CHAPITRE DEUXIEME
il s'aperçut bien tôt que ce n'étoit pas une conquête aisée, et il l'estima assez pour la vouloir faire Duchesse de Lorraine, il lui dit donc qu'il vouloit l'épouser.
On peut aisément imaginer l'effet que fit une telle proposition sur une jeune personne dont l'âme étoit noble et élevée; elle regarda un honneur si surprenant avec modestie, mais elle n'en fut point éblouie au point de s'en croire indigne. M. de Lorraine parla à ses parens et la chose alla si loin qu'il y eut un contrat de mariage fait dans toutes les formes ; que les bans furent publiés, et le jour pris pour faire le mariage (i).
Comme tout cela ne se fit pas avec un grand mystère, Madame sœur de M. de Lorraine, en étant avertie, fit tout ce qu'elle pût auprès de lui pour l'empêcher de faire un mariage si inégal; mais voiant que tout ce qu'elle pouvoit dire étoit inutile, elle eût recours au Roi et à la Reine-Mère, et les supplia d'empêcher ce mariage.
D'un autre côté, M. Le Tellier, instruit de ce qui se passoit, et qui avoit fait avec M. de Lorraine le traité par lequel il donnoit ses Etats, vint trouver le Roi et lui dit qu'il se présentoit l'occasion du monde la plus favorable pour engager M. de Lorraine à finir une affaire aussi avantageuse à la France qu'étoit le traité en question, qu'il falloit aller trouver Mademoiselle Marianne, et lui dire que si elle voulait obliger M. de Lorraine à exécuter ce traité, que le Roi non seulement n'empècheroit point son mariage, mais qu'il la reconnoîtroit
I. Ce contrat a été publié dans les Mémoires du marquis île Beauvau pour servir h l'histoire de Charles IV^ duc de Lorraine et de Bar. — Cologne, chez Pierre Marteau, 1690, pages 219-229. En voici quelques passages. « Furent présens très haut et très excellent sérénissinie duc Charles, par la <r grâce de Dieu, duc de Lorraine, marquis duc de Calabre, Bar, Gueldres, marquis de Pont-à-Mous- " son et Nonieni... etc., assisté de monseigneur le duc Nicolas-François de Lorraine, son frère unique "• et héritier présomptif, d'une part. — Et très-noble personne Claude Pajot, et Elisabeth Souart, de
' lui autorisée demeurant au palais d'Orléans d'autre : au nom et comme stipulant pour mademoi-
« selle Marianne-Françoise Pajot, leur fille (Le Duc) a voulu faire choix d'une épouse, en laquelle
<r. la pudeur et la s.agesse remplissent les lieux de ces éminentes et fastueuses qualités, qui sont plutôt <r les objets de l'ambition des hommes que d'un amour chaste et véritablement conjugal ; en quoy il r. a bien voulu suivre l'exemple des plus grands princes, qui non-seulement n'ont pas été blâmés, « mais au contraire ont mérité l'applaudissement de leur temps et l'approbation de la postérité. Pour « ces causes et après avoir éprouvé que les avantages que le sort d'une haute et souveraine naissance " peut apporter à un mariage, ne le rend pas toujours heureux, principalement quand il se fait par « un principe de politique et par un intérêt purement humain sans le secours des aft'ections qui doi- « vent faire, en ce mystérieux lien, l'union des cœurs aussi bien que celle des personnes. Considérant « les belles et considérables qualités qui se rencontrent en mademoiselle Marianne-Françoise Pajot... * se seroit le sérénissime duc résolu de la rechercher en mariage, i»
En contemplation du mariage Claude Pajot et Elisabeth Souart sa femme constituaient en dot h leur fille cent mille livres tournoises (le métier d'apothicaire était déjà bon à cette époque), payées comptant ce dont le duc ' s'est tenu pour content et satisfait //. De son côté il faisait 'a sa future une dotation annuelle de cinquante mille livres et lui donnait des bijoux pour une somme énorme. Par ce contrat il excluait de sa succession au duché de Lorraine les enfants à naître de ce mariao-e s'en remettait pour l'exécution des conventions au jugement du Parlement de Paris, Ce contrat fut passé en la maison du sieur Tistonnet, maître apothicaire (un confrère), rue Saint-Honoré, le 18 avril 1662,
Le marquis de Beauveau fait observer qu'il y a trois choses singulières dans ce contrat. La première est que celui qui l'a dressé a, par une longue préface étudiée, imité ces brodeurs qui pour cacher un vilain fond d'étoffe le couvrent de broderie. La seconde c'est qu'un souverain se soumet à la juridiction du Parlement de Paris comme si la succession du duché de Lorraine pouvait dépendre du Parlement de Paris. La troisième c'est que le duc exclut ses propres enfants mâles qui pourraient n#itre de son mariage en faveur d'un successeur adoptif; comme si un père et particulièrement un souverain pouvait aliéner le droit d'autrui et notamment celui d'un enfant qui n'est pas encore né.
mi LA MAISON DE MADAILLAN
Duchesse Je Lorraine: et que si elle ne lui obéissoit, il accorderoit à Madame la grâce qu'elle lui demandoit avec tant d'insistance, qui étoit de la faire mettre dans un couvent. La proposition aiant été agréée par le Roi, M. Le Tellier lui dit quil n'v avoit pas un moment à perdre parce que le mariage se devoit faire la nuit même ; qu'il eût donc la bonté de lui donner un officier et trente de ses gardes, et qu'il iroit sur le champ chercher Mademoiselle Marianne pour lui parler, ce qui fut exécuté. 11 la trouva à table avec M. de Lorraine et sa famille qui étoit assemblée chez un de ses oncles, où se faisoit le festin de noces, en attendant minuit, pour s'aller marier.
Je crois que la surprise fut grande de voir arriver M. Le Tellier, qui demanda à parler en particulier à la mariée. 11 remplit son ordre en homme qui avoit fort envie de réussir. Il lui fit envisager tout ce qu'elle avoit a craindre et a espérer, et il lui dit enfin qu'il ne tenoit qu'a elle d'être reconnue le lendemain Duchesse de Lorraine par le Roi ; qu'elle n'avoit qu'à faire signer à .\1. de Lorraine un papier qu'il avoit apporté avec lui et qu'il lui montra et qu'elle seroit reçue au Louvre avec tous les honneurs dus à un si grand rang; mais que si elle refusoit de faire ce que Sa Majesté souhaitoit, qu'il y avoit à la porte un de ses carrosses, trente gardes du corps et un enseigne qui avoit ordre de la mener au couvent de la \'illel'Evèque, ce que Madame demandoit avec beaucoup d'empressement.
L'alternative étoit grande, et il y avoit lieu d'être tentée, .\larianne ne balança pas un moment et elle répondit à M. Le Tellier quelle aimoit beaucoup mieux demeurer .Nlarianne que d'être Duchesse de Lorraine aux conditions qu'on lui proposait ; et que si elle avoit quelque pouvoir sur l'esprit de .\I. de Lorraine, qu'elle ne s'en serviroit jamais pour lui faire faire une chose si contraire à son honneur et à ses intérêts ; qu'elle se reprochait déjà assez le mariage que l'amitié qu'il avoit pour elle lui faisoit faire. .^I. Le Tellier. touché d'un procédé si noble, lui dit qu'on lui donneroit, si elle vouloit, vingt-quaire heures pour y songer : elle lui répondit que son parti étoit pris, et qu'elle n'avoit que faire d'y penser d'avantage, et puis elle rentra dans la chambre où étoit la compagnie pour prendre congé de .NI. de Lorraine, qui aiant appris dequoy il étoit question, se mit dans des transports décolère efïroïables ; après l'avoir calmé autant qu'elle put, elle donna la main à M. Le Tellier, laissant la chambre toute remplie de pleurs, et monta dans le carrosse du Roi sans verser une larme.
Quelques jours après elle renvoia à M. de Lorraine par une de ses tantes, pour un million de pierreries qu'il lui avoit données, lui disant qu'il ne lui convenoit pas Je les garder, n'aiant pas l'honneur d'être sa femme. Elle demeura à La Ville-l'Evéque, où il y avoit ordre de ne la point laisser voir à .\1. de Lorraine, tout le temps qu'il resta en France, ce qui fut quatre ou cinq mois, étant gardée par une compagnie aux gardes, dans la crainte qu'on avoit qu'il ne l'enlevât, aiant même fait quelques tentatives pour cela, et elle n'en sortit que lorsqu'il fut retourné en Lorraine, d'où il lui manda (sçachant qu'elle étoit en liberté» que si elle vouloit le venir trouver dans ses Etats avec sa mère, ou quelqu'une de ses tante*, qu'il acheveroit un mariage qu'il souhaitoit toujours passionément. La crainte qu'elle eût de lui, si elle étoit une fois en lieu où il fut le maître, fit qu'elle