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CHAPITRE III

TRANSFORMATIONS DU NATURISME DEPUIS HIPPOCRATE JUSQU'AUX TEMPS MODERNES

Le sentiment qu'Hippocrate avait de la nature comme d'une force vive dirigeant les phénomènes de l'univers et de la vie, fut le principe de sa philosophie médicale.

Dans sa pensée, l'homme n'était ni force, ni matière, mais tout ensemble un composé de force, de matière et d'humeur, c'est-à-dire de substances hétérogènes solidaires les uns des autres et régies par un moteur indépendant. Aussi, dans ces premiers temps de la science, n'y a-t-il pas encore de doctrine médicale ni de système. L'homme et l'univers sont considérés comme étant soumis à l'impulsion des forces de la nature. « Cet ouvrier, comme dit Buffon, qui sait tout employer et qui, travaillant d'après soi-même sur le même fonds, bien loin de l'épuissr, le rend inépuisable. »

Ce n'est que plus tard qu'on voit apparaître les systèmes de ceux qui, métamorphosant et amoindrissant les idées antiques du Natu-

risme, eu font une parodie aussi dénuée de grandeur que de vérité. Hippocrate et ses disciples furent tout à la fois des naturistes, des empiriques, des humoristes, des solidistes et des vitalistes, c'est-àdire des philosophes tenant également compte de l'action des solides, des liquides et des forces dans l'étude des fonctions et des maladies. L'expérience éclairée par la raison était le guide de toutes leurs recherches.

Plus tard, on a cru mieux faire en prenant l'une des parties de l'organisme pour en faire la base d'un système, ici les forces, ailleurs les solides, plus tard les humeurs, et l'on a même été jusqu'à faire de l'expérience seule, non contrôlée par la raison, sous le nom d'Empirisme, une doctrine scientifique.

On n'a pas vu que le solidisme, Yhumorisme, le pneumatisme, Varchéisme, Y animisme, et le vitalisme n'étaient que des représentations partielles de la science de l'homme, et il a fallu des siècles pour montrer tout ce qu'avait d'abjection l'ancien empirisme.

Le Naturisme, qui tient compte de tous les éléments liquides, solides et dynamiques dont l'homme se compose, est la seule véritable doctrine qui puisse rallier tous les médecins sous sa loi. Elle s'applique à l'homme tout entier, tandis que tous les autres systèmes n'en représentent qu'une partie. Mais l'habitude, la satiété d'esprit et le scepticisme se sont fatigués des vérités hippocratiques, comme ils se lassent de tous les chefs-d'œuvre qu'on voit trop souvent et qui sont néanmoins la gloire et l'honneur du genre humain. Le besoin de changer inhérent à l'homme a fait le reste, et le Naturisme s'est peu à peu transformé de manière à préparer les voies à de nouveaux systèmes qui, sans détruire l'ancien, n'ont eu de bon que ce qu'ils avaient su lui emprunter.

Nous voyons ainsi le Naturisme se convertir au 11e siècle en pneumatisme sous l'influence d'Athénée, plus tard, en 1722, devenir de Yarchéisme avec Paracelse et avec Van Helmont;en 1740, de Y animisme avec Stahl, et enfin du vitalisme avec Fizes, Bordeu, Grimaud, Barthez, Lordat, etc.

Athénée, d'Atlalie en Cilicie, pratiquait à Rome sous les règnes de Néron et de Domilien, une centaine d'années avant Galien. Il y obtint une juste célébrité en attaquant les principes de l'école des méthodistes, pour y substituer ceux du pneumatisme. Fortement imbu des idées d'Hippocrate, il voulut aller plus loin et crut mieux faire en substituant à la force intelligente et impersonnelle de la nature, l'influence d'un agent spécial, aériforme, que, d'après Erasistrate, il appelait pneuma. C'était l'éther des anciens philosophes grecs, un souffle introduit dans les poumons et répandu dans le

sang pour entretenir la santé ou produire la maladie, enfin un principe distinct de la matière, mais la pénétrant et pouvant être cause des changements qu'elle éprouve.

Le succès de cette doctrine fut de courte durée, car elle ne tarda pas à disparaître. Galien devait lui donner le coup de grâce en développant et complétant par d'immenses recherches les doctrines d'Hippocrate. Son naturisme triompha de tous les obstacles, et vint jusqu'au xve siècle, à l'époque de Cornélius Agrippa, de Paracelse et de Van Helmont.

L'influence de la nature, jusque-là prépondérante, fut peu à peu remplacée par l'action de la divinité et des puissances occultes, astrales ou démoniaques. On imagina ensuite qu'un archée principal, placé dans l'estomac, présidait à la digestion, à la nutrition, et que d'autres archées secondaires existaient dans chacun des organes pour en diriger les actes. C'étaient autant d'êtres déraison substitués à l'influence générale et indéterminée de la nature, dont personne ne peut nier l'existence, sans avoir à en découvrir ni à en pénétrer le principe.

A son tour, Yarchéisme très-vivement attaqué par l'iatro-mécanique, et, plus tard, au xvme siècle, par la chimiatrie et l'anatomie pathologique naissante, cessa de trouver des disciples, et il fut remplacé par les grossières théories de la chimie en enfance.

C'est alors que Stahl chercha à montrer la distanpe qui sépare les manifestations de la vie des phénomènes inorganiques, et attribuant à un principe immatériel la coordination de tous les actes observés dans l'homme vivant, il formula cette doctrine que Yâme était à la fois le principe de tous les phénomènes physiologiques et morbides. L'âme se trouvait ainsi substituée à la nature médicatrice d'Hippocrate.

Ce système jouit d'une certaine faveur pendant plusieurs années. On le vit fleurir à Montpellier sous l'influence de Sauvages, mais il devait s'y transformer et offrir une nouvelle phase dans la doctrine du naturisme d'Hippocrate.

Ne pensant pas que le principe immatériel de la pensée puisse être en même temps chargé des opérations intimes de la vie, l'école de Montpellier admit avec Fizes et avec Barthez qu'un principe vital immatériel, différent de l'âme, une âme de seconde majesté, selon Lordat, était la cause des phénomènes physiologiques et morbides de l'être vivant. De là un dualisme entre les forces qui animent le corps de l'homme, l'âme d'un côté, et le principe vital de l'autre, ce qui a fait donner à la doctrine le nom de vitalisme* Ici encore c'est la vie ou le principe vital qui remplace l'idée an-

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tique de la nature conduisant les opérations de l'organisme, mais à part la différence du nom, c'est la même philosophie.

Ainsi, sauf de très-minimes changements, le naturisme hippocratique est venu jusqu'à nous vivace et indestructible comme les vérités éternelles qui résultent de l'observation. Ses différentes phases indiquent les transformations de la science dont il a dû subir les vicissitudes, mais le fond est resté le même, et sous quelque nom qu'on le désigne, il représente toujours les grands principes cliniques de la sympathie, de la nature médicatrice, des crises et de la révulsion ou de la dérivation.

Je reviendrai plus tard sur chacune des transformations de cette doctrine, afin de les faire connaître avec plus de détails et pour apprécier les ouvrages laissés par chacun des réformateurs que j'ai cités

Pour le moment, il m'a semblé que cette rapide esquisse des métamorphoses du Naturisme pouvait suffire à l'intelligence du sujet, et qu'après avoir exposé les principes fondamentaux de la doctrine, je pouvais commencer l'étude des œuvres des naturistes.

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