‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 1 sur 72 · COUP D'OEIL SUR NOTRE HISTOIRE MARITIME. LES TROIS PÉRIODES · texte numérisé non relu

COUP D'OEIL SUR NOTRE HISTOIRE MARITIME. LES TROIS PÉRIODES

<i C'est une maxime incontestable que l'honneui', la sûreté et la richesse du royaume britannique dépendent de l'encouragement que l'on donne au commerce et du soin que l'on a d'augmenter et de bien gouverner ses forces navales. Nous avons l'exemple de plusieurs nations autrefois fortes et puissantes sur mer, qui, par négligence, ont perdu leur commerce et vu leurs forces maritimes entièrement détruites (1). ))

L'une de ces nations malheureuses était l'Espagne, et l'autre la France, la France de Louis XV, que l'Angleterre dépouillait de l'empire des mers, aux applaudissements de l'historien Lediard qui entonnait cet hymne triomphal.

Lediard caractérisait d'un mot les raisons de notre faiblesse : une négligence intermittente, — et de la prépon-

(1) Thomas Lediard, Histoire navale d' Angleterre depuis la conquête des Normands en 1066 jusqu'à, la fin de Vannée 1734. Traduction française. Lyon, 1751, 3 in-4'', t. I, p. ix.

dérance de sa patrie : une sollicitude continuelle pour toutes les questions maritimes. La marine est une forme naturelle de l'activité anglaise, le baromètre de l'énergie nationale. Loin de moi la pensée que la marine n'est en France qu'une création artificielle. Mais on ne saurait méconnaître qu'elle ne tient pas assez de place dans les préoccupations d'un peuple que la mer étrcint au nord, à l'ouest et au sud. A part certaines périodes d'engouement ou d'affolement, clic reste étrangère au pays; au lieu de faire corps avec lui, elle est comme un satellite solitaire qui évolue autour d'un monde plus grand et en subit les lois, sans sortir de son rôle passif.

Ce serait à penser, si nous n'avions le témoignage de César sur l'intrépidité des marins Venètes, que notre race se façonna peu à peu au métier de la mer à la suite des invasions grecques, romaines, l>retonnes et Scandinaves qui vinrent successivement s abattre sur nos côtes. Leurs avalanches ne furent enrayées par aucune flotte, sauf au.v époques où l'autorité fut centralisée en une main puissante. La flotte romaine de Boulogne avait pendant deu.v siècles tenu en échec les pirates saxons, et Charlemagne, héritier de l'Empire romain en déshérence, barra la route aux Normands.

Mais toute organisation maritime disparut avec la féodalité qui émietta les forces vives de la nation et sema nos côtes d'une foule de petits Etats.

Les Normands continuèrent leurs conquêtes et leurs expéditions navales, leur province restant au moyen âge le véritable centre maritime de la France. » Les Français ne

connaissent point les voies de la mer, " déclarait tristement Philippe-Auguste (l); comme pour lui donner raison, ils avouaient eux-mêmes, au moment d'attaquer Gonstantinoplc, (i que il ne savoient mie si bien aidier sor mer com il savoient par terre (2). »

Les Croisades eurent 1 heureux résultat, en dehors de l'ascendant moral qu'elles nous donnèrent, de familiariser la noblesse avec le " navi(^jaige » et de compléter ainsi l'éducation du chevalier : le manuel militaire de Végèce, approprié aux I)esoins des armées féodales, se terminait par un traité sur la marine de guerre.

Une guerre contre l'Aragon, en 1285, donna l'occasion de le mettre en pratique. Or, les principes de la stratégie romaine, faussés par une malencontreuse assimilation de l'art naval avec la tactique des armées de terre, annihilaient la qualité maîtresse de notre race, la fougue, pour opposer au choc une ou plusieurs digues de vaisseaux enchaînés les uns aux autres. L'élan de l'ennemi rompu, des galères de réserve, débordant à droite et à gauche de la digue, enveloppaient l'assaillant. Si nous vainquîmes plus tard àZiericzée des Flamands, si la mo])ilité et aussi un retour offensif après un premier engagement indécis l'emportèrent alors sur le nombre, nous avions perdu la bataille navale de Rosas pour n'avoir pas tenu compte d'un facteur nouveau, lartillerie. Les Catalans, cernés par nos galères, refusèrent l'abor" dage et criblèrent de traits nos marins. Depuis les Croisades, le combat à distance précédant la mêlée prenait une importance de plus en plus grande : les descendants de ces Francs halùtués à manier le court scramasax ou la hache francisque restaient désarmés, malgré l'aide des arbalétriers génois, contre l'arc anglais ou rarl)alètc catalane.

(1) Guillaume Lk Dreton, Philippidc, \\\ , IX, vers 560,

(2) Geoffroi dk ViLLE-HAnoouiN, ht Cuiti/uètc de Constaiitlnoplpy éd. N. de Wailly. Paris, 1872, in-8% p. 90.

Durant la guerre de Cent ans, les causes premières de notre infériorité étaient plus profondes : sur une base d'opérations trop étroite, qui était en même temps la seule source du recrutement des matelots, la Normandie et la Picardie s'accumulaient les coups d'une marine puissante et bien informée. A l'encontre de l'ennemi, le service d'espionnage, qui a toujours répugné à notre caractère, et même le service des navires éclaircurs, si facile avec des galères agiles, étaient mal conçus, mal exécutés. Les navires rapides, galères et galiots, stationnaient loin de la mer, à Rouen; les lourds transports seuls restaient à Harfleur.

Il n'est pas inutile de reprendre 1 historique de nos luttes navales contre l'Angleterre, depuis le jour où la conquête de la Normandie lit de la France une puissance maritime.

Au lieu d'attendre un retour offensif de Jean sans Peur, les Français portèrent la guerre en pays ennemi. Pendant dix-sept mois, le fils de Philippe-Auguste, Louis, réussit à se maintenir dans les îles Britanniques. Puis le nombre de ses partisans s éclaircit, et le combat naval des Cinq lies consomma sa défaite en arrêtant en mer les troupes de renfort qu'amenait le famevix corsaire Eustache le Moine (1217).

A cette époque imprégnée d'idées religieuses, les Anglais affectèrent de voir une intervention directe du saint fêté ce jour-là, Saint-Barthélémy, qui aurait fait justice du «nécromancien » Eustache, du moine défroqué devenu corsaire. Dans chaque ]>ataille remportée sur nous, ils verront la main de Dieu, rendant im[)licitemcnt hommage au courage malheureux. Le coml)at naval de Saint-Matthieu en 1292 devient, dans la légende d'outre-Manche, un duel à mort entre les deux flottes, un combat singulier dont le Seigneur est le juge. La victoire de l'Ecluse parait au vainqueur, Edouard 111, un miracle. De fait, nos échecs eurent parfois une cause inlîme

I MRO DICTION. 5

En 1295, quatre ou cinq cents navires et quarante mille Français errent toute une saison autour des côtes an^jlaises sans savoir oh atterrir. Ilsépiaicnt un sip^nal. Un traître avait promis de leur livrer un port; mais une de ses lettres vint à être interceptée. Tandis que nos jjens l'attendaientau rivage, des bourreau.\ hahillésen démons le traînaient à travers les rues de Londres dans une peau de Ixruf fraîchement écorché qui en se raccornissant causait une horrible souffrance : son corps allait pourrir au gil)et. Le châtiment rendit confiance aux insulaires et suffît à faire échouer une invasion. Les " gouverneurs » de notre flotte, Montmorency et Harcourt, revinrent piteusement désarmer en Normandie. Ce ne fut pas la dernière fois, hélas ! que de grands seigneurs sans expérience de la mer se crurent assez qualifiés par leur naissance pour commander une escadre.

L'aventure eut cet heureux effet toutefois que, dès l'année suivante, la France se trouva dotée d'un grand officier de mer, l'amiral, et d'une arme nouvelle contre l'Angleterre, le Blocus continental.

Pour suppléer à la faiblesse de notre organisation maritime, Philippe le Bel, comme en d autres temps Napoléon, imagina une formidaljle ligue internationale, qui retranchait les Anglais du monde et les enfermait dans leur île. En 129G plus encore qu'en 1807, c'était l'isolement absolu, la mise en charte privée de tout un- peuple : la Grande-Bretagne n'avait de relations commerciales qu'avec l'Europe, etl'Europe lui fermait ses ports depuis les côtes de Norvège jusqu'à Cadix, depuis Riga jusqu'à Messine. Dans les combats de gladiateurs, le rétiaire, d'un coup de filet, cherchait à paralyser les mouvements de son adversaire avant de le frapper de son trident. Philippe le Bel était le rétiaire, Edouard P"" le myrmillon. Mais le filet avait une déchirure, une maille s'était rompue : les Flandres, qui commandaient les grandes voies fluviales du Rhin, de la Meuse et de

(j HISTOIRE T)K LA MAlilNF F F! A N GAI SK.

l'Escaut, restèrent ouvertes au commerce britannique; ce fut son salut.

La terrible leçon du Blocus continental ayant profité aux Anpflais leur inspira un moyen de placer leurs richesses commerciales à couvert de nos coups. Quand la parodie de la gigantesque lutte de Philippe IV et d'Edouard I" commença entre leurs fils, — deux roitelets, — Edouard II souleva l'exception de droit Jio}i gravantihus, non gravandis, qui mettait hors d'atteinte ses bâtiments marchands. Charles IV refusa d'y souscrire, et avec raison. La course resta une de nos meilleures armes, l'arme des faibles contre les forts, durant la guerre de Cent ans, car les Valois, pas plus que les derniers Capétiens, ne recoururent habituellement aux armements en masse; ils ne mirent l'embargo sur les Ijatiments des particuliers, par arrêt de pnnce, que dans dos circonstances exceptionnelles, pour des projets d'invasion en Angleterre.

En temps ordinaire, la flotte royale, une cinquantaine de navires, flanquée d'une escadre génoise ou espagnole, suffisait à la garde des côtes. Si l'outil resta le même durant un siècle, tous les Valois ne surent pas également le manier. Philippe VI remporta quelques succès navals suivis d'un grand désastre. Jean II tint ses marins en haleine, dans une activité fébrile et stérile, qui s'exerça utilement dès que le l'oi fut dans les prisons de l'ennemi. Charles V ruina la marine anglaise. Charles VI fut ruine par elle et ne laissa pas un vaisseau à son fils. Voilà le bilan de la guerre de Cent ans.

Le passif lemporlc sur l'actif. Vous en savez l'une des causes. L'espionnage ennemi prépare les campagnes des Anglais et neutralise les nôtres. Dans l'instant que Philippe VI décide l'envoi d'une grosse flotte au secours de l'Ecosse, Edouard 111, avisé par vui agent parisien, se précipite sur la Calédonie avec mie rapidité foudroyante, enlève

FNTRODUCTION.

les ports de la côte orientale, attc rages désignés de notre flotte, et rend toute descente impossible ou inutile.

Un affidé de Charles V prévient le prince de Galles des projets de son maître et développe avec un instinct prophétique les événements qui se dérouleront pendant les douze années du règne. Fort heureusement, le plan de campagne de Charles V élait trop au-dessus des conceptions stratégiques du temps, trop en dehors de nos habitudes pour être facilement compris de l'ennemi. Il fut exécuté par deux hommes d'une ténacité invincible, par le breton Du Guesclin et par le franc-comtois Jean de Vienne.

Les Anglais ne se bornèrent point à escompter de criminelles indiscrétions. Leurs espions pvdlulent en Normandie peu avant la bataille d'Azincourt et les défaites navales de Harfleur et la Hougue. Nos discordes intestines leur donnaient toute impunité, que dis-je, leur ouvraient toutes grandes les portes des forteresses, à telle enseigne que notis faillîmes y perdre notre indépendance.

Mais la défaite, chose étrange, retrempe le courage des Français. Après la plus terrible bataille navale des temps modernes, vingt mille des nôtres étaient tombés, après l'Ecluse, une poignée de marais tint en respect l'Angleterre, Tempécha de goûter les fruits de son triomphe, amena la paix. D'autres revers vinrent, clairsemés de succès : ils trouvèrent les nôtres inébranlables; ce fut l'épreuve décisive de leur patriotisme : la guerre de Cent ans, ainsi que les autres guerres de la fin du moyen âge, contribuait à afHrmer les nationalités modernes. C'est à la suite d'une campagne navale pour délivrer le roi Jean que les Parisiens purent inscrire sur leur blason une nef de guerre à la place du modeste chaland des nautes de Lutèce. Un des capitaines de la flotte, Enguerrand Ringois, se laissa précipiter du haut du donjon de Douvres plutôt que de renier la France.

Au XV' siècle, quand la Normandie retomba sous le

8 HISTOÏKK DK LA MARINK FRANÇAISK.

joup de l'Angleterre, ses marins vaincus, mais indomptés, émigrèrent en masse. Ils se réfugièrent dans les dernières forteresses de la côte, puis sur le promontoire que formait la Bretagne indépendante, et, secondés par leurs frères lestés au foyer natal, ils luttèrent jusqu'à la fin, c'est-à-dire jusqu'à la victoire enfin reconquise par leur énergie.

Durant toute la période médiévale, la Méditerranée demeure le domaine classique de la marine militaire. C'est là que nos amiraux font leur apprentissage, là que nos rois recrutent, comme à l'époque romaine, les équipages et les constructeurs de leurs galères de la Manche. Ouverte à tous les affluents qui viennent de Byzance, de Sicile et d'Espagne, et qui pour la plupart prennent leui\s sources par des voies détournées dans l'antiquité latine, notre marine modifie sans cesse son architecture et ses procédés. FAlo enrichit son vocaJjulaire de tenues e.votiqucs et sur un fonds linguistique d'origine noroise, brode des fioritures italiennes ou provençales; le microcosme où commence cette évolution est le Clos des galées de Rouen.

Les guerres avaient pour théâtre des mers intérieures : Méditerranée, Manche, mer du Nord, Baltique. Malgré l'appoint que leur donnait la hardiesse des vikings Scandinaves, nos navigateurs ne dépassaient point le seuil des découvertes antiqvies : pour donner un nom aux îles rencontrées à l'ouest de l'Afrique, ils ouvrirent Ptolémée.

Soudain, par delà l'Océan entr'ouvert, une terre inconnue apparaît. Alors éclate })armi les nations européennes une fièvre de découvertes qui élargit d'un effort les l)ornes tra-

INTISO DICTION.

cées par les cosmographics savantes et par les terreurs imaginaires des peuples; à l'ancien monde s'en ajoutait un nouveau.

Dans ces courses lointaines, la galère, d'un rayon d'action restreint, n'est plus d'aucun secours. Elle ne peut quitter ses parages tutélaires, les mers de l'Evu'ope : comme elle nécessite une foule de bras pour la manœuvre, elle i\evient, au désespoir véhémentement exprimé des marins, une prison pous les bannis, un bagne.

Le voilier, au contraire, s'est merveilleusement adapté aux fonctions de long courrier et de forteresse flottante qu'on lui impose. Il a pris à la galère ce qu'elle avait de léger, une longue taille et la voilure triangulaire qui coupait le vent. La voilure, il la modifia et l'augmenta à sa guise, sans lui enlever sa marque d'origine, ses noms levantins. De nouveaux mâts, des mâtereaux de hune, en présentant au vent une surface de toile très étendue, mais fractionnée et partant facile à réduire, donnent au navire une mobilité supérieure. Du reste, sa robuste membrure lui permet de se charger de châteaux forts assez puissants pour mettre à l'abri des corsaires l'or et les perles du Nouveau-Monde, mais trop élevés peut-être pour la stabilité du bâtiment. A chaque étage, l'artillerie, parcimonieusement employée jusque-là, allonge des gueules petites et grandes, des calibres de tous noms. Le voilier de forte jauge s'est armé de toutes pièces comme un homme de guerre; il a pour son service des bâtiments plus petits comme le chevalier avait des écuyers; les Anglais, en l'appelant un man of luar, un homme de guerre, saluent la puissante individualité qui sera l'instrument de leurs conquêtes.

Le duel d'artillerie sous voiles qui sert de prélude à chaque rencontre amène une profonde modification dans la tactique. Il serait imprudent de laisser l'équipage sous le tir meurtrier des pièces, d'autant que certaines pièces ac-

10 HISTOIRK DK LA M A 1^ I M", FI'.ANÇAISK.

couplées et articulées autour d'iui pivot tirent sans relâche; le recul de l'une après le feu met l'autre en batterie. La défense, il est vrai, rivalise d'ingéniosité avec l'attaque; elle matelasse chaque poste de combat et dispose au-dessus du pont une voûte de cordages et de planches pour arrêter les projectiles lancés du haut des hinies. Néanmoins le manuel de Philippe de Clèves (1500), le premier qui rompe résolument avec les traditions romaines, défend de laisser, comme autrefois, toutes les troupes en bataille sur le pont : il suffira des artilleurs et des gabiers tant que durera le combat à distance. Le reste de l'équipage, massé dans l'entrepont, s'élancera seidement au moment de l'aljordage et sera soutenu au fur et à mesure de ses pertes par des sections de réserve.

Cette époque est, pour la marine, comme pour les arts, comme pour les sciences, comme pour les lettres, la Renaissance! Une renaissance exubérante de vie au sortir des gangues de la tradition, où toutes les manifestations de l'intelligence humaine jettent simultanément un vif éclat. Ce n'est point un vain rapprochement qu'un parallèle entre la marine et les arts ou les sciences. Les navires du xv et du xvr siècles s'harmonisent par leurs formes élégantes et élancées avec le style flamboyant de larchitecture religieuse, et par le coloris chatoYant de leurs pavesades n'ont rien à envier aux taljleaux des meilleurs peintres. Le vaisseau est devenu une oeuvre d'art, à laquelle des artistes prêtent leur concours, pendant que les savants cherchent un nouveau propidseur, indépendant du vent, pour augmenter la mobilité du navire avec une économie de frais de manœuvre. Raphaël et Sangallo se rencontrent avec Valturius ou, plus tard, l'ingénieur d'Henri III, Ramelli, pour donner les plans de notre moderne navire à aubes : il ne manque plus à cette machine qu'un souffle, une âme, la vapeur. Au moment de ])artir jiiour les terres lointaines où l'on trouve

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<i l'or en myne " , Jean Parmcntier, de Dieppe, exprime son anxiété dans un charmant petit poème qui fut couronné au concours littéraire, au puy de la Conception de Rouen. Le navire qui le porte vers Sumatra s'appelle la Pensée. Les navigateurs écrivent. Rabelais apprend la langue des matelots, mais l'interprète si mal que son élève mène son bâtiment droit à la perdition. Baïf écrit un traité De re navali ; c'est à Saint-Dié qu'un savant baptise, par une erreur qui fit fortune, l'Amérique.

Heureux les navigateurs ! a Icculx voyent les œuvres du Seigneur ! » écrit le pilote Jacques Devaidx en tête de son traité d'hydrographie dédié à l'amiral de Joyeuse. La curiosité, autant que l'appât du gain peut-être, contribuait à modifier les tendances de l'esprit français, si dédaigneux jadis des « voies de la mer ?' . Des Malouins découvrent le Brésil, Jacques Cartier le Canada; dix ans avant Christophe Colomb, Georges le Grec vogue vers une île restée mystérieuse, l'île Verte; en 1505, Gonnevillc atterrit à une terre inconnue vers le sud de l'Afrique, un pseudo-continent austral que nos meilleurs marins, Kerguelen, Bougainville, cherchaient encore au xviir siècle. Un autre gentilhomme, de Gourgues, vend ses biens pour équiper une escadre et venger l'honneur de la France. Un simple armateur, Ango, tient en échec une nation et bloque Lisbonne. Il ne manque à Villegagnon que l'appui du gouvernement pour devenir roi du Brésil.

La royauté, nantie d'une faible flotte, eut le tort de ne pas soutenir assez l'initiative privée, qui a besoin, pour se mouvoir à l'aise, de sentir derrière elle l'appui de l'Etat. Si Louis XI put adopter, sans mentir à l'histoire, une devise qu'on croirait du siècle de Louis XIV : Immensi tremor Oceoni, il le dut à l'activité d'un marin plus qu'au nombre de ses vaisseaux. Il eut Colomb, Charles VIII eut Coetanlem, Louis XII Portzmoguer, François I" Prégent de Bidoux et

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le J)aroii de la Garde. De pareils marins sviffisent à illustrer un règne.

N'oublions pas le grand homme qui arrêta la décadence économique pi'ovoquée par la guerre de Cent ans. L'axe commercial de l'Europe occidentale s'était déplacé vers Test, quittant le cours du Rhône, de la Saône et de la Seine pour gagner le Rhin par Villefranche et Genève et déboucher à Anvers. Toutes les richesses qui fuyaient la France, Jacques Cœur les emprisonna dans les madles serrées de ses comptoirs méditerranéens et sa flotte les fit converger vers Aigues-Mortes. » Le navigaige » devint a la principale mamelle de la substance et nourriture du pays (1) » ; il n'est point de douces épithètes, de comparaisons attendries qu'on ne lui prodigue, de monopoles qu'on ne lui concède : la royauté, — Louis XI, François I", — continuatrice de la politique inaugurée par l'argentier de Charles VII, ne permet 1 entrée des épices, drogueries et denrées analogues que par les ports et havres du royaume. Les épices nous arrivèrent désormais par TOcéan : nos marins allaient les chercher dans les pays de production, aux Indes; mais entravées par la bulle d'Alexandre VI qui partageait les mers entre les Espagnols et les Portugais, leurs entreprises ne pouvaient avoir qu'un caractère individuel, isolé et non officiel.

En même temps que les conditions économiques du monde, la situation politique de la France avait changé. Débarrassés des i\.nglais, nous nous trouvions en face d'im autre adversaire redoutable qui nous étreignait de toutes parts, sur terre et sur mer. Notre petite alliée des guerres d'antan, la Castille, démesurément agrandie et devenue hostile, disposait des flottes formidables de l'Andalousie, de l'Aragon et des Pays-Bas, dont les nôtres ne pouvaient

(1) Bibliothèque nationale, Ms. franc, 2811, fol. 104. — Ordoiin., t. XIV, p. 395.

contrebalancer la puissance. Notre expansion, au sortir de l'étau anglais, avait été cependant rapide. La Flandre, la Bretagne, la Guyenne et la Provence, par leur réunion à la Couronne, avaient clos la ceinture de nos côtes : un grand tassement s'était fait. Il y eut bien une révolte des patriotes bretons, jaloux de leur indépendance. Notre marine, secondée par une armée, les soumit, puis s'en aida.

L'inimitié de l'Espagne obligeait à une surveillance incessante le long du littoral. Il y eut trois amiraux au lieu d'un. Une escadrille stationna quelque temps à Bordeaux, plusieurs ports furent fortifiés et le Havre-de-Grâce créé à l'embouchure de la Seine. Une escadre de galères se tint en permanence dans la Méditerranée.

Trop faible néanmoins pour triompher, notre flotte de guerre dut chercher ailleurs un appui. La France sembla rompre avec ses traditions séculaires en sollicitant le concours des Turcs et des protestants hollandais. Les corsaires algériens combattirent aux côtés des fils des Croisés. En retour, le pavillon fleurdelisé remplaça peu à peu dans l'Archipel le lion ailé de Saint-Marc, et nos consuls, établis dans les ports du Levant, mirent à profit l'accord de la Sublime Porte avec François I" pour étendre la protection de la France aux chrétiens d'Orient. Ainsi, malgré les apparences, les rois très chrétiens n'avaient pas abandonné la défense des faibles, ils l'exerçaient sous une forme nouvelle, qui n'était plus aussi incompatible que les croisades avec les intérêts commerciaux de leurs sujets.

Au moment où se manifestait cet apaisement entre la fille aînée de l'Eglise et l'Islam, d'autres guerres de religion mettaient à feu et à sang la France elle-même. Leur action dissolvante enraya pendant un demi -siècle nos progrès maritimes.

14 IIISTUIIIE DE LA MAllKNE FUAiNCAISE.

ÎII

Un pénible accident donna la mesure de noire faiblesse, en même temps que des impérieuses prétentions de l'Anjdeterre. Le duc de Sully, canonné par une ramberge britannique alors qu'il passait à Londres comme ambassadeur de Henri IV, dut amener pavillon en signe de salut. Henri IV n'eut pas le moyen de châtier les insolents. Cette suprématie de fait de l'Angleterre sur les mers, Selden l'érigea en doctrine, sans qu'il se trouvât un Français pour opposer à ses affirmations impudentes des précédents, la bataille du cap Saint-Vincent par exemple, où un vice-amiral de France écrasait en 147(> une escadre flamingo-génoise, parce qu'elle avait tardé à saluer les fleurs de lis. C'est qu'en 1036, au moment où écrivait Selden, notre politique n'était point dirigée contre l'Angleterre : le caixlinal de Richelieu employait contre une autre ennemie les quarante vaisseaux et les trente galères de la marine royale, alors jugés suffisants « pour se garantir de toute injure et se faire craindre dans toutes les mers " .

Le grand maitre, chef et surintendant général de la navlfration et commerce de France, Richelieu, avait aboli en l()26 la charge d'amiral du royaume et rendu à la marine la cohésion que lui enlevait la division du littoral en amirautés provinciales. La presse, la fameuse institution des classes, en 1637, assura le recrutement des matelots, et la création du régiment des vaisseaux fournil en tout temps des troupes de dél)arquement. De nombreux marins français, aguerris au service de l'Espagne, de Malte, de T Angleterre, revenaient, les braves gens, aavecdesplaisird avoir si long-

temps erre et avec un désir extrême de servir utilement le Roy le reste de leur vie, louant Dieu de voir qu'après une si longue nonchalance de la navigation, » la France se fût enfin reprise (l).

Et Richelieu s'écriait : « La providence de Dieu, qui veut tenir les choses en balance, a voulu que la situation de la France séparât les Etats d'Espagne pour les affaiblir en les divisant (:2). » L'Espagne, voilà l'ennemie de Richelieu, ennemie vulnérable parce qu'elle est atteinte d'une faiblesse organique. Elle était trop débile, sa population trop clairsemée pour porter sans effort la lourde couronne de ses conquêtes. Menacée sur tous les points, « appréhendant grandement d'être attaquez à mesme temps en Flandres et en Italie (3), " dans la péninsule et dans ses possessions, la puissance espagnole ne peut se garder partout et s'écroule. Richelieu en profite pour accroître nos côtes au nord-est et substituer à nos comptoirs commerciaux des colonies nationales, exploitées par des compagnies privilégiées. Mais il mourut avant d avoir assuré notre prépondérance navale.

Vingt-cinq ans après, son œuvre était des plus compromises. Chefs descadre ni capitaines n'étant plus entretenus, sauf quelques favoris, la marine semblait condamnée comme un corps " paralytique, sans espérance de guérison (4) » . Un homme suivait depuis plusieurs années les progrès du mal. Il va tenter la guérison, qui sera de reprendre et achever le plan de Richelieu. Les Hollandais et les Anglais se disputent la succession laissée par

(1) Bapport de Ferait, Français ayant servi f|ualorze ans l'Espagne, au cardinal de Richelieu. (Frang., 17308, fol. 21.)

(2) Eufjène SiJE, Correspondance de Henri d'Escoubleau de Sourdis, da.ns la collection des Documents inédits. Paris, 1839, in-4", t. I, p. v,

(3) Rapport de Feraii, déjà cité.

(4) Mémoire rédigé vers l'époque de la mort du duc de Beaufort, 1669. (D. Neuville, Etat sommaire des Archives anciennes de la marine, p. 320.)

16 HISTOIRE DE LA MARJiNE FRAiNÇAISE.

TEspagne. La France interviendra en faveur des uns, puis des autres, et, les affaiblissant tour à tour, restera la dominatrice des mei's. Dégagée de toutes compromissions avec l'étranger, assez forte pour se suffire, notre marine traversera une magnifique période de gloire; devant elle, les pavillons s'inclineront bien bas et les navires de commerce s'achemineront en paix vers les colonies lointaines, tant qu'à nos destinées maritimes présidera Colbert

Par son ampleur et sa complexité admirables, l'œuvre d'un pareil homme stupéfie l'imagination. Elle touche à tout : marine militaire, économie politique, administration, commerce, colonisation; elle ne rencontre point un problème sans le résoudre. L'unification tentée par Richelieu est reprise sur une base plus rationnelle, l'amiral reprend le commandement de la flotte, le secrétaire d'État pour la marine se réserve l'administration des affaires courantes. Pour appuyer ses projets grandioses ou ses prétentions arbitraires, la Monarchie absolue a J)esoin de grosses flottes. Colbert les crée de toutes pièces. Il a trouvé trente vaisseaux, il en laisse deux cents ; aux deux ports de guerre, de Brest et Toulon, il en ajoute un troisième, llochefort, et fortifie Dunkerque. Avant lui, nous étions tributaires de la Suède pour l'artillerie, nos officiers faisaient en grand nombre leur apprentissage dans les Caraïuines de la Religion, c'est-àdire sous le drapeau de l'ordre de Malte. Colbert crée des fonderies d'ancres et de canons, des écoles d'hydrographie et d'artillerie; des compagnies de jeunes garde -marines deviennent des pépinières d'officiers, ce qui n'empêche pas de conférer des grades aux capitaines au long cours les plus habiles. Dans les arsenaux, une sage prévoyance, qui se traduit par des ordonnances de police, tient en réserve des pièces d'assemblage pour de nouveavix navires; les ouvriers ont acquis une telle habileté qu'une galère est construite en quelques heures, « entre deux soleils. »

INTROnUCTIOX.

La féerie dura un quart de siècle. La marine rul le temps de jeter des racines profondes au sein de la nation. Développée à outrance, elle requit im énorme personnel; elle aspirait, pour ainsi dire, toutes les classes de la société. Pécheurs, mariniers, gens des côtes, enrégimentés par le moyen de l'Inscription maritime, furent mis à la disposition de TEtat. La noblesse, encore frondeuse, avait une répugnance [)Our la livrée du roi, Colbert sut l'attirer en foule en ne donnant Funiformo qu au mérite. La haute bourgeoisie, doucement sollicitée par le ministre, apportait son or au.v compagnies commerciales, encouragées d'autre côté par des primes à la marine marchande. Le Canada se peuplait, les Antilles doul>laient leur production : de l'un, on pouvait surveiller les colonies anglaises, les autres faisaient contrepoids aux possessions espagnoles. Sur la route des Indes, nos marins trouvaient aux Iles de France un appui moral et matériel, un centre de ravitaillement et, au besoin, de recrutement.

Tandis que les cariatides dorées de la poupe s'illuminent aux rayons du soleil roval, un génie se glisse le long du l)eaupré. Ce n'est plus le dragon grimaçant du moyen âge, la guibre svelte de la Renaissance, mais une imposante figure ciselée par Puget, Jupiter lançant la foudre et assis sur l'aigle dont le bec forme éperon. Imposant aussi sous sa haute voilure, le vaisseau de ligne n'a plus rien des grâces aussi coquettes qu'instal>lcs de la grande nef ou du galion : plus de ces douides et triples étages élevés sur le pont, mais des bastingages à profd continu, presque rectiligne, et audessous deux ou trois rangées de sabords l'entourant de plusieurs ceintures de feux.

Il dura deux siècles, lors même que des savants français :

Papin, Jouffroy d'Abbans, eurent trouvé le moteur que les

artistes et les ingénieurs italiens de la Picnaissance avaient

vainement cherché. Il avait inauguré sa longue carrière

IS lllS'IOIliK 1)1-, [.A MARINK FRANÇAIS!:.

SOUS les Duquesne, les Tourville, les Château-Renault, qui avaient établi par leurs victoires les bases d'une nouvelle stratétjie. Par la combinaison de Tordre perpendiculaire avec Tordre parallèle presque exclusivement employé jusque-là, les amiraux de Louis XIV, rompus à tous les artifices de la jjuerre d'escadre, avaient substitué aux phalan{Tes épaisses les colonnes ou les lijjnes mobiles, où l'artillerie pouvait développer tous ses feux. Escadres, divisions et proupes, aux ordres des vice-amiraux, lieutenants j>énéraux, chefs d'escadre et capitaines, évoluaient aisément, prâce à la télégraphie optique qui avait multiplié les signaux.

La réaction contre la politique de Colbert commence avec la guerre de la Confession d'Augsbourj;, guerre d'affaires, faite dans l'intérêt des marchands anglais et hollandais, dont le commerce et les moyens d'existence étaient mis en péril par l'union de la France et de l'Espagne (1). Mais, abstraction faite des alliés véritables de chaque parti, c'est la France etl'Angleterre qui se retrouvent en présence: leur rivalité gigantesque, ouverte par la révolution anglaise de 1()88 et terminée seulement à la paix de 1815, sera comme une seconde guerre de Cent ans (2). L'enjeu n'est plus la France, mais son empire colonial et ce qui en garantit l'indépendance, la suprématie de la mer. Il est d'un prix incalculable. Nos colons occupent les rives des deux grands fleuves de l'Amérique du Nord, territoire immense en comparaison de la frange de littoral possédée par leurs rivaux. Dans l'Inde, Martin et Dupleix nous taillent un royaume phis grand que la métropole. Et ces magnifiques possessions vont devenir, lambeau par lambeau, la proie de Ten-

(1) J.-R. Seeley, professeur à l'Université de Cambrid^je, l'Expansion de r An(jlelerre, traduite par J.-B. Raille et A. Rainiiaud. Paris, 1885, in-12, p. 158.

(2) IbUl., p. 32.

INTRODUCTION. Içi

ncmi, parce que la France, partagée entre une politique d'expansion coloniale et une politique de conquête européenne, Janus à double face tourné vers l'Angleterre et l'Allemagne, laisse péricliter sa puissance maritime. Louis XIV perd Terre-Neuve et l'Acadie, Louis XV le Canada, la Louisiane et l'Inde. De nos débris, une Plus Grande-Bretagne, Greater Britain^ se constitua.

L'Angleterre était arrivée à ses lins après une longue lutte contre les derniers corsaires du grand règne ; de plus, certaines intrigues diplomatiques avaient obtenu de la pusillanimité du cardinal Fleury l'affaiblissement de notre marine. C'est à cette époque, nous l'avons vu, que l'historien Lediard entonnait son chant de triomphe. Etait-il si glorieux de triompher d'une nation qui se trouva un moment réduite, en 1747, après les deux Ijatailles du cap Finistère, à un seul vaisseau de ligne ! Ni le courage ni même l'habileté ne nous manquaient, les victoires de La Bourdonnais, de La Galissonnière sont là pour le prouver. Mais l'inexoi'able loi du nombre était contre nous. Au despotisme anglais, le roi songeait, dès 1745, à opposer vine coalition des puissances européennes, qui fut la neutralité armée. C'était faire la part du feu, protéger la métropole et sacrifier les écuries, ainsi appela-t-on nos colonies, l'Inde et le Canada.

Et pourtant, l'exemple du duc de Choiseul prouva qu'il n'était besoin, pour relever notre puissance navale, que d'un programme de réformes bien arrêté; pour les accomplir, d'un long ministère. Choiseul laissa une belle flotte de 74 vaisseaux et 50 frégates. D'intrépides officiers : Kerguelen, Bougainville, plus tard La Pérouse, cherchèrent du côté de l'océan Pacifique une compensation à nos pertes en achevant la découverte du monde. Passionné dès l'enfance pour la géographie, Louis XV sut encourager leur initiative; il nomma — fait unique dans notre histoire — un vice-amiral des mers d'Asie et d'Amérique. La reconsti-

20 HISTOIIiK DK I. A M A R I NK FliANCAISl.

tution de notre Hotte permit, sous Louis XVI, d intervenir dans la guerre de Sécession des colonies américaines et (i d'appeler à l'existence un nouveau monde pour redresser la balance de l'ancien (l) » . Le bailli de Suffren appuyait vigoureusement une contre-attaque contre les Indes, tandis que les comtes d'Ormesson et de Grasse, d'Estaing et Guicben tenaient tête aux Anglais dans 1 Atlantique. Le résultat net fut, non un gain, — nos colonies ne furent pas reprises (2), — mais une victoire morale sur l'Angleterre, diminuée par la sécession des Etats-Unis et inquiète du sort de ses nouvelles conquêtes, tant le sentiment de l'indépendance est contagieux. La contagion, en effet, gagna du terrain, mais ce fut à nos dépens. Saint-Domingue, le joyau des Antilles, sourdement travaillé par nos obligés d'hier, par les citoyens de la libre Amérique, nous échappait.

En proscrivant l'élite de nos marins, suspects parce que nobles, la Révolution française servit inconsciemment l'ennemi et hâta le dénouement de notre gigantesque lutte contre l'Angleterre : la ])ravoure des équipages novices ne put que nous sauver l'honneur dans la défaite. L'Amérique nous fut fermée; l'Inde, où se débattait notre allié Tippoo- Sahib, devint, faute d'escadres, inaccessible. Bonaparte songeait peut-être à lui tendre la main à travers 1 Egypte. Mais la défaite navale d'Aboukir isolait le corps expéditionnaire dans les plaines d'Afrique et vouait à l'insuccès final d'éclatants délmts.

Rien n'est plus vrai que le titre et 1 esprit général de certain ouvrage récent : The influence of sea poiver iipon history (3). D'échec en échec, notre marine s'était trouvée

(i) Skklky, p. 36.

(2) « L'objet de Sa Majesté n'est point de faire des conc|uête8 pour elle, » mais « de détruire ses ennemis naturels » , déclarait Louis XVI au marquis de Bussy en l'envoyant dans l'tlindoustan.

(3) Du captain A. -T. Maiian. Londres, 1889-1893, 3 in-8". L'ouvrage comprend la période qui va de KiGO à 1812.

INTRODLCTION. 21

presque anéantie; l'expansion de la puissance française n'étant plus possible que sur le continent, Napoléon dut concentrer de ce coté tous nos efforts : ce ne fut pas la moindre raison de son triomphe.

Embusquée derrière les peuples qui se levaient contre nous avec son aide, l'Angleterre restait rennemie. Faute d'un " pont mobile » , l'Empereur ne pouvait l'atteindre ; il essaya vainement de l'affamer par un blocus gigantesque. Il échoua et fut son prisonnier.

Depuis lors, l'entente cordiale conclue avec nos voisins d'outre-mer a clos l'ère des grandes guerres navales et ouvert une série de petites expéditions, où la marine coopère aux succès des armées. Les grandes guerres nous avaient enlevé un empire colonial, la paix nous en a rendu un nouveau.

Mais l'Angleterre veillait toujours. Il nous restait une arme qu'Eustache le Moine, Marant, Goetanlem, Duguay- Troviin, Cassart, Surcouf, lui avaientappris de siècle en siècle à redouter : la course. La force n'avait pu nous l'arracher, cette arme si terrible que le commerce ennemi, à chaque guerre, perdait des centaines, des milliers de navires et des millions. L'occupation de Calais, le bombardement des cités corsaires, la destruction du port de Dunkerque, l'incendie de Dieppe, la machine infernale lancée contre Saint-Malo, loin d'arrêter nos marins, excitaient leur audace. Il y avait cinq siècles que la nation libre-échangiste chei^chait le moyen de mettre ses richesses à l'abri de nos coups. Sous le masque de l'entente cordiale, sa diplomatie triompha enfin et nous prit en défaut. Elle mit en avant un de ces prétextes de philanthropie qu'on ne s'étonnera pas de voir exposer — sans succès du reste — par quelque disciple de Rousseau, nommé Kersaint, à la triliune de l'Assemblée législative. Moins clairvoyant que ses devanciers, que Charles IV le Bel et que les députés de l'Assemblée, Napoléon III se

laissa prendre aux sophismes de sa grande amie. Le traité de Paris en 185() abolit la course. Lors même qu'elle serait rétablie, on ne verrait plus de ces combats épiques où un petit corsaire s'attaquait à lui vaisseau de ligne, où Surcouf avec les cent trente hommes de la Confiance s'élançait sur les quatre cent cinquante hommes du Kent. Les temps héroïques sont passés, les temps où la guerre du désespoir tenait en respect avec de petits bâtiments un ennemi victorieux. Plus d'attaque à l'abordage possible contre le vaisseau de guerre moderne; avant que d'atteindre le but, la mince coque des steamers déchirée par les obus serait une écumoire et coulerait. La course a été remplacée par la guerre de croisière, qui se fait au moyen de croiseurs ou de steamers armés en guerre.

En même temps que la chasse des bâtiments de commerce devenait le monopole de la marine militaire, la guerre d'escadre, destinée à assurer la protection des côtes et la suprématie maritime, se compliquait étrangement. Avec l'invention de la vapeur, du canon à tir rapide et des puissants explosifs, l'outillage naval se modifiait et se modifie de jour en jour, sans qu'on puisse prévoir la fin de ses métamorphoses. C'est la lutte à outrance entre la cuirasse et le canon, lutte de chiffres et de prévisions, car les batailles modernes sont encore trop rares pour qu'on puisse en dégager une formule stratégique. Que d'aléas résultent du défaut d'homogénéité, de la variété incessante des types nautiques, de la différence des vitesses, de la difficulté pour des officiers transbordés subitement d'un Jjâtiment sur un autre de se familiariser en peu de temps avec des aménagements nouveaux ! Puis le bateau sous-marin rendra-t-il des plus précaires l'existence des gros cuirassés, si menacés déjà par la torpille? l'^t je ne parle pas des perfectionnements auxquels la stratégie sera amenée par la prodigieuse expansion de la physique et de la mécanique. La vitesse, la mobilité semble

INTIÎODIM; TION. 23

pouiiaiit clcvcnir de plus en plus la meilleure arme défensive. C'est dire que l'avenir est réservé à la guerre de croisière, quand on aura trouvé un moteur électrique ou un combustil)le liquide moins encombrant que le charbon et capable de donner rapidement les plus grandes vitesses.

Le gros souci des nations maritimes est précisément d'assurer à leurs llollcs de croisière cette condition vitale, la vitesse, en échelonnant sur leur route des dépots de com- Ijustibles et des ports de refuge où le navire épuisé puisse se restaurer, se reposer, se réparer. Défenses fixes et défenses mobiles, il n'est sorte d'ouvrages qu'on n'ait imaginés pour protéger ces points d appui indispensables.

Au milieu de 1 évolution incessante du matériel naval, un élément reste immuable, figé dans une immobilité presque absolue : le vieux moule administratif de Colbert n'est pas brisé. Des besoins nouveaux appelèrent des rouages nouveaux qui se superposèrent simplement aux anciens.

Fait à l'usage d une marine homogène, le système de Colbert était excellent lorsque le service à l)ord des i>âtiments de commerce était un entraînement ou une préparation au service en temps de guerre. Mais à quoi servent aujourd hui des gabiers sur les mâts militaires? disent les pessimistes ; et sur leurs modestes goélettes , les terreneuvas ont-ils rien de semblal)lc aux organes délicats, tant fonctionnels que défensifs, d'un croiseur? Et les détracteurs du système pensent que les institutions comme les hommes ont leur vie propre, que l'organisme naît, croît et s'étiole, et que linscription maritime serait à son dernier période.

Ce n'est pas le lieu, ni le moment de discuter pareille thèse; à l'heure où une désaffection progressive pour la marine marchande peut compromettre le recrutement des équipages de la flotte, on ne saurait songer à supprimer l'inscription maritime, à retirer à une classe de gens admi-

raLles de sang-froid, d'audace, de dévouement, d'abnégation, les légers avantages qui lui permettent de vivre. Si l'amirauté anglaise peut recourir aux engagements volontaires qui grèvent relativement moins son budget, elle le doit à l'activité maritime de la nation et à la facilité, par conséquent, de recruter une élite de matelots.

En est-il de même chez nous? Que de fois, dans les ports étrangers, parmi les pavillons nombreux qui claquaient au vent, j'ai cherché vainement nos trois couleurs! Notre marine marchande péi'iclite, non pas faute d'hommes, — marins et capitaines au long cours affluent, — mais faute de capitaux. Et comme l'outillage moderne, très coûteux, n'est réalisal)le dans un pays de petits rentiers que par des compagnies ou des sociétés, ce serait l'honneur des Colbcrt futurs de diriger vers cette œuvre patriotique l'épargne française. Placements plus sûrs, après tout, que ces valeurs fiduciaires vers lesquelles je ne sais quelle puissance occulte précipite les capitaux, que ces valeurs fictives ou stériles pour l'industrie, qu'une manœuvre de Bourse crée et qu'un coup de Bourse effondre. Autrement, si la décroissance de la marine marchande continue à tarir inie source vive de la richesse nationale et de l'initiative individuelle, si elle nous prive, en cas de guerre, de croiseurs auxiliaires indispensables, alors, — pourquoi faut-il, hélas! finir par un cri d'alarme, — la marine française est en danger.

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