Histoire de la maison royale de Lusignan
On croyait généralement, au xvi'' siècle, que la famille des Lusignans n'était représentée que par la branche française, établie dans la Vienne, et que la branche des Lusignans, dits d'Outre-Mer, s'était éteinte en 1474 avec l'infortuné jeune roi Jacques III^ fils de Catherine Cornaro et de Jacques le Bâtard, qui avait usurpé le trône de Chypre à Charlotte, fille unique et seule héritière du roi Jacques II. Le fait même de la transmission des droits politiques de cette reine aux trônes de ses aïeux dans la descendance de son beaufrère et cousin germain, le duc de Savoie, semblait confirmer cette croyance.
Il n'en était rien cependant. Les Lusignans d'Outre-Mer étaient représentés en 1570 par Pierre de Lusignan, chef de la branche cadette. Ce prince,
par suite de rempoisonnement de Tinfortuné Jacques III, dernier représentant de la branche directe, héritait de tous les titres et prérogatives de ses collatéraux, par suite du testament de Jacques IL Et si ce prince et ses descendants vécurent, durant des siècles, dans le silence, sans s'illustrer comme leurs aînés par des hauts faits, ce fut la position très délicate dans laquelle ils se trouvèrent vis-à-vis des vainqueurs qui en fut cause. En effet, sous le gouvernement soupçonneux et inquiet de Venise, et ensuite sous la tyrannie barbare des Turcs, ils étaient considérés comme des conspirateurs cherchant sans cesse à rétablir leur dynastie. Aussi étaient-ils obligés de vivre soigneusement à Técart de toute politique, et d'éviter tout ce qui pouvait rappeler leur existence même à des gouvernements capables de les supprimer sous le prétexte le plus futile, pour ne s'occuper que d'exploiter les propriétés foncières considérables qu'ils possédaient dans l'île de Chypre.
Néanmoins, dans les grandes bibliothèques , diverses monographies et maints mémoires confirmaient la survivance des Lusignans, non seulement dans le siècle de la domination vénitienne, mais encore après la conquête des Ottomans.
Parmi les manuscrits Arunde,auBritish Muséum de Londres, sous le n° 5i8, se conserve la chronique
grecque de Georges Bustron, capitaine de Pendaïa, à Touest de File de Chypre, et contemporain des quatre derniers souverains de la Maison de Lusignan.
L'auteur, à la page 69, cite le testament de Jacques II, dont nous avons parlé plus haut. Un siècle après, le Père Eltienne de Lusignan, de la royale Maison de Chypre, fait la description de Tîle et Thistoire de ses souverains jusqu'à son départ pour FEurope, en 1372. On trouve enfin à Turin des lettres adressées en 161 1 au comte de Monbasile, gentilhomme de Charles-Emmanuel L'', duc de Savoie, par Christodoulos de Lusignan, archevêque grec de Chypre; ces lettres traitent d'un projet pour la libération de l'île qui gémissait sous le joug des Turcs. M. le comte de Mas-Latrie, dans son Histoire de Chypre sous le règne des Princes de la Maison de Lusignan^ ouvrage couronné par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, met au jour plusieurs manuscrits du temps de la domination vénitienne, conservés à la bibliothèque de Saint-Marc de Venise, dans lesquels il est dit que parmi les principaux propriétaires et seigneurs de l'île, se trouvaient au xvi° siècle des membres delà Maison de Lusignan. Toutefois, malgré le recueillement des princes de Lusignan, le prestige de ce grand nom était si considérable en Europe, qu'à diverses reprises d'audacieux
aventuriers essayèrent de Texploiter à leur profit, notamment en 1876 un nommé Hovsep (Joseph) Hovhannissian, né à Java (i), qui se disait descendant direct de Léon VI, dernier roi d'Arménie^ mort à Paris en i3g3. Après avoir fait beaucoup de dupes, cet aventurier se trahit par une ignorance énorme de rhistoire. La Providence ne permit point que sa cause injuste triomphât. Il subit diverses condamnations et mourut de misère à Thôpitai de Milan — juste châtiment de son audace singulière et de sa mauvaise foi.
Cet incident avait obligé les véritables princes de Lusignan à sortir de leur réserve. Un procès se plaida à ce sujet devant les tribunaux de Paris, qui rétablit la vérité. D'autre part, un concours de circonstances fortuites, jointes à rinstallation de Victor Hugo dans un hôtel appartenant à la famille, ont mis complètement en lumière les princes de Lusignan. Le prestige personnel, les talents et les vertus de la princesse Marie ont contribué puissamment à rehausser l'éclat de cette grande famille, restée si longtemps dans l'oubli.
Les meilleures causes ici-bas sont toujours soumises à la contradiction, mais la vérité finit par triompher! Les préjugés amassés par l'ignorance
(I) Une Conférence sur l'Histoire d'Arménie, par Edouard Dulaurier. membre de rloslitut, p. 81.
ou la jalousie autour des Lusignans disparaissent de jour en jour, et Tauguste descendant des rois de Jérusalem, de Chypre et d'Arménie reçoit de toutes parts, avec les honneurs dus à son rang, le respect et la reconnaissance que ses mérites lui ont acquis. Retracer rhistoire de cette antique et royale Maison que le spirituel et savant Pierre Brantôme, diplomate et courtisan de Charles IX, n'hésitait pas à déclarer la plus illustre et la plus noble de TEurope, et qui vient de reprendre son éclat dans notre France, où elle a puisé son origine, tel est le but que je me propose dans ce modeste écrit. Puisse la vérité, qui m a toujours servi de guide, apparaître complètement aux yeux de mes lecteurs.