BLOCUS CONTINENTAL DE L ANGLE TER RE
L'Angleterre sortait grandie de la lutte. Le péril de l'invasion était conjuré; à ses frontières, les Gallois re]>elles, les Ecossais hostiles, se ti'ou\ aient arrêtés. Les uns perdirent leurs bardes, les autres leur palladium, la pierre de Scone où l'on sacrait les rois; et leur roi lui-même, Jean de Badleul, battu à Dunbar, était enfermé dans la Tour de Londres. Sur le continent, l'Allemagne, le Brabant, Juliers, Bar et Ferret, inondés de sterlings, allaient se déverser sur France, tandis qu'Edouard s'enfermait dans son île comme un sanglier dans sa jjauge, prêt à découdre l'ennemi de ses flottes puissantes.
Une attitude aussi résolue laissa Philippe le Bel fort perplexe. Non qu'il manquât de moyens d'attaque : au moindre signe de lui, huit cents vaisseaux de guerre jetteront cent vingt mille hommes dans 1 île. Le signe ne fut pas fait. A côté du projet d'invasion, un autre, immédiatement réalisable, s'élabore. Où l'agression échoue, la faim réussit. Laissant à plus tard l'invasion, Philippe IV adopta contre l'Angleterre la stratégie passive du Blocus continental.
" Pour réduire cette insaisi8sal)le ennemie, il doit chercher de tous côtés des moyens de guerre indirecte, prendre des sûretés et des gages, s'emparer de toutes les positions d'où il pourra inquiéter, mena(-cr, léser l'Angleterre; il doit opposer partout la terre à l'Océan. .11 introduit de force ou insinue son autorité chez tous les Etats qui ronvironnent... allongeant sa domination sur les côtes de la mer du Nord et
I.K lU.OCL-S CONTINKNTAi. ItF l.' A N (;i. I T l.r. l! I , :un
de celle du Midi, pour en interdire lappruilie an conuncrce insulaire (1). "
Laissez la violence, mettez en relief l'adresse; aux victoires napoléoniennes sultstituez de pacifiques traités qui furent aussi des victoires; et vous pourrez dire de IMiilippo le Bel ce que fit Napoléon. A cinq siècles de distance, a deux souverains de génies si divers, la mènie haine inspiia la même politirpie de domination universelle. Les vues qu'exposait le petit avocat Pierre Dubois sur l'extension et l'omnipotence de la monarchie française (2), si elles furent goûtées de Philippe le Bel, ne l'auraient pas moins été de Napoléon.
De Gibraltar jusqu'au pôle, la diplomatie de Philippe IV isole les Anglais dans leur île et les retranche du monde. Des rivages siciliens jusqu'au fond de la Baltique, un immense réseau, à peine troué sur les côtes de Gascogne, enveloppe et paralyse le commerce l^ritannique. Tandis que la zone extrême mobilisera de puissantes flottes, aux riverains de l'Océan et de la Baltique, aux Basques et aux Hanséates, Philippe IV insinuera le blocus; il l'imposera à ses vassaux, aux Flamands et aux Bretons.
Les traités passés en 1295 ne reflètent pas encore — sauf un — le gigantesque projet du roi. Il n'y est question que do l'invasion éventuelle de l'Angleterre, en vue de laquelle «m retient les flottes étrangères pour le printemps de 129(J.
Une convention secrète annexée au traité d'Anagni promettait au roi de France le concours de quarante galères aragonaises, coiumandées par un amiral et plusieurs capitaines, et montées de 7,200 hommes. Philippe se réservait les places conquises et la moitié du butin pris en mer, à
(1) Vandal, Napoléon et Alexandre l\ Paris, 1891, in-8". Avant-propos, p. IX.
(2) Cf. RouTARic, Notices et extraits de documents inédits... sous Philippe le Bel, apud Notices et extraits des mss., t. XIII, 1'" p.. p. 167.
l'exception dn roi d Angleterre, qui resterait prisonnier de l'amiral d'Aragon (1).
L'amiral dont il escomptait les services était le redoutable Roger de Loria, le libérateur de l'Aragon; Philippe avait gardé un profond souvenir de cette rude figure apparue menaçante un soir d'octobre 1285, au col de Panissars, lorsque les débris de nos troupes repassaient les Pyrénées espagnoles derrière la litière du roi de France moribond (2).
Or, Roger de Loria, loin de songer à capturer le roi d'Angleterre, venait de lui offrir ses services. L'indépendance dont jouissaient tous les grands amiraux, aventuriers et armateurs autant qu'officiers, le prestige que Loria devait à ses nombreuses victoires (ïî), justifiaient l'audacieuse démarcbe du vieux héros des guerres de Sicile et d'Aragon. Le :27 avril lii95, Edouard I " lui dépéchait un clerc avec prière d'obtenir du roi Jayme quelques troupes et d'aviser au meilleur moyen de servir l'Angleterre (4). Ce moyen ne fut-il point de refuser de souscrire au traité et de continuer la guerre contre les Français de Sicile?
Au moment même où il signait le traité d'Anagni, à mille lieues de là, Philippe le Bel mendiait une flotte plus puissante. En juin 1295, Eric VI, roi de Suède et Norvège, donnait pleins pouvoirs à son cousin Ouen Huglac (5), jarl d'Hegrenes, pour traiter avec la France. La convention fut passée le 21 octobre suivant, à Paris, l'avant-veille d'un
(1) Traité d'Anagni entre Jayme d'Arajjon et Philippe le Bel, 23 juin 1295. (Zl'RITA, Anales d'Aracjon, t. I, p. 358.) La solde était tixée à 40,000 livres tournois le premier trimestre, puis à 30,000 livres tous les deux mois.
(2) MuNTANER, Cliroiiica dels reys de Aragon, cap. cxxxvui.
(3) Voyez, sur l'indépendance de caractère de Loria, Delaville le Roulx, la France en Orient, t. I, p. 57.
(4) Rei'ord's office, Rotuli Vasconiœ, ann. 23 Edward I, mcudjr. 22; copié par Bréquigny, apud Biblioth. nat., Coll. Moreau, p. 690, ï" 163. Le clerc s'appelait Arnal Lopez.
(5) Audoenus Muglaci,
LE BLOCUS GOMIM'.NTAL H K. l'AN (;f.F.T KHR i:. :i:,|
auliv Iralté avec l'Ecosse, qui pourtant s'riail inmvro en conflitavec la Norvège. Le plénipotentiaire promit, pendant la durée de la {;ucrrc, 200 jjalères et 100 grands navires bien armés, approvisionnés pour quatre mois chaque année et montés de 50,000 hommes, chaque navire ayant un étatmajor de quatre officiers (1).
Ces chiffres fantastiques n'excédaient point les ressources de la presqu'île Scandinave. La seule flotte provinciale entretenue par les districts de Norvège s'élevait à 2})2 bâtiments, 12,700 rameurs (2).
Huglac s'était engagé à équiper l'avant-garde (3), que les commissaires royaux G. Fresmade et Bertrand de Cressy allèrent chercher (4). Mais la guerre éclate entre la Suède et le Danemark. Et, bien que le roi Eric ratifie le traité (5), bien que son frère Haquin, duc de Norvège (6), épouse une Française, Isabelle, comtesse de Joigny, oncques ne parurent les flottes Scandinaves.
Les Hanséates, nous l'avons vu, en particulier Wisby dans l'île de Gothland, si célèbre par ses coutumes maritimes; Riga, Elbing, Greifswald, Stralsund, Rostock, Wismar, Lûbeck, Hambourg, Campen, avaient promis à Philippe le Bel de n'importer ni laines, ni cuirs anglais, écossais ou irlandais (7).
Le blocus continental de l'Angleterre, dont le premier jalon se trouvait ainsi posé, ne devint effectif qu'après
(1) Moyennant 30,000 livres sterling. Archives nation., ,1 457, pièce 2, orij»., publiée par Jal, Archéologie navale, t. II, p. 291i-.
(2) Pardessus, Lois maritiines, t. III. p. 11-19 : Gidathiiuj de 9V0 .onlirmé en 1274.
(S'I Moyennant 6,000 mares sterling. (Areliivcs nation.,.! 457, pièce 5.)
(4) Compte de Jean Arrode arrêté le 28 août 1296. yJAL, Arcliéol. nav., t. II, p. 326.) — Archives nation., .T 457, pièce 6.
(5) Bergen, 1296. (Archives nation., J 457, pièce 10.)
(6) Archives nation., J 457, pièce 9.
(7) Paris, 16 février 1295. Suerges traktater med hammamle maijter lemte andra dit horande Uandlingar, uFgifne af S. Hydherg. Stockholm, 1877, in-4", t. I, p. 306.
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l'échec de nos projets criuvasion. Défense expresse d'importer des marchandises anglaises et d'exporter des chevaux de bataille, des blés, vins ou autres munitions dont l'ennemi pût protiter, fut alors l)annie par tout le royaume (l). De gré ou non, la Flandre s'y trouva comprise; seule, était autorisée l'entrée des marchandises en provenance d'un pays désormais allié, l'Ecosse (2) ; les navires neutres saisis avec carjjaison écossaise furent relâchés (;V).
A la suite d'une conférence de Philippe le Bel avec le comte Florent, la Hollande se fermait à son tour au commerce brilannique. Le 24 janvier l!29(), Edouard mandait en hâte à ses baillis d'arrêter tout départ pour cette destination et de diriger les marchands sur le Brabant encore fidèle (4). Mais, devant le dernier asile des négociants anglais, une escadre, partie de llarfleur au mois de mars (5), apparut. Son commandant, Michel du Mans, dit de Navarre, enleva lestement les bâtiments ennemis (6). Il songeait à mieux. Un prompt ravitaillement (7) à Rouen, Leure , Harfleur, lui permit de reprendre la mer au mois de juillet. Il avait combiné contre Yarmouth un coup de main qu'un millier d'hommes, Français et Flamands, déguisés en pécheurs devaient exécuter. Malgré la précaution que le roi avait prise de dépécher en Flandre deux commissaires avec ordre de consigner tous les navires en partance (7 juillet) (8),
(1) Guillaume de Bernav et Jean Widerue reçoivent un nouvel ordre de faire exécuter cette consigne. Paris, 17 octobre 1296. i^Mélancjes Colbert, vol. 346, p. 48.)
(2) Saint-Gerniain-en-Laye, 28 août 1296. (^Mélaii(jes Colbert, vol. 346, p. 47.)
1^3) Paris, l-"- juin 1296. (Mélanges Colbert, vol. 346, p. 37.)
(4) Bartholom.ei de Gotton, Hist. angL, p. 303.
(5) Lat. 9069, P 884 v°.
(6) Lat. 9069, f" 910. Il était de retour le 31 mai avec cinq prises.
(7) Le ravitaillement de la flotte fut confié à Gilet Châtelain, qui rendit son compte le samedi après la Saint-Jean-Baptiste, 30 iuin 1296. (Lat. 9069, f" 885.)
(8) Mélaïuje^ Colbert, vol. 346, p. 46