CHAPITRE DEUXIEME
C'était une femme distinguée, d'un esprit fin et délicat. Sur les instances de sa belle-sœur Suzanne de V'ipart de Sainte-Croix, elle a tracé son propre portrait, dans ce beau langage de l'époque, un peu quintescencié ; mais, malgré l'afféterie du style, le morceau est d'une jolie touche et mérite d'être reproduit (i).
\'ous ne pouviez sans doute, ma chère sœur, me demander une marque de mon amitié plus difficile à vous accorder que de faire mon portrait. Pensez-vous que je vous fasse voir volontiers tous les défauts que je sens en moi, et que je sois bien aise de me mettre au hasard de perdre votre estime pour vous donner un léger témoignage de mon amitié? Et s'il arrive par hasard que je sois obligée à vous dire quelque chose à mon avantage, suis-je assurée qu'étant clairvoyante comme vous êtes, vous en demeuriez d'accord; ou que si la justice vous empêche de le faire, vous expliquiez au moins mon erreur favorablement? En vérité, je n'avois que trop sujet de vous refuser, et peut-être l'eussè-je fait s'il eut été en mon pouvoir, mais ma volonté est si absolument soumise à la vôtre, qu'il n'y a point d'intérêt si puissant que je ne sacrifie à la joie de complaire à une sœur aussi aimable que vous.
Les sentiments que j'ai pour Dieu seront le premier trait de cette peinture : je vous confesse qu'ils ne sont pas tels qu'ils devroient être et que je souhaiterois ; car, quoique je le craigne infiniment et que je puisse même dire que cette crainte me tyrannise, si ce terme s'accommodoit avec la douceur du joug de Notre-Seigneur, néanmoins elle n'est pas accompagnée d'un amour aussi fort qu'il le désire de nous. Vous aurez de la peine à le croire : et il est pourtant très vrai que je sens une joie continuelle d'être attachée à son service d'une manière particulière. Je vois mille amertumes dans le monde, et mille douceurs dans ma condition qui me font remercier Dieu d'avoir quitté l'un pour l'autre dans un temps où je n'étois pas très capable d'en faire un juste discernement. Mais cette matière est trop sérieuse pour être traitée plus au long dans un ouvrage qui ne l'est pas extrêmement; je passe donc au reste.
J'ai l'àme bonne, sans fard et sans malice ; j'y sens de la fierté et de la gloire qui iroit même trop loin si la raison ne l'arrétoit, et elle me rendroit non seulement tout mépris, mais même toute supériorité insupportable si l'esprit de ma profession ne me les faisoit souffrir. Surtout je suis fort sensible aux avantages de ma maison, et je les désire plutôt pour satisfaire mon humeur que pour l'intérêt de mes parents. Je suis libérale jusqu'à la prodigalité ; le plaisir de posséder les choses m'est sans comparaison moindre que celui de les donner : jugez, ma chère sœur, combien ma pauvreté me fait souffrir^ puisqu'elle me prive de cette satisfaction. J'ai le cœur fort
I. 11 figure dans la Galerie des portraits de yiademoisdU de Montpensier, éd. Barthélémy, et précède dans le n;cueil celui si remarquable de M. le Prince.
tendre à la compassion jusqu'à en être malheureuse, car le mal de tout le monde devient le mien par la pitié que j'en ai. J"ai du courage et même assez pour entreprendre les choses les plus difficiles, pourvu que je sache qu'elles soient bonnes et justes, car personne n'a jamais été plus timide que moi à faire le mal ; je crois que c'est plutôt par la crainte du blâme et de la censure que par l'aversion du mal même, aimant mieux me priver de toute sorte de satisfaction que d'en recevoir le moindre reproche. .\la réputation m'est intiniment chère, et il n'y a que les offenses qu'on n:'y peut faire que j'aie de la peine à pardonner, c'est-à-dire à oublier, car de m'en venger je n'en suis point capable, et le plus grand mal que je fasse à mes ennemis c'est de les mépriser. Je suis aisée à fâcher, mais plus aisée encore à apaiser. J'ai de la peine à me rendre à la vérité quand je me suis engagée à soutenir une opinion qui lui est contraire ; mais cette difficulté ne résiste pas longtemps à la raison. Je suis fort reconnaissante, mais non pas assez pour aimer : je ne le fais que par inclination, mais j'ai une extrême joie de servir ceux qui m'ont obligée. J'aime tendrement et constamment mais rarement; et quand je m'y suis engagée, j'y apporte une complaisance et une confiance entière et j'en bannis toute jalousie : je veux être aimée de même. La solitude m'est fort agréable, je ne sais si cette inclination vient de mon naturel, ou si, étant nécessaire pour le bonheur de ma profession, j'ai fait de nécessité vertu. Je ne sais de même à qui je dois le mépris que j'ai pour la plupart des divertissements du monde, mais il me semble qu'il m'est naturel, et qu'en quelque état que j'eusse été. les bals, les collations ni le Cours ne m'eussent pas charmée. Mon imagination me rend souvent malheureuse, car je me figure toujours les choses pires qu'elles ne sont, et quand le mal est arrivé je le supporte plus patiemment que je n'en avais fait l'attente. Je suis crédule, hormis au mal que j'entends dire de la plupart du monde. Mes passions sont fort modérées, j'en excepte la tristesse à laquelle je me laisse abattre pour des sujets assez médiocres: néanmoins je la resserre si bien au dedans de moi qu'il n'en paroit rien a.i dehors. Je suis assez franche et ingénue, c'est moins par faiblesse que par une certaine bonté qui me fait juger que personne ne me voudroit nuire non plus que moi aux autres ; mais le secret de mes amis m'est néanmoins inviolable. Je ne hais pas être louée, pourvu que les louanges qu'on me donne m'appartiennent, car la Hatterie me fatigue. .Mon humeur est assez gaie et fort égale ; on me loue particulièrement pour ma douceur et pour ma civilité, mais ni l'une ni l'autre ne sont point à l'épreuve du mépris. Je suis fort paresseuse, je l'avoue fort franchement, depuis que j'ai appris un mot italien qui favorise bien le parti des fainéants, <• bclla cosa di far niente. Mais quand ce seroit un défaut, je vous ai vue si empêchée à l'excuser lorsqu'on nous le reprochoit, que je ne crois pas que vous voulussiez me refuser une grâce que vous avez assez souvent besoin qu'on vous accorde. On m'a tant dit qu'il me sied mal de mentir que je tremble en le faisant et que je ne le fais point du tout. Je ne manque point d'esprit, je l'ai vif