CHAPITRE VIII
RHAZÈS — LKS ARABES
Il est heureux que les compilations d'Oribase, d'Aétius, de Paul Eginète et de quelques autres, nous aient conservé les fragments d'ouvrages importants publiés par les médecins célèbres des premiers siècles de notre ère, car les invasions des barbares au sein
de la civilisation romaine et la conquête de l'Orient par les sectateurs de Mahomet devaient, par leur vandalisme, priver l'esprit humain de ses plus glorieuses conquêtes. De tous les coups portés à la civilisation, le plus terrible celui qui n'a jamais été réparé et pour les auteurs duquel on n'aura jamais assez de mépris, ce fut, en 640, la destruction de la bibliothèque d'Alexandrie, au nom de l'islamisme, par Amran, le second successeur de Mahomet. Après la conquête de la ville, la bibliothèque, riche, dit-on, de 500,000 volumes, fut livrée aux flammes, et pendant six mois, dit l'historien Abulpharage, les livres furent employés à chauffer les bains publics. La nuit se fit presque subitement dans l'intelligence humaine, et lettres ou sciences, tout disparut dans la destruction de l'empire d'Orient et d'Occident. L'éclipsé ne fut pas de longue durée. Dès que la ferveur du prosélytisme des princes musulmans se fut un peu refroidie, la raison politique reprit le dessus et les califes se firent, mais trop tard, les protecteurs des arts, des sciences, du commerce et des lettres. Le mal était accompli. Quoi qu'il en soit, une fois la domination arabe consolidée en Egypte, en Syrie, en Judée et dans l'Orient, en Afrique et au sud de l'Europe, dans l'Espagne, les institutions littéraires et les écoles se rouvrirent partout, des académies se fondèrent, et celle de Bagdad devint la plus célèbre du moyen-âge. Les plus grands sacrifices furent faits pour retrouver les écrits des philosophes échappés au désastre de la conquête; on les faisait traduire en arabe et on multipliait les manuscrits de tout genre pour refaire ce qu'on avait volontairement détruit. Ainsi passa des Romains aux Arabes le sceptre de la science et de la littérature, et c'est par ces derniers que la civilisation, d'abord retardée, a repris sa marche progressive jusqu'à la brillante époque de la renaissance. Dans tous ces cataclysmes subis parles empires, la médecine était tombée au degré le plus bas du mysticisme théurgique ou démoniaque, de la magie, de la sorcellerie et de l'empirisme. Les grands principes de la science qui ont fait la gloire d'Hippocrate et de Galien, régnaient affaiblis sur la scène du monde, étouffés par l'ignorance et la superstition ; mais avec les Arabes la médecine, comme toutes autres parties de la science, reprit son essor vers une destinée meilleure. — Avec les débris du passé grec et romain se fit une médecine arabe qui, en apportant son faible contingent de choses nouvelles, nous a transmis le galénisme tel que nous le connaissons aujourd'hui.
Rhazès, d'origine persane, esl le premier médecin considérable qui soit fourni par l'époque arabique. Il vivait à la fin du IXe siècle. C'était un homme très- distingué, universel, connaissant, dit- on. la musique, l'astronomie, les mathématiques, la chimie, la médecine,
et il était, à trente ans, un professeur si célèbre de l'Académie de Bagdad, qu'on venait de très loin assister à ses leçons. Il vécut jusqu'à quatre-vingts ans, en pratiquant la médecine, et il mourut en laissant différents ouvrages dont le plus considérable est intitulé : Continent. C'est encore la reproduction du galénisme avec quelques additions qui ne sont pas sans importance, notamment au sujet de la variole et de la rougeole. Sous ce rapport les médecins arabes dont nous aurons à parler sont des naturistes.
De tous les historiens de la médecine, /. Freina est celui qui a le mieux étudié Rhazès, et si après l'avoir consulté on lit la traduction de Mead sur le traité delà petite vérole et de la rougeole, on aura une idée parfaite de ce qu'a été l'auteur arabe dont nous parlons.
Le Continent se compose de dix livres : 1° sur l'anatomie (extraits d'Hippocrate, de Galien et d'Oribase) ; 2° sur la signification des tempéraments (extraits d'Hippocrate sur les humeurs; de Galien sur les tempéraments; d'Oribase, d'Aétius et de Paul Éginète); 3° sur les aliments et les simples (extraits d'Hippocrate sur la diète ; de Galien sur les aliments et les facultés; d'Aétius, d'Oribase, de Paul); 4° sur la conservation de la santé (extraits de Galien et d'Aétius); 5° sur les maladies de la peau et sur les cosmétiques (extrait de Galien); 6° sur les victu peregrinantium ; 7° sur la chirurgie (extraits d'Hippocrate, de Paul, d'Oribase et d'Aétius); 8° sur les poisons (extrait de Paul); 9° sur la guérison des maladies (extraits d'Hippocrate, de Galien, d'Aétius, d'Oribase et de Paul); 10° sur les fièvres (extraits d'Hyppocrate sur les crises; de Galien sur la différence des fièvres et la méthode thérapeutique àGlaucon, d'Oribase, d'Aétius et de Paul).
En outre de cette compilation, Rhazès a publié un grand nombre de faits tirés de sa pratique et qui indiquent une grande expérience, ainsi qu'on peut le voir dans le troisième livre de ses Aphorismes et dans le Traité des cas merveilleux.
Ainsi, pour ces derniers, Léon l'Africain dit que Rhazès, passant un jour dans les rues de Cordoue, vit le peuple assemblé, demanda la raison de ce concours, et apprit qu'un citoyen qui se promenai était tombé mort. Il s'approcha, et, après avoir examiné cet homme, il se fit promptement apporter des baguettes qu'il di tribua à ceux qui l'environnaient, en garda une pour lui, et exhorta les assistants à l'imiter. Alors il se mit à frapper le corps immobile du citoyen sur toutes les parties, et spécialement sur la plante des pieds; les autres en firent autant. Le reste de l'assemblée les regardait comme des fous, mais au bout d'un quart d'heure, l'homme que l'on croyait mort commença à se remuer; il revint ensuite parfaitement à lui, au milieu des acclamations du peuple, qui criait au mi-
racle. Almansar n'eut pas plutôt appris cet événement, qu'il fit venir Rhazès, et lui dit en le complimentant : « Je vous connaissais « pour un excellent médecin, mais je ne vous croyais pas homme à « ressusciter les morts. — ,1'avoue que j'entends la médecine, ré- «. pondit Rhazès, mais je ne sais pas rendre la vie aux morts; c'est « l'ouvrage de Dieu. Quant «à ce que je pratiquai dernièrement avec « tant de succès, je ne l'ai trouvé dans aucun livre de médecine, ni « ne le tiens d'aucun maître, mais il m'arriva de faire en compagnie « le voyage de Bagdad en Egypte. En entrant dans les déserts, quelft ques Arabes, gens de qualité, se joignirent à nous. En chemin fai- « sant, un d'entre eux se laissa tomber de son cheval, comme s'il eût (( été mort. Un vieillard de notre troupe mit pied à terre sur-le-champ, « et coupant une poignée de verges, il nous en distribua à tous, et « nous commençâmes à nous exercer sur le prétendu mort, comme « nous fîmes, il y a quelques jours, sur le citoyen de celte ville et « avec le même succès. Tout le mérite de la cure se réduit donc à « avoir remarqué que le cas du citoyen était le même que celui de « l'Arabe; quant à l'événement, c'est un pur hasard... » Ce récit plut à Almansar, qui dit avec admiration à Rhazès que le pays qu'il habitait pouvait se vanter de posséder en lui un Galien; à quoi Rhazès répliqua modestement : L'expérience vaut mieux que le médecin, mot profond, qu'un homme de vrai mérite et dédaigneux des suffrages de la foule, seul, peut trouver. (Eloy, Dict. historique de la médecine, t. IV, p. 6.)
On cite de lui un curieux traitement de la sciatique emprunté à Archigènes, et qui consiste dans une violente révulsion opérée sur le rectum. Il donnait des ely stères extrêmement forts, avec de la coloquinte et du nitre, au point de produire des évacuations ensanglantées. Rhazès ajoute qu'il avait vu pratiquer cette méthode à l'égard de mille personnes , sans qu'il en eût jamais vu une où ce remède eût manqué de bien réussir , à moins que ce ne fût dans un cas si invétéré, qu'il ne pouvait se guérir sans y mettre le feu. (J. Freind, Histoire de la médecine, 2rae partie, p. 29.) Il a publié un livre sur les maladies des enfants, le premier de ce genre qui ait paru dans l'antiquité; un livre sur le ver de Médine, sur spina ventosa, qu'on n'avait pas encore décrit, et parmi une foule d'autres traités, il en est un relatif aux qualités du médecin, qu'il est juste de citer pour faire connaître la manière dont on comprenait les devoirs de la profession médicale ta cette époque éloignée. Ce livre est composé de deux parties : l'une relative aux qualités du médecin qu'on doit choisir, et à qui l'on doit obéir; l'autre pour les différentes charlalaneries des imposteurs.
DES NATURISTES — RUAZÈS 247
Des qualités nécessaires dans le médecin que Von choisit pour se confier entièrement à sa conduite (1).
« Il est d'une très-grande importance de considérer, en premier lieu, comment et à quoi le médecin que vous voulez choisir a employé son temps, et comment il s'est appliqué dans ses études particulières. Si l'on peut être certain qu'il a lu et examiné les livres des anciens médecins avec diligence et application, et qu'il a eu grand soin de comparer leurs ouvrages les uns avec les autres, nous pouvons, avec justice, concevoir une bonne opinion de lui. Si, au contraire, nous trouvons qu'il a employé la meilleure partie de son temps à tout autre chose que ce que nous venons de dire; s'il paraît se plaire avec excès à la musique, à boire et à( d'autres mauvais déportements, nous ne pouvons pas estimer beaucoup ni sa personne, ni son savoir. Mais s'il peut nous paraître qu'il a toujours été fort studieux et appliqué il faudra considérer ensuite quel est son génie, s'il a de l'esprit, quel en est le tour, s'il a beaucoup fréquenté les personnes capables de disputer avec lui et de contredire à ses sentiments, quelles raisons nous pouvons avoir de croire qu'il arrivera jamais à la capacité et aux talents nécessaires pour bien examiner, connaître et guérir les maladies. »
« Nous devons encore nous informer combien de temps il a passé à converser avec ces mêmes personnes que nous venons de spécifier, et si, par leur moyen, il a appris l'art de bien juger, aussi bien que celui d'apporter du soulagement à un malade. Il sera de plus fort important d'observer s'il entend bien lui-même ce qu'il a prétendu étudier ou s'il ne l'entend pas; si nous voyons qu'il l'entende parfaitement bien, la question suivante sera de savoir qu'il s'est adonné à visiter les malades, et s'il a réussi à les guérir de leurs maladies. Nous devons être certains qu'il a pratiqué dans les grandes villes fort peuplées, où il y ait, par conséquent, un grand nombre tant de malades que de médecins; et si nous trouvons, après nous être informés de ces deux circonstances en particulier, qu'il a, à cet égard, toutes les qualités requises, nous pouvons avec sûreté dire qu il est habile médecin, et le préférer à tous les autres. Mais s'il arrivait qu'on trouvât qu'il lui manque l'une de ces deux dernières qualités, il serait à souhaiter que ce soit plutôt celle qui regarde la pratique de son art (je ne dis pas néanmoins qu'il l'ignore absolument, et qu'il n'en sache pas du moins quelque chose), que s'il ne savait rien du tout de ce qu'ont dit ou écrit les anciens. Car un homme qui est bien versé dans leurs ouvrages, et qui les a bien
(I) J. Frcind, Histoire de la médecine, 23 partie, p. 33.
étudiés et bien digérés, peut aisément parvenir, avec l'aide d'un peu de pratique, où d'autres qui ignorent absolument ce genre de littérature ne parviendront jamais. Je veux dire ceux qui ont peu de fonds d'eux-mêmes, et qui doivent tout ce qu'ils savent aux longues conversations qu'ils ont eues avec des gens qui ont pratiqué dans des lieux où il y a des médecins et des malades en abondance. Mais si quelque écolier prétendant savoir quelque chose se donne pour un maître, quoiqu'il ne sache rien, ou s'il n'a seulement que quelque petit commencement, quelque ébauche de science, s'il entend peu ce qu'il lit, ou du moins s'il n'a pas encore l'usage et le jugement que demande sa profession, on ne doit nullement se fier en lui, ni se reposer aucunement sur ses talents. Il n'y a pas même d'apparence qu'il y devienne jamais fort habile; car il est impossible qu'un homme, quand même il vivrait longtemps, arrive jamais à la perfection dans une science comme est la médecine, aussi difficile qu'elle est importante ; à moins qu'il ne marche constamment sur les pas des anciens, tant l'étendue de cette science passe de loin les bornes de la vie humaine. Ce n'est pas seulement ici une vérité à l'égard de la médecine; c'en est une aussi à l'égard d'un grand nombre d'autres auxquelles on s'applique pour en faire sa profession. Les auteurs qui ont perfectionné cet art ne sont pas en si petit nombre qu'on puisse bien les étudier et les entendre en peu d'années. Mille peut-être y ont travaillé pendant mille ans. Un homme qui les étudie avec soin et application fera par leur moyen autant de découvertes, dans la courte période de sa vie, que s'il avait vécu mille ans à l'étude de la médecine. Mais si l'on vient une fois à négliger la lecture ou l'étude des anciens auteurs, que peut une personne seule espérer de faire? Quels que soient ses talents, son génie, sa capacité, quelque supériorité qu'il ait à tous ces égards par-dessus tous les autres hommes, quelle proportion peut-il y avoir de tout ce qu'il est capable de faire tout seul et ces trésors immenses que nous avons dans les anciens? En un mot, un homme qui ne lit point les ouvrages des savants médecins de l'antiquité, et qui ne connaît pas, du moins en partie, la nature des maladies avant même qu'il visite les malades, lorsqu'il les visitera, négligera ces mêmes maladies, ou par ignorance, ou par méprise, parce qu'il ne sera pas £ pabled'en juger, n'en ayant eu aucune connaissance auparavant. »
Des imposteurs ou charlatans.
ce II y a tant de ces petits artifices avec lesquels les charlatans ou médecins prétendus en imposent aux personnes crédules, qu'un livre entier, si j'avais dessein d'en faire un exprès, ne suffirait pas
même à les comprendre tous. Mais rien n'égale leur impudence et leur effronterie, si ce n'est la criminelle certitude où ils sont qu'ils tourmentent les gens, et leur causent de cruelles douleurs dans leurs derniers moments, sans aucune apparence de raison. Tantôt il y en aura qui se vanteront de pouvoir guérir l'épilepsie, et qui feront pour cela une ouverture au derrière de la tête en forme de croix; puis ils prétendront avoir tiré de la plaie quelque chose qu'ils avaient tenu caché jusque-là dans leur main. D'autres vous diront qu'ils peuvent tirer des serpents et des lézards du nez de leurs malades, et ils feront semblant d'en venir à bout en mettant dans les narines la pointe d'un instrument de fer qu'ils y tournent jusqu'à blesser exprès cette partie et en tirer du sang; puis ils montreront une espèce de petit animal artificiel qu'ils ont fait eux-mêmes auparavant avec de la substance de foie, etc. Il y en a qui se vantent de pouvoir ôter des yeux ces petites taches blanches qui y croissent quelquefois ; mais avant d'introduire leur instrument dans l'œil, ils y placent avec adresse un petit morceau de quelque chiffon de linge bien blanc, et puis ils prétendent en l'en ôtant avec leur instrument que c'est là la petite tache blanche qu'ils en viennent d'ôter. Il y en a qui entreprennent de tirer de l'eau de l'oreille en la suçant. Mais que font-ils9 Ils ont dans leur bouche un petit tuyau plein d'eau; ils laissent couler cette eau dans l'oreille par un des bouts de ce tuyau; puis, l'attirant par l'autre, ils la rejettent après devant la compagnie, prétendant l'avoir tirée de l'oreille. D'autres prétendent tirer de la même manière des vers qu'ils disent qui croissent ou dans l'oreille ou à la racine des dents. D'autres vous tireront, disentils, des grenouilles que vous avez dessous la langue; ils font une incision dans cet endroit, y fourent un de ces animaux encore fort petit, et l'en tirent ensuite fort aisément. Que dirai-je de plus? Il n'y a pas jusqu'à des os que ces charlatans ne fourent dans les plaies et dans les ulcères; et puis, après les y avoir laissés quelque temps, il les en retirent enfin comme s'ils étaient venus là d'eux-mêmes. Les uns prétendent tailler un malade de la pierre : ils font l'opération, ont une pierre dans leur main, qu'ils montrent ensuite, et ne manquent pas de dire qu'il y en avait deux dans la vessie, afin qu'on croie qu'ils en ont tiré celle-là. Quelquefois ils introduisent la sonde dans la plaie; mais, n'étant que des ignorants sans principes et sans règles, ils ne peuvent pas même par là distinguer s'il y a une pierre ou s il n'y en a point, et à tout hasard montrent celle qu'ils avaient toute prête pour dire qu'ils l'ont enfin tirée. Les autres font une incision au fondement pour guérir, disent-ils, les hémorrhoïdes, et à force de recommencer cette ridicule opération, causent à la
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partie une fislule ou un ulcère dont il n'y avait pas auparavant la moindre apparence. Quelques-uns vous disent qu'ils tireront du flegme ou de la matière visqueuse ressemblant à du verre, tant de la verge que de tout autre partie du corps; mais ils se contentent de faire sortir de Teau d'un petit tuyau qu'ils ont mis auparavant dans leur bouche. On en voit- qui prétendent pouvoir ramasser toutes les humeurs qui sont répandues dans tout le corps, et les rassembler toutes dans un même endroit en frottant seulement cet endroit avec du jus de cerises d'hiver, qui cause une inflammation subite, et ils demandent ensuite qu'on les récompense comme s'ils avaient, en effet, guéri la maladie. Après cela, ils frottent l'endroit avec de l'huile, et la douleur se dissipe en un moment. Il y en a d'autres qui font accroire à leurs malades qu'ils ont avalé du verre, et, prenant une plume qu'ils enfoncent dans le gosier, il les excitent à vomir, ce qui leur fait rejeter la drogue qu'ils leur avaient euxmêmes fait avaler par le moyen de cette plume. C'est ainsi que ces imposteurs tirent dehors bien des choses qu'ils ont eu l'adresse d'introduire dans les endroits dont ils les font sortir, non sans danger d'exposer très-souvent leurs malades à des accidents beaucoup plus funestes que ceux pour lesquels on les a appelés, et qui finissent enfin par la. mort de ces personnes trop crédules. Ces imposteurs ne passeraient pas si aisément qu'ils font lorsqu'ils ont affaire à des personnes d'esprit et de jugement, si ce n'était que ces mêmes personnes ne s'imaginent pas qu'on les veuille tromper, et ne doutent nullement de l'habileté de ceux qu'ils emploient. Mais enfin il arrive qu'on les soupçonne, et qu'on examine de plus près leurs opérations prétendues, et alors toute l'imposture se découvre. On ne doit donc jamais, si l'on est sage, hasarder sa vie à si bon marché, en se confiant à de semblables charlatans, ni prendre aucun de leurs prétendus remèdes, qui ont été si funestes à tant de personnes si faciles à tromper. »
Ne croirait-on pas, en lisant ces lignes, se trouver en plein xixe siècle, vis-à-vis de cette plaie honteuse du charlatanisme qui déshonore notre profession, et qu'on n'a pas encore pu guérir. C'était alors comme à présent, et comme dans l'antiquité grecque. C'était, comme ce sera toujours, un vice de l'humanité en tant qu'humanité, plutôt qu'un vice inhérent à la profession.
Maintenant que nous connaissons Rhazès comme compilateur et comme moraliste, voyons-le comme nosographe dans l'œuvre dont on lui attribue tout le mérite dans la description de la petite vérole et de la rougeole (Mead, Œuvres, t. ïl, p. 474. Traduction du Traité de Rhazès sur la petite vérole). 11 ne faudrait pas juger celle
monographie avec les idées de noire temps, essentiellement narrateur et réaliste, car on en prendrait la plus triste opinion. En effet, Rhazès, qui ne croit pas être le premier à parler de la petite vérole, ne décrit pas cette maladie. Il en parle comme d'une chose connue, et tout ce qu'il dit des symptômes est si nul, qu'il n'y a pas lieu d'en rien conclure pour le diagnostic. Ce chapitre ne renferme même rien qui révèle l'existence des pustules varioliques, et si, à l'occasion du pronostic, la mention de ces pustules ne se trouvait pas, on ne saurait pas ce que c'est que la variole.
Ce traité de la petite vérole et de la rougeole, écrit au nom du Dieu souverainement bon et miséricordieux, pour lequel l'auteur implore la grâce du Tout- Puissant, qui ne laissera pas cette bonne œuvre sans récompense, renferme quatorze chapitres : deux sur les causes du mal, un sur les symptômes, dix sur le traitement, et enfin le dernier sur les petites véroles et rougeoles susceptibles de guérison, et sur celles qui ne le sont pas.
La première phrase du livre indique la connaissance ancienne de la maladie. « Ceux d'entre les médecins qui disent que le grand Galien ne fait aucune mention de la petite vérole, et qu'il ne connaissait point celte maladie, n'ont jamais lu ses ouvrages, ou ne l'ont fait que d'une manière très -superficielle , car dans un de ses traités, on trouve : ce Ceci convient, et doit être mis en usage, de telle et telle manière, même dans la petite vérole. » Mais si l'on connaissait la petite vérole dans l'antiquité, on ne l'avait pas décrite, et ce premier essai, si insuffisant qu'il puisse paraître, est aujourd'ui le plus grand litre de gloire du médecin arabe.
Pour Rhazès, « la petite vérole survient quand le sang éprouve un mouvement de fermentation putride, qu'il élève des vapeurs, et qu'il passe de l'état de moût, auquel on peut comparer celui de l'enfance, à l'état de vin fait, qui ressemble mieux à celui des jeunes gens. »
Elle sévit sur les enfants et chez les sujets blancs, humides, replets, bien colorés ou bilieux, à la fin de l'automne ou au commencement du printemps. Ce qu'il dit de la petite vérole s'applique à la rougeole.
Les symptômes décrits par Rhazès sont purement constitutionnels : « fièvre, douleur de dos, démangeaison du nez, sommeil inquiet, respiration pénible, nausées, » et sont donnés comme semblables dans la variole et dans la rougeole. — Dans ce chapitre unique, consacré aux symptômes, il n'est fait aucune mention des pustules varioliques ni de leur mode de développement. Le côté descriptif de la maladie est tout à fait sacrifié au traitement, que l'auteur expose avec les plus grands détails. Il est évident que pour lui la médecine avait vraiment pour but la guérison des maladies, et qu'on n'avait pas
encore découvert le principe formulé par un nosographe moderne : « Une maladie étant donnée, déterminer sa place dans un cadre nosologique. »
Le traitement se composait des indications suivantes : 1° des moyens de se préserver de la petite vérole avant son apparition, et de ceux d'en diminuer la violence après qu'elle s'est manifestée; 2° comment il faut s'y prendre pour faciliter l'éruption; 3° précautions à mettre en usage pour préserver les yeux, les paupières, les oreilles, les narines, le gosier et les articulations des accidents qui pourraient leur arriver; 4° comment on peut accélérer la maturité des boutons; 5° comment on accélère le desséchememt des croûtes; 6° de quelle manière on peut faciliter la chute des écailles de la petite vérole et des croûtes qui se forment sur l'œil ou sur le reste du corps; 7° des moyens d'enlever les traces de la petite vérole ; 8° du régime alimentaire qui convient à ceux qui sont attaqués de la petite vérole; 9° de la manière dont doit être entretenu le ventre du malade pendant toute la maladie. — C'est un exposé complet et parfait de la thérapeutique des varioles. Mais ce n'est pas tout : un dernier chapitre par lequel se termine l'ouvrage est relatif au pronostic et est intitulé : Des petites véroles et des rougeoles susceptibles de guérison et de celles qui ne le sont pas.
Là, le praticien émérite se révèle tout entier et il n'y a rien à reprendre dans ses observations. Deux de ses propositions vont justifier notre jugement.
« La petite vérole, dont les pustules sont blanches, grosses, discrètes, en petit nombre, dont l'éruption se fait promptement et facilement, ?ans une chaleur excessive ni une fièvre trop considérable, sans de grandes inquiétudes ni de grandes anxiétés, de manière que tous ces symptômes diminuent à mesure qu'elles sortent et cessent entièrement après leur sortie complète ; cette petite vérole, dis-je, est bénigne, et l'on en guérit facilement. Les moins dangereuses, après celles-ci, sont celles où les pustules sont blanches et grosses, quelque nombreuses et cohérentes, pourvu toutefois qu'elles sortent facilement, et que l'éruption diminue l'ardeur de la fièvre et l'inquiétude du malade.
« Il y a une sorte de pustules qui, quoique blanches et grosses, sont néanmoins mortelles : ce sont celles qui sont contluentes, et qui s'étendent de manière que plusieurs d'elles communiquent ensemble, et occupent un très-grand espace, ou bien celles qui forment des cercles fort étendus, et qui ont une couleur de graisse. » (Rhazès, loc. cit.)
Rien n'est plus vrai que cet aphorisme : toutes les fois que j'ai vu