‹ Histoire de la marine française (volume 3)Chapitre 33 sur 106 · LA PREMIERE EXPEDITION FRANÇAISE VERS LE CONTINENT AUSTRAL · texte numérisé non relu

LA PREMIERE EXPEDITION FRANÇAISE VERS LE CONTINENT AUSTRAL

Tandis qu'au nord, on allait en quête d'un détroit, dans le sud de notre planète, on espérait trouver un continent.

(1) Letlro de Henri IV. 15 novembre 1595 {Bibl. de l'école des Charles, t. XXIII, p. 437 : lire « Jacques Parent » au lieu de « Panent »).

(2) Bebger de XivREY, Lettres... de Henri IV, t. III, p. 113.

(3) Le capitaine Maroeret, Estât de l'empire de Russie et grriiide diuhc de Moscovie (1590-1606), nouvelle édit. Paris, 1669, in-8", p. 142.

(4) Melchior de Moucheron.

(5) Gerrit de Veer, Three voyages by the North-East towards Cathay and China. London, 1853, in-8", p. lvi, publication de l'Hakluyt Society. — De Thou, L. CXXI. — « Geste descouverte [de l'entrée de la mer de Tartarie] se fit par l'advis de Balthazar Moucheron, François de la province de Normandie, lequel réfugié à La Veere en Zélande pour sa religion, sollicita le prince Maurice et les Estats d'exécuter ceste entreprise » (Palma Cayet, Chronologie novenaire, dans la Coll. de mémoires Michaud et Poujoulal, 1"= série, "t. XII, p. 680).

un continent immense, allant de la Terre de Feu aux Indes Orientales. Notre première expédition vers les terres australes s'engagea dans des conditions bien plus modestes que l'exploration du pôle arctique. Loin d'avoir en fait de commanditaires un puissant syndicat d'industriels lyonnais (l) ou d'armateurs des Pays-Pas, elle disposait, pour toute ressource, du maigre budget d'un savant.

Pour être resté impartial, " neutre et indifférent aux deux partis, tel que doit estre l'historiographe, " Lancelot Voisin de la Popelinière avait été persécuté par les protestants, plagié et falsifié par les catholiques (2). Il y avait de quoi dégoûter du métier d'historien (3) : La Popelinière devint donc géographe et, par un curieux phénomène d'autosuggestion, ses lectures firent de lui un explorateur.

Il s'appropria dans les Trois Mondes les considérations d'André d'Albaigne sur notre défaut d'initiative, sur les avances de Christophe Colomb, sur la nécessité enfin de " pui'ger» l'État par l'évacuation du sang corrompu, comme le faisaient les Espagnols en envoyant aux Indes leurs plus mauvais sujets (4). La carte de Mercator en main (5), sans se douter des rectifications que le voyage de circumnavigation de Drake avait apportées à la cartographie hollandaise (6), La Popelinière décrivait la tierce partie du monde comme une « terre tirant au su à 30 degréz au delà de

(1) Comme Verrazzano en 1523.

(2) Par Piguerre.

(3) Mémoires-journaux de Pierre de L'Estoile, édit. Brunet, Champollion, etc., t. IX, p. 189. — Haag, La France protestante, t. IX (1859), p. 531, art. Voisin.

(4) Les trois Mondes. Paris, 1582, petit in-8°, fol. 50. — Cf. plus haut Flotte en panne.

(5) Il la traduisit plus tard en français. Cf. à la Bibl. de Grenoble, un Atlas niinor de Gérard Meroator, traduit de latin en français en 1613 (sic), par Lancelot Voisin de La Popeu:siÈre. Amsterdam, in-i". I^a Popelinière était mort depuis 1608.

(6) Julian S. CorbetT;, Drake and tlie Tudor Navy. London, 1898, in-8", t. I, p. 272.

l'Equateur, de beaucoup plus grande estendue que toute l'Amérique... Le destroict de Magellan faict l'entredeux de ce pais austral et du cartier méridional de l'Amérique. » Deux ans plus tard, en 1584, sous l'empire d'une idée fixe, il demandait à l'amiral de Joyeuse des volontaires pour coloniser le troisième monde (1).

Puis, las de prêcher dans le désert, il résolut de cueillir lui-même des lauriers dont personne n'avait souci. Et payant de sa personne, en mai 1589, La Popelinière s'embarquait pour le sud de l'Amérique. Il quittait La Rochelle à bord d'une expédition minuscule. Les navires du capitaine dieppois Trépagné, à eux trois, ne jaugeaient pas cent tonnes. Ils manquaient de confort; le savant, insuffisamment aguerri contre le mal de mer, ne put dépasser le Cap Blanc : sur une prise faite à point, abondamment pourvue en vins, farine et draps de soie, La Popelinière fut rapatrié en France, laissant au Dieppois le soin de poursuivre la découverte.

Après hivernage au Cap Vert, Trépagné gouverna droit vers le sud de l'Amérique, vers ces régions où jadis Villegagnon avait fondé une France antarctique ; laissant en arrière son camarade Richardière, pilote de l'île de Ré, il partit en exploration avec dix-sept hommes dans une patache et onze dans une caravelle. Las d'attendre au rendez-vous, au bout de cinq semaines, Richardière appareilla pour la France. Une épidémie se déclarait à bord : bientôt, il ne resta plus debout que deux hommes, deux fantômes, Richardière et son garçon; le bâtiment à la dérive allait s'échouer à Belle- Isle, lorsqu'un corsaire de Brouage lui rendit le service de le capturer. Deux mourants et un mort gisaient au pied du mât; Richardière fut incarcéré à La Rochelle pour assassinat, sur la plainte de la femme de Trépagné.

(1) L'amiral de France. Paris, 1584, in-4", fol. 85.

Il venait d'être relâché, faute de preuves, quand, un an et demi après le départ de l'expédition, son innocence reçut un éclatant témoignage.., Trépagné reparut. Il avait été retardé par divers combats livrés, aux côtés des sauvages, contre les Espagnols. Mais jusqu'où avait porté son exploration? Nous ne le savons pas; il n'eut sans doute point le loisir d'en écrire le récit. Pris, dès son retour, dans le terrible engrenage des guerres de la Ligue, il fut tué quelques semaines plus tard au siège de Rouen (1).

Quant à La Popelinière, l'amour de la science acheva ce qu'avait commencé l'amour de la vérité. Son manoir de Sainte-Gemme vendu, il « mourust à Paris d'une maladie assés ordinaire aux hommes de lettres et vertueux comme il estoit, à sçavoir de misère et de nécessité (2). w

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