ES HISTORIENS
Il ne m'est point agréal>le, crovez-le, de commencer cet ouvrage par un plaidoyer pro domo : je me sex^ais volontiers passé d'exorde si le résumé qu'on vient de lire n'était une série de postulats qui restent à démontrer.
Les deux premières périodes de notre histoire navale ont été jusqu'ici sacrifiées, au point qu'une moisson de gloires s'y perdait. La thèse de Touljli avait reçu une consécration officielle dans les programmes scolaires, qui dataient de Richelieu les débuts de notre marine d'Etat.
D'aucuns disent : à quoi bon les histoires d'antan? Est-il rien de commun entre hier et aujourd'hui, et que nous sert de connaître des méthodes surannées? — Que vous sert?... Mais à éviter des fautes déjà commises. Et c'est, Dieu merci, le rôle de l'historien de vous mettre en garde contre les surprises de l'avenir par l'enseignement du passé. Entre certains événements, il existe des liens mystérieux qu'on soupçonne à peine. Vous avez vu avec quelle ténacité, de siècle en siècle, l'Angleterre essayait d'enrayer la course. Elle a réussi, parce que nous y avons prêté les mains. Si l'histoire est un perpétuel recommencement, c'est apparemment qu'on ne tient pas compte de ses leçons. Depuis César, que de tentatives de conquêtes de l'Angleterre! Au Portus Ictius, voici le camp de Boulogne de Philippe-Auguste, de Philippe le Bel, de Philippe de Valois, de Napoléon; non loin, celui de Charles VL Seuls, le général romain et un duc normand surent triompher par la promptitude et l'audace.
De siècle en siècle, on proclamait la nécessité de créer un port de refuge dans la presqu'île du Cotentin, dont le promontoire, en s'avancant au large, semble faire une invite aux descentes anglaises. En 1327, une commission fait une enquête en vue de fortifier Barfleur. Vingt ans après, rien n'avait abouti. Toute une flotte de guerre, surprise le long de la côte cotentinoise, est brûlée : c'est l'invasion soudaine, c'est Crécy, l'écrasement de l'armée après l'anéantissement de la flotte. En 1417, la dernière escadre qui tienne tête à l'Angleterre succombe près de la Hougue : la Normandie est de nouveau conquise. Quand nous la reprîmes, l'amiral proposa de fortifier la Hougue. Louis XI tergiversa : deux
siècles après, ces relards funestes transformaient en un désastre, faute d'un point d'appui, une victoire de Tourville.
" Le canal de la Manche est un vrai coupe-gorge pour la marine française, un asile pour celle des Anglais, un boulevard pour la défense de leur île ! " C'est un marin de Louis XVI qui écrit cela en 1783. ISe croirait-on pas entendre plutôt grommeler, vingt-quatre ans plus tard, un vieux grognard du camp de Boulogne.
Aujourd'hui, il y a bien des fortifications sur cette côte cotentinoise, mais à la Hougue, elles datent de Vauban. Suffiraient-elles à pi'otéger Cherbourg contre une attaque à revers ?
Que nous sert de connaître des méthodes surannées, disiez-vovis ? Mais croyez-vous que le progrès soit continu, qu'il ne se produise ni reculs, ni éclipses, ni oublis, ni retours plus tard, aux vieilles méthodes abandonnées ? Parmi les progrès qu'on attribue à ces dernières années, combien sont déjà plusieurs fois séculaires ! La télégraphie optique au moyen de pigeons voyageurs était d'un usage courant dans la stratégie navale du ix' siècle ; des cloisons étanches divisaient la cale des jonques chinoises qui ramenaient de Chine Marco Polo ; quant aux quilles latérales essayées en ces derniers temps pour diminuer le roulis et régler le tir par grosse mer, il y a deux siècles que notre compatriote Thoynard en préconisait l'emploi ; et je ne parle pas des torpilles, ces engins modernes, qu'un contemporain de Colbert avait déjà entrevus.
Tout se tient en histoire : Hisloria non facit sallus.
On s'aperçut, vers le milieu de ce siècle, qu'une «histoire de France parla marine, en même temps que par les provinces et les villes maritimes, n'avait encore aucun précédent (1) » . De fait, les belles campagnes des Duquesne et
(1) Léon GuÉRiN, Histoire maritime de France. Paris, 1844, in-18,
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des Tourville n'avaient inspire d'autre auteur qu un obscur avocat, qui jugea bon de garder l'anonyme (1). Parleur date et par leur nature, de bons traités, comme ceux du P. Fournier, sur l'hydrographie (2), et de La Popellinière, sur l'office d'amiral (3), ne pouvaient prétendre qu'à donner quelques aperçus curieux sur des points de détail.
Peu après les remarquables ouvrages de Pardessus (4) et de Jal (5), parut le livre de Léon Guérin. Mais il ne compléta point la trilogie nautique : l'historien se trouvait trop inférieur au juriste et à| l'archéologue. Jal se chargea de le disqualifier et rouvrit la lice aux écrivanis futiu'S (G).
De nombreux champions y entrèrent. Lui-même s'y comptait; nous avons de lui quelques notes, bien maigres, rassemblées sur la période médiévale (7); mais il fit Duquesne (8). La marine jouissait d'un regain d'actualité, moins pour ses croisières que pour la révolution radicale amenée dans son matériel par la machine à vapeur. Gmq histoires se succèdent de 1843 à 1845 (J)), quatre autres
2° éd., t. I, p. V. La dernière édition, la meilleure, est en six voliitnes gr. in-8». Paris, 1863.
(1) [De Boismklé], Histoire (jenemle de la marine chez tous les peuples (lu monde. Amsterdam, 1744-1758, 3 in-i".
(2) L'Hydrographie. Paris, 1643, in-fol.
(3) U Amiral de France. Paris, 1584, in-4°.
(4) Lois maritimes. Paris, 1828-1842, 6 in-4".
(5) Archéologie navale. Paris, 1840, 2 in-8". — Glossaire nautique Paris, 1848, in-4».
(6) Jal, dans certain article du Journal des Débats, 1843. — - « Cette œuvre de seconde main [de Guérin] est au n)ilieu de nos bons livres d'histoire d'aujourd'hui ce qu'est le vulgaire oison dont parle Virjjile au milieu des cV{T;ne8 harmonieux. " (Tamizi^y de Lauhoque, dans la Revue critique, 11 décembre 1893, p. 461.)
(7) Bibliothèque nationale, collection Margry.
(8) Jal, Abraham Du Quesne et la marine de son temps. Paris, 1872, 2 in-8".
(9) La 1" édition de Guérin est de 1842-1843, 2 in-8". — Eugène Mais- SiN, capitaine de vaisseau. Etudes historiques sur la marine militaire. Toulon, 1843, in-8". — Eu'jène Sue, Histoire de la marine française. Paris, 1844, 2 in-8° ; 1844-1845, 4 in-8o. — Comte de Bonfils-LablÉniÉ, lieutenant de vaisseau, Histoire de la marine française. Paris, 1845, 3 in-8".
de 1873 à 1879 (1), à une nouvelle époque d'engouement, où nous fûmes, comme puissance navale, les émules de l'Angleterre. Tel écrivain développe la mise en scène selon le procédé de l'école descriptive dont M. de Barante fut le coryphée. Le romancier Eugène Sue, qui avait jugé la correspondance de Sourdis, l'amiral-archevéque, assez importante (2) pour devenir une histoire générale de la marine, ne fait qu'un nouveau roman : le récit de la mort du père Bart, la description du cahinet de M. de Lyonne, sont deux exemples des agréables hors-d'œuvre qui tiennent lieu de chapitres. Des officiers enfin , aux heures silencieuses du quart, rêvaient à l'autrefois et fixaient leurs pensers dans de petits manuels aux savants commentaires. Mais ils étaient de l'avis du capitaine de vaisseau Gougeard, qui déclarait rondement : " La fondation de la marine de guerre remonte à Richelieu (3). n D'un trait de plume, plusieurs siècles de glorieux efforts étaient supprimés. L'opinion, il faut le dire, ne ratifiait pas ce sacrifice. Si l'histoire moderne était plus attirante par ces belles figures de marins, aux contours nettement accusés, qui émergeaient du grand siècle, on ne consentait pointa amoindrir notre patrimoine traditionnel. L'amiral Jurien de La Gravière remontait jusqu'au xv° siècle le cours de nos dé-
— CiiASSiîniAt!, Précis historique de la marine française, Paris, 1845, 2 in-8". — Plus tard paraissent Van Tesac, Histoire générale de lamarinc. Paris, 1853, 4 in-S", et A. Domîaid, Histoire de la marine française,
1865, in-:}2.
(1) Le Saint, Histoire de la marine française. Paris, 1873, in-12. — E. DE Cobcsac, Histoire de la marine française. Paris, 1877, gr. in-8". — A. Du Sein, Histoire de la marine de tous les peuples. Paris, 1879, 2 in-8".
— Trousset, Histoire nationale de la marine depuis Jean Bart. Paris, 1878, in-4".
(2) Correspondance de Henri d'Escoubleau de Sourdis, publiée par Eu{jènc Sue dans les Documents inédits sur V histoire de France. Paris, 1839, 3 in-4'>.
['>) Goi OEAUi), la Marine de rjuerrc, ses institutiow: militaires depuis son origine jusqu a nos jours. Paris, 1877, iu-8".
couvertes (l), Margry poussait ses études jusqu'à la guerre de Cent ans (2), étant persuadé, avec raison, que les annales maritimes de la période médiévale restaient à écrire (3).
Cette lacune est d autant plus mortifiante pour nous qu'elle n'existe pas chez la plupart de nos voisins. Depuis longtemps, sir N. Harris Nicolas y avait pourvu pour l'Angleterre (4), Capmany pour T Aragon (5). Le capitaine de vaisseau Duro vient de le faire pour la Castille (6). Corazzini a annoncé, voici plusievirs années déjà, une storia délia marina niilitare italiana delmedio cvo (7), à laquelle il sonp^e toujours, ses critiques acerbes contre les histoires navales de ses compatriotes Vecchj et Randaccio en sont le garant. L'Italie est, du reste, le seul pays où l'on ait songé à dresser une bibliographie maritime, un saggio di una bibliografia marittima italiana (<S).
Cinquante-huit pages de texte ! et ce n'est qu'un essai, reconnu des;plus insuffisants par l'auteur lui-même ! On juge parla de ce que serait une bibliographie maritime de la France. Aussi bien ne l'essaierai-je pas, parce qu'elle est en partie faite. Il existe plusieurs répertoires des sources de l'histoire de France (9) ; on s'y reportera pour tout ce qui
(1) Les Marins du xv'' et du xvi" siècle. Paris, 1878, 2 vol. in-12.
(2) Les JSui'iijatioiis françaises et la révolution maritime du xis"" au xvi' siècle. Paris, 1867, in-8", p. 110.
(3) Ibid., p. 110. — Estancelin avait déjà écrit ses Recherches sur les voyages et découvertes des navigateurs normands en Afrii/ue. Paris, 1832, in-8».
(4) Hislory of the royal Navy. London, 1847, 2 in-8°. Elle va jusqu'en
(5) Ordenanzas de If "• armadas navales d? la Corona de Aragon, Madrid, 1787, in-4°.
(6) La Marina de Castilla. Madrid, 1893, in-S".
(7) Cf. sa Storia délia marina militare antica. Livorno, 1882, in-8", p. vni.
(8) Par Enrico Gelani, Rivista marittima supplemento : Roma, 1894, in-8" de 58 pages.
(9) MoNOD, Répertoire des souz-ces de l'histoire de France. Paris, 1888,
M) IlISTOIRK 1)K LA MARfNK FRANÇAISE.
concerne nos provinces côtières. Quant à la période médiévale, dont nous nous occupons exclusivementpour l'instant, on connaît les répertoires de l'abbé U. Chevalier et de Potthast (l). Comme chacun de mes chapitres sera accompagné de références, je me bornerai ici à apprécier rapidement la valeur des ciironiques avant de passer aux sources spéciales de notre histoire maritime, c'est-à-dire aux archives.