DU MYSTICISME MÉDICAL, DE LA THÉURGIE ET DE LA MAGIE DANS L'ANTIQUITÉ
§ lir. — DU MYSTICISME MÉDICAL CHEZ LES SAUVAGES.
Dans l'enfance des peuples, l'homme est le jouet d'un naturalisme superstitieux et d'un fétichisme dans lequel tous les phénomènes de la nature, tous les êtres de la création, deviennent des objets d'adoration. Partout il explique les phénomènes qui l'environnent, par des esprits personnels conçus à son image, séparés de ces objets ou con-
fondus avec eux. Telle a été la croyance aui servit de base au polythéisme des Chinois, des Égyptiens, des Grecs, des Latins, et qu'on retrouve chez toutes les peuplades sauvages.
Le brahmanisme des Indous, le boudhisme des Tartares, l'islamisme des Arabes, des Persans et des Africains, le Judaïsme des descendants dispersés des Hébreux, etc., sont remplis de pratiques en rapport avec le fétichisme que ces religions ont remplacé.
Comme les autres phénomènes de la nature, la maladie fut attribuée à une influence surnaturelle, et c'est alors que la magie prit naissance. Elle eut surtout pour objet de conjurer les esprits malfaisants et de guérir les maux faits par eux. Ayant déterminé la demeure des mauvais esprits, on répétait des incantations en touchant des amulettes, et l'on s'adressait à ceux qui, croyait-on, avaient le pouvoir de les chasser. Suivant les lieux et selon les peuples, le nom de l'amulette change, mais l'idée reste la même ; ce sont des grigris chez les nègres, des mariris chez les Caraïbes, des sacs à médecine chez d'autres, et les prêtres sont seuls chargés de consacrer toutes les amulettes.
Ces prêtres cumulent les fonctions de devin, de prophète, d'exorciste, de thaumaturge et de médecin. Parfois, ce sont des femmes. Tous ont une grande autorité, et ils sont très-redoutés, tant on a peur de leur puissance surnaturelle. Partout il en est de même; le nom et la forme des choses changent, mais le principe est immuable et ne changera jamais ; il est éternel car c'est celui de la crédulité.
§ II. — DU MYSTICISME MÉDICAL CHEZ LES CHALDÉENS, LES PERSES LES ÉGYPTIENS.
Dans le berceau de la civilisation, voisin des bords du Tigre et de l'Euphrate, dans les empires de Ninive et de Babylone, chez les Assyriens s'est développée la plus ancienne cosmogonie connue. La sérénité du ciel disposait ces peuples aux observations astronomiques, et ils crurent voir dans les astres autant de divinités douées d'influences bienfaisantes ou malfaisantes, comme ils l'avaient déjà fait pour le soleil et pour la lune. — Les Kaldins ou Chaldéens, descendus des montagnes du Kurdistan à Babylone, finirent par constituer une caste savante sacerdotale, et ils s'occupèrent assez de la contemplation du firmament pour découvrir quelques-unes des lois qui régissent le monde céleste. Leurs temples étaient aussi des observatoires, ce dont on a la preuve par la tour de Babylone.
La science des Chaldéens, qui devint plus tard, chez les Grecs, l'astrologie, se composait de physique, de chimie, de médecine, de
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magie, de théologie et d'astronomie. Babylone avait déjà ses sorciers aussi bien que ses devins et ses astrologues. D'après Diodore de Sicile (voyez Guignaut, Religions de l'antiquité, t. II, part, il, p. 805), les Chaldéens et les Assyriens plaçaient, à la tête des dieux, le soleil et la lune, dont ils avaient noté le cours et les positions respectives, par rapport aux constellations du Zodiaque.
Ce Zodiaque, imaginé par eux, était l'ensemble des douze demeures dans lesquelles le soleil entrait successivement dans l'année. Chacun des signes dépendait d'un dieu qui avait son influence sur le mois correspondant, et chaque mois, divisé en trois, formait trois décans sur chacun desquels régnait une étoile nommée le dieu conseiller. Cela faisait en tout trente-six dieux décadaires, dont une moitié veillait les choses supérieures à la terre, et l'autre celles du sol. Le soleil, la lune et les cinq planètes, portant le nom de dieux interprètes, occupaient le rang le plus élevé dans la hiérarchie divine, et leur cours régulier indiquait la succession des événements. On consultait le rapport des planètes — désignées par les noms de Bel (Jupiter), Mérodoch (Mars), Hebo (Mercure), Sin (la lune), Mylitla (Vénus) — aux constellations zodiacales (appelées maîtres des dieux). Et de telle ou telle conjonction céleste au moment de la naissance d'un homme, les Chaldéens tiraient des prédictions que plus tard les Grecs ont appelé des horoscopes. Les Chaldéens supposaient une relation étroite entre chacune des planètes et les phénomènes météorologiques; de là à l'influence bienfaisante ou malfaisante des astres sur la nature, aux prédictions, à l'interprétation des songes et aux pratiques superstitieuses, il n'y avait qu'un pas et il fut vile franchi.
C'est plus tard, après la destruction de l'empire de Babylone, lorsque la religion des Perses entre dans les pays qu'arrose l'Euphrate, que la science des Chaldéens se dénature entre les mains des prêtres du mazdéisme. Sous l'influence aussi des vedas. livres sacrés de l'Inde, la croyance de ces peuples devient un peu plus spiritualiste. La notion d'esprits célestes ou d'êtres intelligents mais cachés se substitue à l'adoration des forces et des objets de la nature. Le soleil et les astres ne sont plus regardés que comme les manifestations de puissances intelligentes et matérielles. L'idée de Dieu unique se dégage et on l'appelle ormudz (sage vivant), en même temps la cause du mal est attribuée à Ahriman ouïe malintentionné. Autour de ces deux divinités les Perses en plaçaient une foule d'autres comme assesseurs : les Amscliaspands (saints immortels), personnification des formes solaires, les Izeds, personnification des phénomènes naturels, et les ferouers, génies des forces
vivantes de la nature. Les serviteurs d'Ahriman étaient les Dews, esprits pervers qui aidaient ce dieu dans l'œuvre du mal, mais ce dieu devait toujours succomber.
Avec ces idées, les Perses s'occupèrent de s'assurer la protection des génies, et de conjurer l'influence des Dews. De là des prières, des pratiques et des cérémonies, dont les prêtres ou mages étaient les instruments, et de là le nom de magie.
Dans leur liturgie, ils employaient beaucoup le Hom, plante sacrée, réputée magique par les Grecs, et qui était le symbole de la nourriture céleste. Le Hom éloigne la mort, donne la santé, la vie, la beauté, chasse les mauvais esprits et conduit au ciel. C'est une divinité cachée sous une apparence sensible, se laissant manger de ses adorateurs pour entretenir dans leur cœur la pureté et la vertu.
En Egypte, la religion avait des caractères un peu différents que dans l'Assyrie. On y adorait les animaux comme des incarnations d'autant de divinités. Mais, ici, l'évocation prétendait contraindre le dieu d'obéir aux désirs des fidèles et de manifester sa présence à leurs yeux, tandis que les Perses n'évoquaient seulement que des esprits.
Chez eux l'astrologie était fort cultivée, et ses principes étaient consignés dans le livre du dieu Thoth, identifié par les Grecs avec Hermès.
Ainsi s'explique l'action qu'ils attribuaient aux astres sur les différentes parties du corps. Le soleil ou le dieu Ra agissait sur la tète, Cinubis sur le nez et les lèvres, Hathor sur les yeux, Selk sur les dents, Moon sur la chevelure, Rieth sur les genoux, Phtha sur les pieds, etc. Et quand telle partie du corps était affectée, on invoquait pour la guérison la divinité à laquelle en était confiée la garde (Al. Maury, loc. cit., p. 45). Dans ce même livre se trouvent aussi les préceptes sacrés de la religion et de la médecine. Mais si l'on corn [tare les connaissances de cette époque avec les principes et les lois qui sont exposés dans le livre de Thoth, on est tenté de douter de son existence à celte époque, et il semble plus rationnel d'admettre qu'il est l'œuvre d'une époque postérieure.
Quoi qu'il en soit, voici comment s'exprime M. Houdart : « Afin que le lecteur juge, dit-il, de l'immensité dus connaissances des savants de l'ancienne Egypte, je vais mettre sous les yeux le titre des quarante-deux volumes du recueil hermétique. Les deux premiers contenaient, l'un des hymnes aux dieux, l'autre les devoirs des rois. Les quatre suivants traitaient de l'ordre des étoiles errantes, de la lumière, du lever et du coucher du soleil et de la lune. Dans dix autres on donnait la clef des hiéroglyphes, la description du
Nil, des ornements sacrés, des lieux saints; puis on y enseignait l'astronomie, la cosmographie, la géographie et la topographie de l'Egypte. Dix autres volumes concernaient le choix des victimes, le culte divin, les cérémonies de la religion, les fêtes, les pompes publiques, etc.
Un pareil nomhre de volumes, qui étaient appelés sacrés, était consacré aux lois, aux dieux et à toute la discipline des prêtres. Enfin les six derniers regardaient la médecine.
Nous laissons au lecteur le soin de déduire toutes les conséquences d'une pareille encyclopédie ; mais ce que nous ferons remarquer, c'est que les six volumes qui regardaient la médecine renfermaient un corps de doctrine complet et des mieux ordonnés. Le premier traitait de l'anatomie ; le second, des maladies ; le troisième, des instruments ; le quatrième, des médicaments ; le cinquième, des maladies des yeux ; et le dernier, des maladies des femmes.
Assurément on ne peut nier que cette distribution ne fût trèsméthodique. On donnait d'abord la description du corps humain, montrant par là qu'il fallait commencer par les connaissances du sujet sur lequel on devait opérer ; ensuite on passait à l'étude des maladies, puis à celle des médicaments et des instruments nécessaires pour les guérir ; et comme les affections des yeux et les maladies des femmes sont en très-grand nombre, et qu'elles demandent une attention particulière, on avait soin de les examiner à part et d'en faire une étude spéciale. N'est-ce pas là un corps de doctrine médicale aussi complet que bien ordonné? (Houdart, Etudes historiques et critiques sur la vie et la doctrine d'Hippocrate, et sur Vétat de la médecine avant lui, p. 135.J