PREFACE
Je hais les préfaces, et cependant j'en fais une. Mais où est l'ouvrage qui n’en soit pourvu !... C’est qu’on aime à parler de soi, et qu’il ny a pas d'auteur exempt de ce défaut. Pourquoi donc aurais-je la prétention de faire exception à la règle générale? Pourquoi n’apprendrais-je pas au public, qui l’a oublié sans doute depuis si long-temps, que j'ai compos” sn 1830 un Essai historique sur la Louisiane? On s’apercevait facilement, au style et aux autres imperfections de cet opuscule, que, lors de sa composition, j'étais fort jeune, et que je manquais de matériaux. Pourquoi ne dirais-je pas que je crois maintenant avoir mieux réussi, puisqu’à mon esprit plus mûr ont été soumis de nom-
breux documents, que je n’avais pas auparavant? Si
je me trompe, le lecteur aura le plaisir de se moquer de A
[vrérace,
moi, et probablement me saura gré de lui en avoir fourni l’occasion. Pourquoi ne me donnerais-je pas la satisfaction de regarder mon lecteur en face, si j'ai le bonheur d’en rencontrer un, et de lui expligier les règles que j'ai suivies dans la composition de cet ouvrage ? Pourquoi n’irais-je pas au-devant de ses critiques pour les émousser ? Si le lecteur est prévenu en ma faveur, il aimera à m'’écouter. Si, au contraire, il est disposé à lire d’un œil bilieux les pages que je lui soumets, il est d’autant plus important pour moi de chercher à capter ses bonnes grâces. (C’est ma propre cause que je vais plaider et que je tiens à gagner. Ainsi, j'entre en ma-
tière.
Je commencerai par être juste envers les autres, afin qu’on le soit envers moi. J’éprouve donc le besoin de dire que je dois beaucoup à l’excellent ouvrage du juge Martin sur la Louisiane. Pour ce qui concerne la fameuse expédition de Soto, j'ai surtout pris pour guide l’intéressant ouvrage de Garcilasso de la Vega. Pendant le long séjour qu’une maladie douloureuse m’a forcé de faire en France, j'ai aussi feuilleté quelques ouvrages, consulté quelques archives, et pris des notes que j'ai utilisées plustard. J’ai trouvé quelques éclaircissements dans mes papiers de famille, et je me plais à déclarer que je dois plus d’un renseignement à quel-
ques anciens habitants du pays.
Mais c’est surtout un
besoin pour moi de faire connaître, que j'ai puisé les principaux documents dont je me suis servi, dans un recueil dû au patriotique labeur de M. Magne, l’un des
éditeurs de l’Abeille de la Nouvelle-Orléans. M. Magne
PREFACE, | mi
a compulsé, avec un soin minutieux et un tact qui lui fait honneur, les cartons du ministère de la marine en France, et en a extrait tous les documents relatifs à lu Louisiane, @nt il a fait un choix judicieux et une copie exacte. Le gouverneur Mouton, ayant eu connaissance de ce recueil, s'empressa, en magistrat éclairé, dont le devoir était de rassembler tout ce qui pouvait jeter un jour plus grand sur l’histoire de son pays, d’en faire l’acquisition pour le compte de l'Etat. Outre le mérite de ses autres actes administratifs, il aura eu celui d’avoir enrichi les archives de l'Etat d’une collection de matériaux historiques qui, par la suite, pourront être travaillés par des mains plus habiles que les miennes, de manière à former une bonne histoire de la Louisiane. Le pays lui en doit de la reconnaissance, et moi, des remerciments, pour le libre accès qu’il m’a donné à ces documents.
Je voulais d’abord écrire cet ouvrage en anglais. La raison en est toute simple : c’est la langue du pays, et ensuite, l'ouvrage aurait eu la chance d’une circulation plus étendue. Mais quand j'en vins au mode de composition, je fus arrêté dans la détermination que j'avais prise. Qu'on lise l'ouvrage, et l’on comprendra facilement pourquoi je modifiai ma résolution primitive. On verra que, comme écrivain, je me suis effacé complète. ment, et que j'ai cherché à faire raconter l’histoire par les contemporains eux-mêmes. J’ai cherché à faire revivre tous les acteurs qui se sont succédés dans le pays. Ce sont eux qui agissent, qui parlent, qui rapportent ce qu'ils ont vu, ce qu’ils ont fait, et qui se montrent encore
AINNIVENSI1E LES DTTEMEIUUNE
iv LPREFACE,
dans toute l'actualité de leurs vertus, de leurs vices, de leurs préjugés, de leurs passions, de leurs affections et de leurs haines S'il est vrai de dire que le style est l’homme, j'aurai bien fait d’avoir reproduft dans toute leur identité les dépêches de tous ceux qui ont joué un rôle saillant dans l’histoire de la Louisiane. Ainsi, dix lignes de la main de M. de Bienville en apprendront davantage au lecteur sur le compte de ce personnage qu'aucune appréciation faite par l’auteur lui - même. Ainsi, en reproduisant les différents styles des principaux fonctionnaires publics, à qui les destinées de la Louisiane ont été confiées, je les aurai replacés vivants devant le lecteur. Mon but était de faire reparaitre chaque époque avec sa couleur locale, et, en quelque sorte, chaque personnage avec le costume du temps. Je sentis que mon ouvrage en anglais serait dépourvu de ce charme que je lui donnais, à mes yeux du moins, en empruntant le langage des premiers colons.
J’eus une autre raison pour employer la langue française. Qu'est-ce qu'écrire l’histoire ? C’est faire le portrait de ce qu'était un pays à différentes époques, à sa naissance, dans son adolescence, dans sa virilité et dans. sa vieillesse, si toutefois il a traversé toutes ces phases de l'existence. Or, il y a deux manières de peindre un portrait : soit à larges coups de pinceaux, en négligeant les détails et en se contentant de saisir les principaux traits et ce jeu de physionomie qui constitue la ressemblance ; c’est la manière qui produit le plus d'effet. Ou bien, soit en calquant en quelque sorte la personne que l’on veut reproduire et en n’omettant ni