DU RÔLE DE L'AGENT VITAL ET DE L'IMPRESSIBILITÉ EN THÉRAPEUTIQUE
Ce que la sensibilité vitale ou impressibilité réalise en pathogénie elle l'accomplit également dans les actions thérapeutiques. Là aussi on peut dire que les effets curatifs ne sont que des impressions transformées. En effet tous nos médicaments n'agissent qu'en mo-
BOUCHUT. 26
40^ * HISTOIHK DK LA MÉDBCINE
•lifiant d'une façon spécifique, en excitant ou en amoindrissant Pimpressibilité des éléments ou des tissus. C'est de cette façon que l'agent vital l'ail naître des réactions et des actes réflexes d'où sortent les guérisons.
Ainsi, c'est par l'excès d'impressibilité produit dans les éléments des tissus et des humeurs par certains agents thérapeutiques que l'on remédie à toutes les lésions humorales et organiques, a tontes les dégénérescences ayant produit sympathiquement la faiblesse générale, à certains flux, à certaines hémorrhagies et aux exsudations chroniques des muqueuses ou de la peau qui amènent l'état cachectique, et produisent différentes névroses.
L'alcool, le vin, le fer, le manganèse, le quinquina, l'arsenic à faible dose, les amers, les stimulants aromatiques, etc., sont les moyens les plus utiles à employer dans les cachexies, dans les diathèses dartreuses, cancéreuses et. tuberculeuses, dans certaines altérations humorales des fièvres et c'est à titre de modificateurs de l'impressibilité que je les emploie. Il en est de même de l'applica tion du froid par les aspersions rapides sur le corps, des bains courts de mer ou de rivière, de l'exercice, des distractions et des voyages, des bains d'air comprimé ou raréfié, des inhalations d'oxygène, de la nourriture exclusive à la viande, etc.
Dans certains flux muqueux ou gazeux de l'intestin, les purgatifs et notamment les sels de soude, les carminatifs avec leurs principes odorants et les huiles essentielles sont des stimulants qui relèvent l'impressibilité amoindrie et guérissent certaines formes de diarrhée ou de pneumatose; s'il s'agit d'un flux muqueux de la conjonctive de l'urèthre, du vagin, etc., le nitrate d'argent et les caustiques légers remplissent la même indication. — J'en dirai autant des balsamiques dans les affections catarrhales de la vessie, de l'urèthre et des bronches.
Dans certaines hydropisies atoniques, les révulsifs que l'on emploie à la surface extérieure de la peau et les injections iodées ou autres ne sont que des excitations locales de l'impressibilité dont on espère voir les effets se transformer en solide guérison. Sans cela il serait insensé de mettre du nitrate d'argent dans l'œil ou de l'alcool chaud dans la tunique vaginale. Donc les guérisons obtenues dans les maladies ne sont que des impressions curatives transformées.
Dans certaines hémorrhagies passives et dans l'adynamie produite par les nosohémies des fièvres, il en est de même et c'est â relever non pas l'innervation excitée ou opprimée, mais l'impressibilité affaiblie que l'on s'applique au moyen des toniques et des sti-
mulants. On en a un bel exemple dans la scarlatine adynamique prochainement mortelle, avec délire, lorsqu'avec une chaleur intolérable de 40 à 41 degrés, avec une excessive fréquence du pouls qui marque 160, et une éruption cramoisie, on remédie à la diminution d'impressibilité cutanée par une lotion rapide d'eau froide. En deux heures, la température s'abaisse, le pouls se ralentit, et l'éruption moins violente continue sa marche vers la guérison.
Le soufre s'emploie pour ranimer l'impressibilité des éléments de la peau ou des muqueuses, altérés par le catarrhe chronique, par les dartres et par l'influence de la diathèse herpétique.
On emploie au contraire les médicaments qui amoindrissent l'impressibilité normale pour remédier à l'inflammation , à certaines hémorrhagies, aux irritations organiques accompagnées de fièvre et d'excitation spasmodique, aux maladies hvpertrophiques et cela pour produire l'atrophie des exsudats morbides, ou des éléments constituants ordinairement hypertrophiés dans ces maladies.
Ainsi, la saignée et les sangsues qui diminuent l'impressibilité peuvent être employées avec avantage dans les cas d'inflammation naissante ou d'état congestif et, si on y a recours en temps utile , elles procurent une impression curalive d'où sort toujours un amendement favorable et souvent la guérison.
La digitale, la vératrine, la bryone , sédatifs de l'impressibilité augmentée du cœur, sont les remèdes des inflammations aiguës, viscérales dans lesquelles il y a lieu de modérer l'afflux sanguin né de cet excès d'impressibilité locale.
L'antimoine et l'émétique, le mercure, l'iodure de potassium sont des médicaments qui modèrent ou diminuent l'impressibilité des éléments constituants, car ils ralentissent le mouvement nutritif moléculaire et produisent l'atrophie de certains des éléments anatomiques. Ainsi, le mercure dissout les gommes, les néoplasiesfîbro-plasliques ou les indurations cellulaires, et l'iodure de potassium atrophie, les éléments adipeux et glandulaires. Ce sont autant d'impressions curatives que le médecin utilise pour la guérison de certaines maladies. Le bromure de potassium diminue l'impressibilité des éléments constituants d'un tissu malade et supprime les actions réflexes d'où peuvent naître le spasme ou la convulsion. C'est à son impression sur ce tissu qu'on doit la guérison de la maladie convulsive.
Le curare a une action destructive de la faculté motrice des nerfs, tout en leur laissant la faculté sensitive, et on a employé l'impression que produit ce remède dans les maladies tétaniques où se trouve comme fait principal l'exagération de l'impressibilité motrice. Quelques succès ont couronné ces efforts, et ils constituent une des
404 HISTOIRE DE LA ËftDI ï
bonnes applications de la physiologie expérimentale moderne (I).
Le chloroforme respiré pénètre dans le sang et agit sur les centres nerveux qu'il impressionne de façon à les exciter, puis à paralyser leurs fonctions et à produire le sommeil et l'insensibilité. Il en est de même de tous les anesthésiques qui sont en général d'une action fugace, et que l'on emploie pour amoindrir l'impressibilité normale des centres nerveux, s'il y a des manifestations de convulsion ou de douleur qu'on veuille anéantir. Ce sont là autant d'actes palliatifs el curatifs qui résultent d'impressions curatives, durables ou passagères, provoquées par un médicament.
Les alcalins diminuent l'impressibilité du sang dont ils altèrent les qualités, et c'est l'impression provoquée dans les tissus qu'ils ramollissent souvent, qui favorise la résolution de certaines indurations inflammatoires, particulièrement des indurations goutteuses acides, la dissolution des exsudais muqueux et fibrineux des membranes muqueuses enflammées à l'état aigu ou à l'état chronique.
Les sulfures alcalins réunissent les deux qualités contraires, mais la propriété du soufre domine et il vaut mieux dans ces cas donner le soufre contre le principe du mal et les alcalins contre les effets de sécrétion mucipare.
Il n'est pas jusqu'aux actions mécaniques et chimiques provoquées par les remèdes qui ne puissent être envisagées du même point de vue général. Les sternutatoires, bs vomitifs employés pour faire sortir un corps étranger du larynx ou des bronches, — les purgatifs excitant les contractions intestinales pour expulser des excréments accumulés, — le massage et la palétation dans les engorgements glandulo-cellulaires, — l'équitation et la respiration forcée dans les pleurésies guéries et dans certaines affections des organes respiratoires, etc., sont autant d'impressions provoquées par le médecin dans un but de guérison.
Vjennent enfin les moyens chimiques et chirurgiques employés parle médecin pour tuer les vers, ou les parasites végétaux; pour dissoudre les concrétions pierreuses du foie , des reins et de la vessie, ou pour enlever des tumeurs, mais il est bien évident que dans ces cas, il ne s'agit plus de propriétés vitales à mettre en jeu. Les troubles de l'impressibilité ont été pour quelque chose dans les modifications humorales et organiques qui ont fait les pierres et les tumeurs devenues un danger pour la vie de l'ensemble viscéral, mais toute tentative de guérison par les agents dynamiques serait ridicule. — A la chimie et à la chirurgie d'agir. Les
(I) Voir Cl. Bernard. Leçons de Pathologie expérimentale.
DU V1TALISME SÉMINAL OU SÉMINALISME 405
alcalins dissolvent la gravelle, les petits calculs vésicaux et les concrétions biliaires, et on les emploie. Quant aux pierres trop grosses pour être dissoutes , et à certaines tumeurs dangereuses accessibles à la main, c'est au chirurgien de les extraire à l'aide des instruments mis à sa disposition par la science.