CHAPITRE V
Après avoir montré ce que c'est que le naturisme médical, auquel se rattache le dogme de la nature mêdicatrice, ainsi que les transformations que ces doctrines ont subies par les recherches d'Y-
thénée, deParacelse, de Van Helmont, de Stahl et de Barthez, il est intéresant de rechercher ce qu'elles ont gagné ou perdu dans le cours des siècles. Le Naturisme reste t-ii entier, malgré ses adultérations, et ses métamorphoses ont-elles toujours été heureuses, on bien, dans les perfectionnements qu'on a cru devoir lui apporter, n'a-t-il point été amoindri par ceux qui l'ont modifié? "Vaut- il aujourd'hui ce qu'il a valu jadis, et ce qu'il vaut encore mérite-t-il d'être conservé? L'histoire de nos controverses philosophiques répond sans peine à toutes ces questions que le médecin doit résoudre dès qu'il médite un peu sur l'étendue de son pouvoir et sur l'utilité des ressources dont il dispose.
Sans revenir ici sur la constitution du naturisme que j'ai exposée très-longuement d'abord au point de vue de l'histoire, ensuite à un point de vue tout pratique, d'après l'expérience que j'ai acquise des malades pendant près de trente ans, je dois pour la clarté de cette appréciation les résumer en quelques mots.
Quand Hippocrate a dit : la nature suffit seule aux animaux, pour toutes ces choses; elle sait d'elle-même ce qui leur est nécessaire sans avoir besoin qu'on le lui enseigne et sans l'avoir appris de personne.... Elle est le premier médecin des maladies et ce n'est qu'en favorisant ses efforts qu'on obtient quelques succès. (Traité de l'aliment).... Dans le corps vivant tout concourt, tout conspire... ou bien : le corps vivant est un tout harmonique dont les parties se tiennent dans une dépendance mutuelle, et dont tous les actes sont solidaires les uns des autres ; ou encore, quand pour expliquer le rôle pathogénique des humeurs, il admettait que la maladie résulte d'une fluxion humorale des parties, d'abord à l'état de crudité, subissant ensuite un travail de coction qu'il ne fallait pas troubler violemment pour suspendre l'effort de la nature, et se terminant par une crise salutaire ou fâcheuse, il est évident qu'il considérait la nature comme une puissance directrice du travail pathologique. Cette comparaison du travail morbide à celui de la formation des fruits par la nature, depuis leur état de crudité jusqu'à leur maturation, ne laisse aucun doute sur la pensée d'Hippocrate. Sa thérapeutique adoptée par Galien, disant qu'il ne faut pas troubler le travail de la nature dans la coction des intempéries humorales, c'est-à-dire de la maladie, met d'ailleurs complètement d'accord la pathogénie et le traitement II y a là un ensemble que l'on peut bien ne pas accepter, que l'on peut même combattre, comme l'ont fait les adversaires du galénisme et les chimiatres, mais dont il faut reconnaître la réalité sous peine d'ineptie.
Je suis encore à comprendre comment un historien qui a tra-
duit Hippocrate, s'est mis seul contre plusieurs milliers de générations médicales à soutenir que le naturisme n'existe pas. Il dit en effet : « Le naturisme n'est en pratique qu'un vain mot, bien qu'on en fasse grand état en théorie (1); » (Note 2 de la page 900)... et il prétend qu'on attribue à Hippocrate ce qu'il n'a pas dit. « ....Il semble évident que ces mots : les natures médecins des maladies sont tout simplement un titre marginal passé très- anciennement dans le texte et inscrit par un copiste qui n'aura pas plus compris que les commentateurs l'aphorisme. « La nature trouve par elle-même les voies et moyens. » (Même ouvrage, p. 115.)
On ne refait pas l'histoire avec des suppositions, et je ne puis accepter que, sans preuve, on veuille supprimer un texte qui caractérise toute la philosophie d'un médecin comme Hippocrate, et en disant qu'il paraît évident que ce texte est une addition faite par un copiste. De pareilles choses se démontrent, les anciennes éditions à la main, et quand on n'a pas de témoignages à fournir à l'appui d'assertions de ce genre, il serait plus sage de s'abstenir. Où en serions-nous, si le premier venu pouvait ainsi fausser les anciens textes en émettant des doutes non justifiés sur leur exactitude.
Si nous n'avions que ce texte réputé faux pour croire au naturisme d'Hippocrate nous serions peut-être fort embarrassés, mais l'ensemble des dogmes pathogéniques et la thérapeutique de cet homme célèbre prouve que nous ne nous sommes pas trompés. Le traducteur d'Hippocrate qui a essayé de dénaturer la phrase qui résume la doctrine n'a pas compris le sens du livre qu'il traduisait. En admettant même que le texte en question soit faux, ouquil n'ait jamais existé, le naturisme hippocratique n'en resterait pas moins debout. Une doctrine ne se renferme pas dans un mot. On la trouve dans toutes les pages d'un livre et tant qu'un érudit n'aura pas supprimé la théorie pathogénique et thérapeutique des fluxions et des codions humorales, les médecins devront croire au naturisme d'Hippocrate et au dogme de la nature médicatrice.
Ce qu'il y a de grand dans cette doctrine du naturisme c'est l'impersonnalité de la puissance mise enjeu et le tort de ceux qui l'ont modifiée est d'avoir essayé d'en indiquer l'essence hypothétique. La nature est une force qu'on ne définit pas, et qui est l'ordre des choses de l'univers. C'est la cause et l'effet, le mode et la puissance, le dessein et l'ouvrage, comme dit Buffon. On en saisit parfois le mécanisme mais personne n'en connaît le mystère, et c'est pour cela que le naturisme n'a pas vieilli. — Dès qu'on veut en approfondir la
(1) Daremberg — Histoire des sciences médicales, tome I.
cause, et que son principe devient personnel , commence l'hypothèse. Jusques-là, tout est vrai, mais aussitôt qu'on précise, et qu'à la nature on veut substituer un être déterminé, fictif, tout est mis en question. — J'avais donc raison de dire en commençant cette appréciation qu'il fallait rechercher jusqu'à quel point les adultérations du naturisme lui avaient été avantageuses ou défavorables.
En effet, dans les transformations de cette doctrine, on a essayé de substituer à l'influence de la nature dans les actes de la vie et de la maladie, celle d'une autre force inconnue qui fut le Pneuma pour Athénée, YArchée pour Van Helmont, Y Aine pour Stahl, et le Principe Vital pour Barthez. Eh bien, que l'on compare entre elles ces différentes doctrines, en ayant égard à leur notoriété historique, et on verra bien vite que, sauf le naturisme et la nature médicatrice, les autres ne sont presque plus que des souvenirs.
Le pneumatisme qui reposait sur l'hypothèse du pneuma, élément aérien ou éthéré mal défini, circulant dans les artères avec le sang, n'a rien apporté au naturisme, et n'a fait que l'amoindrir en personnalisant d'une façon imaginaire la force principale d'impulsion de la vie.
Personne ne pourrait définir d'une façon précise ce qu'est cette force ou cet agent ni son rôle dans les actes de la vie normale et de la maladie. Ce que Galien nous en a fait connaître, n'éclaire en rien la question, et il y a loin de là à la doctrine si nette de la nature médicatrice et des intempéries humorales devant passer de la crudité à la coction et à une crise. — Il n'en est rien resté dans la science comme doctrine médicale.
L'archéisme longtemps considéré comme une rêverie d'insensé a eu le tort de personnifier dans un être de raison qu'il appelait archée principal, ou architecte du corps, et dans une infinité d'archées secondaires, la cause de la vie et le principe des maladies. Peu de personnes ont compris cette hypothèse d'une force disséminée dans tous les organes, pouvant agir sur les ferments qui entretiennent les fonctions, et il a été longtemps difficile de voir dans cette ontologie ce qu'on y découvre aujourd'hui. En effet, dans la vie individuelle des organes, et dans l'activité vitale des éléments cellulaires, on reconnaît maintenant, sous d'autres noms, ces archées secondaires qui sont sous la dépendance de l'archée principal, et il n'est pas jusqu'aux nombreuses fermentations qui se passent dans les tissus qui ne justifient les vues prescientes de Van Helmont. Mais, sans vouloir forcer les analogies, ni établir de rapprochement entre la science du xvic et du xixc siècles, il est certain que Van
il 0 HISTOIRE DE LA MÉDECINE
Helmonta personnifié le principe delà vit; el de la maladie dans un être de raison dont le rôle est infiniment moins compréhensible, empiriquement parlant, que celui de la nature d Hippocrate. Sous ce rapport, si l'arehéisme a fait entrevoir une vérité qui peut-être deviendra plus claire avec le temps, il ne forme point, en théorie et en pratique, quelque chose d'aussi justifié que le naturisme.
J'en dirai autant de l'animisme qui. restreignant l'étendue du principe naturel des actes de l'organisation, attribue la vie à l'influence de l'âme, désormais la source des actions morales, intellectuelles et physiques de l'économie. Philosophiquement, la thèse est soulenable, mais dans la pratique médicale le rôle de l'âme dans l'exercice des fonctions, et dans la production des maladies, ne résiste pas à un contrôle sérieux, et l'impersonnalité du mot de nature donne à la doctrine qui s'y rattache une tout autre importance. Que l'âme soit le principe de la vie, rien de mieux, mais il ne s'en suit pas quelle en soit l'agent. Chimiste et physicien de premier ordre comme il l'était, Stahl aurait dû voir qu'entre le principe de la vie et son mécanisme, il y a un intermédiaire à déterminer comme entre l'ingénieur et la locomotive il y a une force qui est l'agent du mécanisme sans en être la cause
Méd'calement, le rôle de l'âme dans l'exercice de la vie et dans la production des maladies dérive du naturisme, mais il ne se montre pas avec l'évidence que présente le rôle de la nature, si c'est à ce dernier principe qu'on attribue la succession des phénomènes pathologiques. C'est un point de vue semblable quoique différent, et celui du naturisme me paraît préférable. Nos nécessités de pratique s'en arrangent beaucoup mieux qu'elles ne profitent de l'autre.
Reste enfin le vitalisme de l'école de Montpellier qui, sans se séparer de la tradition Hippocratique, et pour déterminer le principe de la vie en évitant l'écueil de l'animisme, a prétendu découvrir dans un principe vital indéterminé la cause du mécanisme humain. Je n'ai pas à revenir sur l'appréciation que j'ai faite de cette doctrine ontologique, et qu'on trouvera plus haut-dans ce livre, mais il me suffira de dire que je ne trouve pas dans ce principe, tel que Barthez l'a constitué, rien qui puisse être mis en parallèle avec la nature médicatrice ni avec le naturisme. Il n'en est que le complément, et comme ses attributs ne sont pas bien déterminés, ni son rôle pathogénique suffisamment établi, je pense qu'il n'ajoute rien à la doctrine hippocratique.
Une seule théorie me paraît compléter le naturisme et révéler son essence sans le charger d'hypothèses, c'est celle du vitalisme séminal ou séminalisme dont j'ai parlé dans mon livre des attributs de
APPRÉCIATION DU NATURISME ET DE SES TRANSFORMATIONS lit
la rie et dans le chapitre précédent. En effet, la semence est le principe de la vie physique et de la nature de l'homme . Ses qualités font la forme, la ressemblance, la vigueur, la faiblesse, les diathèses, les maladies innées et les maladies héréditaires. Par elle, s'expliquent certaines actions vitales, les qualités variables d'un même tissu, les propriétés organiques qui par elles-mêmes ont un rôle propre, et la marche de cerlaines maladies. Elle n'est pas tout dans la nalure de l'homme, mais elle en est l'agent réel, susceptible de maladie appréciable. Enfin . plus qu'aucun autre principe de vie, et sans aucune hypothèse, cette cause expérimentale rend compte de bien des états pathologiques observés par le médecin. Ce qu'apprend son étude n'est pas le naturisme imagé d'Hippocrate, mais c'en est un des éléments et, à ce titre, elle complète en précisant par l'expérience ce que l'Hippocratisme a de si général et de si élevé.
Ainsi donc, après deux mille ans d'observation, d'expériences et de controverses, le naturisme reste encore debout, non dans son dogme primitif avec sa théorie humorale de la fluxion de la coction et des crises, mais dans le fait clinique si vrai de la nature médicatrice. Le médecin n'est qu'un instrument de guérison; c'est la nature qui guérit, et souvent elle se passe de l'instrument. Qu'a-t-elle de mieux à faire quand l'instrument n'est pas bon?