CHAPITRE IV
TRANSFORMATIONS DE L'EMPIRISM E
A part les noms des naturalistes et des médecins Empiriques les plus rapprochés de Philinus et de Sérapion fondateurs de la secte, la plupart des autres sectaires sont restés inconnus. Cela se comprend, car l'idée philosophique de l'Empirisme devait avoir pour ceux qui, par une formule pratique, la mettaient en évidence ainsi que pour les premiers sectaires, l'avantage de livrer leurs noms au jugement de l'histoire Mais, au bout d'un certain temps, l'Empirisme ne changeant pas comme doctrine et n'ayant abouti qu'à la vulgarisation de pratiques ridicules et quelquefois honteuses, le nom de ceux qui adoptèrent l'empirisme ne put sortir de l'oubli et la dénomination d'Empirique devint même une qualification méprisante considérée comme une injure. — L'Empirisme tomba donc rapidement comme secte n'ayant plus que d'obscurs partisans, et il se mélangea plus ou moins avec les autres doctrines jusqu'au moment où il fut absorbé par Galien ou par ses successeurs et, enfin, par les Arabes qui en usèrent et en abusèrent singulièrement dans la polypharmacie qu'ils nous ont laissée. A partir de cette époque l'expérience médicale fut presque entièrement subordonnée à l'autorité d'Hippocrate, d'Aristote et de Galien, considérés comme les chefs infaillibles de la médecine et de la science. Elle fut considérée comme subversive par l'autorité religieuse qui prétendit créer une orthodoxie scientifique à côté de l'orthodoxie catholique, et elle ne servit plus qu'à couvrir de son nom l'introduction dans la pratique médicale des remèdes les plus étranges et les plus repoussants. Tout le moyen-âge subit ainsi le galénisme modifié par les Arabes et les doctrines d'Aristote contrôlées par les pères de l'Eglise. Il faut arriver à la renaissauce pour voir avec le réveil de l'esprit humain, l'expérience sortir de son tombeau escortée par la raison et donner au monde la chimie, l'astronomie, la physique, l'anatomie, la chirurgie et toutes ces merveilleuses connaissances qui font la gloire des temps modernes. Mais à partir de ce moment c'est en vain qu'on parlera d'Expérience et d'Empirisme, la doctrine n'existera plus à la manière antique, se mettant en opposition formelle avec la raison, désormais l'expérience procédera du raisonne-
ment comme le raisonnement de l'expérience, H ces deux sources de vérité en proportion variable seront toujours pour les savants la condition de tout progrès scientifique. A chaque instant on verra l'esprit d'hypothèses, dans ses conceptions les plus hardies, demander la sanction de ses vues audacieuses à l'expérience qui seule peut convertir ses aspirations en vérités et leur donner droit d'asile dans la science. Qu'à son tour, l'expérience et l'observation donnent par hasard la notion d'un fait à reproduire, ou l'idée que de nouvelles expériences devront convertir en vérité pratique, toujours il faudra que la raison vienne au secours de l'Empirisme s'il ne veut rester dans les régions inférieures de l'ordre intellectuel, à l'usage de l'ignorance, de la superstition et de la crédulité. Nul savant, si dévoué qu'il soit à la méthode expérimentale, n'a pu s'enfermer dans les limites absolues de l'expérience et Bacon lui-même, auquel on fait l'honneur de dire qu'il est le chef de l'empirisme moderne, a plus d'une fois donné lui-même le démenti le plus formel à ses principes, en publiant dans ses livres des hypothèses que désavouerait le dogmatique le plus résolu.
C'est là où en est arrivé l'Empirisme moderne. S'il met beaucoup de raison dans ses expériences, il fait comme tous les bons esprits qui interrogent les faits pour en deviner la nature, la cause, le mécanisme et les lois sans décrier la raison au profit de l'expérience, et il n'y a pas d'Empirisme. Si, au contraire, il s'en lient à l'expérience seule ne voulant pas se préoccuper de la nature des phénomènes et de leurs lois et ne tenant compte que du témoignage des sens, alors c'est un retour à la doctrine antique dont on sait la fin méritée au milieu du dédain général.