‹ Histoire de la maison royale de LusignanChapitre 22 sur 29 · BÉNIS SOIENT LES AMIS DE LA PAUVRE ARMÉNIE · texte numérisé non relu

BÉNIS SOIENT LES AMIS DE LA PAUVRE ARMÉNIE

A Victor IIiujù.

« Toute sa iiiagniliicnco lui a (Hé onlovéc ; elle éUiit libre, elle est ilcvciiuo esclave. » (I, Mach., II, 11.)

« Nous l'aimons, m'ont-ils dit d'une voix attendrie,

« Poète, oh ! parle-nous de ta chère patrie ! »

Et puis, voyant les pleurs qui tombaient de mes yeux,

« Pourquoi donc tant de deuil? » s'écriaient-ils entre eux.

Qu'ils soient bénis, Seigneur, ces hôtes vénérés,

Dont le cœur sait comprendre une angoisse infinie !

Bénis soient ces amis de la pauvre Arménie,

Qui respectent son nom et sa gloire sacrés.

Vous demandez pourquoi ce grand deuil du poète, Pourquoi tant de soupirs, tant de douleur secrète

Dans cet enfant inconsolé? Il n'a pu saluer encor les hautes cimes Des monts arméniens, malgré les vœux intimes

Qu'exhale son cœur exilé.

De son regard voilé par des larmes amères. Il n'a pas vu ce sol oîi vécurent ses pères

Et qu'empourpra leur sang royal; Ce sol, cette patrie, objet de sa tendresse, Où l'air si doux, pour lui refusant sa caresse.

Semble souffler si glacial.

Il n'a pu rafi'aîchir ses lèvres desséchées.

Aux vivifiantes eaux qui, sous des fleurs cachées.

Arrosèrent l'Éden jadis.

Que ne peuvent, du moins, ses yeux toujours avides. Hélas! mêler leurs pleurs à vos ondes limpiilos

O fontaines du Paradis !

Mais queilis-je? Déjà les larmes de nos pères Ont changé vos ruisseaux en des sources amères

L'azur ne s'.v reflète plus.

Le parterre divin s'est fané sur leur rive. Et de ces lieux déserts pas un écho n'arrive,

Pour redire des noms connus.

Qu'ils soient bénis, Seigneur, ces hôtes vénérés, Dont le cœur sait comprendre une angoisse infinie ! Bénis soient ces amis de la pauvre Arménie, Qui respectent son nom et sa gloire sacrés.

Arménie! Arménie! ô ma douce patrie,

Quelle main tyrannique, après t'avoir meurtrie.

Osa consommer ton afîront.

En jetant les lambeaux de ton manteau de reine. Et courber sous le joug ta tète souveraine,

Bien que Dieu l'eût marquée au front?

Point de débris épars, vestiges de ta gloire. Après tant de splendeurs, qui donc aurait pu croire

Qu'on te verrait mourante un jour ?

Malgré tes souvenirs qui se pressent en foule, Jamais cet étranger qui, par hasard, te foule.

Ne te choisira pour séjour.

Comme s'il ignorait, ce visiteur qui passe,

Que son pied dédaigneux vient imprimer sa trace

Su lar poussière de héros.

Dont la mâle bravoure en ébranlant le monde, Arrête là leur marche en conquêtes féconde

Au seuil de l'éternel repos.

C'est là qu'ils sont tombés, ces princes magnanimes. Ces preux de l'Occident que des accents sublimes

Célébrèrent avec orgueil.

Terre de mes aïeux, si l'étranger oul)lie Ton nom si doux, du moins que moi je le publie.

Qu'il vibre de mon luth en deuil.

Mais bénissez, Seigneur, ces iiôtcs vénérés, Dont le cœur sait comprendre une angoisse inlinie 1 Bénis soient les amis de la pauvre Arménie, Qui respectent son nom et sa gloire sacrés.

Toi que l'astre du jour salue à son aurore. Que son dernier rayon vient caresser encore,

Pays, n'es-tu pas toujours beau?

Terre qui fus deux fois le berceau de la vie, Ai)rès ce double bonneur que l'univers envie.

Ne serais-tu qu'un froid tombeau?

8e pourrait-il, conirée entre toutes bénie. Que ta gloire se fût complètement ternie.

Durant les siècles écoulés?

Qu'importent les malbeurs, le dédain, l'ironie I Ta gloire reste intacte, à terre d'Arménie,

Et chère à tes fils désolés.

Regardez bien son front majestueux de reine ; Il garde malgré tout une beauté sereine,

Que cache mal son crêpe noir.

Tour a tour il porta, jadis, quatre couronnes, Donnant aux nations et des rois et des trônes,

Avec l'exemple du devoir.

O caprices du sorti étrange tlestinée !.. . V(judrais-tu donc nous dire, ù reine infortunée,

Comment Dieu put tarir un jour La bonté dans son cœur, s'armer de sa colère Et te faire payer, par autant de misère,

Les prodiges de son amour ?

Oii sont tes verts lauriers, les palmes triomphales? Quel est l'audacieux qui, dans tes mains royales,

Brisa ton sceptre, don divin ?

Tes plaines et tes monts, vastes champs de ta gloire. Et (^ue couvrit jadis l'aile de la victoire.

Voient croître l'herbe du chemin.

Mais vous, soyez ])énis, nos hôtes vénérés.

Dont le cœur sait comprendre une angoisse inlinie.

Bénis soyez, amis de la pauvre Arménie,

Qui respectez son nom et sa gloire sacrés.

Oui, donnez votre cœur au malheur qui l'implore ! Telle qu'un pâle jour qui doit bientôt éclore,

Mais dans la nuit enseveli, Elle vous apparaît, cette chère Arménie. Quand donc, se réveillant de sa longue agonie,

Surgira-t-elle de l'oubli?

Ses fils qui n'ont rompu qu'un pain pétri de larmes, Pourront-ils jamais voir la fin de ces alarmes.

Où Dieu les tient dans son courroux ?

Des sommets du Massis, l'aurore renaissante Semble leur présager l'aurore bienfaisante

D'un jour plein de pardon pour tous.

La main qui fait jaillir la clarté des ténèbres, Comptant, comme à regret, quatre siècles funèbres,

Bénira les Ai*méniens.

Non, cette main pour eux ne sera plus avare, Car je la vois déjà qui s'ouvre et se prépare

A rompre bientôt leurs liens.

Et vous, fils de l'Europe, hôtes si vénérés, Vous qui comprenez bien notre angoisse infinie, Soyez bénis, amis de la pauvre Arménie, Que sa gloire et son nom pour vous restent sacrés !

Salut, ô divine espérance, Baume si doux dans le malheur, Qui sais tempérer la souffrance Et tarir la source des pleurs!

Seigneur, toi, le Dieu de nos pères, Qui vois nos soupirs, nos misères, Oh! bénis notre nation!

Au mont Ararat montre encore Ton arc-en-ciel, riante aurore, Qui fut le gage du pardon.

Ah! si par ta miséricorde, Il reluit sur ce mont sacré.

Si ce pardon, ta main l'accorde, S'il nous est du moins assuré.

Là, près de toi, divin refuge,

Nos cœurs comme au jour du déluge,

Bâtiront aussi leur autel,

Où s'immolant en sacriiice,

Ils rendront grâce à la justice,

Par l'holocauste solennel.

Ces cœurs broyés par l'infortune,

Fidèles t'ont gardé leur foi,

Et sont, à force d'amertume.

Devenus plus dignes de toi.

S'il leur faut achever la lie

D'une coupe toujours remplie,

Et rompre encore le pain des plcur.s.

Si leur angoisse et leur prière

N'ont pu désarmer ta colère,

8'il n'est pas assez de douleurs :

Nous, les enfants de cette mère.

Peuple exilé, peuple meurtri.

Nous le jurons, par cette terre Dont l'homme fut jadis pétri.

Par la montagne glorieuse Qui porta l'arche précieuse, I^ar ces plaines et ces vallons Où les premières fleurs brillèrent, Où nos pères si preux tombèrent, Arrosant de sang leurs sillons;

Oui, nation infortunée, Enfants dispersés, nous jurons.

Que la patrie abandonnée, Encor, toujours nous l'aimerons.

Des bords si riants de la Seine A la chaude plage africaine, Des Alpes à l'Himalaya, Arménie, ô saint apanage !

Jamais, en marchant d'âge en âge , L'Arménien ne t'oubliera.

Plein des souvenirs de ta gloire, Il apprendra sous d'autres cieux A ses enfants et ton histoire.

Et les hauts faits de ses aïeux;

Leur faste dans les jours de fête.

Leur deuil dans ces jours où leur tète Reçut le baptême des pleurs; Rappelant du sort l'ironie.

Il dira comment l'Arménie Fut vouée à tous les malheurs.

Mais bénissez, Seigneur, ces hôtes vénérés, Dont le cœur sait comprendre une angoisse inliuic '■ Bénis soient ces amis de la pauvre Arménie Qui respectent son nom et sa gloire sacrés.

Et des méchants ont osé dire :

« Leur nation erre en tous lieux

« Ovi le sordide gain attire,

« Tel un peuple maudit des cicux. w

Quoi, dans une même balance

Placer le malheur, l'insolence,

Les fils du Christ, ceux de Judas !

L'Arménien garde fidèle

Son cœur dont la foi se révèle :

Il croit et ne blasphème pas.

Ah 1 cruels, niez notre gloire Et nos héros ; foulez aux pieds Ce sol, berceau de votre histoire, Qu'en fils ingrats vous oubliez.

Est-ce un crime que la misère?

Si nous errons sur cette terre, L'or vil guida-t-il nos efforts ?

Pèlerins, loin de la patrie, Sous tous les cieux notre cœur prie, Et c'est le droit qui nous rend forts.

Mais vous, soyez bénis, nos hôtes vénérés, Qui partagez du moins notre angoisse infinie, Bénis soient les amis de la pauvre Arménie, Qui respectent son nom et sa gloire sacrés.

Impuissants ont été le glaive Et les fers qu'on veut nous forger.

Que notre carrière s'achève, Loin de nos monts, à l'étranger ; Qu'on nous torture, nous dépouille, Qu'on refuse à notre dépouille

Un lieu de repus el, de paix; Malyi'é les allroiits et l'outi'a.ue.

Rien ne ravira l'iiéritago Que nous garderons à jamais.

.lob put rester inébranlable, Avec sa foi dans le Seigneur; Au sein du malheur qui l'accable, Nous conservons dans notre cœur Un talisman, seule richesse, Que Dieu laisse à notre détresse, Après tous nos trésors perdus :

Il résume avec nos souffrances, Nos gloires et nos espérances, Nos pleurs et nus vœux cunfundus.

C'est le doux nom de la patrie.

Echo de mille sentiments, Qu'on prononce à genoux, qu'un crie Pour jurer la foi des serments; Nom i)uissant qui guida nos pères, Et que, dans leurs marches guerrières, Ils proféraient avec orgueil ; Nom consolant qu'ils soupirèrent Et qu'en succombant ils léguèrent A notre exil, à notre deuil.

Arménie! ô sainte Arménie!

Dernier souille de nos aïeux ; Nom suave et plein d'harmonie Que nous soupirons vers les cieux 1 Le Gange, l'Oural, le Bosphore, Le Volga murmurent encore, A chaque instant, à chaque Ilot ; " Arménie! û sainte Arménie! " Et, redisant leur symphonie, La Seine est leur fidèle écho.

Ah! si mon luth brisé, si ma voix de poète, Suspendent leur concert après ce nom si doux. Vous, hôtes vénérés, prononcez-le pour nous. Et que votre amitié sans cesse le répète.

Khorène de Lusiuxa>"

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