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CHAPITRE VI

Aperçu des œuvres de la regrettée princesse Marie. Le talent de feu Mgr Khorène. — Son Ode patriotique sur l'Arménie.

La réputation universelle que la princesse de Lusignan s'était acquise dans son apostolat de Chai'ité , avait été consacrée par des témoignages innombrables de reconnaissance et de dévouement qui lui arrivaient de toutes les parties du monde. M. le comte Gabardo Gabardi-Brocchi, admirant un jour ces attestations, dont une salle était remplie, la princesse lui dit avec une grande modestie : « De toutes parts, on est trop bon pour moi. On me gâte i . »

M. le commandant Léon Féraud, président de la vaillante Los chevaiiors-sauve- Société des Chevaliers-Sauveteurs des Alpes-Maritimes , *''"''* '"''^ -*'i'^^'

Maritimes.

annonçait à la princesse, le 2 mars 1881, sa nomination de Haute Protectrice de l'Association. Le diplôme la qualifiait de « Bienfaitrice de l'humanité », et la lettre du président, du 14 mars, portait : « Le drapeau de la Société restera arboré pendant trois jours, en signe de joie et de reconnaissance, à Toccasion de la haute adhésion de S. A. R. M""' la princesse de Lusignan. »

Son Altesse envoya, le 21 mai de la même année, à M. le commandant Féraud, à qui elle venait de conférer

(1) Dans la seule ville tle Naples, les quinze premières Sociétés artistiques, littéraires et humanitaires, avaient conTéré à la iliva royale leurs iliplômes et leurs croix d'or.

l'Ordre royal de Mélusine, une marque particulière de son admiration pour ses braves chevaliers qui avaient pris une part active dans le sauvetage périlleux des victimes de rincendie duThéàtre des Italiens à Nice, en élevant quelques membres à la dignité de chevalier du même Ordre. Elle offrit, en outre, une distinction collective aux deux cent trois intrépides sauveteurs qui s'étaient le plus signalés sur le lieu du sinistre, en décorant leur drapeau de la croix d'officier. Le Bulletin officiel de la Société ajoutait à la relation qu'il faisait de ce trait généreux de Son Altesse : « Nos chevaliers-sauveteurs ne pouvaient être décorés par un plus grand cœur et par une main plus gracieuse. »

Deux mois plus tard, le secrétaire de la princesse écrivait au même président de cette Société, pour le remercier de la croix de Mérite qu'il avait adressée à Son Altesse, et lui disait : « La jolie croix de Mérite qui accompagnait votre lettre à Son Altesse Royale, lui a été plus agréable et sera plus précieuse, a-t-elle dit, que le plus magnifique bijou enrichi des plus beaux brillants; elle sera le plus cher fleuron de sa couronne. Son Altesse vous prie de vouloir bien dire à vos vaillants sauveteurs combien elle a été charmée d'apprendre qu'elle a pu leur causer une joie. La croix de son Ordre leur rappellera sans cesse que leur héroïque conduite a été l'objet de son admiration. «

C'est dire combien la regrettée princesse attachait d'importance à ces précieux emblèmes de l'honneur, du courage, du dévouement et de la bienfaisance, soit qu'elle les reçût, soit qu'elle les décernât. Les natures d'élite comprennent le prix d'une bonne action et la valeur morale de la récompense. Elle offrait avec un réel plaisir les insignes de son Ordre et se réjouissait toujours d'inscrire sur ses tablettes le nom d'un nouveau brave, comme elle se faisait un

honneur véritable d'avoir son nom gravé sur le Livre d'or des Sociétés savantes et humanitaires, qui Tadmettaient à partager leurs espérances et leurs succès dans la croisade du dévouement.

L'année précédente avait donné occasion à la princesse Taiont <1p la princesse Marie de faire admirer le magnifique talent dont Dieu l'avait ^^^nc.

douée.

La Galette universelle des Etrangers, de Paris, publiait, le 20 juin 1880, l'article suivant :

« Une partie de l'Arménie, ayant été dernièrement le théâtre d'une affreuse guerre, fut dévastée, et une terrible famine en fut la conséquence inévitable. Les populations des villes et des campagnes mouraient par milliers. Des comités de secours se sont organisés partout. Le cœur si charitable et si compatissant de la princesse Marie de Lusignan en a été vivement frappé. Non seulement elle a voulu procurer de suite du soulagement par sa fortune aux malheureuses victimes du fléau, mais elle veut encore y contribuer par son talent. L'intéressante soirée musicale qui va être donnée par S.A. la princesse au profit des victimes de la famine en Arménie, aura lieu samedi 26 Juin, à huit heures et demie, en son hôtel de Lusignan. «

Le résultat de cette soirée fut immense; l'enthousiasme lc président de la fut tel que tous voulurent féliciter la diva royale de son République et les

• r V , . minisires répondent

magnifique succès et de sa pieuse et grande action. Le coquet à l'invitation de la hôtel de Lusignan et ses délicieux Jardins étaient décorés et P"n«sse. illuminés d'une façon ravissante. M. Jules Grévy, Président de la République, ainsi que les ministres et les illustrations que Paris renferme, avaient voulu honorer de leur présence cette représentation grandiose de charité; la recette merveil-

leuse fut versée intégralement à la caisse du Comité central arménien de Constantinople, toutes les dépenses ayant été supportées par la princesse. Ce n'était point la célébrité que recherchait Marie de Lusignan, c'était la consolation de ceux qui souffraient : Amour et Charité, voilà quelle était sa devise (i).

v.\r,m-nop}nie. Lcs Arméniens, fidèles à leurs traditions sacrées, se

prosternent à terre et la baisent pieusement, dès qu'ils aperçoivent de loin leur vénéré Massis (le mont Ararati, où s'arrêta l'arche de Noé. Ce mont sacré leur rappelle que la terre qu'ils foulent est la première sur laquelle marchèrent les patriarches de l'humanité; ils doivent, en le contemplant, attendre des jours meilleurs. En 1882, une arche nouvelle, invisible à leurs yeux, allait voguer des bords de la Seine vers cette Arménie tant aimée et la colombe qu'elle renfermait devait lui apporter, comme autrefois, avec son rameau d'espérance, des consolations et des bienfaits. C'est qu'après les ressources considérables envoyées à ce peuple, la princesse Marie allait fonder V Arménophile ^ dont nous avons parlé précédemment. Mais on suscitait à cette œuvre grandiose des obstacles insurmontables.

lp litre Je « M.Vo .los Lcs Sociétés Unics- Arméniennes d'enseignement gratuit

pauvres ». écrivaient à cette époque à la princesse, qu'avec l'autori-

sation du Conseil de la nation, elles l'avaient fait inscrire, dans le registre national de la Bienfaisance, sous le titre de « Mère des pauvres » (8 mars 1882).

La supérieure de l'Orphelinat arménien de Haskeuy, près de Constantinople, adressait, à la même date, la lettre suivante à la princesse Marie :

(1) La direction Ao l'Hôpital national do Constantinoiilp lui offrait. 1^ -21 fi'viiiT 188-2. les remei-ciements dos nombreux malades soulagés par ]"onvoi do ses iii''di(:tnic'iiK cl lui faisait part des prières forventos qu'on adressait pour elle au ciel.

« Illustre et gracieuse Princesse,

» J'apprends avec joie que Votre Altesse n'épargne aucun effort ni sacrifice pour la fondation de la Société VArméuopliile, dont le but est de faire venir à Paris de jeunes orphelines arméniennes, et particulièrement les élèves les plus méritantes de mon orphelinat, pour leur donner une solide et brillante instruction.

» Cest un grand bonheur pour mes orphelines que Votre Altesse ait daigné leur accorder sa bienveillante sollicitude.

» C'est de la part de beaucoup d'infortunées que je dépose à vos pieds le témoignage de leurs sentiments de profonde gratitude unis aux miens, en appelant sur nous pour toujours votre compassion et votre bonté.

» Daignez, illustre et gracieuse Princesse, agréer les ferventes bénédictions de mon cœur et celles de mes orphelines que vous avez si généreusement soulagées.

» Nous prions le ciel de répandre ses bénédictions sur votre belle et heureuse tète.

» Je reste, de Votre Altesse Royale,

« La très humble servante.

» Signé : La supérieure Serpouhi Nechan Calfayan. »

jYjmes Ijj Présidente et la Secrétaire de la « Grande Société lc porti-ait

des Dames arméniennes amies des Écoles » (Tebrotzacer ''" ^"^''"" ""°"'

Dignantz) de Constantinople, adressèrent, le 28 juillet 1882, à S. A. R. la princesse Marie, la prière d'obtenir, par sa puissante et gracieuse médiation, un portrait de Victor Hugo, revêtu de sa signature. Le poète, avons-nous dit déjà, s'intéressait vivement aux œuvres innombrables de la princesse.

« Nous savons, Altesse, écrivirent ces dames, que vous êtes accablée de toutes sortes de demandes, mais nous pensons que vous voudrez bien prendre en considération notre position exceptionnelle, puisque nous avons Thonneur de vous adresser cette prière au nom de la nation arménienne, qui est déjà redevable de tant d'éminents services à votre illustre famille. »

Voici la réponse de la princesse :

« Mesdames,

» C'est avec un véritable plaisir que j'ai lu votre lettre du 28 Juillet, et je vous remercie infiniment de toutes les gracieuses paroles que vous voulez bien m'adresser.

» J'aime T Arménie, et, vous avez raison de le croire, tous mes efforts tendent à la faire connaître, à la faire apprécier et aimer, non seulement en France, mais dans le monde entier, partout où mon nom et ma voix peuvent parvenir.

» Sachant combien sont utiles et indispensables à la régénération et à la civilisation d'un peuple l'éducation et l'instruction de la femme, mon désir est de fonder, à Paris, une Société internationale intitulée VAnnénophile, dont le but serait de faire venir en France les jeunes orphelines arméniennes les plus méritantes, pour perfectionner leur instruction et les renvoyer ensuite dans leur patrie, afin qu'elle puissent devenir institutrices dans les écoles de la nation et y répandre les bienfaits de l'instruction et de la civilisation européennes.

)) Les statuts de la Société ont déjà été soumis à l'examen du Ministre de l'Intérieur. Une fois qu'il les aura autorisés (espérons que la politique ne l'en empêchera pas), je pense

être à même de fonder cette Société avec le concours de nos amis. C'est alors, Mesdames, que j'aurai aussi besoin de votre concours, et je suis persuadée que votre patriotisme éclairé me l'accordera de tout cœur, car n'avons-nous pas le même but, la régénération de la nation par l'école?

» Donnons-nous ainsi la main. Mesdames, et travaillons avec courage, persévérance et dévouement pour le bien de cette nation arménienne, qui a tant de belles qualités pour être appréciée et aimée de tous.

» Malgré ma ferme résolution de ne plus rien demander à mon illustre ami Victor Hugo, le grand génie qui domine notre siècle, j'ai voulu faire néanmoins une exception en votre faveur.

>) Accédant à votre vif désir, je lui ai fait signer pour vous une de ses grandes photographies et Je vous l'offre. Je lui ai fait lire aussi la lettre que vous lui avez écrite. Il l'a trouvée charmante et remplie des plus nobles sentiments patriotiques; il vous en remercie. Avec son portrait, son esprit et son cœur seront toujours au milieu de vous.

» Mon frère bien-aimé, S. Em. Mgr Khorène, prince de Lusignan, archevêque de Béchiktache, aura le plaisir de vous remettre la présente avec le portrait du grand poète.

» Recevez, Mesdames, l'assurance de toute ma sympathie.

» Signé : Marie de Lusignan, » Princesse royale de Chypre, de Jérusalem et d'Arménie. » Paris, 19 août 1882. »

Hélas! la politique a empêché la fondation définitive de VArmcuophile, qui devait donner à l'Arménie un essaim d'institutrices et de mères chrétiennes capables de contribuer à la régénération de ce brave peuple.

Près de la résidence de la famille royale, la princesse

La Municipalité de Paris.

Dédicaces nombreuses.

Marie possédait deux autres hôtels donnant également sur la magnifique avenue d'Eylau, à laquelle on donna le nom de Victor Hugo, même de son vivant.

La porte principale de l'hôtel princier est abritée par une élégante marquise, qui, par ses dimensions, enfreint les règlements de l'édilité parisienne. Par sa tolérance pleine de bonne grâce, Tautorité municipale, reconnaissant le dévouement de Son Altesse Royale, n'a rien pu refuser à une illustre propriétaire qui faisait de sa maison la banque des indigents.

Ce simple détail témoigne éloquemment combien les concerts de charité des Lusignans avaient acquis d'importance dans la capitale.

L'hôtel qu'habitait Victor Hugo porte le n° 124. Dans le vestibule, sur une porte vitrée, se détache en dépoli le blason des rois de Chypre. L'austère poète, qui a abdiqué le titre de comte, tolérait cependant l'écusson royal des Lusignans, ce qui prouve l'estime, Tadmiration et le respect qu'il professait pour cette grande famille.

Un grand nombre d'écrivains et de musiciens de mérite de France et de l'étranger se firent un bonheur d'offrir à la princesse Marie les fruits de leur talent. Nous ne pouvons tous les énumérer, le cadre restreint de ce travail ne nous le permet pas; il nous suffira de citer quelques noms.

Le savant magistrat, M. Theligny du Castaing, envoyait à Son Altesse Royale un ouvrage patriotique avec cette noble lettre :

« En dédiant à Votre Altesse Royale cet Essai de morale philosophique sur le relèvement de la France, j'ai moins voulu le parer du nom si glorieux dans les fastes de notre histoire et si justement célèbre de nos jours dans le monde humanitaire, de celle que les pauvres ont surnommée TAnge

de la charité, qu'attirmcr une fois de plus devant ceux qui le liront mon reconnaissant et inaltérable dévouement à Votre

Altesse Royale

M. Grandhantz-Loiseau lui dédiait son beau travail sur les Sociétés humanitaires françaises et étrangères.

« Cet ouvrage, écrivait-il à la princesse, va être mis sous presse bientôt; j'ai voulu, avant de commencer la première feuille, me permettre une demande que, J'espère, vous daignerez accueillir favorablement.

» J'ai le plus grand désir de vous dédier cet ouvrage en reconnaissance de toutes vos bontés pour les œuvres de bien et les Sociétés humanitaires, et pour vous témoigner toute l'affection que je porte à votre auguste personne.

» Votre acceptation sera la plus belle préface que je pourrai y faire »

M. Charles Catanzaro, directeur de la Rivista Italiana, de Florence, dédiait à Son Altesse son grand roman : La Triste Vérité, avec cette dédicace :

« Altesse Royale,

» Je prends la liberté de dédier ce très modeste écrit à votre illustre nom, qui signifie magnanimité, grâce et bienfaisance, que tous honorent et que tant d'infortunés bénissent »

Un littérateur très distingué et très sympathique, M. Emile Hérouard , lui dédia plusieurs compositions en vers et notamment un magnifique poème sur la terrible catastrophe d'Ischia. A ce sujet, Mgr di Rende, nonce

apostolique à Paris, et le général Menabrea adressèrent au poète des lettres de félicitations et de remerciement.

M"<= Anne-Marie Botteau a dédié à Son Altesse le Dictionnaire encyclopédique et biographique des Femmes célèbres de toutes les nations et de toutes les époques.

M'"" Antoine Jauffret, si appréciée par ses nombreux ouvrages, publiait en tête de son volume Trois Diplomates la lettre suivante :

« A Son Altesse Royale

Madame la princesse Marie de Liisignan.

» Madame,

» Une nouvelle contenue dans ce volume : La Victoire lapins difficile, a eu le bonheur de plaire à Votre Altesse.

» L'auteur a donc remporté la victoire la plus difficile.

» Toute Hère de ce succès, je sollicite de Votre Altesse la haute faveur de lui dédier le volume tout entier.

» Inscrire en tête d'un livre votre illustre nom de Princesse Amie des Arts et des Lettres, c'est donner à ce livre l'assurance d'un bon accueil »

Parmi les maestri qui ont dédié à Son Altesse de ravissantes compositions, nous pouvons citer les noms de MM. Lodoïs Lataste, Michel Grimaldi, Michel Parravano, François Postiglione, Robert Masulli, Léopold Stern, Casser, François de Pillis, H. Bertolino, Georges Lissa, Pietrapertosa, Emile Gruber, Decq, Leybach, Vasseur frères, H. Duvernoy, etc., etc., et, parmi les dilettanti distingués, le commandeur François Verdura, consul à Gênes de S. M. le Schah de Perse; Antonio Padula, Joseph Giuliano, Attilio Ciardini , Georges d'Olne , Nathaniel Durlacher . M'"e Marie-Edouard Lenoir, directrice du Biographe, etc.

M. l'abbé Gcrvais, compositeur sacré, dédiait à Son Altesse son hymne à sainte Cécile avec ces lignes :

« Puisse ce chant à sainte Cécile, dont vous rappelez si bien et la noblesse et les vertus et le génie musical, vous être agréable! Puisse-t-il vous rappeler Tadmiration que professe pour votre charité, illustre Princesse,

» Le plus humble et le plus respectueusement dévoué de

vos serviteurs.

» Signé : Abbé Gervais. »

M. Perny, compositeur et savant rosiériste de Nice, a créé deux belles variétés de roses-thé qu'il a baptisées l'une a Princesse Marie de Lusignan » et l'autre « Prince Guy de Lusignan ».

Un grand nombre de Journaux illustrés ont reproduit les traits de la princesse. Beaucoup de revues scientifiques, des bulletins officiels de Sociétés savantes et humanitaires ont redit les bienfaits de Son Altesse et rendu hommage aux vertus, aux bienfaits et aux exploits de la Maison royale de Lusignan.

Citons ici la charmante pièce de M. Fabre des Essarts :

HOMMAGE A LA PRINCESSE DE LuSIGNAN

Lorsque le cœur féru d'amour et de vaillance, Ayant rondache au flanc, au poing sa bonne lance, Le chevalier d'antan descendait au champ clos, Pour avoir jusqu'au bout bonheur et force d'âme, Il portait avec lui les couleurs de sa dame Et s'en allait chantant son los.

C'était quelque lambeau de satin ou de frange, D'argent comme le lys, ou d'or comme l'orange, Parfois d'un rose pâle ou d'un rose de sang; Précieux talisman, aimable sauvegarde!

Le preux sans frissonner voyait la mort hagarde, Quand il avait ce doux présent.

Et l'ardeur de son lier estoc n'était point vaine, Et le héros sentait bouillonner dans sa veine, Le vin mystérieux, dont s'enivrent les forts ; Et lorsque, triomphant, il sortait de l'arène, Quelque tendre baiser octroyé par sa reine Était le prix de ses efforts.

Ainsi, vos blanches mains, ô princesse idéale, Ont de vos deux couleurs doté ma main féale; Du destin maintenant que puis-je redouter? Ce signe protecteur sera mon bon génie, Il rendra mon cœur plein d'espérance inlinie, Maintenant je saurai lutter.

Par lui, je combattrai, non le coml)at féroce, Qui depuis six mille ans, dans la mêlée atroce, Jette Abel expirant en proie au noir Gain, Mais la lutte sereine, humanitaire, auguste, La lutte sans merci, qui pour but a le juste Et la parole pour moyen.

Libre, joyeux, liardé de noble confiance. Sans oncque avoir mépris ni félonne oubliance Du fier serment d'honneur à vos genoux juré, Je serai là, debout au fort de la bataille, Le glaive en main, frappant d'estoc, frappant de taille, Le cœur de gloire énamouré.

Et tous les vieux fléaux qui rongent notre France, La Guivre préjugé, la Tarasque ignorance, Se tordront, déchirés, sous mon fer glorieux; Et lorsque le combat enfin aura pris cesse, Vous daignerez livrer votre sceptre, ô princesse, A mes baisers victorieux.

Certes, je hais les i"ois, sombres massacreurs d'hommes; Qu'ils régnent sur les Tyrs ou les mornes Sodomes, Mon superbe mépris est le même pour tous; Mais quand la royauté de grâce exquise est faite, Quand on a la beauté pour couronne de fête. Quand on est reine comme vous.

Quand on vit, comme vous, pour sauver l'indigence, Je n'ai plus ni rancœur, ni clameurs de vengeance, J'évolue! Attendri, plein d'ineffable émoi, Devant votre grandeur, je sens ma petitesse; .Te deviens royaliste à vous voir, noble Altesse, Répuldicaine mieux que moi !

Fadre des Essarts.

Paris, 24» joui' du mois de Marie, 1886.

Nous ne pouvons passer sous silence la savante brochure que M. Charles Préau dédiait, en 1893, à Mgr le prince Guy de Lusignan. Ce travail, intitulé : Histoire numismatique de la Maison de Lusignan, dresse l'inventaire du monnayage particulier des Lusignans et nous donne l'histoire monétaire complète de cette Maison souveraine.

Une feuille qui fait autorité : le Monde artiste, montre combien avaient raison ceux qui considéraient la princesse Marie comme étant en même temps une des plus illustres et des plus charitables princesses de notre époque :

« Ce qu'a fait la princesse de Lusignan, elle seule au monde peut-être pouvait le faire, car elle possédait talent, beauté, jeunesse, bonté, noblesse, vertu, fortune et enthousiasme lyrique. Le constater, c'est adresser à cette femme au grand cœur le plus beau des éloges. »

Voici de bien jolis vers dédiés à la princesse Marie, par le marquis de Lauzières de Thémines :

Madame, un jour le grand poète Que la France admire entre tous, A, sur votre main si bien faite, Mis un baiser galant et doux.

Sur cette main mignonne et nue, Aux doigts effilés et neigeux, De tous les indigents connue Et chère ;i tous les innlliourcux:

Sur cette main au divin charme, Si je me penchais un jour, moi, Je sens bien que c'est une larme Que j'y mettrais en mon émoi.

Vous que le ciel fit deux fois reine, Par le nom auguste des rois Et par la beauté souveraine De vos traits et de voire voix;

Fée et muse à la fois, chacune S'étant fait une égale part:

Fée, en soulageant l'infortune, Muse, en vous élevant par l'art;

Jusqu'où s'étend votre puissance?

Sur la terre, au ciel? Dites-nous, Pour qu'on vous jure obéissance Ou qu'on vous adore à genoux.

Venez-vous des célestes sphères Où Cécile trouve l'accord, Et pour l'hymne et pour les prières Du chant avec les harpes d'or?

Étiez -vous des saintes phalanges Qui défilent aux pieds de Dieu?

Pour nous, à vos frères les anges, Avez-vous dit un jour adieu?

Ou plutôt n'êtes-vous pas née Sous un doux regard du Seigneur, Du mystérieux hyménée De l'Espérance et du Bonheur?

Que de fois l'on vous fit hommage.

Lorsqu'on vous vit dans les salons Nous charmant par votre ramage, Sous un nimbe de cheveux blonds;

Lorsqu'on vous vit, comme aux féeries.

Paraître aux bals étincelants.

Le front couvert de pierreries.

Dans le flot de vos voiles blancs,

Ou dans la grâce triomphante, Sous nos regards cmervcillés, Passer avec dos airs d'infante Par nos jardins ensoleillés!

Mais combien vous étiez plus belle Le soir qu'un élan généreux Vous fit, à vos aïeux rebelle.

De la ranii)c alTronter les feux.

Sous le costume poétique Que bravement vous empruntez A la paysanne helvétique, lies cheveux sur le dos nattés;

Cette chevelure dorée, Comme on la voit aux chérubins, Ou comme la montre éplorée La Madeleine de Uubens,

Vous chantiez de la Somnambide La plainte et l'amour infini, Idylle qu'ignora Tibulle Et que soupira Bellini!

De votre voix mélodieuse Au timbre pur, au son si doux, La fauvette était envieuse, Le rossignol était jaloux.

Elle est si suave et si tendre, Et votre chant a tant d'attrait, Que l'on croirait vraiment entendre, A chaque note, à chaque trait,

Sinon le chant de la Sirène Tout à la fois doux et fatal, Un fil de perles qui s'égrène Dans une coupe de cristal.

A l'artiste, à la grande dame, Chacun criait : « Bravo! Vivat! »

On ne sait plus qui l'on acclame De la princesse ou la diva.

Et vous voulez être acclamée Pour soulager plus de malheurs, Cachant la couronne fermée Sous une couronne de fleurs ;

Car à vos notes cristallines

Si tant de mains applaudissaient,

Le jour après les orphelines

Du fond du cœur vous bénissaient.

On m'a dit qu'une main discrète Alla porter le lendemain Chez elles l'offrande secrète. . .

Et je sais quelle est cette main!

Je sais que, quoi qu'on en obtienne, L'autre ignore ce qu'elle fait, Afin que de la loi chrétienne Le bon gardien soit satisfait.

C'est une main que, dans la fièvre De mes désirs tumultueux, Je voudrais porter à ma lèvre En hommage respectueux,

Si le culte que, sans mélange, La vertu peut seule inspirer, Ne me faisait deviner l'ange Qu'on doit prier et vénérer.

Marquis de Lauzières di: Thémines.

L'Ode pairioUqup dp Le 24 novcmbrc 1882, le prince Guv adressait à Victor

.MgrKhorène. ^^^^ j,^ y^^^^^ SUivante :

'< Très cher et illustre Poète,

» Mon frère Tarchevêque Khorène de Lusignan, votre fidèle et dévoué disciple, que vous avez daigné appeler « poète et confrère », me donne l'agréable mission de vous offrir son Ode, dont vous avez bien voulu accepter la dédi-

cacc Cl qui est intiiulcc : Jkhiis soient les amis de la pauvre Arménie!

» Je sais que vous aime/ rArmcnic ; vous m'avez souveni parle avec émotion de ses antiques gloires, de ses souffrances présentes et de son avenir.

» Je suis persuadé que vous aimerez aussi cette Ode. qui nous rappelle tout cela avec tant de vérité et de patriotisme.

« Votre bien affectionné.

» Signé : Guy de Ldsignan. »

Le jour suivant, Victor Hugo donnait un dîner en rhonneur du prince et de la princesse. Parmi les convives se trouvaient plusieurs ministres et l'élite de la société parisienne. A table, le Maître parla avec émotion de l'Ode de l'archevêque Khorène ; il fit du poète les éloges les plus flatteurs et pria le prince Guy de vouloir bien être son interprète auprès de son éminent frère et de le féliciter vivement de sa part. '( Son Ode, ajouta Victor Hugo, est digne de son nom et de sa race par l'élévation de ses pensées et la noblesse de ses aspirations patriotiques. »

Nous avons dit, au chapitre m, combien la vie de l;i prosso au su|ri .i l'illustre archevêque avait été bien remplie; il nous reste à dire conibien sa mort plongea dans le deuil la nation arménienne. La presse entière consacra à la mémoire de ce prélat savant, diplomate, poète et patriote, les éloges les plus flatteurs et les plus mérités.

Nous nous contenterons de citer le Figaro qui fut le premier à donner la nouvelle de cette mort:

'( Un des prélats les plus considérables de l'Église

la iiioil lie M;,M- Klioii'iii'.

arménienne, Mgr Khorène de Lusignan, vient de mourir à Constantinople.

» Mgr Khorène, prince de Lusignan, né en i838 à Constantinople, avait fait ses études chez les Mékhitaristes de Venise, puis à Paris, où il publia quelques poèmes dans différents journaux et notamment dans une revue arménofrançaise, la Colombe du Afa^^f^, qu^il dirigeait avec son frère le prince de Lusignan.

« Tour à tour membre du Conseil ecclésiastique d'Arménie, archevêque du diocèse de Béchiktache, député de la nation à l'Assemblée représentative, Mgr Khorène rendit de grands services aux blessés français et contribua à la restauration du palais de la Légion d'honneur (i).

)) Il se rendit également au Congrès de Berlin, comme délégué autorisé par la Sublime-Porte, et y obtint d'importantes garanties pour les Arméniens.

» Sa grande érudition et sa remarquable éloquence l'ont fait comparer souvent aux Pères de l'Eglise grecque. »

(Numéro du 26 novembre 1892.)

Le lendemain, la Patrie consacrait à l'illustre défunt un article qui faisait sensation, car il protestait, comme de grands journaux l'avaient fait quelques mois auparavant, contre la calomnie du ministère ottoman. Les feuilles publiques saluèrent donc avec respect la mémoire bénie de Mgr Khorène et participèrent au deuil de son auguste frère, Mgr le prince Guy de Lusignan, comme elles avaient salué naguère la douce et immortelle mémoire de l'aimable et vertueuse princesse Marie, et partagé la douleur de son royal époux.

(1) A r(''poquc ilo la friioiTP frariro-allemamlo. .Mgr Khoi'i'iie s'ctail dévoué au soin des blessés.

Voici la superbe poésie à laquelle fait allusion S. A. R. le prince Guy, dans la lettre qu'il adressait à Victor Hugo et que nous reproduisons précédemment :

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