrêts rendus par le conseil supérieur, lorsqu'il administrait la justice au nom de Sa Majesté Très-Chrétienne.
Les motifs de l'arrêt portaient qu’il avait été présenté, en différents conseils du conseil d’état, plusieurs requêtes contre des arrêts du conseil supérieur de la Louisiane sur lesquels il n’avait point été statué à l’époque de la cession; que d’ailleurs il subsistait différentes instances entre des habitants du dit pays, lesquelles étaient restées indécises jusqu’au moment actuel, mais que Sa Majesté Très-Chrétienne n’en pouvait plus prendre connaissance, parce qu’en cédant le pays, elle avait cédé aussi le premier et le plus glorieux de ses droits, celui de rendre la justice.
Oreilly, dans toutes les paroisses qu’il visita, réunit les habitants et les invita à faire connaitre franchement leurs besoins et leurs désirs. Mais pas une voix ne s’éleva. On le reçut partout avec un silence respectueux et avec une soumission qui ressemblait beaucoup à de la crainte.
A son retour à la Nouvelle-Orléans, Oreiliy publia
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une série de réglements concernant les concessions de terres vacantes.
A chaque famille qui viendrait s'établir dans la province, il devait être concédé un morceau de terre de six arpents de face au fleuve Mississippi, sur quarante de profondeur, à condition que les concessionnaires, dans l’espace de trois ans, feraient une levée et un chemin de quarante pieds de largeur, en arrière de la levée, avec deux fossés courant parallèlement à la levée, ainsi que d’autres fossés avec ponts placés à des distances régulières et perpendiculairement à la levée. Il était aussi imposé aux concessionnaires l'obligation de défricher, dans trois ans, toute la façade de leurs six arpents jusqu’à la profondeur au moins de deux arpents. Autrement la concession devenait nulle.
Les concessionnaires ne pouvaient vendre leurs terres avant que les améliorations ci-dessus stipulées n’eussent été faites.
Dans le district des Attakapas, des Opeloussas et des Natchitoches, dont les habitants s'occupaient plutôt à élever des bestiaux qu'à cultiver la terre, les concessions furent beaucoup plus étendues que celles qui furent faites sur le fleuve. Oreilly décréta qu’elles pourraient être d’une lieue carrée. Lorsque la situation de la terre que l’on voulait concéder était telle qu’elle n'avait pas une profondeur d’une lieue, il était concédé deux lieues de face sur une demie de profondeur. Mais pour obtenir une concession de quarante-deux arpents de face sur la même profondeur, il fallait ètre propriétaire de deux nègres, de cent têtes de bêtes à cornes non épaves, de quelques chevaux et moutons.
T'outes les bêtes à cornes et tous les chevaux devaient être marqués avant d'atteindre l’âge de dix-huit mois, sous peine, pour le propriétaire, de né pouvoir plus les réclamer comme lui appartenant. Il était accordé jusqu’au mois de juin 1771 pour ramener les animaux
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épaves à l’état de domesticité. Après ce laps de temps il était permis de les tuer comme des bêtes sauvages.
T'outes les concessions de terres devaient être faites au nom du roi, par le gouverneur de la province, qui devait en ordonner de suite l'arpentage et en faire fixer les bornes, en présence du juge de la paroisse où était située la terre concédée, et des deux habitants les plus voisins, lesquels devaient signer le procès-verbal d’arpentage dont l’arpenteur était tenu de faire trois copies. L'une devait être remise au greffier du cabildo de la Nouvelle-Orléans, l’autre au gouverneur, et la troisième au concessionnaire.
Par une proclamation du 22 février, Oreiliy assigna un revenu à la ville de la Nouvelle-Orléans. Ce revenu consistait en une taxe annuelle de quarante piastres sur chaque taverne, café et billard ; en une taxe de vingt piastres sur chaque hôtel, auberge ou pension bourgeoise; en une taxe d’une piastre sur chaque baril d’eau-de-vie ou liqueur spiritueuse importé à la Nouvelle-Orléans. Le corps des bouchers, ayant été consulté sur la taxe qu’il pouvait supporter, s’engagea volontairement à payer à la ville, annuellement, une somme de trois cent soixante-dix piastres, et à ne pas augmenter pour cela le prix de la viande, à moins d’une nécessité absolue.
Afin de fournir à la ville les moyens d'entretenir sa levée, il lui fut permis de prélever un impôt de six piastres sur chaque navire de deux cents tonneaux et audessus, et de trois piastres sur chaque navire d’un tonnage moins fort, qui mouillerait ou jetterait l’ancre dans ses limites.
Oreilly concéda ensuite à la ville, au nom du roi, certains terrains vacants qui se trouvaient situés autour de la place d’Armes, entre les rües de la Levée, Chartres et Condé. Quelque temps après, la ville vendit ces ter-
372 Lenar, xxvin.
rains à rente perpétuelle, et don André Almonaster en devint l’acquéreur.
Par une proclamation spéciale, le Code Noir, donné par Louis XV à la colonie, fut déclaré en vigueur et avoir force de loi comme s'il émanait du roi d'Espagne.
Afin d'empêcher les nations sauvages de mettre leurs prisonniers à mort, au milieu de tourments cruels et prolongés, le gouvernement français avait autorisé les co- Jons à traiter avec ces nations pour leurs prisonniers, et à les acheter comme esclaves. Il ÿ en avait à cette épnque un nombre considérable qui étaient assimilés aux nègres et vivaient dans l'esclavage. Oreilly lança une proclamation dans laquelle il déclarait que les sages et pieuses lois d'Espagne ne permettaient pas de réduire les Indiens à l’état d’esclavage, mais que, cependant, les propriétaires de ce genre d'esclaves pourraient les conserver jusqu’à ce que le bon plaisir du roi d'Espagne {üt connu à ce sujet.
Comme mesure de police, il était défendu à toute personne de recevoir, ou d’héberger tout étranger qui ne serait pas muni d’un passeport signé par le gouverneur, et de lui fournir un cheval ou aucun moyen de transport par terre ou par eau.
IL était expressément défendu de rien acheter d'aucune personne naviguant sur le Mississippi sans passeport. Ceci concernait les Anglais qui remontaient sans cesse le fleuve de la Balise à leurs établissements de Manchac, Bâton-Rouge et Natchez. Les habitants pouvaient cependant vendre des provisions aux navires et embarcations non pourvus de passeports espagnol, à condition que ces provisions fussent livrées sur le bord de l’eau, et qu’elles fussent payées en argent et non en marchandises ou autrement. Pour toute contravention à ce réglement, il y avait une amende de cent piastres, dont le tiers allait au dénonciateur.
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CHAP. XXVIN.] 378
l'organisation ecclésiastique de la province. Le supérieur des capucins, le père Dagobert, continua d'exercer ses fonctions de curé de la Nouvelle-Orléans et de vicaire général de l’évêque de Québec pour cette partie du diocèse dans laquelle la Louisiane était comprise.
On se rappelle que les Ursulines, par le traité qu’elles avaient passé avec la compagnie des Indes, s'étaient engagées à faire le service de gardes-malades à l'hôpital. Plus tard, elles trouvèrent ce service incommode, et elles obtinrent du pape une bulle qui les en dispensait. Du reste, depuis long-temps, ce service de leur part était devénu purement nominal. Car elles se bornaient à envoyer deux membres de leur congrégation assister à la visite que faisait tous les jours à l’hôpital le médecin du roi. Après avoir pris note de ses prescriptions, elles envoyaient de l’infirmerie du couvent tous les remèdes qui avaient été ordonnés. Sa Majesté Catholique, en prenant possession de la colonie, voulut traiter les Ursulines avec faveur et ordonna que deux d’entr’elles toucheraient chacune une pension de seize piastres par mois. |
L'été fut malsain cette année. Le commissaire de guerre et intendant, don José Loyola, qui était venu avec Ulloa, mourut, et don Juan Antonio Gayarré, fils du contador, fut chargé de remplir ces importantes fonctions, bien qu'il ne fut âgé que de dix huit ans.
Oreilly, ayant achevé d’exe:uter la mission spéciale pour laquelle il avait été envoyé à la Louisiane, remit ses pouvoirs à don Luis Unzaga y Amezaga, qui le remplaça comme gouverneur, et partit le 29 octobre, en laissant dans la colonie douze cents hommes de troupes de ligne.
Voici ce qu’on trouve dans la Biographie Universelle sur le compte de cet Oreilly, dont lepassage à la Louisiane y a imprimé des traces si profondes:
“Le comte Alexandre Oreilly, général espagnol. né en
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* Irlande, vers 1735, de parents catholiques, entra fort jeune dans le régiment d'Hibernie. Il fit, en Italie, une partie de la guerre de la succession d'Autriche, et reçut une blessure dont il resta un peu boiteux le reste de sa vie, En 1757, il alla servir en Autriche, et fit deux campagnes contre les Prussiens, sous les ordres de Lascy, son compatriote. Il passa, en 1759, dans l’armée française, et s’y distingua tellement, que le maréchal de Broglie le recommanda au roi d'Espagne, son souverain, lorsqu'il retourna dans ce royaume. Cette recommandation lui valut le grade de licutenant colonel. Il servit, en cette qualité, dans la guerre peu glorieuse du Portugal, défendu par les Anglais. Il trouva néanmoins des occasions de se distinguer à la tête d’un corps de troupes légères, qui lui fut confié. Déjà Oreilly avait acquis la réputation de l’un des meilleurs officiers de l’armée espagnole. On le nomma brigadier des armées du roi, et l’on créa pour lui la place d'aide major de l'exercice. Ce fut dans ces fonctions qu’il forma l'infanterie espagnole aux exercices des troupes allemandes. A la paix, il fut créé maréchal de camp, et nommé commandant en second de la Havane, qui venait d’être rendue à l'Espagne par le traité de Fontainebleau. Il rétablit les fortifications de cette colonie et revint en Espagne, où le roi le nomma inspecteur général de son infanterie, et voulut assister aux manœuvres d'un camp dont il lui donna le commandement. I] l'envoya ensuite à la Nouvelle-Orléans, dont les habitants avaient peine à s’accoutumer au joug espagnol. Les moyens rigoureux qu'Oreilly employa pour les y soumettre, lui suscitèrent beaucoup d’ennemis. Il revint bientôt en Espagne, et y fut constamment soutenu par la faveur de Charles IIT, qui connaissait toute sa capacité, et ne pouvait pas oublier que ce général lui avait sauvé la vie dans la sédition de Madrid en 1765. Son crédit parvint ainsi au plus haut dégré ; et il avait
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d’ailleurs donné à l’armée espagnole, qui était restée depuis long-temps en arrière des autres nations de l'Europe, une nouvelle impulsion. On le chargea en 1774, du commandement de l'expédition contre Alger. De grands moyens d'attaque lui furent confiés; et il partit avec une escadre de quarante vaisseaux de ligne et trois cent cinquante bâtiments de transport, qui portaient une armée de trente mille hommes ; mais cet immense convoi n’arri-a pas à temps;et ne recevant pas les bateaux plats préparés pour une descente simultanée, Oreilly fut obligé, après quinze jours d'attente, et de peur de voir sa flotte s’échouer, de débarquer un corps de dix mille hommes commandés par le marquis de la Romana. Ce corps avait ordre de s'établir sur le rivage pour protéger le débarquement de l’armée ; mais entrainé par l’ardeur des troupes, il s’'avança jusqu’à ce qu’il eût rencontré l’ennemi, devenu très nombreux, et qui s'était retranché derrière des haies de nopals et de figuiers. Les troupes espagnoles se battirent avec beaucoup de courage : elles perdirent quatre mille hommes; et leur chef la Romana fut tué. Pendant ce temps, le reste de l’armée débarquait ; mais ce premier échec ne permettait plus de former les entreprises que l'on s'était proposées. 11 fallut se rembarquer ; et le général Oreilly qui avait conçu un plan que tous les gens de l’art approuvèrent, mais qu’on ne mit point à exécution; qui s'était montré partout avec une extrême bravoure, (son cheval avait reçu deux coups de feu) fut réduit à revenir tristement en Espagne, avec son armée, qui rentra, le 24 août de la même année, à Barcelonne. Ce contre-temps nuisit beaucoup à sa réputation, mais n'ôta rien à sa faveur auprès du roi. Ce prince le mit à la tête d’une école militaire, qui fut établie à Avila, puis au port Sainte Marie. Lorsqu’Oreilly eut été nommé commandant général de l’Andalousie et gouverneur de Cadix, il déploya dans cet em-
376 Leuar. xxvr,
ploi les talents d’un bon instituteur et d’un administra. teur habile ; mais il essuya une disgrâce complète à la mort de Charles III (14 décembre 1788), et vécut depuis dans la retraite en Catalogne. Cependant, mal. gré ses revers, il avait conservé une grande réputation dans l’armée espagnole ; et après la mort du général Ricardos, en 1794, on ne vit personne qui pût mieux que lui diriger la guerre contre les Français. Il fut nommé au commandement de l’armée des Pyrénées Orientales, et il s'était mis en chemin pour s'y rendre; lorsqu'il mourutp resque subitement dans un âge avancé. Les malheurs qu'éprouva ensuite le comte de la Union, le firent regretter. Cependant il est peu probable qu'Oreilly eût été plus heureux. Son âge ne lui permettait plus de supporter le fardeau d'une guerre aussi active ; et quoiqu'il fût le maitre et l’instituteur des meilleurs officiers de l’armée espagnole, il avait beaucoup d’ennemis et d’envieux, dont toute son habileté et la flexibilité de son caractère doux et insinuant n'avaient pu le garantir, auprès d'une nation vaine et toujours ombrageuse à l'égard des étrangers.”
On voit que les deux premiers gouverneurs envoyés par l'Espagne à la Louisiane n'étaient pas des hommes d’une mince valeur.
Oreilly a laissé à la Louisiane la réputation d’un homme sanguinaire, qui commit un crime en envoyant à la mort plusieurs des principaux citoyens du pays dont il était venu prendre possession. Malheureusement pour sa renommée, cette réputation ne paraît pas être entièrement sans. fondement. Car en admettant que les accusés aient pu être jugés suivant les lois d'Espagne et qu'ils .aient pu être légalement condamnés à mort suivant ces mêmes lois, il est presque démontré qu'Oreilly a outre-passé ses pouvoirs en faisant exécuter la sentence. (Car dans la lettre du marquis de Grimaldi adressée en 1768 au comte de Fuertes, am-
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bassadeur d’Espagne près de la cour de France, et dans laquelle ce ministre lui fait part des pouvoirs et des instructions donnés à Oreilly chargé d'aller prendre possession de la Louisiane et de sévir contre les rebelles, on se souviendra qu'il y est dit:“1l parut convenable de “donner à M. Oreilly des instructions de cette étendue, “à cause de la distance et de l'éloignement du pays; “mais comme le roi, dont le caractère est bien connu, “est toujours porté à la douceur et à la clémence, il or- “donna de prévenir M. d'Oreilly qu’il serait conforme à “la volonté de Sa Majesté d’agir avec la plus grande “douceur, et de se contenter d’expulser de la colonie ceux “qui mériteraient un plus grand châtiment.” Cette lettre du ministre est une puissante pièce de conviction, à l’appui de l’accusation portée contre Oreilly. Tout ce que pourrait faire le défenseur le plus ardent de sa mémoire, serait de supposer que son départ pour la Louisiane, ayant été précipité, et des instructions lui ayant été données à plusieurs reprises, les unes de vive voix et les autres par écrit, il ne reçut que celles qui lui ordonnaient de punir suivant toute la rigueur des lois, et non celles qui lui prescrivaient de commuer la peine qu’elles infligeraient. Si Oreilly reçut ces dernières instructions, il est inconcevable qu'il ait eu l’audace d’y désobéir et de faire mourir ceux qu’il ne pouvait qu’exiler, lui, surtout, qui avait traité les accusés avec tant de bonté et de courtoisie, lorsqu'il les avait fait arrêter, et qui n’avait cessé de leur répéter qu’il regrettait la dure nécessité où il était de les faire juger, mais qu'il espérait ne trouver en eux que des innocents. La tradition veut qu’à l’arrivée d'Oreilly à Cadix, il reçut un ordre du roi qui blâämait sa conduite et qui lui défendait de paraître à la cour. Mais il a été impossible de rien découvrir d’authentique à ce sujet. Il n'est même pas probable qu’il en ait été ainsi, puisqu’en 1774, Oreilly était tellement en faveur, qu’on le chargeait de la grande expédition
378 [enar. xxvir.
. contre Alger. Cependant,si réellement il outre-passa ses pouvoirs, il est hors de doute qu’il se rendit coupable d’un assassinat ; et ce n’était pas une défense de paraître à la cour, ou toute autre légère disgrâce qu’il aurait dû encourir, mais c’est un châtiment beaucoup plus sévère qu'il aurait dû subir, et qu’il n’aurait eu que trop mérité. En admettant que, conformément à la tradition, Oreilly fut blâmé, ce blâme ne put être que bien léger et bien fugitif, et n’aurait probablement été manifesté que pour donner une espèce de satisfaction à la France. Car on verra plus tard, que le roi d'Espagne, en date du 28 janvier 1771, fit une communication à son conseil des Indes, par laquelle il soumettait à son examen tous les actes de l'administration d’Oreilly à la Louisiane, et déclarait que ces actes étaient pleinement approuvés . par lui. On verra aussi que le conseil des Indes répondit : qu'ayant soigneusement examiné les documents sur lesquels le roi avait appelé son attention, il ne pouvait, dans tout ce qu'avait fait Oreiily, rien découvrir qui ne méritât les plus grands éloges, ct qui ne fût la preuve de l’immensité et de la sublimité du génie de ect officier général. Ilest évident, pour quiconque connaït l’atmosphère des cours, qu'on ne se serait pas servi d’expressions d’une adulation aussi outrée, envers un homme qui aurait eu le malheur de s'attirer le moindre blâme sérieux de la part du maitre.
Quoiqu'il en soit, il parait que Le gouvernement français s’'émut de la sanglante exécution qui avait eu lieu à la Louisiane, et prit des informations à ce sujet. La lettre suivante de M. Depuyabre, agent français à Cadix, adressée au ministre, en date du 9 mars 1770, en fait foi :
“Monseigneur, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, le 12 du mois dernier. Il est vrai que je n'ai pas eu celui de vous faire part des relations qu’on envoya de la Havane touchant l'expédition de
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M. d'Oreilly à la Nouvelle-Orléans, par la raison que j'ai eu l’honneur de vous dire alors. Mais puisque, par votre dernière lettre, il paraît que vous l’auriez souhaité, j'ai donc celui de vous dire que toutes les relations que l'on envoya de la Louisiane s’accordaient toutes à blàmer la rigueur avec laquelle M. d'Oreilly avait sévi contre les chefs de la Louisiane. Les Espagnols d'ici, ainsi que les hommes de toutes les autres nations, en ont témoigné de l'horreur. On a écrit de Ia Havane que M. d'Oreilly avait servi d’interprète dans les interrogatoires qu’avaient subi les coupables. Voilà, Monseigneur, en quoi consiste ce qu’on a marqué de la Havane au sujet de l'expédition de M. d'Oreilly à la Nouvelle-Orléans. Vous savez, mieux que personne, les ordres dont
cet officier général était porteur, et vous verrez par là
s’il les a dépassés ou s’il s’y est conformé.”
Masan et ses compagnons d’infortune avaient été enfermés au fort Moro de la Havane. Le fils de Masan partit pour Madrid, parvint à se jeter aux pieds du roi, demanda la grâce de son père et offrit de prendre sa place, si une victime était indispensable. L'ambassadeur de France appuya la prière du jeune homme. Le roi fut touché et fit grace entière aux six prisonniers; mais aucun d'eux ne retourna à la Louisiane: ils se fixèrent presque tous au Cap Français.
La Louisiane avait cessé, de jure, d’être française depuis 1763, mais elle ne fut espagnole, de facto, que depuis la prise de possession par Oreilly, et depuis la nouvelle organisation qu’il lui donna. Ainsi on peut dire que la domination française y dura soixante-dix ans. Malheureusement, la France ne sut jamais tirer aucun parti avantageux de cette belle colonie, où environ quatre-vingts millions furent inutilement versés, si on y comprend les dépenses faites par Crozat et par la compagnie des Indes. On sait cependant avec quel chagrin les colons avaient vu disparaître la domination fran-
360 [ocnar. xxvits,
çaise. Mais lé nom français est si glorieux, que l’on conçoit les efforts que firent les colons pour ne pas cesser d’appartenir à cette grande nation qui, depuis plus de mille ans, occupe une si large place dans l’histoire du monde. Les Français de la Louisiane aimaient à remonter à la source de leur origine. Leur patriotisme aimait à contempler le chemin que la nation française avait tracé dans sa marche au travers de l'obscurité des siècles, chemin étincelant comme cette voie lactée qui embellit la voûte céleste. Il était cruel de laisser tomber le rideau sur ce spectacle magnifique, de rompre avec ce passé sublime, et de n'être plus Français. Il était douloureux de dire un éternel adieu à ces nobles souvenirs, et de renoncer à ce vieux patrimoine de gloire dont toutes les générations françaises ont hérité, et auquel elles ont successivement apporté leur contribution, depuis que les forêts de la Gaule ont vu briller l'oriflamme. Il était humiliant de mériter, par un oubli politique, d’être récompensé ou protégé par un maître nouveau.
Cependant, si la Louisiane avait cessé d’être française, du moins la nation à laquelle elle était annexée, était encore au rang des premières puissances de la terre. Cette nation avait aussi une illustration antique, et le sceptre qu’elle étendait sur sa nouvelle possession était décoré de plus d’une feuille de lauriers. Le nom espagnol réveille toutes ces idées de gloire et de chevalerie qui plaisent tant à l'imagination. Pélasge, Le Cid, Gonzalve, Cortez, Pizarre, Ferdinand et Isabelle, Charles Quint et tant d’autres héros ont légué des noms qui ne peuvent être prononcés sans faire palpiter tout cœur généreux. Les colons pouvaient ne pas avoir de sympathie pour les Espagnols, mais ils ne pouvaient se défendre d’un sentiment de respect et d'estime pour des hommes qui marchaient entourés de tant de glorieux souvenirs. Ils pouvaient adopter avec plaisir cette belle langue qui,
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