‹ Histoire de la maison royale de LusignanChapitre 2 sur 29 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Origine des Lusignans. — Ordre de Sainte-Catherinc-da-Mont-Sinaï. — Guy de Lusignan, roi de Jérusalem. — Ordre de IMélusinc. — Prise de Jérusalem par les Turcs. — Guy de Lusignan, roi de Chypre. — Ordre de l'Épée.

Raymondiii de Forez, originaire du Poitou, est le pre- origino.ics usign.ins;

,,,,,,,. jT- r Ti*-!' '" chàlc.iu de Lusi-

mier chef de la Maison de Lusmnan; sa remme, Melusine, a ^■ a , ,

^ ' ' ' gnan; légende de la

inspiré les poètes de la France et de TAllemagne. f<îe Méiusine.

Au x*^ siècle, Hugues V% dit le Veneur, contemporain de Louis d'Outre-Mer, est à la tète de la noble famille; c'est sous son fils, Hugues II, dit le Bien-Aimé, que le château de Lusignan fut construit. Ses descendants avaient pris le titre de sires de Lusignan; leurs exploits glorieux sont relatés dans le poème de Jean d'Arras et dans les récits de Froissart.

Le fameux manoir des Lusignans, dont les remparts ont, pendant des siècles, tenu en échec Tautorité des rois de

France, fut enfin pris par le duc de Montpcnsicr en iSjS et détruit; il n'en reste aujourd'hui que des ruines.

Voici cependant quelques détails rétrospectifs sur cette demeure :

Située près de la ville de Lusignan qu'elle dominait, elle était entourée d'une triple enceinte de murailles hautes de dix pieds. Un large et profond fossé d'eau séparait la première enceinte de la seconde, et un espace vide d'au moins deux cents pas, la seconde de la troisième. Ces trois murailles, et en particulier la première, étaient flanquées de tours surmontées d'un parapet crénelé et de nombreuses échauguettes. Les tours fortes et élancées, en forme de cônes tronqués, servaient de magasins, de casernes contenant les munitions ou dépôts d'armes, et protégaicnt les poternes percées à leur pied. En avant du château, et faisant face à la ville, était un bastion dit Porte-Geoffroy, dont le fronton était décoré d'une grossière sculpture représentant Geoffroy à la Grande- Dent, ce qui ht, à tort, attribuer la fondation du château à ce seigneur. Les armes des premiers Lusignans, burellées d'argent et d'azur, surmontaient ce buste imparfait.

En franchissant les deux enceintes, on arrivait à la tour Poitevine, communiquant avec la basse-cour où se trouvaient les écuries, plusieurs puits, une mare profonde et les logements des valets.

Au milieu, vers l'ouest, se dressait sur une motte artificielle, mais élevée, le donjon. Une muraille l'entourait encore, et son front élevé, surmonté d'un casque étincelant, symbole d'hospitalité, dominait non seulement le castel, mais encore le pays à une grande distance.

Le donjon était une tour carrée, avec des tourelles aux quatre angles ; ces tourelles contenaient les escaliers, et l'une d'elles, un puits appelé Puits du Désespoir, parce qu'on n'en

connaissait pas le fond. Le beffroi, qui couronnait le centre et la plate-forme, renfermait la cloche, qu'on agitait en cas d'alarme.

A Lusignan, les croisées étaient larges, hautes, et, afin d'y conserver la lumière, le mur avait été taillé en biseau à la partie supérieure de l'ouverture. Mais au rez-de-chaussée était la salle des Aïeux, longue galerie, aux tentures sombres, sur lesquelles se détachaient les statues grossières et raides de la lignée des Lusignans. Le jour venait, à travers les petits vitraux plombés, surchargés de peintures, éclairer comme à regret, de lueurs inégales, ce séjour monotone. Tout y était sombre : les boiseries de chêne noirci, les armes de fer, les armures toutes montées, accrochées derrière chaque statue, pouvaient faire supposer que le guerrier allait agir et marcher.

Jamais le soleil n'avait pénétré dans cette salle où l'on aspirait, en entrant, l'air humide et pénétrant des caves.

La chapelle, unie au donjon par une partie du promenoir, élevait dans les airs son clocher dont la délicatesse faisait un contraste agréable avec le reste du château.

La cour d'honneur s'étendait devant le donjon, tandis que de l'autre côté se montrait la tour de Mélusine, haute de deux cent seize pieds, et surmontée des fameux créneaux sur lesquels la fée traînait ses voiles blancs et se lamentait lors d'une catastrophe prochaine. On voyait, à quelque distance, une fontaine naturelle joliment ombragée de saules au feuillage éploré, et maintes fois Mélusine s'y était, dit-on, baignée; aussi ne tarissait-on pas dans le pays sur les propriétés merveilleuses de la source et sur les faits étranges dont elle avait été le témoin.

Un événement récent avait surtout impressionné les esprits : la Kône s'étant trouvée à sec pendant les grandes chaleurs, les femmes deLusignan sollicitèrent de la comtesse

la permission de laver leur linge dans la fontaine; mais le linge qu'elles en retirèrent était devenu sorcier, et il s^envola

de leurs mains avant leur retour au logis ; de plus, les varlets et guetteurs assurèrent avoir failli mourir de peur, la nuit suivante, en voyant des lavandières ailées raser les eaux de la fontaine et battre follement un linge de Tautre monde. Depuis

ce jour, chacun évitait la source merveilleuse, bien qu'à la prière de la comtesse le chapelain l'eût exorcisée.

On prétendait encore que la tour de Mélusine donnait accès dans un souterrain conduisant Jusqu'à Poitiers, mais nul n'y avait jamais pénétré, et d'aucuns disaient même tout bas, que la fée, n'ayant jamais pu mourir, y restait captive, le

jour, et le quittait, la nuit, pour aller s'ébattre sur les créneaux.

La fée était sensible à la musique. On racontait qu'une fois, à la tombée du jour, le comte était venu avec les pages autour de la fontaine, il se mit à chanter une ballade, et, pendant qu'il chantait, on vit l'eau s'agiter, et il s'en échappa comme une vapeur blanche qui, prenant forme, devint la fée elle-même; elle se balança sur Teau avec la grâce d'une fleur agitée parle vent; puis, quand le comte eut fini, elle disparut.

Voici du reste, d'après Jean d'Arras, la curieuse légende de Mélusine :

« Mélusine, aînée des trois filles du roi Thiaus et de la fée Pressine, douée d'une merveilleuse beauté, rencontre un jour dans une forêt, près d'une fontaine, le beau Raymondin, fils du roi des Bretons, jeune et hardi garçon qui vient de tuer par mégarde son oncle, le comte de Poitiers. Mélusine lui propose de faire de lui le plus grand gentilhomme du royaume s'il veut l'épouser, à une condition : c'est qu'il ne cherchera jamais à la voir le samedi de chaque semaine.

» Le pacte est conclu, les épousailles ont lieu, puis les noces, à la grande surprise des autres gentilshommes qui ne connaissaient pas Mélusine.

» La fée, à l'aide du procédé employé autrefois pour fonder Carthage, fait donner à son mari, sur un roc stérile, autant de terre qu'en pourrait enclore une peau de cerf, et, faisant découper cette peau en lanières, s'empare ainsi d'un petit territoire sur lequel est bâti le château de Lusignan.

» De ce mariage naquirent trois fils : Urian, Guion et Geoffroy qui, en Orient, eurent, d'après Jean d'Arras, des aventures aussi romanesques que fantastiques.

)) Cependant Raymondin tient toujours son serment de

ne pas regarder sa femme le samedi, et jusqu'alors la fortune n'a fait que lui sourire, sa prospérité n'a fait que s'accroître. Un beau Jour, sur les sollicitations de son frère Hugues qui accuse Mélusine d'être infidèle à son époux, il a la curiosité de plonger les yeux, par un trou pratiqué dans le mur, dans la chambre où sa femme est retirée ; il l'aperçoit au bain ; Mélusine, tous les samedis, était à moitié iemme et à moitié serpent !

» Rien ne saurait dépeindre la douleur de Raymondin dès qu'il eut surpris ce secret.

» Mélusine trahie s'envole de son château, à la vue de tout le monde, sous la forme d'un serpent, jetant des cris qui fendaient l'âme de tous les assistants (i). »

Les seigneurs de Lusignan prirent part au grand meuve- Les msignans on ment religieux de l'Occident contre l'Orient, à l'époque des croisades. C'est là que la Providence les attendait pour faire de leur famille une des plus illustres dynasties de l'Europe, Aussi les croisades et les chroniques des temps héroïques sont pleines des faits d'armes et des actions vertueuses des Lusignans.

Les Maisons de Lezay, de La Marche, du Marais, d'Eu, de Valence, d'Angouleme, de Saint-Valérien, de Parthenay, de La Rochefoucauld ont la même souche que les Lusignans; tous ces grands noms reviennent souvent et avec le plus vif éclat dans l'histoire de France.

En Angleterre, la Maison de Pembroke provient aussi de

(1) Lo priuco Troubctskoï, de ranibassadc ilc Russie à Paris, a composé sur celte légende son grand opéra Mélusine, qui devait être brillamment exécuté par notre Académie nationale do musique en 1892.

Le Théâtre Marie, de Saint-Pétersbourg, étant en construction, Mi'liisine, en 4 actes et 5 tableaux, sera représentée cet hiver an Théâtre impérial de Moscou, qui s'est déjà r('scr\é lo droit de jouer cette partition dans sa traduction en langue russe, faite par M™» Abramova.

la même origine ; Tltalie et l'Autriche ont vu des membres de leurs Maisons souveraines s'allier aux Lusignans.

Le premier acte éclatant par lequel les Lusignans vont s'illustrer, sera la création d'une institution religieuse et humanitaire à la fois. Voici dans quelles circonstances :

Les dangers innombrables qu'on courait dans le pèlerinage de Jérusalem, tombée au pouvoir des musulmans, n'empêchaient pas les occidentaux les plus éloignés de l'entreprendre. De temps en temps, des pèlerins ayant à leur tête un seigneur important allaient en Terre sainte, où les chrétiens opprimés demandaient du secours. Parmi les preux qui avaient déjà visité la Palestine en 1062, se trouvait un gentilhomme français, nommé Robert, sire de Lusignan. De concert avec ses frères, il avait quitté son manoir du Poitou pour venir venger le tombeau du Christ. instiiution do rordro Attiré au mout Sinaï par le bruit des miracles qui s'opé-

de saïutc-caihcrine- raicut au tombcau de sainte Catherine, vierge d'Alexandrie,

du-Mont-Sinaï.

il fut frappé de Tétat d'abandon dans lequel se trouvaient les nombreux pèlerins qui venaient vénérer les reliques de la sainte. Aidé dans sa pieuse entreprise par ses nobles et fidèles compagnons, il fonde, au lieu du célèbre pèlerinage, un hospice sur le modèle de celui du Saint-Sépulcre; il y établit des religieux qui se consacrent au soin des malades et qui s'engagent à défendre les pèlerins et à garder le tombeau de l'illustre martyre. Ces chevaliers embrassent aussitôt la règle de saint Basile, Tan io63. Ce fut l'origine de l'Ordre humanitaire et hospitalier de Sainte-Catherine-du-Mont-Sinaï.

Les chevaliers, rapporte Élie Ahsmole, dans son ouvrage sur l'Ordre de la Jarretière, publié à Londres en 1672, prêtaient serment dans la main du grand-maître et dans celle de l'abbé du monastère ; ils faisaient vœu de chasteté et juraient de garder le tombeau de la sainte pendant deux ans.

Robert, dont la renommée s'était répandue en Palestine, Les Usignans s'éta-

. . j » . /-^ 1 r blisspiit PII Pales-

accourut, quoique vieux, auprès du duc de Lorraine, uodetroy ,j^p de Bouillon, pour lui prêter son appui contre les infidèles, et, lorsque le duc fut élu par les croisés roi de Jérusalem, en 1099, Robert fut créé comte de Joppé et d'Ascalon. C'est ainsi que les Lusignans s'établirent en Palestine. Dans la suite, Guv, sire de Lusignan, que les écrivains du temps nous dépeignent

Croix de Sainte-Catherine-du-Mont-Sinai.

comme le plus beau et le plus courageux des chevaliers chrétiens, épousa Sibylle, sœur de Baudouin IV, roi de Jérusalem. Ce monarque, désolé des progrès toujours croissants des Turcs, avait, sur le conseil de Guy, son beau-frère, envoyé en Europe le patriarche et les grands-maîtres des Templiers et des Hospitaliers auprès du pape Lucius et de l'empereur

les Maionilcs.

Guy de Lusignan devient roi do Jérusalem; son couronnement. Institution do l'Ordre de Mélusine.

Frédéric, afin d'obtenir de nouveaux secours en argent et en troupes. Etant devenu aveugle par suite de la lèpre, Baudouin nomma Guv régent du royaume. Mais celui-ci, ne pouvant contenter les seigneurs qui enviaient son sort, fut contraint de céder la place au comte de Tripoli qui avait déjà gouverné pendant la minorité du prince. Il se retira à Ascalon, attendant les événements que la Providence lui préparait et le moment favorable pour exercer une autorité dont sa bravoure et ses vertus l'avaient rendu digive.

A cette époque, les Maronites, guidés par les enseignements et l'exemple de leur patriarche Amauri, rentrèrent dans le sein de l'Eglise catholique, Guy de Lusignan ne fut point étranger à cette heureuse conversion, car nous verrons plus tard cette noble et généreuse nation, toujours reconnaissante, accourir auprès de lui quand il prendra possession de l'île de Chypre.

Sur ces entrefaites, Baudouin IV meurt, le i6 mars 1 185. et son fils Baudouin V, qui lui succède à l'âge de sept ans, est aussi emporté par la lèpre l'année suivante. Le sceptre passe alors dans les mains de Guv, son beau-père. La reine Sibylle est aussitôt assiégée d'une foule de courtisans jaloux et ambitieux qui ne peuvent voir à leur tête un chef qui n'est pas, disent-ils, de sang roval. La reine annonce son intention de se séparer de son époux et de choisir celui qu'elle croit le plus digne et le plus capable de défendre le royaume. On se range à son avis, et l'on s'engage à ratifier le choix qu'elle aura fait au pied des autels. Guy, résigné, se soumet à la volonté de la reine et se confie en la divine Providence, qui manifestera bientôt d'une manière éclatante et inattendue sa volonté toute-puissante.

Au jour désigné. Sibylle se rend à l'église du Saini- Sépulcre, entourée des officiers et du peuple. Le patriarche

Héraclius, revt-tu des ornements pontificaux, prononce la sentence et remet à la reine lu couronne de Jérusalem, en rinvitant à ne la confier qu'au plus digne. L'émotion est vive dans cette auguste assemblée; le cœur de plusieurs palpita d'espérance au moment solennel. Mais Dieu veillait sur les siens. La reine prend la couronne des mains du patriarche et la dépose sur la tête de Guy, son époux, à genoux devant elle. C'est ainsi que Lusignan devint roi de Jérusalem, l'an 118G; il reçut aussitôt l'onction sainte et le serment de fidélité de ses sujets.

Croix de l'Ordre de Mélusine.

Afin de perpétuer le souvenir de cet événement, et pour témoigner au nouveau roi son attachement inviolable, Sibylle institua l'Ordre de Mélusine, en mémoire de la fée Mélusine, mère légendaire et génie tutélaire de la Maison de Lusignan.

Ce fut un ordre essentiellement humanitaire et religieux, car les chevaliers, d'après les statuts, étaient tenus de prati-

Saladin attaque les chrétiens.

fiataille de Tibériade ; captivité du roi de Jérusalem.

quer les vertus chrétiennes et de se faire les propagateurs de la religion et de la charité.

Les infidèles redoublaient leurs attaques contre les chrétiens, et le moment approchait où, malgré la bravoure du roi et de ses fidèles chevaliers, le royaume de Jérusalem devait disparaître. Le comte de Tripoli, Raimond III, et le prince de Carac, Renaud de Châtillon, hâtèrent, par leur conduite indigne, ce triste dénouement. Le premier trahit la cause commune en traitant avec Saladin ; le second enleva, contre la foi des traités, une caravane qui passait tranquillement d'Egypte en Arabie. Saladin envoya redemander les prisonniers ; Renaud, bien loin de faire justice, vomit mille injures contre Saladin et contre Mahomet. Saladin en fut tellement indigné qu'il jura d'exterminer tous les chrétiens et de tuer de sa main Renaud de Châtillon.

L'année suivante, il entre sur les terres des chrétiens avec une armée de cinquante mille hommes. Le poids de sa vengeance tomba d'abord sur les grands-maîtres du Temple et de l'Hôpital, Gérard de Bideford et Roger des Moulins, qu'il surprit et battit, le i" mai 1 187. De là, il marcha contre Tibériade, appartenant au comte de Tripoli, qui, à l'approche du danger, avait rompu avec les infidèles et avait feint de se réconcilier avec Guy de Lusignan. On dit même que Saladin lui avait offert la couronne de Jérusalem s'il embrassait le mahométisme; mais Raimond III, heureusement, n'apostasia point. Le sultan prit la ville de Tibériade, mais il fut arrêté par la résistance de la citadelle. Le roi de Jérusalem et tous les princes, réunis par la grandeur du péril, volèrent au secours de la place.

Les deux armées se trouvèrent en présence près de Tibériade, un vendredi, 2 juillet 1187. Le combat s'engagea avec une égale bravoure de part et d'autre et dura trois jours.

Enfin les croisés, accables par le nombre, épuisés par la fatit^Lie, la chaleur et la soif, furent entièrement défaits. Le roi Guy, Renaud de Chàtillon, les maîtres du Temple et de THôpital furent faits prisonniers ; trente mille chrétiens périrent dans la bataille et la vraie croix, Tétendard sacré de Tarmée de Lusignan, tomba aux mains des infidèles. Le comte de Tripoli, après avoir fait des prodiges de valeur qui ne purent toutefois rétablir sa réputation, se fit Jour à travers les ennemis Tépée à la main et se retira à Tyr, emportant le mépris des infidèles et l'exécration des chrétiens.

Aussitôt ap)rès la bataille, on amena les principaux prisonniers dans la tente du sultan. Celui-ci, ayant commencé par remercier Dieu du succès de ses armes, fit asseoir à ses côtés le roi de Jérusalem et Renaud de Chàtillon qui étaient dévorés par la soif. Le sultan présente du sorbet au roi, qui se désaltère. Ce prince, après avoir bu, passe la coupe à Renaud de Chàtillon, mais Saladin s'y oppose, car il ne veut point lui faire grâce. Après le repas, qui est servi aux chrétiens dans un endroit séparé, le sultan se fait ramener Renaud. Entrant aussitôt dans une colère terrible, il lui reproche le mépris de la foi jurée et ses invectives contre Mahomet : « Je suis obligé, ajoute-t-il, de venger notre prophète et sa loi. A une seule condition je puis te faire grâce, c'est que tu embrasses la religion que tu as blasphémée : les bienfaits et les faveurs les plus signalés prendront alors la place des châtiments qui te sont dus. » La foi de Chàtillon se ranime alors ; il témoigne du mépris tant pour les promesses que pour les menaces du musulman, et il répond qu'il veut mourir chrétien. Saladin, se levant irrité, lui déchargea un coup de cimeterre sur la tête, et les gens de sa suite l'achevèrent. C'est ainsi que les écrivains mahométans rapportent le martyre de Renaud de Chàtillon.

It) —

Prise Je Jérusalem. Le sultaii attaqua la ville sainte le 19 septembre de la

même année. Elle était d'une force à pouvoir se défendre longtemps, mais la défaite de Tibériade y avait répandu la plus fatale consternation. Ce qui acheva d'exaspérer les assiégés, c'est qu'ils découvrirent une conjuration formée par les chrétiens du rite grec qui étaient en grand nombre dans la ville. On fit au sultan des propositions qu'il rejeta d'abord avec hauteur, comptant sur les conjurés qui devaient lui livrer une porte de la ville. Mais la reine lui avant fait savoir que, s'il n'accordait pas une capitulation honorable, il pouvait s'attendre à la plus opiniâtre défense, il craignit de les réduire au désespoir et capitula aux conditions suivantes : qu'ils rendraient la ville en l'état où elle était, sans rien démolir; que la noblesse et les gens de guerre sortiraient en armes et sans escorte, pour aller à Tyr ou en tel autre lieu qu'ils voudraient ; que les citoyens emporteraient leurs meubles et seraient de même conduits en sûreté, mais après avoir payé par tête une taxe fixée.

Le 2 octobre, Jérusalem fut rendue à ces conditions et Saladin les fit observer. Le patriarche Héraclius enleva toutes les richesses et les ornements des églises. Le sultan traita la reine Sibylle, ainsi que les princesses ses filles, avec beaucoup de respect et lui fit espérer la liberté du roi son époux, moyennant une rançon dont la ville d'Ascalon tint lieu. Les femmes de Jérusalem suivaient la reine en troupe, tenant les enfants par la main, se lamentant d'une manière attendrissante. Le vainqueur leur demanda ce qu'il pouvait faire pour tempérer leur douleur : « Seigneur, lui répondirent-elles, nous avons tout perdu; mais vous pouvez, sans nuire à votre puissance, convertir en joie notre infortune : rendez-nous nos maris, nous vous abandonnons tout le reste ; ils ôteront à nos larmes toute leur amertume en y mêlant les leurs, et celui qui nourrit

les oiseaux du ciel, nous nourrira avec nos entants. » Saladin commanda sur le champ que leurs maris leur fussent rendus.

Autant ce prince infidèle montra de Thumanité, autant le comte de Tripoli se signala par son indignité. Il les dépouilla, quand elles furent réfugiées chez lui, de toutes les ressources que le sultan leur avait fait distribuer. Celui-ci, apprenant cette lâcheté, vint mettre une garnison dans Tripoli. Le comte en perdit la tète et mourut dans un accès de folie.

Dès que les Francs eurent quitté Jérusalem, les Turcs en abattirent les croix et convertirent les églises en mosquées, excepté celle du Saint-Sépulcre à cause des pèlerinages qui faisaient la richesse de la ville. Les chrétiens syriens, arméniens et grecs y demeurèrent. Il ne resta aux Latins en Orient que trois places importantes : Antioche, Tyr et Tripoli.

Guy de Lusignan, délivré de captivité, continua la guerre lc roi de jéi-us:iicm,

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chrétiens fugitifs de Jérusalem et quelques secours arrivés les infidèles avec les

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d Italie. Une nouvelle croisade ayant ete orechee en rrance, ,,. , .

-^ ^ ' d Angleterre.

en Angleterre et en Allemagne, de nombreux guerriers se groupèrent sous les ordres de Philippe- Auguste, roi de France, et de Richard Cœur-de-Lion, roi d'Angleterre. Ces monarques s'étaient embarqués séparément, Philippe à Gènes et Richard à Marseille; ils se rejoignirent à Messine où ils passèrent rhiver. Philippe-Auguste partit le premier de Sicile et arriva devant la ville d'Acre où, depuis deux ans, se trouvait Guy avec ses chevaliers. Il fut convenu qu'on attendrait l'arrivée de Richard avant de livrer l'assaut. Ce dernier venait d'être jeté par la tempête sur les cotes de Chypre. Mal accueilli par l'usurpateur Isaac Comnène qui s'était rendu maître de l'ile, il le chasse à son tour, se fait prêter serment de fidélité par les naturels du pays et met des garnisons européennes dans les places fortes. Il arrive enfin au siège d'Acre, où il était

impatiemment attendu, et la ville tombe aux mains des croisés. L'Ordre Toutoniquc. C'cst pendant ce siège que plusieurs chevaliers allemands

établirent, pour les malades de leur pays, un hôpital d'où l'Ordre Teutonique a pris naissance. Ce fut le troisième ordre religieux et militaire qui se forma en Palestine sur le modèle de celui du Saint-Sépulcre : Lusignan ayant été imité en 1099 par Gérard Tenque, Hugues de Paganis et Geoffroy de Saint-Aumier ayant suivi en 1 1 19 le grand provençal.

Quand Philippe-Auguste eut quitté la Palestine, le roi d'Angleterre, d'un caractère altier, mécontenta tout le monde. Le marquis de Montferrat s'étant retiré avec ses troupes, et les Allemands s'étant rembarques avec Léopold d'Autriche, l'armée chrétienne se trouva considérablement affaiblie. Si, avec près de cent mille hommes qui restaient encore, Richard eût marché sans délai sur Jérusalem comme Guy le lui conseillait, il y a toute apparence qu'il se fût rendu maître de la ville; mais en s'amusant à réparer les fortifications d'Acre, il donna aux ennemis le temps de rassembler une armée innombrable. Les adversaires en vinrent aux mains près deCésarée. Richard et Guy furent victorieux. De nouveau le roi d'Angleterre qui aurait pu marcher immédiatement sur Jérusalem, perdit son temps en d'inutiles travaux. Les soldats français indignés accusèrent alors Richard de trahir la religion et voulurent retourner en Europe; mais le roi d'Angleterre conclut avec Saladin une trêve de trois ans, trois semaines et trois jours. Il fut réglé que toute la côte depuis Jaffa jusqu'à Tyr demeurerait au pouvoir des chrétiens avec Acre (ou Ptolémaïde) et Ascalon. Cela fait, Richard disposa de deux royaumes : il donna celui de Chypre à Guy de Lusignan, qui lui céda ses droits sur Jérusalem ; il transmit ce dernier au comte de Champagne, son neveu, le jeune prince Henri, qui venait d'épouser la princesse Isabelle, sœur de Sibylle.

— ig — En quittant la Palestine, l'an 1103, pour prendre pos- Cuy de Lusignan de-

, „, ,, . . . ^ vient roi do r.livnro.

session de Chypre, sa nouvelle principauté, Guy emmena L'ordre de rtnée trois cents barons qui lui étaient demeurés fidèles et qui

Plaque de l'Ordre de rÉpéc.

voulurent s'établir auprès de lui. Afin de leur témoigner sa reconnaissance, Lusignan institua l'Ordre de l'Épée ou du Silence, dont il les rendit titulaires. Les chevaliers prêtaient serment de défendre la religion, le souverain et de garder le

silence sur les affaires de TÉtat. Les lettres S R « Securilas Regni » formaient la devise de TOrdre. Ces deux lettres accolées sont le principal ornement symbolique du collier que portaient les grands dignitaires. Au milieu de la plaque ligure une épée qui passe par les boucles de la lettre S. On lit autour l'exergue des Lusignans : « Pour loyauté maintenir. » C'est le troisième ordre de cette Maison royale, car elle avait conservé avec le plus religieux respect la maîtrise des Ordres de Sainte-Catherine et de Mélusine. Lo5 Maronites La iiienie année, Guy accueillit avec empressement les

en Chypre. . . ■ ' < j- j-r- • i i-

Mort du roi Maronitcs qui, attristes de son départ de 1 erre sainte, harcelés

par les Turcs et désireux de vivre en paix sous un roi qu'ils aimaient, vinrent en Chypre au nombre de soixante mille.

Guy leur donna des terres où ils s'établirent; ils formèrent ainsi soixante-deux villages qui devinrent florissants. Le roi mourut l'année suivante 11194, emportant les regrets des chrétiens et l'estime des musulmans. Tel fut le premier chef de cette dynastie que Dieu destinait à la garde des croisés, et qui, d'après les desseins de la Providence, devait continuer, dans l'ombre et le silence, la grande lutte de la civilisation chrétienne contre le fanatisme musulman.

Guy de Lusionan.

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