CHAPITRE PREMIER
EMPIRISME ANCi;
L'Empirisme en médecine a précédé la science. Aussi ancien que l'humanité, il n'a perdu ses prérogatives que par le fait même des progrès de la civilisation et de la culture des esprits. A mesure que se développait la philosophie, l'Empirisme dépérissait, el on voyait diminuer de jour en jour les sectateurs de cette méthode scientifique. Ce qui était bon au début de la science ne pouvait lui convenir à l'époque de sa virilité, et si l'Empirisme a vécu c'est parce qu'il est venu s'associer au Ratiojialisme sans lequel il n'y a pas de science véritable. Toujours mal famée , cette doctrine n'a que de rares représentants célèbres dans notre histoire. Le plus ancien de ceux qui soient connus vivait peu avant l'apparition d'Hippocrate au xxxvr siècle. (Eloy, dict. Hist. de la méd.) C'est Acron ou Agron, d'Agrigente en Sicile, connu à Athènes où il donnait des leçons de philosophie en même temps qu'Empédocle, son concitoyen, c'est le plus ancien de ceux qui aient soutenu l'inutilité du raisonnement dans la médecine et qui ait déclaré qu'on devait s'en tenir uniquement à l'expérience. Pline en a fait pour ce motif le fondateur de la secte Empirique (XXIX, Hist. natur.) qui cependant n'a été vraiment établie comme seète que beaucoup plus tard au xxxvme siècle par suite des efforts de Philinus de Cos et de Sérapion d'Alexandrie.
Si Acron ne s'est jamais donné pour fondateur de la secte Empirique, il était Empirique à la manière des Asclepiades, ce fut lui, dit-on, qui délivra la ville d'Athènes de la peste qui ravagea la Grèce au commencement de la guerre du Péloponnèse, 4:26 ans avant Jésus-Christ. Comme il savait que les Egyptiens avaient la coutume d'allumer des feux dans les rues, et sur les places publiques pour purifier l'air, il employa le même expédient, et vint ainsi à bout, diton, d'éloigner la maladie. Ce médecin, si l'on en croit Suidas, a publié en langue Dorique un traité de médecine et un livre sur les aliments les plus convenables à l'état de santé.
Hippocrate est le premier qui, dans notre antiquité médicale, ait donné l'exemple de la plus heureuse association de l'expérience et de la raison. Ses doctrines, également éloignées de l'hypothèse et de la théorie, ont échappé à la destruction générale de tout ce qui n'est pas vrai. Elles sont restées vivaces et ce n'est que justice. Pendant les siècles qui ont suivi sa mort, et jusqu'à la fin de l'école d'Alexandrie, leur règne s'est poursuivi presque sans partage. C'est le Dogmatisme qu'on ferait mieux d'appeler Naturisme et qui, avec des vicissitudes diverses, s'est prolongé jusqu'au xvie siècle après avoir été fortifié par les témoignages et les travaux de Galien.
Cependant, s'il y eut en faveur de ces doctrines un assentiment presque général, qu'on pourrait dire presque universel, il s'éleva des voix contradictoires pour blâmer cette direction de la science et combattre ce qu'on appelait à tort les prétentions de l'hypothèse. Quelques hommes, plus résolus que bien inspirés, entreprirent contre les applications de la raison à la science sous le nom ft Empirisme, une campagne qui n'aurait dû être faite que contre les abus du raisonnement en médecine (4). Ils ne virent pas que, pour détruire un mal, ils en produisaient un autre. Ils se firent les champions de l'observation, dont personne n'a prétendu nier l'importance et ils la proclamèrent la seule source du progrès en repoussant toute intervention de la raison. Ennemis déclarés de toute hypothèse, ils ne virent pas qu'elle est souvent pour l'homme un moyen d'arriver à la vérité en inspirant ses recherches, et en le dirigeant dans une voie particulière, car celui qui ne cherche rien ne trouve rien. Or, avant d'avoir trouvé ce qu'on cherche on est guidé par une hypothèse.
Après la fondation de l'école d'Alexandrie (310 ans avant J.-C.) par Hérophile qui déjà avait rejeté toute explication théorique de l'action des médicaments, Philinus, de Cos, son disciple, généralisa cette manière défaire et l'appliqua à toutes les branches de la médecine. Rejetant toute théorie, il déclara que le seul guide à suivre dans l'étude de la médecine, c'était Y Expérience. A l'exemple des sceptiques il soutint qu'il fallait douter de la puissance de la raison et ne s'en rapporter qu'au témoignage des sens. Pour lui, le raisonnement ne servait à rien en médecine, et il fallait s'attacher uniquement à l'expérience, car toutes les théories hippocratiques sur les éléments et les qualités élémentaires, sur les humeurs cardinales, sur les crises et les jours critiques, sur les causes occultes ou prochaines et sur l'essence des maladies n'avaient rien de réel et devaient être considérées comme des hypothèses. Il considérait même comme inutile
(l) Eloy. Secte Emp%rique, t. II, p. 140.
'<?6 HISTOIRE DE LÀ MEDECIN l.
le fameux axiome thérapeutique d'Hippoerate : Les maladies guérissent par leurs contraires, et il prétendait qu'il fallait avoir seulement égard aux effets des remèdes connus sans chercher à raisonner sur leur mode d'action, et sans s'inquiéter dans leur administration, ni de la nature, ni de la cause prochaine des maladies. De la sorte, il constitua une doctrine médicale qui se répandit trèsrapidement et qui eut un très-grand succès.
Pour lui, le raisonnement devait être banni de la science. C'est ainsi qu'il devint le chef d'une secte importante qu'on peut considérer comme la seconde école Empirique. C'était l'exhumation d'un principe de l'expérience philosophique grecque devant lequel tout devait disparaître. Au reste Philinus ne s'attribuait pas le mérite de l'invention qu'il disait même appartenir à Hippocrate, abritant ainsi très-habilement, sous ce nom respecté, un absolutisme de méthode qui ne s'y trouve guère. Hippocrate en effet est un naturiste ayant su allier les droits réciproques de la raison et de l'observation, mais ne sacrifiant pas l'une à l'autre. Ennemi de l'hypothèse et des théories que l'observation ne peut justifier, il n'a jamais inspiré la raison au profit de l'expérience, et il n'a jamais considéré l'observation comme la seule et unique condition du progrès de la science. En médecine, ces prétentions exclusives et systématiques appartiennent à Philinus et nullement à Hippocrate. Elles ne sont qu'un développement du pyrrhonisme grec.
L'empirisme en tant que système est aussi ancien que les connaissances humaines, et l'Empirisme ancien est, d'après la remarque de M. Andral, l'origine de tous les Empirismes modernes, comme le dogmatisme ancien est le principe des différents dogmatismes qui ont paru depuis.
Il y a une telle alliance entre la philosophie et la médecine que toutes les sectes médicales, à leur naissance, ont trouvé leur raison d'être dans les idées philosophiques du temps. Comme les autres l'empirisme n'a pu échapper à cette loi et on en retrouve le principe dans les doctrines de la philosophie ancienne.
Peu après Aristote, Pyrrhon, témoin de tous les excès produits par l'application du raisonnement aux choses de la science et aux phénomènes de l'univers, voulut ramener l'esprit humain dans les voies régulières de l'observation. Il proclama ce principe qu'il ne fallait croire qu'à ce qui paraissait évident pour les sens : aux phénomènes, le reste n'était que pure hypothèse. Il ne savait pas si la matière existe et, sans la nier, il ne l'affirmait pas, ce qui a fait dire aux philosophes de son temps, voués aux entraînements de l'hypothèse, qu'il doutait de tout. Le Pyrrhonisme est devenu ainsi syno-
DE L'EMPIKISME ANCIEN 427
nyme de doute universel, ce qui est un peu vrai, puisqu'il doutait de la matière au sein de laquelle se produisent les phénomènes visibles et. tangibles.
Il n'acceptait d'autre réalité que celle du témoignage des sens, ou des phénomènes constatés par l'observation, mais, au delà, il doutait de tout. Il ne voulait pas qu'on recherchât l'essence des choses, et il soutenait qu'il ne fallait qu'observer les phénomènes sans en rechercher la nature. Ce sont là, comme on le voit, les bases de la philosophie expérimentale pure, doutant de tout ce qui n'est pas démontré par les sens.
Il ajoutait : « Comme naissent et tombent les feuilles des arbres, ainsi les opinions des mortels et non leurs observations. »
Ce sont les principes philosophiques de Purrhon qui ont inspiré les fondateurs de l'école Empirique en médecine. La similitude est complète. Philinus ne voulait pas qu'on étudiât autre chose que ce qui paraît être et ce qui peut être constaté par l'observation. Pour être conséquent, il déclarait que, dans les maladies, on ne devait s'occuper que de leurs phénomènes et non de leur nature, erreur profonde, qui est encore celle de tous les empiriques actuels.
En effet, la physique moderne qui a pour but d'étudier les phénomènes naturels et leurs lois, remonte à leurs causes, et admet des forces qu'elle ne voit pas, qu'elle ne touche pas et qu'elle ne sent pas davantage.
Le médecin voit du pus, mais il n'en sait pas la nalure virulente, il voit des tumeurs formées dépithélium, de tissu fibro-plastique, de cartilage, etc., et il ne sait si elles sont de nature maligne ou bénigne, etc., car la forme, la couleur et l'aspect d'un produit morbide ne caractérisent pas toujours sa nature. Si le témoignage des sens est nécessaire au progrès de la médecine et des sciences, la recherche des causes et de la nature des phénomènes n'est pas moins indispensable à leur grandeur. C'est dans ce sens que Platon a défini la science : « Une notion de l'invisible. »
Conséquents à leurs principes, les disciples de Philinus avaient adopté, pour la définition des maladies , le principe d'une simple énumération des phénomènes sans jamais en indiquer la cause ou la nature qui, échappant à l'observation directe, est entièrement du domaine de la raison.
Après Philinus de Cos , vint Sérapion d'Alexandrie au xxxvin6 siècle, qui est considéré à tort comme le véritable fondateur de la secte Empirique. Si l'on en croit Galien, il maltraita beaucoup Hippocrate, et dans ses ouvrages se louait à tout propos en méprisant tous les auteurs qui l'avaient précédé.
Il avait également pour principe, qu'en médecine le raisonnement ne sert à rien et que celte science marche uniquement par l'observation et l'expérience.
Tous ses écrits sont perdus, mais on sait par des extraits de son livre sur les médicaments dans quel degré de ridicule l'avait précipité son empirisme. Il conseillait contre l'épilepsie, la cervelle de chameau, les excréments de crocodile, le cœur d'hyène, le sant( de tortue et les testicules de sanglier. Voilà où l'on en arrive quand, au nom de l'empirisme qui bannit l'intervention du raisonnement, on est obligé de mettre en usage les pratiques les plus absurdes. Et, ici, nous sommes aux sources de l'empirisme et aux conseils do ses fondateurs.
Il ne faut donc pas s'étonner si, plus tard, nous voyons que c'est au nom de l'expérience qu'on a vanté les amulettes, et on peut dire que toutes Jes pratiques ridicules qui se sont glissées dans la science n'y ont pénétré qu'à l'aide de ces mots : Cela réussit, l'expérience l'a démontré. Formules magiques, incantations religieuses, influence divine ou démoniaque, pèlerinages profanes et sacrés, sorcellerie, magnétisme, homéopathie, philtres et charmes curatifs, poudres inertes vantées par l'industrie, remèdes inutiles ou nuisibles, tout cela est préconisé au nom de l'expérience et, l'imagination aidant, l'expérience thérapeutique pourra être favorable à la plus insensée des médications. Qu'on se rappelle ce paysan à qui son médecin ayant ordonné une purgation lui écrivit la formule d'un purgatif en lui disant : prenez-moi cela, ce que fit notre homme en avalant le papier dont l'ingestion fut suivie d'évacuations abondantes, et l'on verra qu'en thérapeutie, l'expérience est chose extrêmement difficile. On peut même dire que, sans la raison qui la guide, et qui la dirige, l'expérience en thérapeutique n'est qu'un marche-pied de l'ignorance quand elle n'est pas le masque du charlatanisme.
Après Sérapion, vint Xeuxès qui a fait un commentaire assez étendu sur Hippocrate.
Heraclite , de Tarente, est un médecin remarquable du xxxixe siècle qui releva beaucoup l'éclat de la secte empirique. Galien le vante beaucoup pour sa bonne foi et pour sa sincérité, dans la pratique de la médecine. Cœlius Aurelianus l'appelle le plus estimable des empiriques.
Inspiré par les doctrines (V Hippocrate, de Diodes et de Praxaqoras, ce fut un sage praticien. Il étudia beaucoup la matière médicale, et les médicaments dont il donna les descriptions et marqua les propriétés d'après l'expérience. C'est à lui qu'on attribue le premier usage de V opium dans l'intention de calmer les douleurs
et de procurer le sommeil. Galien l'estimait assez car il le juge eu disant : « Il ne parlait jamais contre la vérité pour défendre les intérêts de sa secte; il ne rapportait que ce qu'il avait expérimenté lui-même, et il possédait la pratique de la médecine aussi bien qu'aucun autre médecin de son temps. » Tous reconnurent ce principe qu'en médecine « il faut observer sans jamais raisonner, » maxime déplorable qu'un esprit distingué a bien de la peine à suivre, et à laquelle la foule des médecins ne peut obéir sans tomber dans les pratiques les plus grossières et les plus ridicules.
Toutefois en proclamant ainsi la nécessité et l'importance de l'observation, Philinus, Sérapion et les Empiriques ne se bornèrent pas seulement à exagérer un principe admis de tous, pratiqué par Hippocrate et ses successeurs, faussé peut-être par des esprits trop enclins à l'hypothèse; ils donnèrent à l'observation et à l'expérience médicales des règles précises, de façon à créer une véritable méthode scientifique. Leur formule d'observation restée comme un bon modèle à suivre, se trouve dans les histoires de la médecine, de Leclerc, de Sprengel, de Renouard, et j'en parlerai plus loin.
Zopyrus est un autre empirique qui vivait au xxxixe siècle. Il pratiquait à la cour des Ptolémées, et était en correspondance avec Mithridate VI au sujet des poisons et des antidotes. On connaît de lui un traité des plantes vénéneuses, et il disait avoir trouvé un antidote général ambrosia qui fut essayé avec succès, dit-on, sur plusieurs criminels.
D'après Oribase, Zopyre avait classé les médicaments d'après leur mode d'action; les errhins, les diurétiques, les sudorifiques, les astringents, lessuppuratifs, les expectorants, elles galactogènes, etc., fait important pour cette époque et dont s'inspirent encore les classifications thérapeutiques de notre époque.
Theudas ou Theodas est cité par Galien comme un des meil leurs écrivains empiriques du deuxième siècle. Son contemporain Menodotus, empirique comme lui, est désigné par Galien comme un méchant auteur ayant composé de très-gros livres chargeant d'injures les médecins des autres sectes. Il est l'auteur d'un procédé philosophique pour arriver à la vérité, c'est YEpilogisme ou comparaison.
Lycus, Eschion, sont aussi rangés parmi les sectateurs de l'Empirisme. — Tous ces auteurs sont antérieurs à Galien ; mais après lui la plupart des Empiriques se fondent dans son Dogmatisme.
Toutefois des Empiriques se montrent encore çà et là professant la doctrine dans son état de pureté. Ainsi Sextus Empiricus, mis par
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Utlerc au nwnr ou au \\\iv nèele, aurait vécu, selon Freind, au iic siècle, sous l'empire d'Antonin le Pieux. M. Andral le placé au me. Le surnom qu'il porte lui rient de sa philosophie médicale. Son principal ouvrage avait pour titre : Mémoires Empiriques. Il a laissé un ouvrage de philosophie contre les mathématiques et un autre intitulé Hypotyposes ou institutions pyrrl 'ioniennes, dans lequel il passe en revue toutes les connaissances humaines pour indiquer ce qu'elles ont de certain et d'incertain.
Cassius Félix a été rangé par Dezeimeris au nombre des Empiriques. Peut-être serait-il mieux placé parmi les éclectiques, car il se montre tour à tour Hérophiléen, Erasistratéen, Méthodiste et Empirique. Il vivait au commencement du Ier siècle au temps de Celse. On lui doit une préparation contre la colique dans laquelle entrait du suc épaissi de pavot.
Il a publié des problèmes naturels et médicaux en 84 propositions dans lesquelles se trouve quelque chose de fort remarquable pour le temps. C'est l'indication de la paralysie existant dans le côté opposé du cerveau, et il l'explique en disant que les nerfs qui tirent leur origine de la base de cet organe se croisent de façon que ceux qui viennent de la partie droite vont à gauche, tandis que ceux de la gauche vont se rendre à la droite du corps.
L'Empirisme de la seconde époque, celui de Philinus et de ses disciples, est le premier, dit Andral, qui ait proclamé en principe que la médecine ne devait avoir qu'un but, la guérison des malades, el que tout ce qui ne conduisait pas à ce résultat devait être écarté. Peu satisfait de ce qu'avaient dit les philosophes, ou découvert les anatomistes, il avait la prétention de se passer des raisonnements vantés par les premiers et des preuves et des recherches des seconds. Toute lumière devait venir de l'expérience et, pour en tirer tout ce qu'elle renferme d'utile à la guérison des malades, il. proclamait qu'on devait agir d'une façon particulière, au moyen de trois procédés : 1° l'observation, 2° l'histoire, et 3° l'analogisme ou l'épilogisme. C'était le trépied de la médecine (Eloy), trépied de l'empirisme (Sprengel). Par ces différents procédés il prétendait déterminer les ressemblances et les différences des maladies en même temps que l'usage des remèdes avantageux et inutiles ou dangereux.
1° De l'observation. — Le mot observation pour l'école empirique était synonyme d'autopsie, c'est-à-dire voir par soi-même ou par ses propres yeux (1).
(1) Voyez Andral, Union méd., 1853.
Dans leurs autopsies ils groupaient et réunissaient un certain nombre de phénomènes pathologiques , s'enchaînant les uns les autres et concourant à un but commun. Cet ensemble de phénomènes constituait un concours, c'est-à-dire un assemblage de phénomènes, (Tjvfoêri. On recherchait ainsi des concours dont l'ensemble formait la maladie, vosoç, et si cet ensemble de phénomènes se présentait toujours le même, il recevait un nom bien défini.
A ce problème en succédait un autre, celui de la médication, mais il était interdit de se préoccuper de la cause intime ou cachée de la maladie. — La médication devait résulter de l'expérience, c'est-à-dire du hasard, de l'essai ou de l'imitation (Elov, loc, cit., p. 141).
Les Empiriques disaient qu'il ne fallait pas attacher une trop grande importance à un seul symptôme, car un symptôme isolé pouvait appartenir à plusieurs concours et ne pas mériter de médication particulière. Ainsi la toux, la douleur seule, n'ont que peu d'importance, mais réunis à d'autres symptômes, leur signification est autre et entraîne une médication différente.
Malgré cela ils étudiaient chaque symptôme isolé avec le plus grand soin pour en apprécier la valeur, et pour savoir à quel concours il appartenait. Ils examinaient les matières évacuées, les cra chats pour juger leurs qualités d'après leur aspect, et pour les joindre à d'autres symptômes, afin d'en faire un concours. C'était la double méthode de l'analyse et de la synthèse appliquée à l'étude de la maladie .
Pour eux, les symptômes étaient l'objet d'une élude toute spéciale et ils distinguaient entre eux :
1° Les symptômes communs à divers concours et qu'on rencontre très-souvent.
2° Les symptômes propres à un seul concours qu'on appellerait aujourd'hui des symptômes pathognomoniqv.es. Ex. : la matière expectorée de la pneumonie.
A un autre point de vue, ils reconnurent :
1° Des symptômes essentiels à un concours.
2° Des symptômes variables, sans que pour cela le concours cesse d'exister, ce qui est le cas ordinaire.
3° Des symptômes surajoutés à ceux dont l'ensemble est caractéristique. Nous les appelons aujourd'hui des épiphénomènes.
Ils divisaient aussi les symptômes d'après leur importance, d'après leur intensité, d'après l'époque de leur apparition dans le concours, d'après leur durée, enfin d'après les modifications qu'ils peuvent subir dans leur manifestation.
Du V histoire. — A celte étude du concours par Y observation succédait Yhistoire, c'est-à-dire le rapprochement des symptômi
leur enchaînement, la narration des phénomènes, des remèdes el
des effets produits.
On s'appliquait à grouper les symptômes el à étudier le concours
qui en résultait, soit à son début dans ses circonstances initiales, soit dans son développement ou dans son évolution, soit enfin dans ses terminaisons. On devait indiquer sa régularité, ou son irrégularité, sa simplicité, ou son état de complication, ses modifications sous l'influence de ['âge, du sexe, de la constitution, de la force et de la faiblesse, des saisons, des climats dont l'importance était si grande à leurs yeux qu'il en résultait des pratiques différentes.
On devait explorer non pas un seul organe, mais toutes les parties du corps et toutes les fonctions.
Si les empiriques proscrivaient entièrement la recherche des causes intimes de la maladie, à la manière des méthodiques, ils s'appliquaient à découvrir celles qui sont évidentes et du domaine de l'observation. Celles-ci leur paraissaient très-importantes à découvrir pour prévenir le développement de quelques états morbides ; ainsi pouvait-on faire en écartant l'influence du froid, et des miasmes paludéens, ou en neutralisant certains principes morbifiques lorsqu'on en connaissait l'origine. Ex.: la morsure d'un chien enragé.
Pour cette école, l'étude de la médecine était très-longue et trèsdifficile en raison du grand nombre d'observations à recueillir pour instituer les unités morbides. Elle exigeait un très-grand nombre d'histoires particulières, et comme un seul homme ne pouvait avoir assez de faits à lui seul, il fallait emprunter ceux des autres. C'était pour elle le procédé historique.
Quand ils avaient bien des fois observé le même concours, et qu'ils en connaissaient les causes évidentes, les complications possibles, et les moyens divers qui avaient le mieux réussi à le combattre, les empiriques possédaient un théorème. Les plus instruits étaient ceux qui en possédaient le plus, et c'était là la preuve d'une plus grande expérience personnelle et d'une science plus avancée.
Chaque théorème recevait un nom, les plus insignifiants étaient lesx meilleurs et, en tout cas, ils ne devaient rien préjuger sur la nature des maladies.
De Vanalogisme. — Ainsi s'élaborait la science par Y observation et Yhistoire, mais ce n'était pas tout pour les empiriques. Trèssévères dans l'acceptation des faits qui devaient être très-nombreux et recueillis sans idée préconçue, ils avaient ensuite recours à l'a-
nalogisme pour éclairer le classement et la thérapeutique des faits nouveaux. C'est ce que nous appelons maintenant l'analogie. — Quand un fait de cette nature se présentait à l'observation on le comparait aux faits anciennement observés et, selon ses analogies, on se croyait en droit d'agir en conséquence.
L'Empirisme ainsi méthodiquement formulé ne pouvait résister aux coups du Dogmatisme qui, lorsqu'il n'abuse pas du droit de raisonner, donne à la science une allure, une liberté et une grandeur particulière. Sans cesse harcelé, et déprécié, l'un de ses chefs, Ménodatos, voulut y introduire un élément de plus par l'usage de YÉpilogisme, c'est-à-dire la raison suppléant à l'insuffisance des sens et de l'expérience. — Il est évident que c'est là un hommage rendu au dogmatisme mais dissimulé sous le voile d'une dénomination nouvelle. L'expérience à laquelle on supplée par le raisonnement n'est pas autre chose que le Dogmatisme, et la différence des méthodes disparait dès qu'elles se confondent dans leurs procédés.
Quoi qu'il en soit, TÉpilogisme était destiné à renforcer par la raison les données insuffisantes de l'expérience et du témoignage des sens. Ainsi les phénomènes d'une maladie étant cachés dans la profondeur du corps, on cherchait à les deviner et on faisait des suppositions quelquefois exactes, souvent erronées, mais en tout cas contraires aux vrais principes de la méthode expérimentale. Dans un cas de gêne de respiration, à l'aide du phénomène appréciable, dyspnée, l'épilogisme concluait à une cause cachée qui était la lésion des organes respiratoires ; ailleurs sur un homme qui souffrait de la vessie d'une certaine manière, comme l'expérience antérieure avait appris que dans ce cas il y avait des calculs dans la vessie, l'épilogisme disait, sans voir ni toucher le calcul et à l'aide de la raison, qu'il existait un calcul vésical.
C'est au moyen de l'expérience ainsi réglementée que l'Empirisme avait formé des groupes de symptômes caractérisant des concours, ou maladies ou unités morbides dont il restait ensuite à chercher le traitement, but principal de la médecine. — Toutes les définitions de la maladie devaient consister dans une exposition abrégée des symptômes principaux, sans faire intervenir le problème de sa nature intime. On ne devait pas dire la pneumonie est une inflammation des poumons, mais la pneumonie est un mal où s'observent tels et tels phénomènes caractéristiques. C'est la méthode employée de nos jours pour beaucoup de maladies, mais cela ne se fait pas d'une façon systématique, et on évite de le faire quand la nature d'un mal est bien connue. Ce n'est pour notre époque qu'un moyen de dissimuler son ignorance des causes.
134 HISTOIRE DE LA MKIiKCMNE
La thérapeutique des Empiriques était toute fondée sur l'expérience, et c'est parla qu'elle esl tombée dans le ridicule. Il n'y avait pas à raisonner sur la nature et les propriétés des substances euh plnyées. Chercher pourquoi un remède calme, ou bien pourquoi un autre l'ail uriner, était une perte de temps inutile. Il ne fallait que guérir et les remèdes dont le hasard avait démontré l'utilité, ou que l'analogie recommandait à la pratique, devaient être employés. De 14, aux pratiques superstitieuses et absurdes, à l'usage des substances les plus repoussantes et de la polypharmacie, il n'y avait qu'un pas et la méthode empirique, si utile pour empêcher les écarts de la raison dans les recherches scientifiques, vint échouer sur l'écueil de la pratique médicale. Du premier coup, les Empiriques allèrent au fond de leur doctrine, et se livrant aux pratiques les plus repoussantes et les plus absurdes, ils tombèrent dans le discrédit, de sorte que leur nom est devenu pour toujours synonyme d'ignorant et de charlatan.
Rien n'est plus mérité. Tout le monde fait de la médecine, les prêtres les religieuses, les gens du monde, les somnambules, les magnétiseurs, chacun a une formule de remède à offrir à ceux qui souffrent, et cela au nom de l'expérience et des succès antérieurs obtenus dans des conditions analogues. Les médecins eux-mêmes, qui ne pratiquent qu'au moyen d'un livre de formules plus ou moins recommandées par l'expérience antérieure, sont de meilleurs empiriques, mais ne sont que des empiriques, et il devient évident que si le lémoignagne des sens est la base de la médecine pratique, ceux qui n'y joignent pas les secours de la raison se réduisent à la condition du premier venu qui conseille contre la cécité le remède qu'un autre lui a donné. — Tout le monde est capable de faire de l'Empirisme et de prescrire aveuglément des remèdes vantés contre une maladie, mais le savant qui raisonne ce qu'il fait est seul capable de juger et de faire ce qui convient pour guérir. Or celui-là tout en saidant de l'expérience ne sera jamais un Empirique. Si l'influence de l'Empirisme systématique des hommes éminents a toujours été le point de départ des plus grossières pratiques médicales, il p. aussi été le signal des recherches thérapeutiques importantes sur l'efficacité des remèdes. Ainsi, lors du début de la seconde secte empirique en même temps qu on vit les médications les plus grossières se succéder et régner, il parut quelques ouvrages de matière médicale qui sont restés célèbres, et dont je parlerai plus loin.
Le De Jierboribus virtutibus dApulenius Celsus, médecin qui vécut sous Tibère; un livre sur les médicaments de Ménécrate, qui vivait à la même époque et auquel on doit l'emplâtre diachyloii; le
pharmaca écrit par Asclepiades pharmacien durant le premier siècle ; l'ouvrage sur les médicaments aisés à préparer par Apollonius d'Antioche; sur la composition des médicaments par Criton cité par Galien ; le recueil de médicaments par Scribonius Largus, empirique très-célèbre qui vivait sous Claude; le recueil de médicaments à'Andromaque de Crète, qui vécut sous Néron et où se trouve ce fameux Antidote nommé Galène ou Tranquille, et qui est depuis connu sous le nom de Thériaque, ce qui veut dire spécial aux bêtes sauvages, parce qu'elle était l'antidote de toutes les morsures venimeuses ; la matière médicale de Dioscoride, médecin au temps de Néron, ayant voyagé avec les légions romaines et ayant recueilli un grand nombre d'indications sur des substances empruntées aux trois règnes et usitées en médecine, sont les plus connus. Le dernier est le plus important des ouvrages de thérapeutique laissés par l'antiquité et il a été fort en honneur jusqu'à la fin du xvie siècle.
Dans ce livre où Dioscoride donne le nom des substances à employer, leur synonymie, leur description succincte, il n'y a pas moins de 6 à 700 plantes dont il indique les propriétés médicales. Il nous a aussi laissé un ouvrage sur les poisons connus et sur les virus, sur les venins et sur les antidotes célèbres que l'on peut considérer comme un traité de toxicologie.
Ces ouvrages joints à son livre sur les remèdes faciles à se procurer où il démontre l'importance des remèdes indigènes, joint à quelques chapitres de matière médicale de Pline l'Ancien, représentaient bien l'état de la thérapeutique au premier siècle de l'ère chrétienne, à l'époque du déclin de la seconde secte Empirique.
Galien joint aux empiriques différents personnages, tels que Calliclès ; Diodore, Lycus, Aeschrion, mais Leclerc lui conteste cette appréciation pour les trois premiers. Quant à Aeschrion, concitoyen et maître de Galien, le jugement est irrévocable, et on lui doit un remède contre la rage que Galien a fait connaître et qu'il cite avec un véritable honneur. Personne ne voudra me croire quand j'en aurai dit la nature. C'était de la poudre d'écrevisses grillées toutes vivantes !
On ne sait pas après Galien quels sont les Empiriques restés célèbres. Un seul est cité par Leclerc. C'est Marcellus, surnommé YEmpirique, qui vivait sous Théodose à la fin du ne siècle, et il a laissé un recueil de médicaments pour toutes les maladies'. Il est probable qu'il y en a eu bien d'autres, mais ils n'ont rien laissé qui les désigne particulièrement à l'attention des modernes ou ce qu'ils ont laissé ne leur a pas survécu.
L'Empirisme est arrivé jusqu'à nous ; c'esl une secte qui ne périra jamais, car elle est le refuge des ignorants ou des charlatans qui se couvrent de son nom, mais, dans sa forme ancienne, elle ne peut Aire le principe des savants qui raisonnent leurs connaissance