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CHAPITRE II

APPRÉCIATION DE l/EMPIRISME ANCIEN

Si l'Empirisme peut avoir la prétention d'arriver à la découverte de la vérité sans les secours de la raison il lui arrive bien souvent de n'être que le manteau de l'erreur, le masque de l'ignorance ambitieuse d'agir et le refuge du scepticisme qui rabaisse les esprits éclairés au niveau des êtres privés d'éducation. — Il est tout naturel qu'un individn s'adresse à son semblable pour connaître la manière de cultiver la vigne et le blé, de faire le pain et le vin, de fabriquer un outil, de bâtir une maison, d'élever des animaux et de conduire ou de dompter un cheval, de construire une machine, etc., car avant toute science les premiers besoins de l'homme ont été satisfaits par les tentatives de l'Empirisme. Comment fait- on ceci? Comment fait-on cela? De quelle manière arrive-t~on à ce résultat ? Telles sont les questions que s'adressent et que s'adresseront toujours les ignorants et les savants, qui ne savent pas tout et, en beaucoup de cas, il suffit de connaître les moyens de faire une chose pour l'exécuter à son tour sans raisonner aucune de ses actions.

Pour les choses matérielles et industrielles, l'Empirisme est certainement la source de tout véritable progrès, et le tâtonnement plus que la raison est en beaucoup de circonstances l'origine des perfectionnements introduits par l'ouvrier. Il n'en est pas de même dans les choses de l'esprit, de la morale, de la religion et de lintelliçence. En effet, tous les hommes ont en eux une lumière intérieure, la conscience, égale pour tous et présente en tous lieux, qui 1rs éclaire et leur apprend leurs devoirs vis-à-vis de Dieu, de leurs semblables et d'eux-mêmes. Tous ont en partage la raison qu'ils peuvent cultiver avec plus ou moins de succès, et qui varie selon les individus, dont la force dépend de l'éducation et de l'organisation physique. Ici, l'expérience est quelque chose, mais ce n'est pas tout. En en faisant le meilleur conseiller de l'intelligence nous lui faisons l'honneur qu'elle mérite, mais toute autre place, supérieure ou inférieure, serait usurpée ou injuste.

La médecine est à la fois une science morale et physique. A ce titre l'expérience qui doit servir à éclairer sa marche, à faciliter ses progrès et à étendre ses domaines ne saurait devenir son seul et unique appui. Que le chirurgien, dans ses procédés opératoires, proclame l'expérience son seul guide pour affirmer que la section d'un membre dans le milieu de son étendue est préférable à sa désarticulation, ou que tel genre d'incision est préférable à tel autre ou qu'il vaut mieux cet instrument que celui-là, rien de mieux, ici l'expérience est souveraine maîtresse, car il s'agit de choses matérielles et manuelles, mais lorsqu'il est question d'une maladie et d'un malade, deux termes essentiellement variables, l'une par son étendue, son siège, sa nature, son ancienneté, etc., l'autre par sa constitution, son tempérament, son âge, sesidiosyncrasies, etc., c'est à la raison, seule juge de ces conditions multiples, qu'il faut en référer pour guider l'expérience. Dans les cas de ce genre, une formule expérimentale curative, générale, est impossible à trouver, et là où il n'y a pas seulement de maladie à guérir, mais encore des malades à traiter, le médecin cherche ses indications en dehors des phénomènes qui tombent sous le sens.

Il faut le dire sans détour, avec toute la sincérité et l'impartialité qu'exige l'histoire, l'Empirisme médical antique, né de l'alliance du scepticisme et de l'ignorance, est la condamnation régulière de la raison, en tant que moyen de recherche de la vérité. Si la raison confirme l'expérience, disent les Empiriques, elle est inutile et si elle la contredit elle est dangereuse et, par conséquent, il faut s'en tenir à l'expérience.

C/est donc au point de vue tout spécial de la proscription du raisonnement en médecine qu'il faut juger l'ancien Empirisme, sinon la critique s'égarerait sur un Empirisme de fantaisie qui ne serait pas celui de l'Histoire. Il est bien évident qu'Hippocrate et ses disciples, Naturistes ou Dogmatiques, n'ont en aucune façon repoussé les lumières de l'expérience et de l'observation. Il est bien certain qu'il en est de même des Méthodiques et personne au monde n'a jamais eu l'idée d'agir systématiquement contre les données de l'expérience. Pour soutenir l'utilité de l'expérience, ce qu'aucun médecin n'a jamais mis en doute, et pour en faire une doctrine médicale et une méthode scientifique, militante, agressive, il faut qu'on y trouve une idée qui distingue cette expérience de l'Empirisme, en tant que secte spéciale, de l'expérience des dogmatiques et des néthodistes. Cette idée dont nous aurons à apprécier la justesse c'est, nous l'avons dit : la proscription de la raisop,.

En faisant à l'esprit humain cette injure de proclamer son im-

puissance radicale dans la recherche de la vérité, Philinus, Sérapion

et leurs disciples, ont assumé sur eux une responsabilité tellement lourde à porter qu'ils en ont été anéantis, et que, malgré les services rendus à la science par la méthode d'observation dont ils se sont faits les défenseurs, il n'est personne aujourd'hui qui ose soutenir avec eux que le raisonnement, l'anatomie et la physiologie soient inutiles à la médecine. Tous ceux qui vantent 1 Empirisme sont obligés d'ajouter aussitôt : éclairé par la raison sous peine de rentrer, dans la théorie de ces gens qui ont un remède à offrir à tous ceux qui souffrent, parce que ce remède a réussi à une personne qu'ils ne connaissent pas et qui est liée avec un .le leurs amis. Il y a donc deux Empirismes, l'un qui ne raisonne pas et qui proscrit la raison de sa médecine : c'est Y Empirisme antique, et l'autre qui prétend s'aider du raisonnement: c'est Y Empirisme raisonné, doctrine qui n'a pas de raison d'être, qui est toute dans son titre, employé comme machine de guerre dans la polémique, car il n'est pas de dogmatique, c'est-à-dire de médecin raisonnant, qui ne prouve la justesse de ses raisonnements par l'expérience.

Cela étant dit, voyons quels ont été les jugements de Gelse et de Galien, sur l'Empirisme antique, puis nous compléterons ce que nous venons de dire par quelques réflexions critiques.

Voici comment s'exprime Celse :

« Ceux qui se nomment Empiriques, parce qu'ils s'appuient sur l'expérience regardent bien comme nécessaire la connaissance des causes évidentes ; mais ils soutiennent qu'il est oiseux d'agiter la question des causes occultes et des actions naturelles, attendu que la nature est impénétrable ; et la preuve qu'on ne peut la comprendre, c'est la discorde qui règne dans cette discussion, puisque ni philosophes, ni médecins n'ont jamais pu sur ce point se mettre d'accord entre eux. En effet, pourquoi se ranger au sentiment d'Hippocrale plutôt qu'à celui d'Herophile, à celui d'Herophile plutôt qu'à l'opinion d'Asclepiade? Si l'on a égard aux raisonnements ils paraissent tous également plausibles ; si l'on tient compte des guérisons, tous les médecins ont ramené des malades à la santé. On ne peut donc rejeter les objections, ni l'autorité des uns et des aulres. Si l'art de raisonner faisait les médecins, il n'y en aurait pas de plus grands que les philosophes; mais ils ont en excès la science des mots, et n'ont point celle qui guérit. La médecine d'ailleurs varie selon les lieux, et sera différente à Rome, en Egypte ou dans la Gaule : Si pourtant les mêmes causes engendraient partout des maladies semblables, les mêmes remèdes devraient partout, convenir. Souvent encore la cause se montre évidente comme dans les cas d'ophthalmie

et de blessures, sans que cela conduise au moyen curatit. Si les causes évidentes ne peuvent guider la science, celles qui sont douteuses le pourront bien moins encore .et puisqu'il n'y a là qu'incertitude et mystère, mieux vaut s'appuyer surles choses certaines et reconnues, celles qui dans le traitement des maladies ont recula sanction de l'expérience. Il en est ainsi pour tous les arts : c'est par la pratique et non par la controverse qu'on devient agriculteur ou pilote. On doit croire que la médecine peut se passer de ces conjectures, puisqu'avec des opinions contraires on a vu les médecins réussir également a sauver leurs malades. S'ils ont obtenu ce résultat, ce n'est pas en vertu des causes occultes et des actions naturelles qu'ils expliquent diversement, mais parce que chacun d'eux avait découvert par expérience la marche à suivre dans le traitement. Il n'est pas vrai qu'à son origine la médecine ait été la conséquence des questions qu'on s'était posées, car elle est née de l'observation des faits. Parmi les malades qui n'avaient pas encore de médecins, les uns, livrés à leur intempérance, ayant pris des aliments dès les premiers jours, et les autres s'étant abstenus par répugnance, on remarqua que la maladie de ces derniers en recevait plus de soulagement; de même on voyait des malades dont les uns avaient mangé pendant la fièvre, d'autres peu de temps avant l'accès, et d'autres seulement après la rémission complète, et ceux-ci s'en trouvaient infiniment mieux ; enfin, les uns mangeant avec excès au début du mal, et les autres prenant peu de nourriture, ceux qui s'étaient gorgés d'aliments ajoutaient par cela même au danger de leur état. Chai] ne jour des accidents semblables se reproduisant, des observateurs attentifs prirent soin de noter les moyens qui réussissaient le mieux dans la plupart de ces cas, et commencèrent, à les prescrire aux malades. C'est ainsi que la médecine a pris naissance, et qu'ayant pour exemples le rétablissement des uns et la mort des autres, elle a pu discerner ce qui était salutaire ou pernicieux. Puis, les remèdes étant déjà trouvés, les hommes se sont mis à disserter sur leur emploi. Donc la médecine n'est pas venue après le raisonnement, mais le raisonnement après la médecine. La théorie d'ailleurs confirme l'expérience ou la contredit : si elle n'apprend rien de plus, elle est inutile, et nuisible si elle enseigne autre chose. Sans doute il a fallu d'abord avec un soin extrême éprouver les vertus des médicaments ; mais elles sont aujourd'hui bien reconnues, et comme on n'a plus à découvrir de nouvelles espèces de maladies, on n'a pas à rechercher une médication nouvelle. S'il se présente maintenant quelque affection ignorée, le médecinne doit pas, pour cela, remonter aux causes obscures, mais examiner aussitôt de quelle maladie connue celle-ci se rapproche le plus, pour lui ap-

pliquer les remèdes qui souvent ont été suivis de succès dans des cas à peu près semblables. En procédant ainsi par analogie, on arrivera sûrement au traitement convenable. Ce n'est pas à dire pourtant que la réllexion soit inutile au médecin, et que l'animal sans raison puisse exercer l'art de guérir ; mais on prétend que toutes les conjectures sur les causes cachées ne vont pas au fait, et qu'il est moins important de connaître ce qui engendre la maladie que ce qui la guérit. De même il vaut mieux ignorer comment se l'ait la digestion et savoir ce qui se digère le mieux, quelle que soit la manière dont cette fonction s'accomplit, par coction, ou par simple dissolution. Au lieu d'interroger les causes de la respiration, il est préférable de chercher les moyens d'en faire cesser la gêne et la lenteur; et, plutôt que de se demander à quoi tiennent les battements des artères, il convient d'étudier la valeur des signes fournis par les variétés du pouls. Or, ces notions nous viennent de l' expérience. Dans toutes les discussions de ce genre on peut discourir également pour et contre, et triompher par son esprit et son éloquence, les malades cependant ne se guérissent point avec de belles paroles, mais avec le secours des médicaments : un homme privé du don de s'exprimer, mais versé dans la pratique, serait certes un plus grand médecin que s'il avait cultivé l'art de bien dire sans s'appuyer sur l'expérience. Jusque-là ces diverses théories ne sont qu'inutiles ; mais ce qui est cruel, c'est d'ouvrir les entrailles à des hommes vivants et de faire d'un art conservateur de la vie humaine l'instrument d'une mort atroce, surtout quand les questions qu'on essaye de résoudre à l'aide de ces affreuses violences, ou demeurent complètement insolubles ou pourraient être éclaircies sans crime. Caria couleur, le poli, la mollesse, la dureté et les autres conditions des organes ne restent point, sur le sujet qu'on vient d'ouvrir, ce qu'elles étaient avant les incisions; et puisque chez ceux qui n'ont point à les souffrir, la crainte, la douleur, la faim, une indigestion, la fatigue et mille autres légères incommodités viennent souvent modifier tous ces caractères, il est bien plus à croire que les parties intérieures, douées d'une délicatesse plus grande, et qui ne sont pas appelées à recevoir la lumière, seront profondément altérées par des blessures si graves et une mort si violente. Quelle folie de s'imaginer que, sur l'homme mourant ou déjà mort, les choses vont demeurer les mêmes que pendant la vie! On peut, il est vrai, ouvrir à un homme vivant le bas ventre qui renferme des organes moins importants ; mais dès que le scalpel en remontant vers la poitrine aura divisé la cloison transversale (diaphragme des Grecs) qui sépare les parties supérieures des inférieures,

cet homme rendra l'àme au même instant. C'est ainsi que le médecin homicide parvient à découvrir les viscères de la poitrine et du ventre ; mais ils se présentent à lui tels qu'ils étaient vivants : de sorte qu'il a bien pu égorger son semblable avec barbarie, mais non pas savoir dans quelles conditions se trouvent nos organes lorsque la vie les anime. S'il en est quelques-uns cependant que le regard puisse pénétrer avant la mort, le hasard ne les offre-t-il pas souvent au médecin? Les gladiateurs dans l'arène, le soldat dans un combat, le voyageur assailli par des brigands, ne sont-ils pas quelquefois atteints de blessures qui laissent voir à l'intérieur telle partie chez celui-ci, telle autre chez celui-là ? Si bien que sans manquer à la prudence, le praticien peut apprécier le siège, la position, l'arrangement, la forme et les autres qualités des organes, tout en ayant pour but non le meurtre, mais la guérison; et de la sorte il ne doit qu'à son humanité les lumières que les autres n'obtiennent que par des actes impitoyables. Ces raisons conduisent à regarder comme inutile même la dissection des cadavres. Cette opération sans doute n'est pas cruelle, mais elle est repoussante, et la plupart du temps ne met sous les yeux que des organes changés par la mort, tandis que ce traitement enseigne tout ce qu'il est possible de connaître pendant le vie. » (Traduction de Celse par des Etangs, page 4.)

Voici maintenant le jugement de Galien :

Dans son livre : Des sectes aux étudiants, Galien commence par faire connaître la méthode des Empiriques pour trouver les remèdes par le hasard, par l'improvisation, par l'imitation, par l'autopsie, l'histoire et le passage du semblable au semblable indiqués précédemment. Il indique ensuite les objections que s'adressent réciproquement les méthodistes, les dogmatiques et les empiriques, et dans le livre suivant : « De la meilleure secte, à Tfirasybule, » il revient avec plus de détails sur le même sujet pour faire connaître les bases de l'empirisme qu'il doit réfuter. Pour lui sans le raisonnement l'institution du traitement d'après le concours des symptômes est inutile.

« Celui qui contredit les empiriques doit réfuter de deux manières l'observation du traitement d'après le concours des symptômes, car l'observation des facultés d'un médicament est commune à toutes les sectes, tandis que l'observation d'après les symptômes est propre aux empiriques. En effet, il faut ou supprimer cette observation comme tout à fait impossible, ou accorder qu'elle est possible mais seulement avec l'intervention du raisonnement. Et d'abord, on démontrera de la manière suivante que cette observa-

lion sans l'intervention du raisonnement es1 impossible. Les empiriques conviennent qu'ils n'observenl pas le traitement d'après tous les symptômes qui se présentent, ainsi ils affirment par exemple

qu'ils ne l'observent pas sur la [ualité d'être jaune on blanc, ou camus on aquilin, bien qu'ils tiennent un certain compte de la différence des couleurs, comme chez les ictériques, ou de la forme, comme dans ces cas de fracture et de luxation, mais non pas des qualités que nous venons d'énumérer. u

« De même, disent-ils, que ceux pour qui le traitement se déduit de l'indication, ne soutiennent pas que tout sert à l'indication (car suivant les méthodiques quelques-uns des phénomènes fournissent des indications, mais non pas tous, et, suivant les dogmatiques, il en est ainsi pour quelques-unes des choses cachées), de même les Empiriques prétendent que l'observation ne se base pas sur tons les symptômes, mais seulement sur quelques-uns, car ils croient que ni tous les symptômes passés, ni tous les symptômes présents ne sont utiles à l'observation. Par exemple, un individu a été mordu par un chien enragé : l'Empirique en arrivant, s'enquiert seulement si le chien était enragé, mais il n'analyse aucun des autres symptômes passés ; il en est de même pour les symptômes présents : il ne s'occupe pas, par exemple, de savoir si les cheveux sont lisses ou crépus naturellement. Il n'est donc pas superflu de leur demander la cause pour laquelle ils n'observent pas le traitement sur tous les symptômes, aussi bien ceux sur lesquels porte l'observation, que les autres qui sont (regardés comme) inutiles, ne diffèrent en rien en tant que phénomènes. Qu'ils nous apprennent donc ce qui leur indique quels sont les symptômes utiles. Est-ce un phénomène ou une chose cachée? — S'ils répondent que c'est un phénomène qui leur fait distinguer les symptômes utiles sur lesquels doit porter l'observation, nous leur opposerons que ce phénomène, en tant que phénomène, ne diffère en rien des symptômes inutiles; s'ils disent au contraire que c'est quelque chose de caché qui leur indique les symp tomes utiles, ils avoueront que les choses cachées sont utiles pour l'observation des symptômes. Mais les choses cachées ne se comprennent par nul autre moyen que le raisonnement. Par conséquent si l'observation des choses cachées sur le concours de symptômes est utile, et si ces choses ne se comprennent par nul autre moyen que par le raisonnement, il est clair que r observation est impossible sans le raisonnement; c'est donc par cette argumentation que vous forcerez les Empiriques de convenir que le raisonnement est utile à l'observation. »

« Ils répondent en disant qu'ils ont appris par l'expérience quels

sont les symptômes utiles, et que l'observation leur a enseigné également de quels symptômes il faut tenir compte et de quels il ne faut pas s'occuper. La réponse à cette objection est courte : puisque les symptômes dont ou ne doit pas tenir compte dans l'observation sont innombrables, il était impossible d'arriver, pour chacun de ces symptômes, à savoir qu'il ne faut pas baser l'observation sur eux; car il est impossible de faire porter l'observation sur l'infini. Enfin, traqués de toutes parts, il ne leur reste plus d'autre ressource que de dire qu'ils tirent au sort les symptômes sur lesquels il faut baser l'observation et ceux qu ils doivent omettre. Qu'y a-t-il de plus ridicule qu'une pareille manière de procéder? (1) »

A cette argumentation contre l'observation, Galien ajoute que ['histoire telle que l'entendaient les Empiriques était inutile ainsi que leur manière d'entendre le passage du semblable au semblable.

« Les trois procédés fondamentaux de la secte des Empiriques, Yobservation, Yhistoire, le passage du semblable au semblable, étant donc impossibles, nous avons montré que. l'observation était inutile sans le raisonnement et qu'elle est impossible par ellemême. Elle est inutile, parce qu'on a besoin de raisonnement pour discerner d'après quels symptômes il faut baser le traitement utile, car les empiriques eux-mêmes sont d'avis qu'il ne faut pas tenir compte dans l'observation de tous les symptômes passés ou présents qu'offre le malade. Elle est impossible, parce que le nombre des symptômes étant considérable, on ne peut pas, en réalité, les rencontrer tous de telle façon qu'ils forment deux fois le même concours, j'entends l'espèce des symptômes, leur nombre, leur intensité, leur ordre, le temps de leur apparition et les autres conditions analogues, qui toutes doivent être les mêmes. L'Histoire est superflue, car elle juge par l'expérience la valeur des faits racontés; elle est impossible, attendu qu'elle ne peut tenir compte ni de 1 intensité des symptômes, ni de l'ordre de leur apparition, considérations sans lesquelles on ne peut arriver au traitement opportun. Nous avons combattu le passage du semblable au semblable, par cela même que nous avons montré qu'il faut nécessairement le baser sur le discernement des actions médicamenteuses utiles ou nuisibles » (2).

Si cette réfutation delà méthode Empirique par Galien est triomphante quand elle démontre que l'institution du traitement des ina-

(1) Galien. Traduction de Daremberg', t. II, p. î15.

(2) Galion. Traduction de Daremberg, t. II, p. 430.

ladies ne résulte pas nécessairement du concours des symptôin que l'observation ne peut se faire suis le concours du raisonnement, elle est moins heureuse en ce qui touche la superfluilé de Yiiistoire et l'usage qu'on peut (aire de Vanalogisme pour le fiassage du semblable au semblable. Ici, Galien me semble raisonner à faux, et ses objections ne sont pas de force à détruire tout ce qu'il y a de vraiment utile dans la méthode sévère d'observation formulée par les Empiriques. — L'Empirisme antique a eu le tort de croire que sa méthode devait suffire aux exigences de la science médicale et qu'avec elle on pourrait se priver des services de la raison, mais ce ne sont pas les objections deCelse ou de Galien qui prouvent l'absurdité de la doctrine. Il faut une nouvelle démonstration et nous allons essayer de la donner en établissant contre les Empiriques : lo que le raisonnement est indispensable à l'observation ; 2° que la connaissance des symptômes ne suffit pas à former les indications du traitement des maladies ; 3° que la recherche des causes cachées est indispensable à la thérapeutique; 4° que la physiologie et l'anatomie sont les bases de la médecine et font de son étude une véritable science ; 5° que la thérapeutique progresse autant par les efforts de la raison que par ceux de l'Empirisme.

1° Nous ne ferons aucune difficulté de reconnaître que le plan d'observation proposé par l'Empirisme est le seul qui puisse servir les progrès de la science médicale, et que ce ne soit par l'étude attentive de la succession des symptômes qu'il faille s'y prendre pour bien connaître l'évolution, la forme et la terminaison des maladies. Ce plan est le nôtre comme il a été celui de tous les médecins dont le nom est resté dans l'histoire. Seulement les empiriques en ont fait une méthode automatique exclusive, tandis que nous n'en faisons qu'un moyen, au service de l'intelligence humaine. Observer un phénomène ou un ensemble de phénomènes n'est pas chose si aisée qu'on puisse considérer cette tâche comme l'œuvre d'une machine incapable de raisonnement, et à voir les gens qui regardent une chose et passent mille fois devant elle sans en tenir compte, il est évident que tout le monde n'est pas capable de faire ce qu'on appelle une observation. Il n'y a que les ignorants qui puissent se croire capables de rendre compte de tout ce qui se passe chez un malade et de l'interpréter convenablement. Savoir observer n'est pas donné à tout le monde, et c'est le cas de répéter avec Bordeu :

« L'observateur, ou celui qui pourrait fournir des observations ce bien faites, ne serait point, à ce compte, celui qui se contenterait. « de dire, j'ai vu, fui fait, fat observé, formules avilies aujourd'hui « par le grand nombre à'aveugles de naissance qui les emploient.

« Il faudrait que l'observateur pût prouver ce qu'il avance par des « pièces justificatives, et qu'il démontrât qu'il a vu et su voir en tel « temps; ce serait le seul moyen de convaincre les pyrrhoniens, qui « n'ont que trop le droit de vous dire : où avez vous vu ? com- « ment avez-vous vu ? et qui plus est encore : de quel droit avez- « vous vu? de quel droit croyez -vous avoir vu ? qui vous a dit « que vous avez vu? » (Bordeu, tom. I, page 254.)

Ce n'est en effet qu'après de longues études préalables que l'esprit devient apte à tenir compte des phénomènes qui se produisent sous ses yeux pour les classer selon leur rang, et si la raison ne le guide pas dans sa recherche pour découvrir ce qui est obscur et pour éloigner ce qui est inutile, ses observations ne seront plus qu'un amas inextricable de minuties où l'accessoire étouffera le principal en masquant la vérité aux yeux qui la cherchent. L'observation n'est pas seulement un résultat du témoignage des sens, car en beaucoup de cas ce témoignage a besoin d'être rectifié par la raison.

Chacun connaît les illusions sensoriales qui nous font croire que la lune court dans le ciel quand le vent pousse les nuages qui l'entourent, qu'une longue allée d'arbres se rétrécit à l'horizon bien que sa largeur soit la même à ses deux extrémités, ou qu'un bâton plongé dans l'eau semble se briser alors qu'il n'ait pas cessé d'être droit, ce qui a fait dire à La Fontaine :

Quand l'eau courbe un bâton

Ma raison le redresse,

Mes yeux moyennant ce secours

Ne me trompent jamais

En me mentant toujours.

L'observation a donc des difficultés réelles, et ce n'est pas en faciliter l'exercice ou le progrès que de la ramener au simple témoignage des sens, en le privant des secours de la raison.

2° L'Empirisme antique croyait que l'observation des phénomènes qui constituaient le concours suffisait pour caractériser les maladies et leur traitement, qui découlait de ce que l'expérience avait appris d'utile, sans qu'il fût besoin de chercher d'indication thérapeutique dans la nature des causes morbides. S'il recherchait la cause évidente ce n'était qu'à titre de circonstance à noter dans le concours pour déterminer l'espèce morbide. Ainsi, chez un homme mordu par un chien enragé, l'Empirique examinait la plaie qui ressemblait à la morsure d'un autre chien et, sachant qu'elle provenait d'un animal enragé, il y appliquait les médicaments que l'expérience

avait indiqués comme utiles dans celle m iladie, en donnant à l'intérieur ce qui était convenable, N'eût-il pas mieux valu chercher la cause cachée de la rage, savoir que ce mal résulte d'un venin ou un virus, quelle qu'en soit la nature; que ce virus agit en pa par absorption à l'intérieur; qu'il fa t arrêter cette absorption par une ligature au-dessus du point blessé, par succion de la plaie, par une ventouse sèche, ou enfin par une cautérisation laite à temps et détruisant tous les tissus imprégnés de virus, ce qui est le résultat du raisonnement.

Il en est de même dans la paralysie où le phénomène évident qui est l'abolition du mouvement volontaire n'indique en rien le traitement du mal, tandis que la nature de la paralysie : organique chez l'un, syphilitique ou hystérique chez l'autre; rhumatismale chez celui-ci, saturnine ou toxique chez celui-là, et ainsi de suite, donne à la thérapeutique une variété indispensable que le simple témoignage des sens n'aurait pu inspirer, s'il n'avait pas été guidé par la raison. J'en dirai autant d'une maladie de peau, la roséole, qui pour un Empirique est un exanthème de la peau ne donnant aux sens que la notion de petites taches rouges, superficielles, discrètes et sans fièvre. Est-ce que cette éruption indique le traitement à suivre? assurément non. Pour l'empirique il ne peut y en avoir qu'un seul, tandis que pour celui qui raisonne en observant, il y en aura plusieurs, autant que de causes cachées de roséole, ici l'inflammation, là le rhumatisme, ailleurs la syphilis, chez un autre un remède tel que le mercure, le copahu ou enfin un aliment de mauvaise qualité tel que les moules.

Dans la pneumonie, est-ce qu'il n'y a pas, en dehors au concours fourni par le témoignage des sens, des indications thérapeutiques sorties des lumières de la raison qui a découvert, dans la nature cachée du mal, l'adynamie, la perniciosité ou l'affection goutteuse, des raisons d'employer un agent thérapeutique particulier, ce que n'eût pas fait découvrir la toux, l'expectoration, la dyspnée, la fièvre, ni aucun des symptômes du mal.

3° Quoi qu'en aient dit les Empiriques qui ne voulaient tenir compte que des causes évidentes, sans la recherche des causes cachées il n'y aura jamais de véritable thérapeutique. En effet il n'est aucune maladie ni aucune lésion qui ne puisse se produire sous l'influence de causes différentes impénétrables aux sens. Le vertige peut être occasionné par la pléthore et par l'anémie, par la sympathie de l'estomac ou de l'intestin, par une lésion du cerveau ou par l'empoisonnement du sang, et cependant c'est toujours le vertige, mais réclamant une médication différente. Vamaurose n'est pour

l'empirique qu'un affaiblissement des nerfs optiques qu'il faut traiter par l'excitation périphérique cutanée, tandis que pour celui qui en recherche la cause cachée, elle devient le symptôme d'une foule de maladies différentes exigeant des médications toutes spéciales. La diarrhée ou la leucorrhée, qui sont souvent la conséquence d'une phlegmasie de l'intestin ou du vagin, sont quelquefois l'effet d'une autre influence et n'exigent pas le même traitement. Les hémorrhagies sont le résultat de la pléthore, de l'adynamie, de l'hémorraphilie, d'une maladie du cœur ou d'une lésion des vaisseaux Les maladies organiques telles que l'hypertrophie, l'induration, l'épithélioma, le fibro-plastique, l'enchondrome, etc., dépendent d'une foule de causes cachées très-différentes pouvant donner lieu à des indications thérapeutiques spéciales. Il ne suffit donc pas de s'en tenir au témoignage des sens, et à la constatation des causes évidentes ou des phénomènes extérieurs des maladies, pour en tirer des indications curatives, il faut encore faire la part des diathèses scrofuleuses, herpétiques, rhumatismales, goutteuses, syphilitiques, et de l'influence héréditaire, de l'action des virus et des causes spécifiques. Par cette recherche, on donne à la thérapeutique un caractère vraiment rationnel, au lieu d'en faire l'application inintelligente de remèdes qui n'ont d'autre raison d'emploi que la fantaisie du médecin ou la tradition de gens sans autorité scientifique.

4° Un des plus grands torts de l'Empirisme antique a été de limiter l'exercice de la médecine à l'observation des phénomènes, sans en rechercher la cause physiologique ou anatomique. On aura peine à le croire aujourd'hui, mais ce que Celse nous apprend du mépris qu'avaient les Empiriques pour l'anatomie et la physiologie, est la condamnation des principes de leur secte.

Ces citations peuvent suffire. Il n'y a plus à douter du peu d'importance que la secte Empirique accordait à l'anatomie, malgré les découvertes récentes de l'école d'Alexandrie. Pour elle l'étude des phénomènes extérieurs offerts par les malades lui semblait suffire, et on pouvait se passer de connaître les modifications produites dans les organes par la maladie. C'était une proscription générale, nonseulement des causes cachées, ou de l'essence des maladies, mais encore des conditions physiologiques ou anatomiques qui révèlent la situation des organes et la manière dont s'accomplissent les fonctions. Tout se réduisait à l'observation non raisonnée des phénomènes, ce qui est de la part de l'empirisme antique un vice fondamental montrant combien étaient étroites ses vues doctrinales.

5° En proscrivant l'étude des causes cachées ainsi que celle de la 'nature des maladies, l'Empirisme antique a privé la thérapeutique

d'une de ses plus importantes sources d'indicaiions et il a réduit le traitement des maladies à l'emploi de pratiques ou de remèdes quelquefois utiles, souvent nuisibles, et dans un grand nombre de cas ridicules ou indignes de la science. Il est bien certain que toute thérapeutique procède de l'expérience, cela ne fait pas question et, à cet égard, toutes les sectes sont du même avis ; seulement contre ceux qui cherchent des indications dans la nature des maladies, qui demandent à la raison de les guider dans le choix des moyens réputés convenables, les Empiriques dans le même cas ne veulent tenir leurs remèdes que du hasard, de la fantaisie individuelle et de V analogie. Cela n'est pas assez. Il ne faut pas décrier le hasard qui se trouve au fond de beaucoup de découvertes et qui est en réalité l'origine de bien des remèdes ; il n'y a pas à médire de l'inspiration qui, malgré ses dangers, est pour l'homme instruit un moyen d'affirmer sa spontanéité intellectuelle, et on ne peut qu'applaudir à l'analogie qui donne à la raison les moyens de faire une foule d'applications thérapeutiques utiles, mais c'est borner l'intelligence médicale que de la renfermer dans les limites étroites de l'analogie, de l'inspiration et du hasard. A côté de ces sources d'indications thérapeutiques, il faut franchement faire la place du raisonnement qui, en dehors des hypothèses, cherche, conçoit, compare, analyse, expérimente et ajoute à sa puissance créatrice le contrôle de l'expérience sans lequel sont vains et inutiles tous les efforts de la pensée. En ce moment, il ne s'agit que de l'Empirisme antique et de sa méthode de progrès des sciences médicales. Or, contre ses prétentions à faire du témoignage des sens, la base des recherches médicales, nous élevons la voix en faveur de la raison pour maintenir son rang parmi nos moyens de recherche de la vérité, et, sans absorber tout autre moyen de connaissance à son profit , pour lui donner le privilège naturel d'être le juge et l'arbitre de toutes les données affectives et sensoriales de l'organisation.

Qu'un médecin, après avoir vu Yhippopotame malade par pléthore se percer les veines de la jambe avec un roseau pour se faire une saignée; — l'ibis constipé se jeter de l'eau dans l'anus avec son bec ; les chèvres se purger en mangeant de l'ellébore ou se crever l'œil douloureux avec une épine pour se guérir, ait imaginé la saignée, les lavements, les vomitifs ou la thoracentèse , etc., cela est possible, mais cela ne prouve qu'une chose : la supériorité des bêtes et des tyrans sur l'homme. Qu'on cesse donc de faire la médecine avec des légendes (1). Personne ne saurait dire

(1) Découverte de la saignée. — Pline rapporte que Vhippopoiame, devenu trop gros et trop gras à force de manger, se sert d'un roseau pointu pour s'ouvrir une

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