CHAPITRE DEUXIEME
lui répondit qu'elle ne pouvoit point se résoudre à aller en Lorraine sans être auparavant sa femme.
11 lui écrivit pendant un temps assez long, beaucoup d'autres lettres, par lesquelles il lui disoit qu'il viendroit l'épouser en France s'il n'avoit pas peur d'y être arrêté, étant brouillé avec le Roi ; mais eflfraïée par beaucoup d'exemples de légèreté qu'il avoit déjà donnez en pareilles occasions, elle ne pût jamais se rassurer, et elle lui répondit toujours sur le même ton.
J'ai écrit une action aussi belle et aussi singulière que celle-là pour mon fils et pour ses enfants, afin qu'ils en conservent la mémoire et qu'ils tâchent à imiter une mère si vertueuse ; j'ose même leur dire qu'une fille qui avoit tant de noblesse dans l'àme est peut-être préférable à une demoiselle dont les pères sont souvent parvenus, par des voies basses et honteuses, aux honneurs qui ont illustré leur maison.
M. Le Tellier qui étoit demeuré fort des amis de Mademoiselle Marianne depuis leur conversation, l'a contée bien des fois en sa vie, et il parloit toujours d'elle avec admiration ; l'abesse de La Ville-l'Evêque et les religieuses ne lui donnoient pas moins de louanges.
Bien des années après, s'étant trouvée en un commerce assez familier avec le Roi, il lui demanda un jour si elle lui avoit pardonné de l'avoir empêchée d'être duchesse de Lorraine ; elle lui répondit qu'aïant contribué depuis à lui faire épouser un homme de condition qu'elle aimoit, et dont elle croïait être aimée, qu'elle lui avoit pardonné aisément d'avoir rompu son mariage avec un souverain qui l'auroit rendue moins heureuse qu'elle n'étoit.
Lassay était tout enfant (il avait à peine dix ans) lorsque arriva cette aventure qui fit grand bruit. Avec son esprit vif, précoce et indépendant, son ardente imagination, il en fut très frappé et dans son jeune cœur commença peut-être à germer le dessein qu'il mit plus tard à exécution et qui eut tant d'influence sur sa vie. Il voyait quelques fois Marianne et malgré qu'elle eut environ huit ans de plus que lui, il s'accoutumait à l'aimer en l'admirant. Dans ces conditions comment et pourquoi épousa-t-il, à la fleur de l'âge, Marthe Sibour ? Sans doute il y fut poussé par les siens qui voulaient le détourner d'une mésalliance ; il n'eut pas alors le courage de rompre avec les préjugés et avec sa famille. Devenu veuf à vingt-trois ans et libre de se consacrer tout entier à son amour, il prit de grands partis, se brouilla avec son père,
LA MAISON Di; MADAILLAN
se démit de ses grades, quitta la eour et épousa Marianne qui était restée (dit Sainte-Beuve) dans une position fausse " duchesse de Lorraine durant quelques heures, et puis après " bourgeoise comme devant. Tout le monde disait du bien " d'elle et tout le monde le blâma de l'épouser. » Ce mariage avait d'abord été tenu secret : il ne lut rentlu public que lorsque le marquis de Montataire, père d'Armand, voulut se remarier.
Louis XIV ne mit point son veto à ce projet de mariage; au contraire, il estimait fort Marianne, lui constitua une dot (i) et engagea vivement Montataire à l'accepter pour belle-fille. Le roi avait l'esprit plus large que ses courtisans et peut-être aussi le pressentiment de ce c[ui l'attendait lui-même neuf ans plus tard. Certes, il y avait une autre distance entre Louis XIV et la veuve Scaron qu'entre le marquis de Lassay et la fille de l'apothicaire Pajot (2). La grande irritation du roi vint seulement de ce que Lassay quitta l'armée et la cour à cette occasion. Le marquis de Montataire, pour prix de son consentement, imposa à son fils un traité du ■jo mars 1676 (3) par lequel il lui cédait Lassay et d'autres biens au Maine et en Normandie, à la condition de prendre à sa charge une partie de ses dettes. Armand n'écoutant que sa passion, signa tout ce qu'on voulut et, sans attendre sa majorité de vingt-cinq ans qui arrivait seulement en 1677, il épousa en 167(1, Marianne Pajot. Il quitta Paris aussitôt et, tournant le dos aux railleurs, alla chercher le calme tantôt à Lassay, tantôt