AVICENNE
Avicenne est un médecin mahométan qui naquit en Perse, à Bochava, vers 989 de notre ère chrétienne, et mourut en 1036. De fortes études d'Euclide, d'Aristote et de l'Alcoran le familiarisèrent avec les mathématiques, la philosophie et les choses religieuses. C'est alors qu'il vint faire de la médecine à Bagdad, où il acquit une si grande réputation, qu'on le nomma plus tard le prince des médecins. Attaché en qualité de médecin au gouverneur de sa province natale, le neveu du sultan Jasochbagh, il reçut l'ordre de l'empoisonner, ce qu'il se garda bien de faire, mais il en fut puni, car le gouverneur ayant appris le danger qu'il avait couru sans en avoir été instruit, le fit mettre en prison pendant deux ans. — 11 ne pouvait échapper, puisque puni par le sultan dont l'ordre n'avait pas été exécuté, ou maltraité par le gouverneur qui lui devait la vie, la bonne comme la mauvaise conduite devait aboutir à la même peine. (Dezeimeris, Dict. hist. de laméd., t. I, p. 215.)
Avicenne a été très-diversement jugé. Tenu en très-médiocre estime par les uns, qui le disaient louche en médecine et aveugle en médecine, il était fort considéré par les Arabes qui le considéraient comme un second Galien, auquel du reste, il a emprunté le fond de toutes ses publications. — Mandataire érudit du galénisme, ce fut un naturiste.
Quoi qu'il en soit de ces appréciations, il y a un fait qui parle
plus liaul que (ouïes les critiques des historiens, c'est L'autorité de son nom et de ses ouvrages qui ont été classiques, ainsi que ceux de son maître Galien, pendant près de six siècles.
Les ouvrages d'Avicenne portent le nom de Canon, qui veut dire loi, et en effet ils furent la loi et le code médical de l'Asie et de l'Europe pendant plusieurs centaines d'années. Sprengel (loc. cit., p. 506, t. II) et Renouard (loc. cit., p. 418, t. I) en ont donné une assez longue analyse.
Le Canon est une compilation qui se compose de cinq livres : deux pour les principes de la physiologie, de la pathologie et de l'hygiène, conformément aux principes de Galien ; deux pour les traitements de toutes les maladies connues ; un pour la composition et la préparation des remèdes, et c'est ici seulement que l'auteur apporte son contingent personnel d'observation, d'expérience et de crédulité. — On pourra juger de l'auteur et de la manière raisonnante de l'époque par les extraits suivants :
« La médecine est une science qui fait connaître les dispositions du corps humain entant qu'il est susceptible d'être amendé ou modifié, dans le but de la conservation et du rétablissement de la santé.
» Quelqu'un objectera peut-être que la médecine étant divisée en théorique et pratique, j'ai tort de lui donner le nom de science, ce qui est censé la mettre au rang des connaissances purement spéculatives. Mais je répondrai à cela qu'il y a des arts exclusivement théoriques et d'autres exclusivement pratiques ; la médecine, de même que la philosophie, est tout à la fois théorique et pratique.
» Quand nous admettons dans une science deux branches, l'une théorique et l'autre pratique, nous attachons aux mots théorique, pratique, une signification différente du vulgaire, et qu'il est bon d'expliquer. Nous ne voulons pas dire, par exemple, qu'une branche de la médecine est consacrée à démontrer et l'autre à opérer, mais nous voulons faire entendre qu'il y a dans la science médicale deux parties : l'une qui traite des principes, sans avoir en vue leur application ; l'autre qui expose les règles d'après lesquelles on doit opérer. Ainsi quand on dit en médecine qu'il y a trois sortes de fièvres et neuf tempéraments ou complexions, on fait de la science spéculative. Au contraire, quand on dit qu'il faut employer les répercussifs, les réfrigérants et les incrassants au début des apostèmes chauds, ensuite les répercussifs concurremment avec les émollients, enfin les émollients unis aux résolutifs, sur le déclin de la maladie, on fait alors de la science pratique. »
Dans la seconde partie du Canon où se trouve l'exposé des connaissances pratiques du temps, on peut voir la manière dont on
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en tendait la description des maladies. — En voici un extrait relatif à la variole que le docteur Renouard a traduit (loc. cit., t. I, p. 421).
« De la variole. — Le sang éprouve quelquefois une ébullition pareille à celle qui survient dans les sucs végétaux, et qui produit la désagrégation des parties. La cause naturelle de cette ébullition n'est autre que les résidus du sang menstruel qui se trouve dans la matrice au moment de l'imprégnation, ou qui y sont déposés postérieurement, résidus engendrés par les aliments de mauvaise qualité, de l'espèce de ceux qui raréfient les substances du fluide sanguin et la font entrer en ébullition, jusqu'à ce que sa partie saine se dégage et domine, comme cela arrive naturellement dans le suc du raisin, qui se purifie par la fermentation et se convertit en une liqueur d'une composition uniforme, après avoir expulsé l'écume épaisse et la lie terreuse.
» Les symptômes précurseurs des varioles sont ordinairement la douleur du dos, les démangeaisons du nez, les frayeurs durant le sommeil, un picotement dans toutes les parties du visage, une courbature générale. La face devient rouge, les yeux de même ; ceux-ci se remplissent de larmes. Des taches nombreuses et enflammées se montrent sur la peau. Le malade éprouve des bâillements fréquents ; il a la respiration gênée et la voix enrouée ; il rend une salive épaisse. Sa tête est pesante, douloureuse, sa bouche est sèche. Il éprouve dans le gosier et dans la poitrine une constriclion pénible. Ses pieds tremblent et se renversent. Tout cet appareil morbide est accompagné de fièvre. »
Ce tableau, qui frappe par son insuffisance, est la reproduction presque littérale de celui de Rhazès, principalement pour la théorie du mal, et montre bien la forme nosographique du temps. — En voici une autre preuve tirée de la description des rougeoles :
Des morbillies. — Pour les écrivains du moyen âge, les morbilies comprennent la rougeole, la scarlatine et la roséole. Les morbillies, dit Avicenne, sont une espèce de varioles bilieuses. Il n'y a presque pas de différence entre ces deux sortes d'affections, sinon que les morbilies, provenant de la bile et d'une moindre quantité de matière morbide, ne dépassent quasi point la'superficie de la peau, et ne forment dans le principe aucune éminence, aucune saillie, qui exige une cure particulière; tandis que les varioles produisent dès leur apparition des élevures, des pustules. Les morbillies sont un peu moins graves et moins apparentes que les varioles ; mais les signes de leur invasion paraissent à peu près les mêmes. Cependant l'anxiété de l'estomac, la gêne de la respiration, l'inflammation générale ont plus d'intensité dans les morbilies, au lieu que la dou-
leur du dos est inoins vive. Celte douleur a pour cause, dans les varioles, la plénitude du sang qui distend la veine placée le long de la colonne dorsale; car les varioles dérivent de l'abondance du sang corrompu, tandis que les morbilies proviennent de la véhémence de la corruption de ce liquide. L'éruption variolique s'accomplit pour l'ordinaire d'une manière subite. »
Le défaut est ici non moins grand que dans l'exposition des causes et des signes de la variole, et l'hypothèse règne ici en maîtresse de l'observation négligée. En effet, d'après Avicenne, les varioles et les rougeoles sont des maladies réputées semblables, provenant de la bile (première hypothèse), et dans cette dernière la matière morbide ne dépasse quasi point la superficie de la peau (deuxième hypothèse). Les signes de leur invasion sont à peu près les mêmes (ce qui est une erreur). La douleur du dos a pour cause a plénitude de la veine placée le long de la colonne dorsale (troisième hypothèse). Sprengel lui attribue aussi la découverte et la première description de la scarlatine, ce qui est à démontrer.
Malgré leurs défauts et par leur mérite, la réputation des ouvrages d'Avicenne s'était tellement répandue en Asie que la plupart des médecins arabes du xne et du xme siècle n'étaient occupés qu'à en faire des abrégés pour les élèves. En Europe même, l'engouement pour cet écrivain fut tel, que pendant longtemps les professeurs des facultés de médecine se bornaient à le lire en chaire pour l'expliquer et s'en faire les commentateurs. Guerrier Rolfink les expliquait encore à Gênes au xvne siècle. On faisait de même à Louvain, dans les Pays-Bas, où Plempius publia son commentaire en 1658, et cette méthode fut aussi longtemps en honneur à Montpellier — Galien et Avicenne furent ainsi les oracles de la science médicale au moyen âge.