CHAPITRE DEL-XIKME
XV. — Armand de Madaillan-Lesparre, lieutenant-général, gouverneur des provinces de Bresse, Bugey, Valromey et Gex, comte de Madaillan et marquis de Lassay, est surtout désigné sous ce dernier titre.
On a beaucoup écrit sur le marquis de Lassay, et lui même s'est fait connaître dans son Recueil de différentes elioses, qu'il aurait mieux intitulé : Recueil de choses très différentes.
Retiré dans les grosses tours du château de Lassay, dévoré de cet ennui qui semble avoir fait le tourment de sa vie, bien qu'elle ait été fort agitée, il fut pris un jour du désir de laisser des Mémoires. Il fit installer sous ses 3'eux une imprimerie et vidant ses tiroirs pêle-mêle, livra tous ses papiers à la presse, sans ordre, sans méthode, au hasard de ses découvertes. Comme ces pots-pourris musicaux faits pour amuser par les contrastes, et dans lescpels les refrains d'opéra-bouife succèdent brusquement aux plus remarquables inspirations des maîtres ; où l'on mêle Jacques Offenbach à Jiaccomo Meyerbeer, Hervé à Massenet et Richard Wagner à M. Lecoq, l'ouvrage du marquis de Lassay est un amalgame bizarre, capricieux, extraordinaire. On y rencontre de nombreuses perles au milieu de détritus et de scories de toute sorte. Des pages fort belles ont un verso ridicule ; de magnifiques récits de batailles font suite aux bavardages sur la cour et la ville. A côté de vulgaires et agaçantes lettres d'amour, sont des pensées et des maximes dignes de Pascal et de La Rochefoucauld ; à des portraits d'une belle facture succèdent des documents de famille ; à des contes lestes, des sentences religieuses ; aux plaintes du sceptique, de sublimes prières. Le bien y coudoie le mal ; la grandeur d'âme s'y montre souvent pour pallier les faiblesses de la nature ; les grâces de l'esprit pour corriger les caprices du cœur ; le repentir pour atténuer les fautes. Ce livre
IS8 lA MAISON DE MADAILLAN
est lait à son image, c'est le reflet de sa vie; le iiuucjuis do Lassay fut un brillant irrégulier.
11 a laissé en plus de son JRccucil de différentes choses (i) un manuscrit inédit contenant des maximes et dédié à l'archevêque de Paris. Ce manuscrit est conservé dans la bibliothèque du château de Lassay.
Sainte-Beuve l'appelle //// figurant du irrjnd siècle, dans la charmante causerie qu'il lui a consacrée. Mais il se reprend à la seconde page de son article et dit de lui qu'il fut " bien
moins un figurant qu'un liomme qui n'a pu avoir les beaux
rôles //. En eflet le marquis de Lassay ne se contenta pas de garnir les fonds de tableaux, ni même de chanter dans les chcrurs. Il lui fallait mieux que cela, et sur cette vaste scène, dont Louis XIV était le grand premier rôle, il sut remplir le sien avec un certain succès. On peut dire, à sa louange, qu'il ne fut jamais courtisan et que l'indépendance de son caractère lui valut de nombreuses disgrâces.
Outre Sainte-Beuve (2) qui a bien fouillé le personnage, sur les données de Saint-Simon dont il a corrigé le parti-pris et atténué l'injustice, on peut citer Paulin Paris (3), Weiss (4), Alexandre Destouches (5), Desnoiresterres (6), parmi ceux qui ont le mieux étudié cette singulière physionomie. \^oltaire (7), Chanfort..., etc., ont aussi parlé du marquis de Lassay. Il faut bien que nous en parlions à noire lour. Nf)us
I. Ce Recueil éditi d'abord au ch.itcau de Lassay en un seul gros in-j» a été réédité en \^s(> i Lausanne en 4 vuluiiies in-i3. La famille de Madaillan possède celui de la première édition ; il est en très mauvais état et tout nous porte à croire vu les coupures, additions, notes marginales, que c'était là l'exemplaire de chevet du marquis de Lassay.