‹ Histoire de la maison de SavoieChapitre 5 sur 23 · THOMAS I · texte numérisé non relu

THOMAS I

venu, ni pour les comtes de Savoie, ni pour aucun des souveraÎDs d'Europe. Les peuples étalent pour ainsi dire à l'enchère dans le xii* siècle^ et se donnaient au maître qui leur olïrait des faveurs plus nonibi euses. La grande pensée qui règne aujourd'hui dans tous les esprits et qui remplit tous les cœurs, l'idée de la nationalité des peuples, cette idée qui est aux nations ce que le sentiment de la famille est à l'individu , n'existait pas alors. Les princes s'enlevaient réciproquement les villes et les provinces par tous les moyens dont ils pouvaient disposoTf souvent par la violence, souvent aussi par la ruse» comme un joueur de mauvaisé foi s'empare de l'enjeu placé sur une carte par un joueur pins naii. Quelquefois ils avaient recours à la séduction en promettant aux populations des franchises dont ils les dépouillaient ensuite, quand ils pouvaient le faire sans danger. Ne disposant ni d'une force armée considérable, ni d'un trésor bien fimmi ; entourés de voisins plus puissants qu'eux, et dont l'ambition visait à les dépouiller ; sans cesse en rappprt avec des villes éprises de la constitution républicaine, et qui n'y renonçaient temporairement que pour acheter leur protection contre d'autres villes rivales ou contre d'autres voisins envahisseurs, les princes savoyards devient nécessairemeat tout accorder à leurs sujets plutôt que de s'exposer à les voir passer sous un nouveau maître. Ce qui distingua à cette époque la politique des princes de la maison de Savoie de celle de leurs rivaux , c'est la pi udeiicc admirable avec laquelle ils évitèrent toujours de s'aliéner les populations qu'ila avaient soumises^ préférant les blessures de l'orgueil et la perte de fortes sommes d'argent au mallieur de voir

leurs États passer en d'autres mains, comme cela arrivait presque toujours aux petits souverains qui refusaient de donner satisfaction à leurs sujets. Plus d'une

fois, pourtant, les concessions des princes de Savoie n'amenèrent que des exigences plus grandes de la part des villes attachées au régime républicain, jusqu'à ce que de concession en exigence les choses en vinssent à ce point de rendre tout accord impossible. La conduite des princes savoyards variait alors selon la position et Timportance des viiles rebelles. Si elles étaient placées à l'extrémité de leurs domaines, ou si elles en étaient séparées par d'autres États appartenant k d'autres seigneurs, les princes de la maison de Savoie abandonnaient presque toujours leurs droits sur les mécontents, moyennant de grosses so&imes que ceux-ci leur payaient ; ou bien ils les cédaient à un puissant voisin en échange de quelque autre ville placée plus au centre de leurs États ' et d'humeur plus facile. Mais si les villes inquiètes-étaient situées de façon à ce que leur dépendance de la maison de Savoie fût pour ainsi dire iiulispensable à sa sécurité, c'est alors un curieux spectacle que celui de ces princes renonçant en apparence à la posséssion de ces villes rebelles, niais manœuvi aiii loujuurs de manière à les faire retomber entre leurs mains.

Il me suffira pour le moment de remarquer que la ville d'Asti fut un temps la plus républicaine de toutes celles de la haute Italie; que Tortone, Verceil, Alexandrie, étaient constituées à l'instar de celle-là ; que Gènes enfîn, . ou du moins son territoire, a appartenu à la maison de Savoie depuis plus de trois siècles , et qu'après tant de vicissitudes et de péripéties, elle garde encore toutes ces

-THOMAS r. 17

possessions. Mais nous ne sommes encore qu à Thomas 1**

et au ooiimieiiceiiHMit du xiir sit'cle.

Le règne de ce Thomas fut long et orageux sans doute, mais nons n*en connaissonsqtieles principau % événements. Il semble avoir été l'initialeur de la double politique suivie depuis par ses descendants jusqu'au règne d'Henri IV, roi de France. Cette politique se composait à la fois d'une neutralité armée entre les empereurs d'Allemagne et les rois de France, et d'une tendance à appuyer ie parti im< périal dans toutes les contestations qui survenaient entre l'Empire et le Pontificat, et, par conscqueut, entre les divers Ëtats italiens.

Thomas n'était encore qu'à la moitié de sa carrière lorsqu'il s'allia aux Milanais pour venger la mort de l'empereur Otbon lY. Ce fut du moins ie prétexte dont il colora son attaque contre les marquis de Saluées et de Montferrât, tous deux partisans de Frédéric II, rival et successeur d'Othon. La mort du marquis Mainfroid de Saluées et la minorité de son fils Manfredino permirent à Alasie, régente et mère de ce dernier, de négocier la paix avec Thomas, et elle eut le bonheur de l'obtenir, moyennant l'abandon de tout ce que les marquis de Salnces possédaient dans le pays de Barge, et en recevant en éciiange les terres de Roncaglia et de Fontanelle, dont le comte Thomas s'était eiiipai é pendant la guerre. Cette paix fut sans doute saluée avec saûsiaction par toutes les parties intéressées, puisque non-seulement elle fut d'assez longue durée, mais que, plusieurs années plus tard, l'empereur , Frédéric étant désormais sans rivaux et tout-puissant, ce fut le même Manfredino de Saluées qui entreprit de rétablir le comte Thomas dans ses bonnes grâces. Il y

réussit, et le cuiute Thomas semble s'être étudié <lès lors à se maintenir dans la faveur que Manfredino l'avait aidé à l écupérer ; car nous ne tarderons pas à le voir noiniaé vicaire impérial p«ur les pays placés entre léfe Alpes et les Apennins, dignité qui devint plus tard héréditaire dans la maison de Savoie, mais qui lui échut alors poiir la première foiSé €e ne fut pas là tout ce que Tliomas obtint de la faveur impériale. La ville de Turin, ville libre d'aburd, uu du iiiuins épiscopale, n était alors attachée à la Savoie que par le faible lien de la protection exercée par celle^i. Ce lien était le plus précaire de tous ; car à peine les villes ainsi protégées croyaient-elles ne plus avoir besoin de protection « qu'elles se tournaient contre leurs protecteurs, et exigeaient qu'ils leur rendissent leurs libertés. C'est ce que lit Tui in, et ce fut Tempereur Frédéric qui aida le comte ïhomstô à la soumettre de nouveau» Ce fut alors que^ pour s'assurer la possession de cette ville, Thomas y bâtit le château cpi'on y voit encoiev Cette protection active et empressée deTempei*eur, le comte Thomas l'avait bien gagnée ; car il ve^ nait de s'allier aux marquis de Saluées et de Montferrat, et de battre avec leur concours les Milanais, les Vercellais, les Turinois et le pontife Houorlus 111, tous ligués à leur tour contre rempcieur. Malgré t^int de guerres et son alliance pour ainsi dire permanente avec l'empereur, le comte Thomas n'ooMia pas de faire sa cour au roi de Fiance, Piiiijppe-Auguste, et il l'aida de ses armes et de son bras contre les Albigeois et les Vaudois« Il ne négligea pas non plus de se concilier les princes et les peuples ses voisins, et l'on ne saurait voir sans surprise et sans émotion iant de villes et de barons attirés par un secret

i^iyuii od by

AMÉDËE IV, BONIFACE. 19

et mystérieux aimant, venir remettre leur 8ort« leurs libertés et leurs droits entre les mains iia ce petit prince, aï pai^vre» et quin oilVait à ses amis, ni une protection puissante, ni des chances remarquables d'agrandissement ou de sécurité. Ce fut par la force de ses armes que Thomas contraignit Guillaume, comte de Bosco, et son fils Henri, à lui jurer fidélité; msds ce fut spontanément que . le marquis del Carretto, ï un des feudataires les plus puis« sants de cette époque, persuada aux populations de Sa- ' Yone et d'Albenga de se donner au comte Thomas et à sa postérité; et ce lut aussi de leur propre mouvement que ces mêmes populations s'eng^èrent à lut obtenir la soumission de toutes les autres populatiohs de la rivière du Poneut. 11 est vrai que ce^ populatious ne tai'dèrent pas à secouer le joug savoyard: nuus k qui appartiennentelles aujourd'hui?

£n traversant la vallée d'Âoste pour aller coaibatue une nouvelle révolte de Turin, Thomas 1*' tomba malade et mourut (1283). Il était âgé de cinquante-six ans, et il laissait un ûls du nom d'Amédée, déjà âgé de trentesix ans, et digne de lui succéder.

L'empereur Frédéric étendit au fils la protection qu'il avait accordée au père, et l'aida à soumettre Turin. 11 fit plus : il érigea le Chal^laiset la mlléed* Aôsteen duché, pour que les comtes de Savoie échangeassent leur vieux et modeste titre contre celui de duc (1233). On ne saurait reprocher aux descendants d'Hnmbertle Saxon de manquer d'iiiiibiticii ; mais il paraît que leurambition n'était pasde celles qui se nourrissent de son et de fumée, puisque plu- ^urs années s'écoulèrent sans qu'ils iissentusagedeieur nouveau titre. Peut-être craignaient-ils d'éveiller la jalou-

SO IlISTdlUl' 1)K LA MAISON DE SAVOIS.

sîe de leura voî»îns, et surtout des deux puissants marquis

dont ils convoitaient les doinaines^ et jugeaient-ils qiril serait temps de dédaigner cette jalousie lorsqu'elle aurait pour objet une siipériorîtéplus réelle. Ces deux marquis ne furent jaiiiais les amis de la maison de Savoie, qui absorbait petit à petit leurs domaines ; mais une chose digue de remarque, c'est que, malgré cette rivalité, la supériorité de leur litre et l'ancienneté de leiu-s maisons, ils gardèrent toujours vis-à-vis des princes savoyards la position d'inférieurs vis-à-vis de leurs supérieurs.C'est, comme je l'ai déjà dit, qu'ils relevaient de ces derniers pour quelques-unes de leurs terres, et que ceux-ci ne relevèrent jamais que de l'Empire, et momentanément aussi de la maison d Anjou. Les princes sa^ uyards eussent échangé» vendu ou même donné les terres qui les eussent placés dans la situation de vassaux d'autres princes, leurs égaux. Les deux marquis gardèrent les leurs, qui finirent par faire intégralement partie du duché de Savoie. ^

Le chef de la branche savoyarde d'Achaïe ou de Morée fut Thomas, frère de cet Amédée, quatrième du nom/ Boniface, fils et successeur d' Amédée (1253) , ne parcourut qu'une courte et pénible carrière, plus d'une Jbis troublée par les révoltes 4les Turinois. Ce fut dans les murs de cettQ ville rebelle, où il n'entra qu'en qualité de prisonnier et mourant d'une blessure reçue devant ses portes, que Boniface quitta la vie sans avoir été marié, et sans laisser par conséquent de successeur direct. Pierre, son oncle, le septième enfant de Thomas V\ lui succéda au préjudice de son frère atoé Thomas II» et des fils de celui-ci (1263 j.

PIERAE, PHILIPPE I*". t4

Pierre avait épousé Agnès, héritière du Fauciguy ; et le baron Âimon, dernier seigneur de cette province et

père d'Aguès, avait cédé sa seigneurie à son gendre Pierre de Savoie, par acte fait par devant notaire, et signé le 15 des kalendes de septembre 125A. Mais Pierre n'eut d'Agnès qu'une fille, mariée ensuite au dauphin Guy VII: de là maintes querelles entre la Savoie et le Daupbiné, et plus tard, lorscpie le Dauphiné fut incorporé à la France, entre la France et la Savoie. L'héritage du Faucigny avait donné à Pierre un grand nombre de fiefs dans le pays de Vaud ; Teuipereur Richard de Gornouaiiles * en ajouta plusieurs autres; l'évèque de Lausanne se mit sous sa protection, et la barônnie de Vaud se composa de toutes ces acquisitions. Pierre obtint aussi l'annean de ' Saint-Maurice, relique qui avait appartenu aux anciens rois de Bourgogne, et qui lui servit dé marque d'investiture de ses États , comme il en avait servi aux rois de Bourgogne pour les leurs. On dirait que Pierre ne monta sur le trône savoyard que pour renrichir du Faucigny. Il mourut en 1268, après cinq ans de règne, et il fut remplacé par son frère Philippe.

Celui-ci était, à vrai dire, de même que son frère Tavait été avant lui, l'usurpateur des droits de ses neveux, les fils de Thomas II, frère aîné de Pierre et de Philippe; et ce qui doit nous étonner, c*est qu'aucun de ces trois jeunes princes ne témoigna ni* courroux ni disposition à la révolte contre l'un ou l'autre de leurs oncles. On dirait que les membres de cette maison étaient tous d'accord pour fortifier la faruilie et accroître sa puissance, sans avoir aucun égard à leuis intérêts individuels. Les trois fds de Thomas étaient encore fort jeunes

lors de la mort de leur cousin Boniface» et d*aiUeurs leur oncle Pierre, héritier par sa femme d'un domaine aussi

important que le Faucigny, assez avant dans les bonnes grâces de Fempereur pour en obtenir des concessions qni tourneraient à l'avantage de la maison de Savoie si lui-même en devenait le chef, Pierre était évidemment pour la Savoie et pour ses intérêts, comme pour ceux de sa famille, le chef le plus convenable. 11 est difficile d'attribuer la docilité et le silence des trois fds de Thomas, qui ne protestèrent seulement pas contre Fusurpation de ' leur oncle, à d'autres causes qu'à ces sages considérations. Celles-ci ne se présentaient pas toutes au même degré pour appuyer ni pour justifier l'élévation de Pbi« lippe I", frère de Pierre, lors de la mort de ce dernier. Mais Philippe était doué d une forte intelligence, d un caractère énergique, et il jouissait en outre de l'estime et de rauiidé de rempereur. 11 est vraisemblable d'ailleui's que les trois jeunes princes étaient dés lors d'accord avec lui pour obtenir de l'empereur une mesure importante et telle qu'aucun des trois frères n'était en mesure dé la réclamer et de l'exécuter aussi bien que Philippe. On ne saurait douter, lorsqu'on connaîtra l'arrangement conclu par Philippe avec l'empereur, que le puîné des trois frères, fils de Thomas II et neveux de Philippe, ne fût incomparablement supérieur à ses deux frères, soit comme intelligence, soit comme caractère. 11 s agissait donc de faire passer ce fils puîné de Thomas H avant son frère aîné, sans exciter ni le ressentiment du plus âgé ni la jalousie du plus jeune. Je ne sais si telle chose eût été possible dans toute autre maison régnante, mais elle ne rencontra ici aucune difficulté.

IPHILIPFE I'^ 13

Les droits de l'empereur sur la Savoie en tant que iief relevant de l'Empire n'allaient pas jusqu'à en changer la loi (Je succession. Philippe lui conféra ce droit, au moyen d'une donation pure et simple de la Savoie, donation dont l'empereur ne profila que pour en investir immédiatement A niédée, fils puîné de Thomas II et neveu de Philippe. S'il est vrai que cet Amédée, cinquième * du nom, qui obtint de ses contemporains et de l'histoire le surnom de Grand, était de beaucoup supérieur à ses frères dans les qualités qui font les grands souverains , ses frères non phis ne manquaient pa?^ de celles qui font les hommes vertueux et utiles, puisqu'ils consentirent à ce singulier arrangement et acceptèrent, sans murmurer ni marchander, le lot qui leur échut en partage. Philippe, l'aîné des trois frères, reçut en apanage la seigneurie de Pignerol, et par son mariage avec Isabelle de Villehardonin , héritière de .la principauté d'Âchaïe ou de Morée, ce titre de prince d'Àchaïe qui fut transmis depuis à toute sa lignée. Quant à Louis, le dernier des fils de Thomas 11, il reçut en apanage la baronnie de Vaud, récemment constituée au bénéfice de son oncle Pierre. Ces deux branches s'éteignirent pourtant dans la suite et restituèrent en s' éteignant leurs apanages, idnsi que les terres qu*e11és y avaient ajoutées, à la branche dont Amédée V fut, à proprement parler, la souche. *

AMtDBB Y LE 6HAKD. — EDOUARD. — AIMOK.

Amédée V succéda à son ohcIp Philippe en 1285, à l age de 36 ans. Son règne fat long et glorieux, quoique presque constamment troublé par la guerre avec ses voisins. Les marquis de baiuces et de Montferrat ressentaient déjà contre les comtes de Savoie cette haine et cette jalousie d'instinct qui linit par leur devenir fatale, ujais qui ne laissa pas, durant plusieurs siècles, de faire courir d'innombrables périls aux Savoyards. Les villes libres du nord-ouest de l'Italie qui iniploi aient constamment la protection de l'un ou de l'autre de leurs puissants voisins, mais qui se révoltaient toujours à la seule pensée de se donner définitivement nn maître, étaient comme Tenjeu de toutes ces parties armées entre les princes italiens, ou, pour mieux dire, piémontais et lombards. Deux nouvelles puissances s'étaient formées dans les derniers temps et faisaient concurrence aux protecteurs accoutumés des vDles républicaines, soit par la terreur qu'elles leur inspiraient, soit par la cupidité qu'elles flattaient. Ces deux astres nouvellement surgis étaient les Visconti en Lombardie et les Angevins dans le royaume de Naples.

Lors de soii passage à travers l'Italie septentrionale en allant conquérir le royaume de iSaples, Charles d'Anjou et Béatrix de Provence sa femme avaient reçu Thommage des villes principales de ces contrées, télles que Turin, Alexandrie, etc. Plus tard, c'est-à-dire lors de la défaite

ÂMËDÊE Y LE GBAND. S$

de Gonradin par le même Charles d'Âojou» et des actes

cruels de vengeance exécutés par le vainqueur, d'autres villes telles que Alba, Ivrée, Savillian, etc. , s'unirent aux premières et se placèrent sous la domination du roi de Naples. Malgré le dépit avec lequel le marquis de Saluces voyait cet usurpateur fortuné et cruel étendre sa main puissante jusqu'au milieu de ses propres domaines^ il s(' mit sous ses ordres, et entreprit de le venger de la famille dei Carretto, qui avait pris part à la tentative de Gonradin, en la contraignant à lui prêter main forte pour punir Gênes d'avoir suivi le môme parti.

D'autre part Guillaume» marquis de Montferrat, ligué avec les habitants de la ville d'Âsti, avec les Milanais et les Génois, et encouragé par le roi de (ïastille et par le nouvel empereur Rodolphe d'Habsbourg, attaqua les partisans de Charles d'Anjou, prit Turin, Alba, et enleva au marquis de Saluces plusieurs de ses terres, ce que voyant ce dernier, et craignant que les secours du roi Charles ne vinssent à lui manquer, il préféra s'allier à ceux-là mêmes qui venaient de le dépouiller, à condition que ses dépouilles lui seraient rendues. Guillaume de Montferrat atteignit à cette époque un degré de puissance dont ses prédécesseurs avaient été fort éloignés. Turin lui lut presque aussitôt repris par le comte de Savoie ; mais Tortone, Verceil, Ivrée, Novare, Alexandrie et Albe lui demeurèrent malgré la ligue que les Génois, les Milanais, les Plaisantins , les Pavesans et les Bressans formèrent contre lui. Pavie ne tarda pas à tomber en son pouvoir.

Auiédée V le Grand avait alors succédé à ses oncles Pierre et Philippe. Les princes de sa maison avaient pour coutume de demeurer étrangers aux contestations entre

les villes et les seigneurs du voisinage, excepté loraqa*ib

étaient pour ainsi dire assurés de tirer quelque avantage i>iea iléinn de leur intervention, ou lorsqu'ils étaient appelés à y jouer le rôle d'arbitres entre les parties opposées. Imploré cette fois par les habitants d'Asti, Amédée joignit ses troupes en nombre fort considérable aux leurs /et, à l'aide d'une conspiration ourdie par les menjiiies de la lamille del Pozzo d'Alexundiic, il parvînt à se rendre maître de Guillaume, que les Astésans irrités enfermèrent dans une cage de fer. Amédée ne tini. pas (le cette victoire tout le profit qu'il pouvait en attendre, puisque les villes délivrées par lui se donnèrent immédiatement à Matthieu Visconti, seigneur de Milan, nouveau rival de la puissance savoyarde ; mais il en profita autrement. Affaibli d'abord par son alliance avec la maison d'AnjoXi, plus tard par son abandon de cette alliance même, et tout récemment enlin parla captivité de son nouvel allié, le marquis de Montferrat, Thomas, marquis de Saluées, était hors d'état d'opposer à Amédée une résistance sérieuse, lorsque celui-ci réclama de lui l'hommage pour les terres de fiucca, de Bernesco, de Scarna(i.i;iuetde Barge, qui relc\ aient en effet de la Savoie. Aveuglé par sa fatale jalousie, Thomas de Saluces refusa l'hommage requis; mais à la première démonstration hostile que fit Amédée, suivi par les habitants d'Asti et quelques autres de ses alliés, il se ravisa et envoya l'un des seigneurs de sa cour faire en son nom sa soumission à Amédée. Je ne raconterai pas ici les alliances et les ruptures successives des deux grands marquis, leurs soumissions et leurs révoltes, les ligues qu'ils formèrent et brisèrent tour à tour avec la uièaie laciiiié, ni leurs projets aussitôt

AMÉDÊE V LB GRAND. 17

abandonnés que conçus. Je dirai seulement que, malgré sa haine contre la maison de Savoie, le jeune marquis de Saluées en vint à un tel degré de découragement et de désespoir, qu'il proposa à Âmédée de s'inféoder à lui pour tons ses domaines et pour la portion du Montferrât, quil convoitait, s'il voulait lui porter secours. Amédée accepta d'abord, mais, prévoyant que ces promesses ne seraient pas respectées par le marquis, il déclara vouloir conserver la neutralité entre, les deux adversaires. Le marquis adressa aussitôt aux Visconti de Milan les paêmes propositions, qui cette fois ne furent pas repoussées : mais que signitiaient alors de tels engagements ? Le roi Robert deNapIes, qui vin t l'année saivante en Piémont, se fit rendre hommage non-seulement pai un p^rand nombre de villes, mais par lé marquis de Saluées lui-même.^ Ce voyage, les exactions et les vexations de tout genre que ce roi n'épargna à personne dans le Nord de l'Italie, excitèrent à un si. haut point Tindignation et les inquiétudes de ces populations , qu* Amédée de Savoie réussit à ré* concilier les deux marquis, et k en faire ses alliés contie FAngevin. Les Astésans faisaient aussi partie de la ligue, et la première démarche des alliés fut d'appeler en Italie Henri de Luxembourg. nouvel empereur se rendit sans peine à leur appel (lâiO) et vint accroître la discorde qui déchirait déjà l'Italie, en même temps qu'affaiblir la maison d'Anjou en lui suscitant des ennemis nouveaux et en lui enlevant d'anciens amis. Amédée ne tira de cette expédition que de vains honneurs, plus propres k satisfaire la vanité d'un courtisan que l'ambition d'un prince. S'il crut pourtant avoir lieu de regretter la peine qu'il s'était donnée pour préparer la descente de Fem-

S8 UiSTOlBE DË LA MAISON D£» SAVOIE.

pereur en Italie, il eut soin de n'en rien laisser paraître, et, même après la mort de celui-ci, il resserra son aUîaoce . avec les deux marquis. Quaiit a i^hillppe, prince d*Achaïe, il lut toujours le vassal le plus fidèle de son fi ère, et il l'accompagna même lors de son expédition dans File de Rhodes pour assurer cet asile aux chevaliers de Saint- Jean (lâlô). Amédée mourut eu 1323.

. Son fils Édouard lui succéda. I) n'hérita malheureusement pas de sa prudence, puisque dès l'aiiuee suivante il se brouilla avec son oncle, ce même Philippe d*Âcbaïe si dévoué au frère qui avait usurpé ses droits , avec le dauphin de Vienne, et d'autres seigneui)s sesvoisins. Impatient d'en venir aux mainsavec ceuxqu il regardait comme ses ennemis, il essuya une défaite aussi' prompte que complète (1325). Peut-être lui enseigna-t-elle la modération, car à partir decette époque on ne le voit plus se précipiter en aveugle dans des combats sans issue. Il semble même être revenu aux traditions de sa famille, et s* être occcupé d'agrandir ses États par des voies plus sûres. Ce fut cet Édouard qui acheta de l'évèque de Maurienne sa juridiction et ses droits civils et politiques sur la moitié de cette province, et cette acquisition ne lui coûta que la promesse de sa protection. 11 se rapprocha aussi de la France, en envoyant un secours de troupes à Philippe de Valois contre lés Flamands. £niîn il admit les Juifs en Savoie, ouvrant ainsi à cette province comme une école de commerce et d'industrie, dont elle prulila plus tard. Ces sages mesures remplirent ce nègne assez court, car Édouard P' mourut six ans après être monté sur le trône (1329) , et sans laisser d'enfant maie, de sorte que son frère Aimon lui succéda.

AMfiDÉE VI, DIT LE COMTE VERT. W

Celui-ci commença, comme son frère avait commencé, par faire lu guerre au seigneur du Dauphiné. Il soumit aussi par les armes la Tarentaise révoltée. Mais, ces deux entreprises heureusement terminées, il se voua à l'amélioration des lois de la jurisprudeuce et de l'économie intérieure de ses États. 11 mourut en 13A3, lais/:uiit plusieurs enfants de sa femme Yolande de Montterrat, qui fut régente avec le seigneur de La Balue, pendant la minorité d' Amédée Vi« ûis et successeur d'Aimon. Cet Amédée, qui fut surnoiiiiiié le comte Vert à cause des vêtements qu'il portait toujours de couleur verte, fat l'un des plus grands princes de sa maison.

AMÉDEE VI, DIT LE COMTE VKRT.

La même année 1343 vit Tannexioa du Dauphiné à la couronne de France, et cet événement sembla d'abord devoir être IVu urable à la graiulear de la maison de Savoie; car la province du Faucigny, que Marguerite de Faucigny avait portée en dot au comte Thomas I^, avait été jusque-là un sujet de litige entre les comtes de Savoie et les dauphins de Vienne, qui se prétendaient en droit d'en accorder l'investiture au titulaire féodal. Ne voulant donc transmettre à son successeur que des droits bien établis et non contestés, Uumbert (le dernier des dauphins viennois) exclut le Faucigny des terres qu'il . cédait au premier-né des rois de France, par une décla-

ration faite selon les termes de la loi, et portant que le

Faucigny appai tenait exclusivement à la maison de Savoie. Plus tard pourtant nous verrous les rois de Frauce^ poussés par les Saluçois et par leur propre jalousie centre les Savoyards, nier l'existence de ce document et prétendre que le Faucigny leur avait été cédé avec toutes les autres terres dépendantes du Daophiné. La reine Jeanne de Naples avait couimeucé sa déplorable carrière de passions désordonnées, de crimes affreux et de malheurs sans pareils. Forcée de quitter en fugitive son royaume et de se réfugier eu Provence, les deux marquis . de Saluces et de Montferrat^ ainsi que les Visconti de Milan , s'emparèrent de plusieurs de ses terres en Pié-mont, telles que Valence, Alexandrie, iortoue, Asti, etc. Le comte Amédée jugea le moment opportun pour accroître aussi ses domaines, et s étant allié avec le prince Jacques d'AcJiaïe et quelques autres de ses voisins et même de ses vassaux, il prit Ghieri, Ghivasso, Savillian, Coni et Mondovi, dont il partagea la seigneurie avec ses alliés. Ces conquêtes lui lurent bientôt reprises; car des querelles 8*étant élevées entre Luchino Visconti de Milan et le comte Vert, celui-ci engagea le niaKjuis de Montferrat à lui prêter main forte, en lui rappelant ks bienfaits que ses ancêtres avaient conférés à ceux du marquis. Amédée V était encore bien jeune quand ilcominit celte faute* Quelques années plus tard il eût compris que les puissants n'aiment pas à se souvenir des bienfaits reçus, et il eût plutôt essayé de s'attacher îe marquis Thomas, en lui promettant pour Tavenir des bienfaits nouveaux. Amédée dut comprendi*e sa faute lorsqu'il vit le marquis s'allier aux Visconti, et les troupes de ces deux

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seigneurs s'emparer de (^oni , de Moiidovi , de Oherasco, etc.» etc. BieDtôt pourUiDt, c est-à-dire ea 1349, 'Lncbîno mourut, empoisonné, clil-on, par sa femme, et ne laissant qu'un fils encore enfant, de sorte que l'autorité pjassa aux mains de 1 archevêque Jean, qui appela ses deux neveux, Galéas et Barnabé, à !a partager avec lui. Cenx7ci se rappi oclièrent d'Aniedée, auquel ils doo- Dërent leur sœur filancbe pour femme. Amédée attira dans cette alliance ses anciens auxiliaires qui l'avaient aidé dans son entreprise contre la reine Jeanne, et Thomas de Montferrat se trouva abaDdonné des Visconti et livré au ressentiment de la maison de Savoie. Le roi de France, Jean, jugea convenable de fixer, d'accord avec Amédée, les frontières de sa nouvelle acquisition, le Dauphiné, et de la Savoie. Amédée 8*y prêla de bonne grâce, et il parvint à laii'e agréer au roi le cours du Guier pour limite, de telle sorte que le comté de Genève se trouva définitiveuïent enclavé dans la Savoie, et que le comte Amédée. de Genève se vit c(Hitraint de jurer lidéiité aux comtes de Savoie, comme à ses souverains, à perpétuité. En accroissant vsa puissance et en développant ses rares qualités, Amédée attirait naturellement à lui les seigneui'S doflt la faiblesse réclamait uu protecteur. C'est ainsi qu*en 1353 les comtes de Saint-Martin se soumirent volontairetnent au comte Vert, dans leur })ei*sonne et dans celle de leurs descendants.

Cependant Tliotna^ de Saluées, revenu de son premier al>attemeât, et encouragé par le succès du marquis de MontferratTîontre les Visconti, auxquels il avait enlevé plusieurs villes importantes, prit aussi les armes et s'empara de Gooi et de la vallée de la 6tura. Cet exploit fut la

cauf^ê de sa ruine. Assailli d'un côté par les Milanais,- de

Tautre par le sénéchal de Ja reine Jeanne , qui jouissait en ce moment de quelque tLanquillité ; attaqué eniin par* le prince d'Achaîe, qui vengeait son parent et son sei-' gneur, le comte Amédée, et qui s'était adjoint le prince de ïarente, Thomas •de Saluées succomba à sa mauvaise fortune, et mourut presque subitement, laissant à son fils uu liéritage amoindri, des sujets mécontents, un trésor épuisé* des voisins transformés en adversaires, et pas un ami. Ce fils, nommé Frédéric, s*empressa de renouer l'alliance qui avait existé jadis entre son père et le marquis de Montferrat, actuellement en guerre avec les Visconti, et de se concilier le bon vouloir du comte Amédée en lui faisAnt hommage de toutes les places qu'il possédait en qualité de son vassal. Il fit de même envers le prince d*Acbaïe pour Revel, Carmagnole et Racconigi , et il céda Busca à la reine Jeanne. Le coniie Vert le reçut avec bonté, et il n'essaya pas de rendre le fils responsable des torts du père. Ainsi l'ancienne et déplorable inimitié, qui séparait depuis si longtemps les deux maisoilà de Savoie et de Saluées, pouvait s'éteindre avec la vie du vieux marquis, et l'on put croire un moment qu il en serait ainsi* Cette réconciliation .eût évité bien des malheurs aux deux maisons, et peut-être que la famUle des marquis de Saluées eût échappé à la ruine qui l'attendait; mais en ce cas, la maison de Savoie n'eût hérité ni de ses domaines ni de sa puissance, et il est impossible de regretter aujourd'hui des malheurs passagers qui amenèrent un pareil résultat. -

Le prince d'Acbaie, jusque-là si fidèle au chef de sa maibOii, ouliiid bcs devoirs envers lui, et leva des impûts

ÂMÉDÉE Vf, DIT LB COMTE VERT. 33

sur les marchandises provenant de la Savoie. C'était uiïe

révollc (le famille, et le coratc Amédée la ressentit vivement. Tombant à l'improviste sur ce parent inUdële, il lui prit Turin et tontes les places qu'il tenait de lui en Piémont; après quoi il exigea du jeune marquis de Sa- . luces qu il lui rendit hommage pour toutes les terres que celui- d tenait du prince d'Âchaîe. Frédéric s'y étant refusé, Amédée le battit et lui enleva Barge. Impuissant à se défendre, le marquis se montra alors digne successeur de son frère en offrant à Barnabe Visconti rhommagedc toutes ses terres, même de cefles qui relevaient du comte de Savoie, du prince d' Achaïe et d'autres souverains. Il excita par ce lâche procédé l'indignation de toute sa fannlle et surtout celle de ses frères , qui, s'étantVendus aussitôt auprès d* Amédée, lui firent hommage et s'offrirent à lui comme ses vassaux et ses alliés ; car Barnabo Visconti était non-seulement d'une noblesse fort inférieure à celle de la maison de Savoie, mais sa conduite et les crimes nombreux dont il s'était rendu coupable avec une impudence peu commune même à " cette époque Tavaient mis pour ainsi dire au ban de la chevalerie. On le craignait, on le servait et on lui obéissait lorsqu'il était le plus fort; mais tout membre de la société féodale eût rougi de le choisir librement pour seigneur ou pour allié. Cette fois, le bon droit l'emporta sur la lâcheté et sur le mauvais vouloir du marquis» Engagé dans une guerre inquiétante contre le marquis, de Montferrat,et'entouré de courtisans disposés à conspirer contre lui, Barnabo ne put donnei* aucun secours son nouvel allié, le marquis de Saluées, qui se trouva, ainsi avoir perdu les sympathies et le concours de ses

plos proches paients^sans aToir obtenu l'appui sur lequel

il a\ait compté. Pendant ce temps, le sire de Beaujeu, ayaat marié saMe au priuce d'Achaîe, entreprit de le réconcilier avec le comte Amédée, qui, toujours aussi modéré dans ses ressentiments que puiiiique dans sa coaduiie,y consentit sans peine, et poussa la longanimité jusqu'à rendre au prince d'Achaîe les places qu'il lui avait prises pendantleur courte guerre (1363) . VouiauL donner un gage delà sincérité de son repentir et de sa reconnaissance» le prince Jacques d'Achaîe joignît ses troupes à ceOes de son parent, et alla mettre le siège devant Saluces, si bien que Frédéric, pressé de toutes parts et n'apercevant aucun moyen de salut , prit tout à coup le dangereux parti de sortir secrètement de la ville assiégée et d'aller ' se livrer à son ennemi, le comte Amédée. S'il ne prît conseil que de son désespoir, il faut avouer que jamais désespoir ne fut meilleur conseiller. Mais il est plus vraisemblable qu'il agit d'après la connûssance du caractère généreux du comte. Les avis rigoureux, qui étaient peut-être aussi des avi»' prudents, ne firent pas défaut à Amédée. On lui rappela les témoignages de reconnaissance dont la maison do Saluces avait été déjà si prodigue envers ses prédécesseurs et envers lui-même ; les serments trahis, les engagements désavoués, les ennemis attirés, les guerres allumées, etc., et l'on conjura , Amédée de proiiter de la Circonstance présente pour tirer vengeance du passé et s'assurer de l'avenir. Amé» dée suivit la route qu'il s'était tracée, et ^ sur laquelle il était certain de ne rencontrer ni compétiteurs, ni émules. Il se faisait en vérité une place à part dans l'histoire de cette sombre époque et de cette terre infortunée

AMÉDÉE YI, DIT LE COMTE VERT. 3îr

r émt chacune des principalecr villes était la proie (Fun tyran et le théâtre des crimes les plus atroces, de cette époque qui prépara la voie aux Bor^, aux Médicis, et qui produisit les Visconti, les Scaliger, les Boccanegray les Buondelmonti et tant d'autres. Ce fut sous Tiniluence

. de ces mœurs cruelles et de ces barbares exemples qu'Âmédée , dont la prudence et l'habileté ne peuvent être révoquées en doute, ferma l'oreille aux couseiis de ses amis, et reçut Frédéric comme l'eussent reçu Aristide ou Périclès. Il ne voulut voir en loi qu'un malheureux en quête d'un asile, et il l'accueillit avec égard et bouté. Puis ayant choisi quatre seigneurs dont la justice lui était bien connue, il leà chargea de juger sa propre cause et def prononcer sur ses griefs et sur les prétentions de Frédéric*;

Ces quatre seigneurs étaient Adhémar de Ciarmout d'Hauterive, Jean de Ray, Guillaume de Glairemont jGava-^ lieri, et Pierre Geibois, trésorier du comte. Leur jugement eût peut-être semblé sévère; si Frédéric se fût HiOiitié moins perfide, ou s'il eût été moins malheureux; dans sa position il dut s'estimer heureux d'être traité, avec tant de douceur et d'indulgence. Les juges déerétèiont que les terres conquises par Amédée lui appartiendraient désormais en toute propriété ainsi qu'à ses descendants; que Frédéric lui ferait hommage du marquisat tûùt eu Lier à l'exception des terres qu'il tenait en fief du prince d'Achaïe, et qu'il paierait 8,000 llorins d'or à uh certain colonel Alecceand qui avait eu à se plaindre de. lui. Les terres quQ Frédci'ic avait perdues et qu'il renon-' çait à recouvrer étaient : Ëvié, Barge, fiu^a, Caragliat Racconigi, Garmagnola, Mulazzano et quelques nutrea moins copsidéiables.

Frédéric n'eut garde d'élever la moindre réclamation contre ce jugement, et Tan i36A les conditions en furent réduites en traité par acte passé devant notaire, et signé par Amédée et' par Frédéric daqs la ville de Zomagas. *

L'année suivamte le marquis "de Montferrat ayant fait la paix avec Frédéric de Saluées, et pris les armes contre Amédée de Savoie, Frédéric renouvela ses démarches auprès de fiarnabo Visconti; et, pour lui prouver la sincérité de ses protestations, il osa attaquer le généreux comte Vert. Celui-ci, occupé d'ailleurs par la guerre du Montferrat, chargea le prince d'Achiûle de punir cet ingrat, ce que le prince exécuta sans peine. H l'attaqua et le battit complètement ; mais Amédée se déclara satisfait, et n'exigea pas la ruine totale de son ennemi. U se contenta de demander à l'empereur Charles lY qu'il rati^fiftt le traité signé en 136A par lui-même et par Frédéric, afin de donner à ses importantes acquisitions une sanction autre que celle de Frédéric lui-même; et, sa demande ayant été favorablement accueillie par F empereur, il appât sans s'inquiéter que Barnabe YisconU prenait audacîeusement le titre de marquis de Saluées.

L'empereur Jean Paléoiogue avait été attaqué par les Bulgares et avait perdu plusieurs villes importantes* Amédée s'en émut malgré la parenté de l'empereur avec le marquis de MouUérrat, son ennemi, et il alla lui porter secours (1366) . Nonnseulement ilreprit et rendit à l'empereur la ville de Gallipoli et plusieurs autres encore, mais 3 parvint à rétablir la paix entre les combattants. A peine avait-elle été conclue que d'inquiétantes nouvelles lui parvinrent d'Italie. Excitéci pai Baïuabo, le fils aîaé du

AMÉDÉE VI, Dl ï LE COMTE VERT. 37

prince d'Achaîe et le marquis de Saluces envahissaient ses Ëtatâ.

Sa présence en Piémont était devenue nécessaire, et elle fut suffisante, car à peine eut-il posé le pied sur son territoire que ses assaillants disparurent précLpitauiiiieut. Jacques d*Achafe mourut presque aussitôt, c* est-à-dire en K^66, en disposant de ses Étais eu fa\our d'Auiédce, "^fils de sa seconde femme, au détriment de Philippe, issu de la première, qui n'hérita que des biens particuliers ou personnels de son père. Il était facile de prévoir qu'un pareil testament enfanterait la discorde entre les deux frères, etqueceiuique Jacques avait préféré, n'étant encore qu'un enfant, aurait besoin d'un puissant protecteur. Ce protecteur, Jacques le choisit en mourant, et ce fîit Amédée de Savoie, qu'il venait d'offenser si grièvement, et qu'il nomma néanmoins tuteur de son jeune héritier. C'était lui préparer des troubles, des embarras et des ennemis. Le comte Vert le comprit sans doute, mais il ne songea seulement pas à s'y soustraire par l'abandon des intérêts que son trop faible parent lui avait confiés. Philippe n*avait pas tardé à déclarer la guerre à son frère. Agissant avec son énergie et sa promptitude ordinaires, Amédée, ûastruitque Philippe se trouve dans la ville de Fossano, s'y rend immédiatement avec quelques troupes; puis, tandis qu'il semble donner tous ses soins aux opérations du siège, il achète 20,000 florins d'of la fidélité d'un moine allemand, châtelain de Fossano, et se fait livrer Philippe. Dès lors son jeune pupille n'eut plus de rival. Philippe fut condamné à mort par des juges qu'Amédée convoqua. Quelques historiens prétendent que la sentence fut exécutée comme le vou-

lait la coutume de ce temps, c'ëst-à-dire par la suflbcation dans les eaux du lac d'Aviziiano, ce qui constituait le châtiment des coupables de haute trahison. D'autres soutiennent, au contrairo, que Pliilippe moui-ut de la douleur que lui causa sa défaite. Quoi qu'il en soit, les dernières volontés du prince Jacques furent remplies, et le jeune Amédée monta sur son trône sans rencontrer d'autres obstacles.

Galéas Yisconti, seigneur de Pavîe, avait marié sa fille à un neveu du roi d'Angleterre, et lui avait donné en dot les châteaux de Goni, de Mondovi, de Garaglia, de Bene, et quelques autres. Son gendre étant mort en 1369 sans laisser d'enfants, Galéas somma le gouverneur anglais de ces villes de les lui rendre. Mais le gouverneur, gagné vraisemblablement par l'or du marquis de Montferrat, les remit a ce dernier. La colère des Viscoiiti éclata aussitôt ; on courut aux armes des deux côtés, et les Mila* nais s'emparèrent aisément de Casai et de Valence. Sur ces entrefaites le marquis de Montferrat vint à mourir, laissant ses enfants en bas âge sous la tutelle et la pro* tection du duc Othon de Eiun.suick, quatrième mari de la reine Jeanne de r^aples. Mais cette protection, quoique loyalement exercée, n'était pas suffisante pour défendre ces orphelins des attaques des Visconli, m pour leur conserver leur héritage. Amédée de Savoie le comprit; et, irrité d'ailleurs contre Bamabo, qui n'avait jamais cessé de soutenir contre lui le marquis de Saluces, il s'adressa ^ simultanément à l'empereur Charles IV, au pontife Gré> goîre XI et à la reine Jeanne, pour les engager à en finir avec les Viscouti. 11 parvint à former une ligue en faveur du marquis de Montferrat, car son grand renom de sa*

geâse et d'habileté donnait à ses conseils une prépondérance presque irrésistible. Celui qui avait fait la ligue fut appelé à la commander, et Amédée reçut le litre de capitaine général de T Église» de l'Empire et de la reine. On arrêta que les villes conquises sur l'ennemi seraient rendues à leurs anciens maîtres, mais que celles qui avaient appartenu à TEmpire deviendraient la récompense des services rendus par le capitaine général. Les empereurs avaiCiiL-iis alors des élans de générosité ?

Amédée remplit fidèlement ses engagements. Sa première conquête fut la ville de Goni , ancien fief de la maison d'Anjou, et il se Ldui de Ja remettre au sénéchal ' de la reine Jeanne. Bientôt pourtant il tourna ses armes contre le marquis de Saluces, et» après avoir forcé les sei* gneurs de Racconigi, de Curpenea et de Miglia Franca à se détacher de son parti, il lui prit Caraglia, Volgrano, etc., etc. Barnabe envoya contre Farmée de la ligue et au secours du marquis de Saluces son lieutenant Prospère Cane ; mais celui-ci ne put arrêter la maiche victorieuse d' Amédée', qui, après avoir enlevé au marquis la ville et le château de Centallo, se jeta dans la province de Verceil, s'y empara de presque tous les châteaux des campagnes, et délivra Asti, que les soldats des \isconti assiégeaient depuis quelque temps.

Cependant l'anglais Hawkwood attaquait Barnabe du côté de Bologne, et le forçait à rappeler du Piémont son lieutenant Cane pour le lui opposer. Le nuuquis de Saluces se trouvait encore une fois sans défenseur vis-à-vis de Tenneini puissant et indigné qu'il avait trop souvent trahi pour oser compter encore sur sa générosité. Et s'il est vrai, comme je le pense, que la Providence eût

choisi, défi le commencement du moyen âge, la maison

de Savoie pour en foire, dans nn lointain aTenîr, le point de r^giiiemeut, le boulevard et la libératrice de 1 Italie, ou, pour mieux dire, la fondatrice d'une Italie nouvelle, le malheur qui semblait s'acharner sur la maison de Saluées s'explique naturellemeut par l'iiiiraiiié qu'elle ne cessa de témoigner à la maison de Savoie , inimitié dont nous allons voir les déplorables effets.

Le marquis de Saluces voulait un protecteui*. Peu lui . importait que ce protecteur fût un*nialtre, pourvu qu'il Taffranchît de toute dépendance envers la maison de Savoie. Ce protecteur, il le chercha en France.

La maison de Savoie et sa tendance à étendre sa domination étaient depuis longtemps un sujet d'inquiétude pour les rois de France, qui, n'ayant pas encore dompté l'esprit rebelle de la féodalité, et visant déjà au système de complète centralisation réalisé depuis, voyaient avec peine une maison puissante établie sur leurs frontières et offrant à leurs barons mécontents tantôt un asile et tantôt un appui. Cette inquiétude avait grandi depuis l'annexion du Dauphiné à la France et par la jalousie que leur causaient les ducs dé Bourgogne, de tous temps alliés de la maison de Savoie. Aussi, lorsque le marquis de Saluées déclara au gouverneur français du Dauphiné que ses ancêtres avaient toujours rendu hommage aux dauphins viennois pour le marquisat de Saluces tout entier, que, depuis l'extinction de cette famille, les comtes de Savoie n*avident cessé de les persécuter pour les forcer à leur transporter un iioiuiuage auquel ils n'avaient aucun droit, et que lui-même, se trouvant réduit aux dernières extrémités par suite de cette persécution, s'adressait à la

France comme à rbéritière de tous les droits et des posaessions des daiiphins, pour lui offrir son légitime hommage en qualité de son vassal» ne demandant en retour que sa protection contre l'usurpateur savoyard, le gouverneur n'élit garde de révoquer en doute la véracité d'assertlonsdontil lui eût pourtant été facile de découvrir la fausseté rien qu'en examinant l'acte de cession fait et signé parHumbert, Dauphin, à Jean, roi de France; mais il se hâta d'écrire au comte Vert qu'il eût à se désister de toute poursuite contre le marquis de Saluées, vassal du roi de France, et par conséquent placé sous sa protection:

Amédée répondit avec calme et modération que si le roi de France était mieux renseigné sur la position du marquis de Saluées vis-à-vis de la Savoie, il refuserdt sans nul doute d'étendre sur lui sa puissante protection ; que, pour en convaincre le roi, ainsi que pom* lui témoigner sa déférence et son respect,' il était prêt à se rendre à sa cour môme ou auprès du gouverneur, afin de lui exposer ses titres et ses griefs; qu'il accepterait ensuite leur jugement, pourvu que le marquis Frédéric consentit à faire comme lui. x

Informé de la sage démarche Amédée^ Frédéric se rendit sans perdre de temps à Paris auprès du roi Charles V, dit le Sage ; et, après l'avoir faussement renseigné sm*ses différends avec le comte de Savoie,, il le supplia de se prononcer çur-le-champ. Embarrassé peut-être, mais* souhaitant vivement cette province italienne dont la suzeraineté rétablissait sans efforts au cœur même du Piémont, le roi Charles chargea son parlement d'examiner la cause et de prononcer le jugement. Le parlement

4t HISTOIRE I>£ LÀ MAISON DB SAVOIE.

mit à cet examen une lenteur qu'il faut dans doute attri-

bnci ;l 1 influence du marquis de Saluées qui se trouvait, pendant l'instruction du procès, garanti, par la volonté du roi, des attaques à main armée du comte de Savoie* Celui-ci ne pou v ail alors abandonner ses États pour aller suivre à Paris les débats de cette aûaire; et, sachant d'aillëurs qu'il aurait à paraître devant des juges prévenus contre lui, il laissa les choses suivie leur cours sans y mettre d'obstacle, comptant qu'un jugement rendu par un tribunal étranger et durant l'absence de l'une des parties n'aurait aucune valeur, et qu'une protestation de sa part suffirait pour Tannuler.

Ce fut en 1B78 ou 79 que le comte de Savoie eut une conférence avec Jean Galéas Yisconti, seigneur de Pavie et de presque toute la province appelée depuis la Lomelline. Les deux princes convinrent de se faire mutuellement quelques restitutions. Amédée rendit à Jean Galéas la ville de Verceil, et reçut en échange tous les châteaux du Vercellais. Ge sacrifice ne dut pas coûter de trop vifs regrets à Amédée, car cette ville était depuis environ deux ans en révolte contre lui pour le conseil qu'il avait donné aux Biellois de saisir et d'emprisonner son évéque. C'était précisément à Jean Galéas Visconii que les révoltés s'étaient donnés, et il ne lui eût guère été possible de les maintenir sous sa domination, sans soutenir une guerre contre ses |)ro}>ris sujets et contre Jean Galéas. Par cet accord , Amédée demeurait tranquillement en possession de tous les châteaux de la province, et il savait bien qu'à la première occasion il reprendrait aisément la ville.

Le trône de Naples, devenu vacant par le supplice de

la reine Jeanne et de sa sœur Marie (1 382), était convoité par Charles de Durâzzo, protégé du pape Urbain YI, et par Ludovic d'Anjou, que soutenaient. le roi de France^ Charles VI, et le pape Clément VII. La protection du comte de Savoie n'était feut-être pas moins importante que celle du roi et du pape ; et Ludovic, désirant se l'as^ surer à tout prix, abandonna à Aniédée tous ses droits comme héritier de la maison d'Anjou à la souveraineté de la ville de Turin.

J'ai parlé ailleurs de Testime et de la déférence que tous les souverains de cette époque témoignaient au comte Vert en le choisissant pour arbitre et pour juge dans ceux de leurs dilVérends qu'ils désiraient terminer à Tamiable. Ceux-là mêmes qui^s' étaient déclarés ouver* tement sesennemis n'hésitaient pas à confier leurs intérêts àsa justice et à sa sagesse. C'est ainsi qu'en 1379 Barnabo Tisconti, Tadversaire le plus acharné d' Amédée, le choisit pour arbitre' de son différend avec le seigneur de Vérone, et que tous deux se soumirent à son jugement. Plus tard, ce furent l'empereur d'Orient d'un côté, les Génois, le roi de Hongrie et le seigneur de Padoue de l'autre, qui le prièrent de décider à qui appartiendrait désormais le gouvernement de l'île de ïénédos. Us firent plus : ils le prièrent de la gouverner lui-même par l'intermédiaire du seigneur de Popiozasco. Amédée y ayant consenti, la paix, un moment menacée, ne fut pas troublée.

Cependant le protégé des papes et des rois, Louis d'Anjou, était battu par son compétiteur, Charles de Ourazzo, et ses protecteurs se bornaient à plaindre sa liiauvaise fortune ; Aiuiidée fit mieux : il accourut à son secours. Mais Tàge était venu, et les forces du prince fidèle

De répondaient plus à ses désirs. Tombé malade de

fatigue, sous le climat brûlant du midi der!talii\ Amcklée se vit dans la nécessité de laisser son œuvre iuachevée et de retourner dans ses États. Il y rentra en 1382, et y reçut, pendant son séjour dans le château de Rivuli, rhommage de la ville de Coni, qui venait spontanément se soumettre à sa domination, et dans laquelle il plaça comme vicaire ou comme gouverneur un homme digne d'être son représentant. Ce fut son dernier acte, car la mort l'atteignit en 1S83.

Amédée M fut un grand prince, et il eût été un grand homme en quelque condition que la PrQvidence Teût placé.

Il fut un de ces hommes qui suffisent parfois à fonder la grandeur et la puissance d'une famille souveraine et du pays qui lui a confié ses destinées. Il eut aussi ce que i l'on est convenu d'appeler du bonheur; mais, tout en reconnaissant rintervention de la Providence'dans les affaires humaines, et les effets de sa protection spéciale en faveur de ceux qu'elle a jugés dignes et capables de le» i conduire au but fixé par elle, il serait puéril d'attribuer à un pouvoir surnaturel des résultats qui s'expliquent naturellement par le caractère, l'habileté, le courage , enfin par les vertus de ceux qui travaillèrent à les pro* duire. Rien de plus heureux pour Amédée que le choix fait de lui par l'empereur pour être son vicaire perpétuel du territoire compris entre le Tessin et les Alpes, dignité que l'Empereur rendit héréditaire en cette seule occasion , ce qui plaça la maison de Savoie fort au-dessus de toutes les autres maisons régnantes de ces contrées; mais l'empereur n'eût probablement jamais songé à se donner, en

Italie, on vicaire perpétael ^^héréditaire, e'ii n^ût reconnu dans la maison de Savoie une alliée qu'il était bon de s'attacher à tout jamais. Le mérite personnel d*Amédée VI eut assurément moins de part à un autre évér nement presque aussi heureux que le premier : je veux parler de Textinction de la branche savoyarde des barons dé Vaud, extinction par suite de laquelle cette fraction importante d a patrimoine de sa maison cessa d'exister sépareiaent, et rentra ûsuns le domaine de la couronne. Quant aux soumissions volontaires de plusieurs villes libres et de quelques seigneurs, il est évident ({ue la sagesse, la jusUce, la fermeté et la modération du comte Vert en furent les seules causes. Le comte de Masi& fut le premier qui se déclara spontanément vassal de la Savoie, et son exemple eut beaucoup d'imitateurs. Amédée VI fut aussi heureux dans son mariage que dans les auties circonstauces de sa vie; mais, cette fois encore, il est permis d'attribuer ce bonheur à la sagesse de son choix, et à la manière dont il se comporta ensuite envers son épouse. Bonne de Bourbon ne prit aucune part aux affaires pendant la vie de son mari ; mais demeurée, lors de son décès, régente et tutrice de son fils Amédée Vil, elle déploya une habileté et une sagesse qui témoignaient ou d'un naturel excellent, ou d'une application constante à étudier et à imiter celui que Dieu lui avait donné pour guide et pour associé dans la vie.

J^UÈDÈE V1I< <— AMKDë£ Vlll (UbUEMCE^E BO.NNË DE BOURBON).

D'après les datés, on a quelque peine à se rendre

compte de la première régence de Bonne de Bourbon. Si Amédée VII naquit effectivement, comme.raffînnent ses historiens, en 1360, il devait être âgé de vingt-trms ans lors de la mort de son père, arrivée en 1383. Peutêtre y a-t-il erreur dans la première de ces dates ; peut- . être aussi Bonne prit-elle d'abord place dans le conseil de son iils, parce qu il le désira, ou parce que son père le lui avait recommandé en monrant, rendant par là hommage à la rare intelligence de la duchesse. Cette conjecture me semble d'autant mieux fondée que nous voyons Amédée VII, bientôt après la mort de son p^, agir par lui-même, et non pas en qualité de luineur. C'est bien à lui que les habitants de Mice et de Barcelonnette se don^ nent, en 1388, pour se soustraire aux vexations qui résultaient pour eux de la lutte entre le comte de Provence et le roi de Naples au sujet de leurs prétendus droits sur ces deux villes. 11 est juste pourtantd'ajouter que, aussitôt après la mort du comte Vert, les habitants de Marooe, de SaintrPaul, de Serena, d' Arcièet de Fossano, vassaux contestés de la maison de Sayoie, transportèrent leur bom<> mage au marquis de Saluées, leur ancien maître, ce qui semblerait indiquer leur défiance et leur mépris pour un souverain mineur, auquel on croit pouvoir désobéir im- . punément. Quoi qu'il eu soit, cette tutelle, si elle exista

AHÉDÊB Vfl. 47

léelleiiientf fut de courte durée, et ies éloges accordés à

Bonne de Bourbon, au sujet de sa régence, se rapportent surtout à la iuLuorité de son petit-iils , qui fut bientôt appelé à succéder à Amédée VIL Cette seconde régence fut conférée à Bonne de liourbon, de préférence ;i hi mèro du mineur. Bonne de Berry, qui, blessée de cette pré- * ftoence, abandonna la Savoie.

Le Parlement de Paris se prononça, en 1390, sur le différend entre le comte de Savoie et le marquis de Sa«laces. Ce jugement fut, comme on devait s'y attendre, favorable à celui qui oii'rait à la Fiance un accroissement de pouvoir; mais, comme on devait s'y attendre aussi, le comte de Savoie protesta contre la sentence rendue par défaut et refusa de s'y soumettie, eu alléguant que le jugement provoqué par son père était rendu contre lui. Il ne reprit pas aussitôt les hostilités contre Frédéric de Saluces, parce que le comte d'Armagnac, ami de Frédéric, descendait en Italie à la tète d'une assez forte armée envoyée par le roi de i l ance au secours des lils de Barnabe Visconti, et pour leur rendre le duché usurpé par leur oncle Jean Galéas. Accueilli avec des transports de joie par Frédéric connue un défenseur de ses propres intérêts. Armagnac pouvait tourner ses troupes contie la Savoie au lieu de les conduire, comme il *en avait reçu Tordre, daus le Milanais, et Amédée VU jngea prudemment que le moment de punir Frédéric n'était pas en* core venu. Mais le marquis portait malheur à tous ses protecteurs comme à tous ses alliés. J. Galéas envoya contre Armagnac de bonnes troupes, commandées par uiEi gentillioimne niilaïuus de la maisua Dal Verme, qui déflt complètement l'armée française, et Armagnac, ayant bu

à une source excessivement froide, peDdaut qu'il était encore tout échauffé par le combat et par la fuite, mourut presque subitement. Dès lors, Amédée Y II se sentit libre de reprendre les armes contre Frédéric, et il le fit sans crainte ni scrupules, malgré la sentence prononcée de nouveau par le Parlement de Paris en faveur de son^ adversdre.

Mais la mort qui le frappa en 1391 ne lui permit pas

de pousser plus loin sa vengeance.

Gettefois c'est assurément un mineur qui monte sur le trdne de Savoie, et ce qui semblerdt indiquer que Bonne de Bourbon avait déjà donné des preuves de son babileté comme régente, c'est, comme nous venons de le dire» que la tutelle de son pelât-fils lui fut donnée de prtfé* rence à Bonne de Berry, épouse d' Amédée VU et mère du jeune souverain.

Ce fut en 1393 que mourut lè comte de Genève, sans laisser de postérité, de sorte que sa succession devait échoir à son frère Robert, alors assis sur le trône pontifical sous le nom de Clément VIL Une question des plus délicates fut soulevée à cette occasion. Les comtes de Genève relevaient pour leur comté de la maison de Savoie comme héritière d'une partie de l'ancien royaume de Bourgogne. Or le pontife pouvait-il prêter serment de vasselage et se reconnaître dépendant d*un prince séculier ei laïque ? Pouvait-il surtout prêter un tel serment entre les mains d'une femme? Car cette fois c'était bien Bonne de Bourbon qui régnait pendant la minorité de son peLil-Uls Amédée VJil. Déjà les puissances temporelles et les corporations ecclé* siastiques j^étaient émues pour la défense de leurs droits

AMÉDÉE Vin (BONNE DE BOURBONj. 49

et pour le maintien de leurs privilèges ; la discussion

allait (léf];énérer en dispute, et Von parlait déjà de soutenir par la force des arguments qui se valaient peut-être, lorsque la sage Bonne émit un avis qui concilia tous les esprits : le pontife nouimerait un représentant qui prêterait le serment de rigueur au nom de Robert, comte de Genève, sans faire mention de la dignité ecclésiastique dont ledit comte était revêtu. Clément VU, successeur de saint Pierre, ne connaissait ni supérieurs, ni égaux parmi les humains ; mais Robert de Genève, successeur de son frère Pierre, ne jouissait pas des mêmes privilèges et -prêterait par la bouche de son représentant le serment de fidélité à son seigneur souverain. Ce moyen terme était assez simple, et il n'y avait pas besoin pour le découvrir d'une merveilleuse sagacité; mais personne n'y avait songé avant Bonne, et il faut lui savoir gré surtout de l'avoir lait agréer à l'orgueil papal.

Le nouveau comte de Genève ne jouit pas longtemps de sa quatrième couronne, car il mourut deux ans plus tard, c'est-à-dire en 1395. La famille des comtes de Genève s'éteignait avec lui ; et l'Empereur, se conformant aux lois féodales , réunit ce comté à la Savoie. Quant à 1 héritage privé des comtes de Genève, il échut au fils d'une sœur de Pierre et de Robert.

Bonne irignorait pas que les princes mineurs font rarement la guerre avec succès, et elle hésitait à reprendre les hostilités contre le vieux marquis de Saluées. Mais la maison de Savoie était pour ainsi due double. Quoique devenus fort puissants par eux-mêmes, les princes d' Achaïe . se considéraient presque constamment comme les serviteurs de leurs cousins de la branche aînée, leurs lieute-

nants pendant la guerre, et les adiuinistratoiirs en tout temps d'un patrimoine qui devait, tôt ou tard, retourner grossir le trône dont il avait été détaché. Rare exemple de fidélité et de loyauté, dans un temps où de pareilles vertus n'étaient seulement pas honorées !

Ce fut donc Vancien pupille du comte Vert, le prince Amédée d'Acliaïe, qui se chargea alors d'attaquer le marquis de Saluées en mettant le sîége devant Monasterolo. Le vieux marquis n'était plus aussi prompt que par le passé à prendre les armes et à courir à la défense de ses États si souvent attaqués ; mais il envoya Thomas, son fds aîné. Mal en prit an père et au fils ; car ce dernier fat battu et fait prisonnier par le prince d'Achaïe, qui le garda deux ans, jusqu'à ce que le gouverneur français du Dauphiné, fatigué d'ordonner vainement la mise en liberté du captif, se résigna à accompagner une nouvelle sommation au prince d'Achaîe d'une rançon de 20,000 écus d'or. La ville de Mondovi demeura pourtant au prince d'Achaîe, qui Tavait prise.

Thomas de Saluées passa de la prison sur le trône ; car son père, le marquis Frédéric, avait terminé sa longue, pénible et peu brillante carrière pendant la captivité de son fds. Thomas était le premier né de ses onlaufs, et il succédait au marquisat; mais un grand nombre d'autres enfants, tous apanagés ou dotés, appauvrissaient encore cet État, déjà si déchiré par la méchante anibuloii de ses souverains, et par les désastres qu'elle attirait sur •lui.

La guerre éclata en 1399 entre le prince d' Achaîe et le marquis de Montferrat, à cause de la ville de Mondovi, que le premier avait reprise au second. Mûs la mort du

prince, l'avénement de son fils Ludovic et le mariage de ce dernier avec Marguerite, ùUe du marquis de MoiiUerrat, à laquelle sod père donna pour dot la ville et la Dioitié du territoire de Mondovi, rétablireiil la paix entre ces deux puissants seigneurs,

Jean-Galéas Visconli était mort, et son fils Jean-Harie, qui lui avait succédé, avait pris les ainie^ contre le pontife, ce qui indisposa si fortement contre lui plusieurs villes du Piémont qu'elles lui i^tirèrent leur obéissance et se déclarèreut son pour la liberté et un gouveniemeut municipal, soit pour l'un ou pour l'autre de leurs voiiûns. La ville de Verceil, qui était occupée par les troupes du maïquis de Monîerrat, ne se montrait pas trop mécontente de s^ condition ; mais beaucoup de grandes familles verceilaises firent leur souiui>sion au comte Aiiiédée de Savoie, qui possédait déjà une assez grande portion de la campagne vercellaise, et auquel elles apportèrent plus de vingt- cinq châteaux, tous situés dans cette province.

L*année lAll donna des gages de pmx entre les marquis de Aîouferrat, le comte de Savoie et le jeune prince d'Achaïe. Le marquis épousa une fille du comte Amédée» dont la sœur avait épousé précédemment le prince d'Achsue ; et gendre, beau*père et beaux-frères se jurèrent une paix éternelle. Le marquis de Saluées pourtant n'était par> compris dans cette alliance ; au^si le comte de Savoie et le prince d'Achaïe ne tardèrent-ils pas à marcher * contre lui à la tête de 20,000 hommes ; Us le forcèrent à rendre un uouvel hommage à Amédée pour le niaiquisat de Saluées tout entier, et à Ludovic d' Achaîe pour Carmagnole et pour Revel. 11 dut aussi renoncer formel-

52 iliSTOiHE DE LA MAISON DE SAVOIE.

lement à toutes les terres et villes qui avaient été enlevées à son père, en r^rvaut seulement, d'après la formule alors en usage , les droits et les privilèges de l'empire.

L'empereur Sigismond descendait en Italie en 1413. Philippe Visconli, seigneur de Milan, refusait dédaigneusement de le recevoir dans ses États, et Amédée de Savoie le recevait à sa cou{ avec les honneurs et le respect dus à un grand prince, dont la bienveillance équivaut à un accroissement de puissance. Amédée iit un aussi, brillant accueil au Pontife Martin V, qui revenait du con«> elle de Constance. Cette hospitalité gracieuse et magnifique était, pour ainsi dire, une tradition pour les princes de la maison de Savoie, qui préféraient acheter la protection ou la bienveillance des puissants en dépensant quel- ' qu'argent et en se résignant à quelques ennuis, plutôt que de commettre des lâchetés, ou de renoncer à quel-, ques-uns de leurs droits. Et l'on se tromperait fort si Ton croyait que ces moyens si simples manquassent d'efficacité. Nous avons vu plus d'une fois les empereurs donner aux princes savoyards des marques singulières de faveur; et pomtant on pourrait délier rhistorien le plus minutieux et le juge le plus sévère de découvrir dans riiibioire de la oiaison de Savoie un seul acte de basse condescendance propre à capter de semblables faveurs. Cette fois encore l'accueil empressé et généreux que fit Amédée à l'empereur Sigismond ne demeura pas sans récompense, puisqu'on l'année 1422 Sigismond sanctionna de nouveau les droits absolus d* Amédée sur le comté de Geiiève, droits contestés par les descendants de la sœur des deux derniers comtes, et trop ré-

AMÊDËE VIII. S3

cemment acquis ci-ailleurs pour être encore solidement établis et universellement respectés.

L'empereur, ayant trouvé le comte Amédt^t^ a Ciiambéry, Téieva à la dignité de duc (10 'février iàiô). Dans Tacte rédigé à cette occasion, Amédée y est nommé duc de Savoie et de Cbabla^s^ marquis d' Aoste et d'Italie, et ccHnte de Piémont et du Génevois.

IIEUXIÈMË P'âRTIË

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