‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 47 sur 72 · IllSTOIUE Dli LA MAKKNE l- U A iN CAI S K · texte numérisé non relu

IllSTOIUE Dli LA MAKKNE l- U A iN CAI S K

Guillaume Père de Mar (1), le capitaine de nefs Guillaume de Harcourt.

Malgré la dualité du commandement, une pensée unique dirigeait l'expédition : cette pensée était celle du roi. Où qu'ils fussent, à Dieppe, à Rouen, à Harfleur, pour presser les armements, les deux conduiseurs \enaientk\a cour faire leurs rapports. C'est ainsi que Jean d'Harcourt vint successivement à Pontoise, à Saint-Germain-en-Laye, au château de Vincennes {"2). Si Philippe le Bel jugeait prudent de ne rien confier à l'écriture ni aux chevaucheurs, c'est qu'il y avait, comme on le verra, un plan de campagne secret.

Armée la première, l'escadre de Montmorency, forte de trois cents nefs, ou même de six cents nefs et trente galères selon un chroniqueur anglais qu'on peut croire affligé du don de double vue, se porte vers la Flandre. Elle embarque un grand nombre de Flamands (3) ; puis, revenant brusquement en arrière, elle jette quinze mille hommes le 1" août à l'ouest de Douvres sur un point qu'on ne songeait pas à garder, tant y sont hautes les falaises. La ville est surprise, les moines du prieuré, qui ont cherché un refuge dans leur clocher, échappent, sauf un, aux assaillants : le feu ne s'arrêta qu'aux remparts du château. Mais là se trouvait le gardien des Cinq-Poi'ts : sa résistance donne aux milices de la côte le temps de charger en masse; refoulés vers les vaisseaux, les Français laissent cinq cents hommes sur le terrain, soit sur le rivage, soit dans les moissons où ces fuyards

(i) La « jjalie Monseigneur Henri [le Marquis] " eL « la Capitane » de Guillaume l'ère. (Jal, Archcol. nav., t. II, p. 326.) — Compte de Henri le Marquis pour le fait de la mer « cum ilominis llaricuric et Montisniorenciad ». (La t. 9783, f" 77.)

(2) Compte des dépenses de la Hotte de Jean de Harcourt en 1295. (Nouv. acq. franc. 2628, pièce 7, orig.)

(3) JoHANNiS DE ThilrOde, C/uonicoH (1295), apud Monumenta Gertnaniœ hislorica, t. XXV, p. 583 : il fixe l'attaque de Douvres au 2 août, mais il a tort de dire que Jean d'Harcourt accompagnait Montmorency. Cf. le « Gompotus domini Monlis Morenciaci de expensis suis pro duabus viis Flandrii» ... (Lat. 9069, 1" 929.)

I,K 15LOGUS CONTINKNTAL l)i; I. A.NGLKTKUHr., ;5i3

furent massacrés par les paysans. Trente braves, coupés de leurs compagnons, se retranclicnt dans le cloitre de l'abbaye : la nuit venue, après une résistance désespérée qui ii mis hors de combat quatorze Anglais, ils se jettent dans deux barques; mais deux vaisseaux ennemis les poursuivent à travers les ténèbres et les capturent (1).

Montmorency, après son échec, se retira à Calais (2) en laissant aux aguets, dans les parages de Boulogne, deux galères et deux galiots (3). Un cinquième ])àtimcnt, détaché en éclaireur le long des côtes anglaises, eut Timprudence d'aborder à Hythe : ses deux cent quarante marins, attirés dans les terres par une feinte de l'ennemi, tombèrent dans une embuscade où ils furent massacrés. La galère elle-même fut saisie par Jean Colombcrs à la vue des quatre croiseurs français (4).

Les Flamands qui accompagnaient .Montmorency reçurent à Fécamp, où Philippe IV inquiet d<; la campagne s'était porté, un accueil charmant (5) autant qu'intéressé, car leur pays constituait pour nos marins une excellente base d'opérations.

Le :24 août, Jean d'Harcourt s'ébranlait avec la seconde

(1) Pierre DE Lanctoft, Chronii/ue en vers français tinissant en 1297, éd. Thomas Wright, dans les Chroiiictes and menwrials of Great Biitain, t. II, p. 224. — Hemingburgh, Chronicon, t. II, p. 62. — 15ARTHoi,OM.t:i de COTTO^ jHistoria Anglicana, p. 295. — Clironif/ues de France, t. V, p. 113. — A. DcOhesne, Hist. de la maison de Montmorency, p. 130.

Dovere Krent sodoineincnt Un assaut e de leur gcnt Pi«s «le V sent y perdirent.

{Trahison et supplice de Thomas de TurbcviUe, puldic par Fr. .Michel, dans le Roman d' Eustache le Moine.)

(2) Compte de Geoffroy Gorjus, maître d'hôtel, pour l'armement de» vaisseaux et des galères à Calais. (Lat. 9069, f" 896. — Archives nat., K 36, n° 43 bis.)

(3) Lat. 9069, f 902.

(4) Bartholom^i de Cotton, Historia Anf/licana, p. 296.

(5) JoHANNis DE Thilrode, Chronicou (1295), apud Mon. Germ. hist., t. XXV, p. 583.

344 HISTOIRE DE LA MAUINE FRA^ÇAISE.

escadre, avec le contingent naval de Rouen, Leure, Graville, Chef-de-Gaux, Dieppe, soixante-dix chevaliers normands, quatre cents écuyers, cent cinq dizainiers et leurs escouades (1) comme troupes de débarquement.

Il ralliait dans le pas de Calais la grosse flotte de Montmorency; et Fimmense armée, sept cents nefs et cinquante galères, dit un chroniqueur anglais (2), tenta un coup de main sur Winchelsea, vers la fête de saint Jean Décolasse, le 29 août. Quatre-vingts nefs de Yarmouth, qui se trouvaient par hasard dans le port, protégèrent la ville en se déployant en bataille. Elles esquissèrent même des évolutions d'attaque promptement réprimées par l'attitude menaçante de notre flotte, qui se retirait, dédaignant de combattre. Les deux escadres françaises se disloquèrent, l'une pour reprendre sa station dans le pas de Calais, l'autre pour aller jeter l'ancre dans le ZAvyn, « la Soyne, » à l'Écluse et à Sainte- Anne-ter-Muyden , « la Mothe. )> Chacune d'elles passe l'été sur le qui-vive, sans quitter son poste, attendant quelque événement qui tarde à se produire. De l'Ecluse, Harcourt dépêche à chaque instant des messagers vers Montmorency, qui, lui aussi, se tient aux écoutes... Rien d'insolite de l'autre côté du détroit! Montmorency se décide à rejoindre Harcourt et dépose à Montendre ses troupes flamandes (3). Le 9 octobre (4), on dérape : des lettres de rappel sont venues. Philippe le Bel craignait que « l'intelligence qu'il avait avec l'Angleterre ne manquât (5) » . Crainte trop justifiée.

Un hasard avait révélé à Edouard, avec le plan de campagne de Philippe IV, le danger qui menaçait son royaume.

(t) Nouv. acq. franc. 2628, pièce 7 : Compte de l'expédition de Jean de Harcourt.

(2) BARTHOLOM.t:i DE CoTTON, Histoiiu AiifjUcana, p. 296.

(3) Lat. 9069, f- 802 et 929.

(4) INouv. acq. franc. 2628, pièce 7.

(5) A. Du CiiESNi:, Tfi^l. delà imn'ion de Uloutmoreiicy Pieiifcs,\>. 130.

I,K HLOCrS GO Ml m: NT Al. I)K i,' AN OLKTKIl II K. 315

Ou intercepta une lettre où un chevalier du (Flamorran, Thomas de Turbeville, indiquait au prévôt de Paris le point faible du littoral. La torture lui arracha l'aveu qu il avait promis de livrer un port, et que la Hotte française guettait son signal, l'apparition de sa bannière féodale Holtant audessus de l'étendard du roi. Condamné à mort pour haute trahison, il fut traîné jusqu'à la potence par des tortionnaires habillés en démons, sur un cuir de bœuf fraîchement écorché : "là est-il pendu de une cbcnc de fer et pendra taunt que ren de ly durer pura (l). ^

La lettre de Turbeville explique l'inaction de notre flotte qui attendait des renseignements pour préciser son attaque : " Sachez, disait-il au prévôt de Paris, ke poy de garde i ad vers le su de la mer. Et sachez que ille de Wycht (Wight) est saunz garde... Jeo vous conseyl, ke vus hastyvement maundez granz genz en Escoce, kar si lenz poez entrer, à tuz jurs gayné le avérez. " L'Ecosse une fois soulevée, les Gallois <i se relèverunt " aussi (2).

Faute de ces instructions, notre flotte était rentrée piteusement à l'embouchure de la Seine; Jean d'Harcourt partit aussitôt pour Paris, h parler au Roi. " Comme escorte, il avait quatorze maîtres de nefs (3) ; autant de témoins à décharge! La rumeur populaire, et Philippe lY n'était pas loin de la partager, accusait les deu.v chefs de n avoir pas voulu, malgré leurs forces, occuper l'Angleterre (i). Tous les deux furent destitués; mais, si Matthieu de Montmorency reçut du roi le château d'Argentan (5), Jean d'Harcourt se

(1) Bartholom.i;i de Cottok, Ilistoria Aitfjlicann, \>. ;<<•(). — IIkmingnunoH, C/iionicoii, t. II, p. 00. — Vers sur la trahison et le supplice rie Thomai de Turbeville, édilée par Fr. MiciiEi,, dans le liomun li Eustaclic le Moine, p. l. — PiKnnK de Langtoft, Chronique, t. II, p. 228.

(2) BARTuoLOM.fii DE CoTïON, Historiu Ani/Hcaiia, p. 30 'f.

(3) Nouv. acq. franc., 2628, piik-e 7.

(4) Chroniques de France, t. V, p. 113.

(5) A. Du Chesne, Hist. de la maison de Montmorency, Preuves, p. 130.

34() HISTOIRE DE LA M A It I N E FRANÇAISE.

vit condamner pour une vieille affaire exhumée par le parlement : une agression contre le sire de Tancarville (1). Fut-il seul coupable d'indolence? Je ne le crois pas. Si des conflits avec les Bayonnais, les Irlandais, puis les Anglais, avaient, par une gradation insensible, désaffecté de l'Angleterre les marins normands, trop de liens de parenté, trop d'intérêts rattachaient la noblesse normande à la féodalité britannique pour qu'on pût en attendre une action vigoureuse. Deux ans plus tard, Edouard ne craindra pas d'en appeler aux barons du Gotentin, à Jean d'IIarcourt tout le premier, contre Philippe le Bel (2). Le roi de France dédaigna désormais d'employer des vassaux qui discutaient ses ordres et contrôlaient ses actes. Les frais énormes de l'expédition — la solde seule des marins atteignait cent cinquante-huit mille livres (3) — contrastaient avec les maigres résultats qu'on en retirait : quelques bateaux, du blé, des maquereaux pris à l'ennemi [A). Seuls, les Méridionaux avaient coulé de nombreux bâtiments anglais (5). Poiu' la première fois, nous faisions la triste expérience d'un phénomène maintes fois éprouvé : courses fructueuses, guerre navale stérile.

Stérile, sinon désastreuse. Les évéques de Saint-André et de Dunkeld, venus sous un déguisement de marchands de laine à la cour de Philippe le Bel, avaient assuré, comme le disait Turbeville, qu'une démonstration navale sur les côtes

(1) Toussaint 1296. {Les Oliin, t. II, p. 404. — Histoire de la maison d'Harcourt, t. I, p. 343.)

(2) Dupont, Hist. du Cotcntin, t. II, p. 197.

(3) Lat. 9069, f" 802 : à 35 sols par mois et par homme et pour quatre mois de eampagne, cette solde correspond à un effectif de 22,500 marins.

(4j Historiens de France, t. XXII, p. 763 : « E computo hallivorum Francia; anno 1295. »

(5) u lllo tempore venerunt domino rojjl Francorum soldarii Venetici et Genetici, scientes deliellare et defcndere se in mari, qui multas naves Anjjlorum destruxerunl. » (Ghronicou Gaufridi de Golione, apud Histor. de France, t. XXII, p. 10.)

LE BLOCUS CONTINKMAL IIK L A N (; 1. 1 1 i;i: it K. 347

d'Ecosse (1) amcnemit un soulèvement du peuple contre l'Angleterre : en prévision de quoi on avait chargé quelques vaisseaux de soldats, d'armes, de chevaux et de munitions. Dans la nuit du l " novembre 1205, la Hotte française voulut surprendre les habitants de Berwick, la dernière ville anglaise au nord; mais une effroyable tempête engloutit les vaisseaux, corps et biens, sans qu'un seul homme échappât pour porter la nouvelle du désastre (2). Ce qui tendrait à infirmer ce récit, c est que, huit jours seulement auparavant, les ambassadeurs écossais se trouvaient encore à Paris (3). Au mépris de notre flotte, qui ne désarma qu'à la Saint- Martin (i), les flottes britanniques s'ébranlaient : l'iuie, de Portsmouth, entraitdàns le Zwyn, que nous venions d'abandonner, et capturait à Dam quinze nefs espagnoles. Une autre, de Yarmouth, vengeait à Cherbourg le sac de Douvres (5) : le château de Cherbourg résista (6), car les commissaires royaux, chargés d'inspecter les places fortes, l'avaient mis en état de défense en rasant les maisons d'alentour. Mais ral)]jaye fut pillée, l'abbé jeté à fond de cale, le Cotentin ravagé avec une telle rage que, trente ans plus tard, les ha])itants de Barfleur en gardaient le souvenir très vivace (7).

(i) Jj' " Acsliiiiatio reruiii necessariaruiii pro cxcrcilu Scotix' « , duiis le rejjistre Ci-oix de la ChamUre des Comptes aujourd'hui perdu, que Dom Gahpestier (Glossarium mediœ et injimœ lalinilatis, art. Baucens) attribue à l'année 1295, est en réalité de 1336. On le verra plus loin.

(2) C/iioniifue de Lanercost , p. 166: apud Michel, les Écossais en France i t. I, p. 42.

(3) Le 23 octobre 1295, les deux cvéques écossais susdits et les «licvaliers Jean de Soûles et Engucrrand d'Uniframviilc, audiassadeurs du roi il'Écosse, avaient promis, par la convention de Paris, le maria{;e ilu hls aine de leur maitre ave<- la Hlle de Charles de Valois. (Pièce publiée dans Memingburgh, Clironicon, t. II, p. 88, note 1.)

(4) Nouv, acq. franc. 2628, p. 7.

(5) RiSHANGER, Chronica, p. 150.

(6) Arch. nat., JJ 49, foi. 103 v".

(7) Franc. 25697, pièce 126

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