LIVRE PREMIER
Sommaire. — Du mysticisme médical et de la théurgie. — Leur raison d'être dans l'humanité. — Mysticisme médical chez les sauvages, — chez les Chaldéens, les Perses et les Égyptiens. — Du mysticisme et de la théurgie dans la Grèce. — De la médecine dans les temples grecs. — De la théurgie médicale dans la Rome païenne. — De la théurgie, de la démonomanie et de la sorcellerie d-ms les Gaules et au moyen âge. — Du magnétisme animal. — Gassner, Mesmer et Cagliostro. — De l'homœopalhie. — Du somnambulisme artificiel . — De l'hypnotisme. — Du mysticisme médical en Amérique chez les Peaux rouges du xixe siècle. — De la démonomanie en Savoie, en 1862. — De l'origine démoniaque attribuée aux maladies nerveuses et mentales. — Du mysticisme et de la théurgie dans leurs rapports avec l'étiologie et la thérapeutique. — Des songes. — De l'imagination. — De l'imitation dans ses rapports avec la production et la guérison des maladies. — Conclusions.
Qu'est-ce que le mysticisme médical?
Qu'est-ce que la théurgie ?
C'est la croyance à l'intervention des dieux ou des esprits, des démons et des qualités occultes de la matière, dans la production et la guérison des maladies. Cette doctrine, essentiellement primitive, universelle, s'est amoindrie, il est vrai, par les progrès de la science; mais elle est toujours vivante, et conserve encore, au milieu de nous, quelques représentants célèbres.
Elle est en rapport constant avec la cosmogonie des peuples, l'état peu avancé des civilisations, la théocratie et l'amour du merveilleux.
Les rapports les plus intimes rapprochent la théurgie du système adopté par les philosophes dans l'explication de l'univers, c'est-àdire de la cosmogonie. Dès qu'il découvre que la matière est asservie à la puissance de l'éternel et invisible esprit qui a créé l'univers, soit qu'il multiplie les dieux à l'infini, comme dans les cosmogonies anciennes, soit qu'il arrive à l'idée d'un Dieu unique, l'homme éprouvé par le malheur, tourmenté par la crainte ou la superstition, ne tarde pas à se jeter dans le mysticisme. Il attribue à la divinité une incessante action sur les choses de la terre, même les plus infimes, et, l'associant même à ses plus mauvaises passions, il
lui fait jouer un rôle dans tous les phénomènes de sa vie matérielle et morale. Le temps, les saisons, la vie, la santé, la fortune, les maladies et la mort, il attribue tout aux divinités, à ses bons ou mauvais génies ou, plus tard, à ses démons. Quelle différence avec la pensée des philosophes tels que Leucippeet Démocrite, dont la cosmogonie consiste à envisager le monde, la nature vivante et l'homme comme le résultat des propriétés éternelles et naturelles de la matière, dont les atomes invisibles se réunissent selon leur affinité particulière pour constituer cette immense harmonie du ciel qu'on appelle l'univers.
C'est surtout dans l'enfance des peuples et chez les nations peu civilisées ou encore sauvages, mais ayant le sentiment de la divinité, que la théurgie est en honneur comme doctrine médicale, soit dans la production des maladies, soit dans leur guérison. Colère des dieux et châtiment de l'homme coupable, action des génies malfaisants qui font le mal par instinct, intervention du diable, tel est le fond de cette pathogénie mystique qui se détruit peu à peu à mesure que la science et la civilisation, dans leur progrès, touchent au terme de leur entier développement.
Bien qu'il soit évident que la théurgie ait pu se développer et fleurir chez les peuples libres , à demi sauvages, en monarchie ou en république, témoin le mysticisme médical des peuples de l'Inde, de l'Egypte, de la Grèce et de la république romaine, il est cependant certain qu'elle est surtout en honneur chez les peuples gouvernés par les prêtres ou dans les monarchies théocratiques. La science des Ghaldéens a été le privilège des mages qui, seuls, connaissaient l'astrologie et attribuaient aux astres et aux étoiles une influence particulière sur la vie, sur la santé et sur les maladies. Eux seuls étaient instruits des progrès de la science dont ils avaient le dépôt sacré, et leurs actes, tenant du prodige, étant toujours accomplis au nom des astres et des dieux, prirent le nom de magie.
Partout, dans l'antiquité, c'est au nom de la religion, et dans les temples, que les prêtres ont accompli leurs miracles de santé. De nos jours encore, c'est par la foi religieuse et au moyen du respect des choses saintes, que s'exercent une foule de pratiques morales destinées au soulagement et à la guérison des maladies. La foi produira toujours des miracles, en raison de l'influence de ce sentiment sur l'organisation ; mais il est rare de voir une foi profane atteindre les proportions d'enthousiasme de la foi religieuse, et ce sera toujours cette dernière qui sera le principal appui du mysticisme médical.
Foi religieuse sincère et soumission aveugle à la théocratie, cré-
dulité profane, telles ont été et telles seront les bases de la théurgie et du mysticisme.
La théurgie place l'homme sous l'influence des astres, des dieux incarnés dans les animaux ou clans les êtres de la nature ; sous l'influence des démons et de fluides imaginaires émanés de la terre ou corps humain, enfin sous la puissance des propriétés occultes et illusoires de 3a matière.
Crédulité, superstition, telle est l'éliologie de cette doctrine. En effet, croire que quelque chose qui n'est pas en nous produit la maladie, mène fatalement au mysticisme thérapeutique le plus étrange.
De là l'intervention des prêtres dans les temples antiques, des mages, des magiciens, des astrologues, des devins, des oracles, des pythonisses, des sybilles, des sorciers, des thaumaturges, des magnétiseurs, des pèlerins et des pèlerinages aux lieux profanes et sacrés, des religieuses, des amulettes, des somnambules, des magnétiseurs, des homœopathes, des hydrologues, des charlatans et des imposteurs de toute nature.
Si la théurgie n'eût eu d'autres bases que le mensonge et la crédulité, l'expérience en eut promptement fait justice; il n'y aurait pas à en parler ; mais de même que la magie et toutes les pratiques capables de créer des phénomènes en apparence surnaturels, elle a eu pour instruments les opérations peu connues ou ignorées de la sensibilité organique ou impressibilité (Bouchut; Des attributs de la vie, page 22) , capables d'agir sur l'organisation pour produire ou guérir un certain nombre de maux.
De même que l'état moral produit des maladies, de même il produit des guérisons, et c'est faute d'avoir suffisamment étudié les rapports du moral sur le physique et du physique sur le inoral, que les faits merveilleux de la théurgie et de la magie ont été rapportés à un surnaturalisme qui n'existe pas dans les choses physiques de la vie habituelle.
A côté de la magie ordinaire ancienne qui doit aboutir à la physique et à la chimie modernes, il y a une magie pathologique, pour employer le langage de M. AMaury (De la magie dans V antiquité, page 228), qui devait conduire au magnétisme animal et à l'étude scientifique de la folie ; et si des charlatans, des imposteurs, ont exploité la crédulité publique par des phénomènes morbides qu'ils faisaient naître et disparaître à volonté, il y a d'éminents philosophes, de saints prêtres et des savants honorables, qui, dans une foi sincère et désintéressée, ont signalé les mêmes phénomènes et les mêmes merveilles. Tout n'est donc pas mensonge dans le merveilleux des prodiges qui ont été observés depuis l'antiquité jusqu'à notre époque,
et qui s'opèrent encore tous les jours sous nos yeux. L'erreur n'a été que dans l'interprétation, et c'est à une fausse théorie et aux écarts de. la raison, qu'il faut s'en prendre, plutôt qu'à la réalité des faits qui, pour la plupart, sont incontestables. Si l'on eût observé sans prévention, les choses eussent été bien différentes ; mais est-il possible de demander à l'homme de laire taire ses préventions ? Quoi qu'il en soit, les faits sont vrais. Pourquoi sont-ils vrais? C'est ànous de le dire. Ils sont la conséquence de la religiosité, de ['imagination et de Yétat moral sur la sensibilité organique et sur l'organisation. Ils se perpétuent par la même influence et au moyen de Yimitation.
J'aurai donc : 1° à exposer les faits qui servent de base à la théurgie, au mysticisme médical, à la magie pathogénique et thérapeutique, et 2° je prouverai, par l'étude de l'homme sain et malade, l'influence de la religiosité, de l'imagination et de l'imitation sur la production des maladies, tant du système nerveux que des autres organes.
La religiosité est l'attribut distinctif de l'homme. Linné a dit : « Le minéral croît ; — le végétal croît et vit; — l'animal croît, vit et sent; — l'homme croît, vit, sent, et iiense: moi j'ajouterai: divinise.
Quant à l'imagination et à l'imitation, leurs effets sont connus, mais ils ne sont pas assez étudiés, et c'est par ces sentiments humains qu'on doit comprendre tout ce qui est relatif à la théurgie et au mysticisme médical.
La théurgie a été, est et sera, parce qu'elle a sa raison d'être dans l'esprit et dans la nature de l'homme.
En voici des preuves dans l'histoire de l'humanité.