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LIVRE QUATRIÈME

Quelques historiens, et à leur suite beaucoup de médecins, parlent sans cesse du Dogmatisme d'Hippocrate comme si ce médecin avait formulé les éléments d'une méthode philosophique de ce nom. Ce n'est là qu'une appréciation mal fondée, susceptible d'induire en erreur ceux qui étudient pour la première fois les différentes doctrines médicales qui se sont partagé l'empire de la science. Hippocrate n'est pas un doctrinaire. Il n'a jamais eu la prétention de créer une philosophie médicale. Observateur et philosophe, sa médecine permet de reconnaître ses tendances doctrinales, mais dans le jugement à porter sur elle, l'appréciation appartient toute entière à celui qui la formule, et c'est de sa part une interprétation des pensées de Fauteur plutôt qu'un exposé textuel de ses doctrines. J'ai trouvé, dans ses œuvres, les preuves d'un naturisme évident et il m'a semblé que cette idée philosophique primait toutes les autres, notamment celle de l'humorisme qui s'y rattache, mais c'est une opinion personnelle qu'on peut ne point partager D'autres pourront juger différemment, et, par certains textes, mettre sous le patronage d'Hippocrate l'empirisme ou le solidisme, mais ce sera au lecteur d'apprécier la validité de leurs preuves, et de voir si elles sont suffisantes pour entraîner la conviction. Ainsi a procédé le dogmatisme qui se personnifie dans Hippocrate, par une interprétation toute personnelle de ïhessalus, son véritable auteur ; mais il reste à savoir si cette appréciation est juste et si elle est meilleure que celle qui cherche dans le naturisme le fond de la doctrine Hippocratique.

Le Dogmatisme et l'Empirisme sonHes deux premières sectes médicales. Thessalus et Dracon, fils d Hippocrate, suivis par Polybe, son gendre, peuvent en être considérés comme les fondateurs. Il a été aussi appelé dogmatisme Hippocratique parce qu'il prétendait suivre entièrement les principes d'Hippocrate. Rien n'est moins vrai, car il a introduit en médecine la plus grande partie de la philosophie de Platon et, ainsi que l'a fait remarquer Sprengel, il se

détourna de l'observation pour s'abandonner à la dialectique et aux spéculations les plus frivoles. L'école dogmatique, dit cet historien, négligeant pour de stériles subtilités les vérités éternelles de la nature enseignées par Hippocrate, enfin elle oublia les préceptes trop simples des médecins de Cos pour élever de vagues hypothèses » (tom. I, p. 335).

Son but a été d'établir que la médecine d'Hippocrate était fondée sur l'observation, et sur le raisonnement. Elle voulait ainsi combattre les affirmations de l'école empirique qui déclarait ne vouloir s'en tenir qu'à l'observation. Ainsi que cela résulte des écrits de Celse et de Galien que je citerai plus loin, ce fut une lutte de méthode et d'école plutôt qu'une opposition de doctrine. Le naturisme et l'humorisme sont des doctrines médicales, mais le dogmatisme et l'empirisme n'en sont pas et ne sont que des méthodes à l'usage de ceux qui cherchent une vérité doctrinale.

On ne peut guère juger les principes de l'école dogmatique que d'après Celse et Galien, car les ouvrages des fondateurs du dogmatisme sont presque tous perdus et il n'en reste que des fragments. De Thessalus, nous avons d'après Galien, dans la collection hippocratique, le livre des maladies, le second, cinquième, sixième et septième livre des épidémies et peut-être le second livre des prorrhétiques que l'on attribue aussi à Dracon (1).

A Polybe on rapporte une partie du livre de la nature de Vhomme et du livre sur la nature de V enfant, ceux du Régime salubre; des affections et de l accouchement au bout de huit mois.

Si l'on en croit l'appréciation d'ailleurs très bien taite de Sprengel, le dogmatisme aurait été la conséquence du scepticisme philosophique de la Grèce à l'égard des objets qui frappent les sens et le résultat de la cosmogonie et de la physique de Platon, toutes peuplées d'êtres imaginaires agissant sur la matière du monde. Comme le platonicisme, son modèle, il s'occupait de la recherche des causes finales, plutôt que des causes agissantes qu'il déclarait être le plus souvent inaccessibles à notre esprit, et la cause de chaque chose est le meilleur but, et la cause de toutes les choses est le plus grand bien ». Mais, entraîné dans cette direction plus loin qu'il ne faut, il tomba aisément dans la recherche des causes occultes et hypothétiques, ce quil'éloigna de l'observation qui fut surtout le principe d'Hippocrate et ce qui le mit en opposition avec les Empiriques. — Ainsi l'auteur du livre de Vart introduit dans la collection Hippocratique dit positivement : « ce que les

(I) Sprengel, I, p. 3:î6.

yeux n'aperçoivent pas peut être entrevu par le raisonnement ( Dû arte, p. 11. )

Au milieu de toutes les erreurs anatomiques <\u temps, aggravée! par l'esprit d'hypothèse, le dogmatisme admettait, avec Hippocrate ei

Platon, la théorie des éléments et voyait la cause «les maladies dam leur changement de proportion. « Le défaut de proportion entre les éléments physiques du corps est la cause prochaine de toutes les maladies. Comme la moelle, les os, les muscles, les ligaments, le sang et toutes les humeurs qui en tirent leur origine, sont formés de ces éléments, le défaut de proportion de ces derniers détermine dans les humeurs une altération qui produit la différence entre les maladies » (Timée, p. 14 ; et Sprengel, 1. 1, p. 350). Vientensuite une exposition hypothétique du rôle de la bile, de l'atrabile, de l'esprit ou air, du phlegme et du feu dans les altération des organes et des humeurs qui n'a plus aujourd'hui qu'un médiocre intérêt et qu'il nie paraît inutile de reproduire.

Toutes ces idées, qui furent aussi celles d'Hippocrate, devinrent celles de ses disciples et des écrivains postérieurs qui, en les exagérant, fondèrent l'école dogmatique. C'était toujours le naturisme et l'humorisme dont j'ai parlé, mais il s'y mêlait de tels abus de raisonnement et d'hypothèses sur le rôle pathogénique des éléments et des humeurs que les esprits durent protester au nom de l'expérience et de l'observation.

Pour cette école, l'âme, matière subtile éthérée ou ignée, était le résultat du mélange de deux éléments, le feu et l'eau, et se répandait à tous les organes, formant la raison, l'intelligence et le jugement, présidant à l'accroissement et au déclin du corps, aux altérations qui s'y produisent, au mouvement, au sommeil et à la veille,

dirigeant tout pour le maintien de l'ensemble « S'aperçoit-elle

d'un mal quelconque, elle songe à le guérir ; mais elle y réfléchit afin de ne rien devoir à la témérité plutôt qu'à la prudence et elle aime mieux temporiser que de recourir à la force. » (De arte, p. il.)

C'est évidemment là le germe des doctrines ultérieures de Van Helmont, de S ahl, de Barthez et de tous ceux qui ont fait d'un archèe, d'une âme immatérielle, d'une âme végétative, d'un principe vital ou des forces médicatrices. la base de leur pathogénie. En cela, ils se rattachent de très-près aux traditions hippocratiques et ce n'est pas sans raison qu'on les considère comme appartenant à l'ancienne école dogmatique.

Dans l'étudedes sens, ce sontencore deshypothèsestirées de l'action des éléments et de leurs qualités de sécheresse ou d'humidité. L'audition résulte de la percussion des parties osseuses et membraneuses

desséchées de l'oreille plutôt que du cerveau qui est humide et incapable de transmettre le son (4). L'olfaction dépend de la sécheresse des membranes du nez, car elle est abolie dans le rhume de cerveau lorsque l'écoulement de cet organe rend ces membranes humides (2), etc.

Leur pathologie résultait principalement de la déviation des quatre humeurs qui, de leur source principale, étaient attirées par les organes, ou de leurs altérations salines, acides ou amères, qui commencèrent dès lors à figurer dans l'étiologie, ce qui entraînait les fluxions suivies de coclion et de crises.

Ils accordaient une grande importance à certains nombres, particulièrement au nombre sept et ses multiples, soit pour la détermination des jours critiques, soit pour le développement du fœtus de sept mois, soit pour le changement périodique de la vie ; — à l'influence de la lune et des étoiles; — et à la qualité chaude, sèche, humide et froide des éléments essentiellement variables selon les saisons.

En thérapeutique , ils poursuivaient leur même série d'hypothèses, cherchant à sécher par des absorbants ce qui provenait de l'humide ; à refroidir par les rafraîchissants les maladies dues à un excès de chaud ; à échauffer par les stimulants les affections froides de la pituite ou phlegme, et à délayer ce qui résultait du sec. — La médecine était surtout « l'art de retrancher et d'ajouter » (De affection, p. 164) et l'on poursuivait les humeurs en expulsant ou en attirant selon les cas le sang, le phlegme, la bile ou l'atrabile, soit au voisinage du mal soit dans un lieu plus éloigné. De là ces querelles sur la révulsion et sur la dérivation dont Galien nous a transmis les phases avec toutes les subtilités de la dispute.

Malgré l'ingéniosité de ces théories, il est facile de voir combien elles étaient peu conformes au véritable esprit d'observation, et combien, même au temps de leur splendeur, elles devaient froisser les esprits amoureux du vrai. Si l'on ajoute à cela les exagérations des disciples enthousiastes qui ajoutaient encore par leurs faux raisonnements de nouvelles hypolhèsesaux assertions déjà fort incertaines de leurs maîtres on comprendra que l'auteur du traité de la loi ait pu dire que : « l'art de guérir devint le partage de discoureurs éternels, dont la jactance et les raisonnements futiles le firent tomber dans le mépris. » (Lex, p. 40.)

Sans insister davantage sur les hypothèses de l'école dogmatique

1) De princip., p. \t\ .

(2) Ibid.

inspirée d'Hippocrate et de Platon dont les doctrines spiritualistes se combinaient aux théories médicales, je vais montrer les tendances contraires, d'une école dogmatique rivale dont Zenon d'Élée fut le promoteur.

Environ trois cents ans avant Jésus-Christ la pathologie subit une modification particulière de la part du stoïcisme. « Le but des stoïciens, dit Sprengel (tome 1, p. 375), était d'étudier la nature et d'en approfondir les mystères. Celui qui veut mettre la philosophie en pratique, c'est-à dire vivre d'une manière conforme à la nature, doit se séparer du reste du monde et renoncer à toute sorte d'administration, et s'efforcer de connaître le rapport qui existe entre la nature de l'homme et celle de l'univers. »

« Le matérialisme dont l'école éléatique avait déjà jeté les fondements formait la base de leur doctrine. Tout ce qui existe est par cette seule raison matière ; et les causes elles-mêmes sont toutes

matérielles La cause première ou la divinité, était considérée

comme un être matériel.... C'était le feu éternel qui avait donné la forme à la matière primitive et qui avait établi l'ordre dans le chaos.... La substance matérielle de la divinité pénètre tout l'univers, et c'est l'être pensant que nous appelons nature; elle agit d'après des lois immuables et on la nomme aussi le destin. »

« Cette force qui apit toujours d'une façon régulière, est la cause de tous les changements qui surviennent dans les corps et de toutes les opérations intellectuelles »

« Le corps animal n'était dans leur opinion que le résultat de forces purement mécaniques qui se bornent à développer un germe existant de toute éternité. Ce développement s'opérait au moyen

d'un esprit contenu dans la liqueur séminale Comme la nature

qui pénètre tout, ou l'âme divine du monde, n'est autre chose que le feu le plus pur, de même aussi l'âme de l'homme est de nature ignée ou aérienne.... C'est un esprit né en même temps que nous, qui se répand dans toutes les parties de notre corps pendant la durée de l'existence.... »

« Les tempéraments résultaient des différentes émanations qui constituent l'essence de l'âme. D'abondantes vapeurs ignées prédisposent à la colère; la prédominance des vapeurs aqueuses produit la pusillanimité. »

« Comme ils avaient sans cesse recours au ^veu^a, à l'esprit, pour expliquer les phénomènes de la nature ainsi que le faisaient les dogmatiques, on les nomma pour cette raison des pneumatiques » et c'est cette philosophie qui a été le point de départ du pneumatisme médical.

Le Dogmatisme tirait donc son principe de l'application du raisonnement à l'étude des causes premières ou déterminantes des phénomènes physiologiques et pathologiques pour en donner la théorie, et pour en tirer des indications relatives au traitement des maladies. C'est l'observation raisonnée dans ce qu'elle a de plus difficile, car si les esprits sages savent s'arrêter à temps lorsque, dans la succession des phénomènes, le fait primordial reste obscur, les esprits aventureux se contentent de rapprochements hypothétiques, et s'éloignent totalement de l'observation pour se livrer à des divagations qui n'ont plus rien de scientifique. Peu à peu les droits de l'observation sont méconnus et les écarts de la raison deviennent si considérables que la science obligée de combattre pour l'expérience est contrainte de se jeter dans l'empirisme. C'est ce qui est arrivé à l'école dogmatique ou rationnelle.

On en trouvera la preuve dans le jugement, d'ailleurs trèsbienveillant, porté sur elle par Celse (Des Etangs, lib. I, p. 2) :

« Les partisans de la médecine rationnelle (1) posent en principe que le médecin doit connaître les causes occultes et prochaines, puis les causes apparentes des maladies; connaître ensuite les actions naturelles et en dernier lieu la composition des organes internes. Ils appellent causes occultes celles qui conduisent à rechercher quels sont les principes de ces corps, et ce qui constitue la bonne et la mauvaise santé; car il leur paraît impossible d'assigner un traitement convenable à des maladies dont on igrtore la source.

On ne saurait non plus mettre en doute que le traitement changera, selon que la maladie reconnaîtra pour cause, ainsi que l'ont voulu certains philosophes, l'excès ou le défaut des quatre éléments. Il sera différent, si l'on place le principe morbide dans l'humide avec Hérophile, ou dans le pneuma, avec Hippocrate; différent si, comme le dit Erasistrate, le sang en s'épanchant dans les veines destinées à recevoir les esprits, excite l'inflammation que les Grecs nomment cp^sy^ovyi , et si cette inflammation soulève un mouvement qui n'est autre que la fièvre : il ne sera plus le même enfin, si, selon l'opinion d'Asclépiade, les atomes en circulation s'arrêtent dans les pores imperceptibles du corps et en déterminent l'obstruction. Celui-là donc guérira plus sûrement qui ne se sera pas mépris sur la cause première de la maladie. La nécessité de l'expérience est aussi reconnue par les dogmatiques; seulement, disent-ils, on ne peut y arriver sans le secours du raisonnement. Et, en effet, les

(I) Traduction du mot rationalis employé pour donné idée du mot grue &jy/*a. bouchut. 27

anciens médecins n'ordonnaient pas aux malades la première chose venue; mais après avoir mûrement pesé ce qui convenait le mieux à leur état, ils mettaient à l'épreuve les moyens auxquels leurs conji dures les avaient conduits.

Que ces moyens aujourd'hui soient pour la plupart consacrés par l'usage, cela n'importe guère, si le raisonnement en a précédé l'application; et c'est aussi ce qui a lieu dans un grand nombre de cas. D'ailleurs il se présente souvent des maladies nouvelles sur lesquelles l'expérience n'a rien pu prononcer encore, et dont il faut pourtant rechercher l'origine, attendu que sans cela personne au monde ne pourrait trouver la raison qui doit faire préférer tel remède à tel autre. C'est d'après de semblables considérations qu'ils s'appliquent à pénétrer les causes enveloppées d'obscurité.

Dans les causes qu'ils appellent évidentes ils veulent savoir si c'est à l'influence de la chaleur ou du froid, de l'abstinence ou de l'excès alimentaire, ou de toute autre circonstance analogue qu'il faut rapporter l'invasion de la maladie; car si l'on a pu remonter à la source du mal, ils pensent qu'il sera facile d'en prévenir les suites.

Sous le nom d'actions naturelles du corps, ils désignent les phénomènes de la respiration, de la déglutition, de la digestion et de la nutrition. Ils voudraient connaître encore par quelle raison le pouls des artères s'élève et se déprime alternativement, et quelle autre raison produit le sommeil et la veille. Dans l'ignorance de ces causes, ils estiment que personne n'a le pouvoir de prévenir ou de guérir les maladies qu'elles ont fait naître. Comme parmi ces fonctions la digestion paraît jouer le principal rôle, ils s'y attachent particulièrement ; et les uns prenant pour guide Erasistrate, croienl qu'elle a lieu par trituration; d'autres enfin, sectateurs d'Hippocrate, l'expliquent par la coction. Mais surviennent les élèves d'Asclépiade, qui déclarent ces idées vaines et dépourvues de fondement; la matière n'est pas soumise à la coction; elle passe à l'étal de crudité et telle qu'on l'a prise dans tout le corps de l'homme. Ils sont donc peu d'accord sur ce point, mais ils conviennent que le régime alimentaire doit varier suivant l'hypothèse admise sur la digestion ; si les aliments sont broyés dans l'estomac, on devra choisir ceux qui cèdent le plus facilement à la trituration; et s'ils se putréfient, ceux qui arrivent le plus vite à la putréfaction; s'il y a coction des aliments par chaleur interne, c'est à ceux qui en développent le plus qu'il faudra s'arrêter ; mais il n'y a pas à s'occuper de ce dernier choix si la digestion ne se fait pas ainsi , il faudra prescrire alors les substances qui résistent le mieux a toute altération. Par la même raison, lorsqu'on observe de l'embarras dans la

respiration, de l'assoupissement ou de l'insomnie, il sera possible d'indiquer le remède si d'avance on a pu pénétrer les conditions intimes de ces divers états. De plus, la douleur et des maladies d'espèce différente pouvant envahir nos organes intérieurs, ils ne voient aucun moyen, si l'on n'en connaît pas la structure, de les ramener à leur intégrité. Il y a donc nécessité de se livrer à l'ouverture des cadavres pour scruter les viscères et les entrailles; et même Hérophile et Erasistrate ont bien mieux fait, en ouvrant tout vivant les criminels que les rois leur abandonnaient au sortir des cachots (1) afin de saisir sur le vif ce que la nature leur tenait caché, et d'arriver à connaître la situation des organes, leur couleur, leur forme, leur grandeur, leurs dispositions, leur degré de consistance ou de mollesse, l'état poli de leur surface, leurs rapports, leurs saillies et leurs dépressions, de voir enfin quelles sont les parties qui s'insèrent aux autres, ou qui au contraire les reçoivent au milieu d'elles. En effet, quand survient une douleur interne, peut-on en désigner exactement le siège, si l'on ignore la position des viscères et des parties intérieurement situées? et comment traiter un organe malade dont on ne se fait pas même une idée? qu'une blessure, par exemple, mette à nu les viscères, celui qui ne connaît pas la coloration naturelle de chaque partie ne saura pas distinguer l'état d'intégrité de l'état d'altération, et ne pourra dès lors porter remède à la lésion. L'application des médicaments externes devient aussi plus efficace, lorsque le siège, la forme et la grandeur des organes internes sont bien déterminés. Toutes ces considérations s'appliquent également aux choses énoncées plus haut. Il n'y a donc pas de cruauté, comme on Ta prétendu, à chercher dans le supplice d'un petit nombre de criminels, les moyens de conserver d'âge en âge des générations innocentes. » (Gelse, lib. I, page 2.)

Cette appréciation fait parfaitement connaître ce que fut le dogmatisme, et je la préfère de beaucoup à celle que Galien a écrite dans un chapitre intitulé « Des sectes aux Etudiants. y> Elle est plus complète et donne une meilleure idée de la méthode. Toutefois, Galien n'est pas moins intéressant à lire et, s'il est moins explicite, il n'est pas moins favorable et on voit qu'il approuve en grande partie les procédés du Dogmatisme qu'il oppose à l'Empirisme. C'est dans ce contraste que ressortent ses préférences.

« La secte raisonnante ou Dogmatique étudie la nature du corps, et l'influence des milieux qui l'entourent, comme l'air, l'eau, les localités, l'alimentation, les habitudes, le genre de vie, la vertu des

(1) Gela n'est pas démontré.

remèdes de façon à déduire par le raisonnement le moyen' de traitement à proposer contre les effets d'une cause connue. a 11 cite comme exemple le cas d'une partie qui gonfle, devient dure et douloureuse et contre lequel on emploie les réfrigérants et les topiques astringents qui arrêtent les fluxions, puis les échauffants et les relâchants qui évacuent le liquide accumulé. Voilà l'indication qui résulte de la diathèse, mais en dehors d'elle il y a les indications tirées de l'âge, de l'idiosyncrasie ou de la force des malades; de la saison, des habitudes, du genre de vie et des localités, et qui ne sont pas moins utiles à la thérapeutique.

Il cite également le cas d'un individu atteint de fièvre avec courbature, turgescence ou plénitude des vaisseaux qui décèle la présence d'un sang trop échauffé et chez lequel l'indication d'évacuer est manifeste, car les maladies se guérissent par les contraires. Alors, en évacuant, il faut tenir compte de l'âge, delà force du malade ainsi que de la saison et du pays où Ion pratique, car dans la force de l'âge, au printemps et dans un pays tempéré, on ne fera pas de faute si l'on fait la saignée, tandis qu'en plein été ou dans un grand hiver, dans ces pays très-froids ou très-chauds, enfin chez un sujet débile, il serait fâcheux d'ouvrir la veine.

Bien que l'Empirique suive la même méthode, il y arrive par d'autres voies et l'expérience de ce qui est bon ou mauvais selon l'âge, la force, les climats, les saisons, etc., lui suffit sans avoir recours au raisonnement, à la recherche d'une causalité hypothétique. Ainsi, après la morsure d'un chien enragé, qui présente les caractères de toute morsure inoffensive, le dogmatique qui déclare la plaie venimeuse l'empêche de se fermer ou par des remèdes chauds et acres prétend en dessécher le venin que nous appelons maintenant un virus. — L'Empirique fait de même, seulement dans sa détermination au lieu d'invoquer la nature empoisonnée de la plaie, il se contente de prendre pour guide le souvenir de ce que l'expérience a démontré être utile. C'est là une querelle de méthode et pas autre chose. Quand les Dogmatistes reprochent à l'expérience d'être trompouse et incomplète par les choses que l'on ignore en observant, ils ont raison, mais à leur tour les Empiriques soutiennent que tous les raisonnements ne sont que probables, et qu'il n'y a de certitude que l'expérience.

Ce qu'il faut condamner c'est l'abus de la méthode et non pas la méthode elle-même comme je le montrerai dans tout le cours de cette exposition des doctrines médicales, c'est l'expérience qui est le dernier terme de toute conception médicale et de toute vérité philosophique. Celui qui raisonne bien ne fait que déduire ses prin-

cipes de l'observation et de l'expérience, et cette raison-là se trouve toujours d'accord avec l'Empirisme. Ainsi la cautérisation après la morsure des chiens enragés. Quant aux expériences des sots, elles ont beau être l'expérience, il y manque tant de conditions essentielles d'observations et tant de choses restées inaperçues que leurs déductions sont autant d'erreurs. La science est encombrée d'expériences, mais les vérités expérimentales du jour qui ont remplacé des vérités expérimentales de la veille, ne sont souvent plus le lendemain que des erreurs à remplacer par des vérités expérimentales nouvelles. — Cessons donc de faire la guerre à la raison parce qu'elle est la raison. Ses abus seuls sont blâmables autant que les abus de l'Empirisme, et les bons raisonnements auront toujours leur prix.

Au Dogmatisme de l'école d'Hippocrate qui a servi de prétexte à l'empirisme naissant, et qui ne représente aucune idée médicale, je préfère la qualification tirée du principe général de sa doctrine médicale. Son Naturisme la caractérise mieux comme philosophie médicale que la méthode dont elle s'est servi et, en prenant ce point de départ, on peut plus aisément suivre les transformations subies par ce principe dans le cours des siècles. Ainsi ferai-je tant que cela sera possible pour les autres doctrines telles que l'humorisme, le solidisme , l'iatro-mécanisme et la chimiatrie, mais quand le système ne pourra être exposé d'après une base physiologique et ne sera qu'une méthode comme l'empirisme, l'anatomisme ou l'éclectisme, alors, je garderai la dénomination généralement acceptée.

Le Dogmatisme médical que l'on retrouve ainsi comme méthode dans Galien, et dans toute la période du moyen âge et de la renaissance, jusqu'au triomphe définitif du principe d'observation de la science moderne, ne m'occupera donc plus comme doctrine. Tous ceux qui, à Paris et surtout à Montpellier, ont suivi les traditions hippocratiques se sont glorifiés de leur Dogmatisme, croyant ainsi marcher dans les voies de l'hippocratisme. Ils n'ont pas assez vu que le Dogmatisme de l'un n'est pas le dogmatisme de l'autre, et que le raisonnement en médecine n'est pas une école. Ce n'est pas parce qu'on raisonne les observations médicales qu'on relève d'Hippocrate, car tous les médecins se flattent de raisonner ce qu'ils font; c'est en adoptant ses principes de naturisme dans l'évolution et dans le traitement des maladies. Je crois donc qu'il est philosophiquement plus vrai de considérer la doctrine hippocratique dans son principe que dans sa méthode, que la polémique du temps a qualifié du nom de Dogmatique. Maintenant ce mot n'a plus de raison d'être puisque l'empirisme moderne, répudiant les procédés de

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