‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 31 sur 106 · LA PREMIÊBE EXPÉDITION FRANÇAISE DANS LA MER BLANCHE · texte numérisé non relu

LA PREMIÊBE EXPÉDITION FRANÇAISE DANS LA MER BLANCHE

Sur les peuples voisins de l'Océan boréal, nos cosmographes n'avaient que des données peu iiatteuses, tant sur les l;apons, aux barques primitives liées de nerfs de rennes et gréées de voiles d'écorce, que sur « les Moscovites et Eussions, les plus cruelz vollcurs de tous les septentrionaux )) , bal)iles à surprendre quelque village endormi avec des chaloupes fabriquées en grand mystère au fond des cavernes (1). Et pourtant, lorsque le tsar Phcodor I" invita nos marchands à fréquenter les ports russes, nos médecins et nos artisans à v fixer leur demeure (2), son truchement Pierre Ragon retourna si bien l'opinion des Parisiens (3), qu'une mission officielle fut dépêchée vers le tsar et qu'une de nos compagnies de commerce entra en concurrence avec la Moscovla Company.

L'envoyé du roi, François de Caries, dressa un rapport des plus précis « sur les contrées les plus froides vers nostre pôle actique et pais de Moscovic » (4), dans le moment où une expédition française, organisée par des Parisiens,

(1) i' Extraict des oLservalions tic Nicolay d'Arfeuille, Daulphinois, premier cosniographe du roy, faiclcs durant ses navigations touchant la diversité des navires " et dédiées à l'amiral de Joyeuse. Paris, 8 juillet 1582 (B. N., Franc. 20008).

(2) Lettre de Giulio Busini. Paris, 5 mars 1585 (Desjardiîss, Négociations (le la Fiance avec la Toscane, t. IV, p. 549).

(3) André Tueveï, Grand Insulaire, B. N., Franc. 15'i.52, fol. 11.

(4) André Thevkt, Relation de deux voyaqes faits aux Indes Australes et Occidentales, B. N., Franc. 15454, cliap. IV. — Dans sa lettre d'octobre 1586, le tsar remerciera Henri III d'avoir envové avec le truchement Ragon " ""S gentilhomme vostre serviteur, nommé François de Carie, pour savoir lestât de notre santé... et pour rendre le commerce des marchands libre. «

des Normands et des Marseillais, doublait pour la première fois le cap Nord (1).

L'apparition du drapeau fleurdelisé fit sensation à Wardœhuus, point de ralliement des explorations Ghancelor et Willoughby, qui évoquait la lugubre aventure du vaisseaufantôme, perdu en 1555 dans les glaces. Le gouverneur danois de VVardœhuus ne se croyait point autorisé à nous laisser aller plus loin; deux cent cinquante rixdales eurent raisondesesscrupules. Ah ! quelle pêche miraculeuse eussent faite nos marins, s'ils n'avaient eu une mission à remplir. Le 26 juin 1586, ils jetaient l'ancre dans la « Divine, » en face de a Saint-Michel-Archange, » dont « Saint-Nicolas » est la sentinelle. Par ces termes bibliques, entendez qu'ils étaient dans la terre promise, à Arkhangelsk sur la Dwina.

Dès qu'ils se trouvèrent en présence. Français et Russes sympathisèrent, encore que le bon accueil du gouverneur ne laissât point d'être intéressé. Du coup, s'effondrait le monopole commercial delà Moscovia Company, monopole si onéreux que le prédécesseur du tsar Phéodor, Ivan le Terrible, le comparait à un véritable tribut (2). En signe d'allégresse, une grande coupe d'argent fut remplie, que nos gens durent vider, hélas! trois fois, sans préjudice d'une tasse de vodka qui leur mit le corps en feu. De quoi devisèrent les nouveaux amis, un dictionnaire de la conversation franco-russe, pour lors rédigé, nous l'apprend : et c'est bien la Renaissance, avec sa galanterie chevaleresque, « Tamour des dames, des armes, de la guerre et des faits d'Alexandre

(i) « La Route et la saison qu'il faut prendre pour faire le voiage de Saint-Nicolas, pais de Russie, par le nordh, par moy, Jean S.irvAGi;, de Diepe, le XX^ octobre 1586 .. (B. N., Franc. 704, fol. 89; Dupuy 844, fol. 416; Franc. 15453, fol. 213 : publié par Louis Paris, La Ch)oiii(/ue lie Nestor. Paris, 1834, in-4", t. 1, p. 385; Louis Lacocr, Mémoire du voiage en Russie fait en 1586 par Jehan Sauvaqe. Paris, 1855, petit in-8"; et P. BOYER, Un vocabulaire français-russe de la fin du XVP siècle, extrait du Grand Insulaire d'André' Thevet. Paris, 1905, in-8").

(2) Rambadd, Histoire de la Russie, p. 239.

Le Grand, de César, de Pompée, de Hannibal de Carthage et de Scipion l'Africain. »

L'expédition avait eu un plein succès. Outre de belles fourrures que des traîneaux tirés par des élans amenaient du fond de la Russie à Arkhangelsk, elle rapportait un routier de mer dressé par l'hydrographe dieppois Jean Sauvage; c'était le prélude de relations suivies que le tsar voulait régler par un traité de commerce (1). Pour avoir été « les premiers François qui se fussent hazardés de venir à Arcange (2) » , Nicolas Du Renel {'^) et Guillaume de La Bistrate (4), mandataires de Jacques Parent et C'% reçurent toute liberté de trafiquer dans les ports de la Dwina, à Moscou et à Pleskow. D'autre part, ils établirent un lien direct entre les contrées glaciales et les chaudes régions méditerranéennes, en prolongeant jusqu'à Marseille la ligne de navigation d'Arkhangelsk au Havre (5).

La ruine de la Compagnie fut un des méfaits de nos guerres civiles. Le directeur, Jacques Parent, fut arrêté sur la réquisition des consuls de Marseille, comme il jetait l'ancre à la Ciotat, au retour de Venise. Et les trente canons de son vaisseau ne purent le soustraire à l'attaque de Carlos Doria, commandant l'escadre espagnole au service des

(1) Plicodor l"' à Flomi III. ^loscou, octulirc 1586 (Louis Paiiis, La Chronique de Nestor, t. I, p. 382).

(2) Diplôme de Phéodor I" pour N. Du llcnel et G. de La Bistrate. 23 mars 1587 (B. N., Fram-, -'pGOO, foi. 186, publié par M. O.moxt dans le Bulletin de la Société de i histoire de Paris, t. IX, p. 35).

(3) Armateur marseillais associé à Jean Riquetti, ancêtre de Mirabeau (Bergeh de Xivrey, Lettres... de Henri IV, t. V, p. 78). — Cf. ci-dessus (p. 73) : Riquetti était le gendre du fondateur du Bastion de France en Algérie.

(V) Fils d'un riche bourgeois de Paris qui s'était chargé, à forfait, d'exécuter la réunion des offices de notaires au domaine {B. N., Pièces originales 1613, La Bistrate, p. 3 et 8).

(5) La Catherine de lloscoff, armée par l'armateur marseillais Du Benel, est capturée en 1592 par la roberge anglaise la Grue (BEncEis de XivnEv, t. V, p. 78).

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