NAUFRAGE AUX MALDIVES
Soixante-dix ans s'étaient écoulés sans que la moindre flottille française eût repris la route tracée vers Sumatra par les marins d'Ango, lorsque le 13 novembre 1600, des marchands de Saint-Malo, Vitré et Laval formèrent une société au capital de quatre-vingt mille écus pour négocier aux
(1) I. P. T., Jlistoire véritable de plusieurs voyages advcnlureux . Rouen, 1600, in-16, p. 157. — Cette œuvre est une réédition d'un ouvrage rarissime, dont nous ne possédons qu'un exemplaire incomplet : i Histoire véritable de certains voiacjes périlleux et hazardeux sur la mer, dédiée à Philippe Du Plessis-Mornay par Lois de L.^ Bi-vciiière, qui tenait ses récits du capitaine Bruneau de Rivedoux. jNiort. 1599, in-12.
(2) En 1608 [Mémoires-journaux de Pierre de L'Estoile, édit. Brunet, Champoliion, etc. t. IX, p. 189).
Moluques (l), voire au Japon (2). Six mois après, dans une saison un peu tardive pour la traversée des tropiques (3 , le Croissant et le Gorhin appareillaient sous le commandement du général Frotet de La Bardelière et du connétable de Saint-Malo, François Grout du Clos-Neuf (4). Chaque officier avait une sorte de coadjuteur, chaque homme de l'équipage son matelot. Aussi bons soldats que marins habiles, les Malouins (5) étaient » capables, sur toutes les autres nations, des plus hautes entreprises du monde. " Ils le prouvèrent sur l'heure.
Neuf grosses hourques hollandaises avaient passé sous le vent en saluant chacune d un coup de canon, quand tout à coup un boulet troua la voilure du Corhin. La Bardelière croit à une attaque, et, sans balancer, les capitaines malouins font sonner le branle-bas. Aux bastingages, la pavesade d'écarlate fleurdelisée, les canons parés, les hommes à leur poste de combat, capitaine à la dunette, lieutenant en proue, cantonniers-cheH àe section aux quatre coins du pont, leurs vaisseaux foncent sur l'amiral et le vice-amiral hollandais. Une bordée du Corbin atteint ce dernier en pleine voilure,
(1) Le P. FouHNiER, Hydrographie, %" édit., p. 255.
(2) Comaiission de l'amiral à Frotet de la Bardelière. 18 décembre (B. N., Nouv. acq. franc. 1754, fol. 14).
(3) Jean Mocqceï, Vojaqe en Afrique, en Asie et aux Indes orientales et occidentales. Paris, 1617, in-12.
(4) Le journal du voyage du Corbin se trouve dans le Voyage de François Pyrard de Laval, contenant sa navigation aux Indes oi'icntales , aux Molufjnes et au Brésil. Paris, 1615,2 in-8. — Celui du Croissant nous a été conservé par François Martin de Viïré, dans sa Description du voyage faict aux Indes orientales par les Français en l'an 1603. Paris, 1604, in-4.
(5) Au nombre de « huit ou neuf vingt hommes (160 à 180), tant de Saint-Malo, Vitré, Dinan, Rennes, Fougères et Laval, allés faire le voyage des Molucques, » entre autres « Christophe Moreau, Jean Le Coq, Paul Martin, Jean Fournier, Mathurin Huré, Julien Bigot, André Burel et François Martin, tous habitants de cette ville de Vitré » (Piegistrc des décès de l'église ]\otre-Dame de Vitré, à la date du 18 juin 1603, extrait dans E. Frain, Les Familles de Vitré de 1400 h 1789. Bennes, 1877,
LES ROUTES DE L'l-M)E 263
pendant que l'amiral, stupéfait, met bas les voiles. Alors, tout s'expliqua. Un canonnier hollandais, en état d ivresse, avait, par mé^arde, oublié de tirer à blanc. Il aurait été pendu sur Theure, si La Bardelière n'avait intercédé pour lui. Mais il ne perdit sans doute rien pour attendre, tant la discipline est sévère à bord des navires hollandais, remarque Pyrard de Laval. Et il ajoute : Chez les Malouins, rien de pareil ; « nulle piété, nulle obéissance aux chefs, toute rébellion, beaucoup d'indiscrétion, tous les jours des querelles et l)atteries. »
l*our avoir eu son coffre déplacé, le facteur de la Compagnie souffleta le capitaine du Corbin. Le conseil de guerre ordonna qu'il serait enchaîné comme un malfaiteur au pied du grand mât. Mais le coupable se moqua de la sentence, sous le prétexte que les capitaines n'avaient pas commission du roi d'exercer la justice : barricadé dans sa cabine, pistolet au poing, il jura que le premier qui mettrait la main sur lui serait un homme mort. Grout du Clos-Neuf, un savant et un lettré, mais un timide, eut la faiblesse décéder et d'implorer pour le rebelle le pardon.
A l'île d'Annobon, six officiers descendus sans autorisation à terre, pour entendre la messe (1), tombèrent dans un guet-apens des Portugais. Dans leur exaspération d'avoir perdu leurs camarades, dont Thomas Pépin, lieutenant du Corbin, les Malouins se seraient emparés de l'ile, s'ils avaient eu une patache pour débarquer en forces.
Ils avaient manqué de peu une petite division hollandaise de trois vaisseaux, commandée par l'amiral Joris Spilbergh, qui avait touché ensuite aux îles de Corisco au Gabon, dites
(1) Celte descente est représentée dans une gravure de l'ouvrage édité par .l.-Tli. i)K Bnv, Indiœ orientalis brevis et dilucidce eorinn, quœ tribus navibus ex Campovera Sclandiœ, sub imperio Georqii Spilberqii. .. acciderunt. Francoforti, 1606, in-fol., p. 4.
les iles Moucheron (1). Ils apprirent, ù Sainte-Hélène, par des billets laissés en évidence sur l'autel de la chapelle, que Spilbergh venait encore de passer. Ce ne fut qu'en décembre, près du Cap, qu'ils parvinrent à rallier l'un des vaisseaux hollandais, désemparé par un ouragan et commandé par un émigré originaire de Vitré, Guyon Le Fort (2). De gens absolument novices dans la traversée de l'Océan Indien et forcés de se fier aveuglément à leur pilote Wouter Willekens, on juge quelle fut la joie de retrouver un compatriote familier avec ces parages et, qui plus est, versé dans les langues de la Malaisie.
Toute l'escadrille appartenait à Balthazar de Moucheron, dont la famille avait depuis quarante ans les 'plus étroites relations avec les négociants de la petite ville bretonne, particulièrement avec les Gravé (3). Cinq de ses navires s'étaient un instant rendus maîtres, grâce aux intelligences que s'y était ménagées le Breton Corneille de Moucheron, de l'île du Prince, la meilleure station navale sur la cote d'Afrique : ils ne l'avaient évacuée, à l'automne de 1598, que sur un retour offensif de la garnison de San-Thoraé, quelques jours à peine avant l'arrivée de renforts. Faute de cette rade magnifique, les marins de Moucheron s étaient contentés des îles Corisco, qu'ils avaient baptisées du nom de leur patron, donnant à une île le nom de Boulav et à une autre celui d'Elisabeth, en mémoire du manoir familial
(1) De Joxge, De Ophomsl van hct nedeilaudsrli Vcrlaq in Oost-Lidie. 'S Gravenhage, 1864, in-8°, t. II, p. 272.
(2) Son père était « François Le Fort, marchand originaire de Vitré en Bretagne, réfugié en ceste ville de Londres depuis neuf ans, avecques sa femme et douze enfans, lesquels lui ont beaucoup cousté pour les entretenir aux escoles et au service du Pioi à sa conservation de sa ville de Diepe » . La taxe abusive dont on l'imposa, en 1598, lui Ht sans doute quitter Londres pour la Hollande (Supplique de F. Le Fort à notre andîassadeur à Londres : B. IN., Franc. 15980. fol. 49).
(3) Frais, Registre d e'cuyer JSicolas Bouleuc, (jrcffier de iamirautc de Bretagne au siège de Saint-Malo. Vannes, 1902, in-8", p. 54, note.
et de la femme de Moucheron (1). Tels étaient les compagnons de route de nos Malouins. Mais la complaisance que GuYon Le Fort témoigna à ses compatriotes parut suspecte à Spilbergli, qui le destitua de la charge de vice-amiral {"2).
A ra])ri d'un petit fort construit à la hâte dans la baie de Saint-Augustin, sur la côte madécasse, nos Français se mirent les uns à réparer leur mâture, les autres à soigner leurs malades, fort souffrants du scorljut. L'endroit était mal choisi : loin de s'atténuer, la maladie empira, et quarante et un cadavres furent déposés tour à tour dans un marécage de sables mouvants, qui fut appelé le Cimetière des Français.
Quand l'escadrille s'éloigna de Madagascar, les ofHcicrs du Corbin étaient malades, le maître et le contremaître souvent ivres. On ne prêta aucune attention à de petits brickspilotes qui venaient offrir leurs services; une nuit que les hommes de quart dormaient, le Corbin talonna et se coucha sur le flanc. Le lendemain 3 juillet, au prix des plus pénibles efforts, les naufragés abordèrent à Pouladou ou Addu, petite île des Maldives. JjCS uns gagnèrent leur vie en péchant des perles près du cap Comorin ; un autre, Pyrard de Laval, mit à profit sa mésaventure pour s'assimil(;r hi langue des insulaires.
Le Croissant n'était qu'à un quart de lieue de sa conserve au moment du naufrage, mais les brisants l'empêchèrent de venir au secours des malheureux. Il continua sa route vers Sumatra, par Ceylan et les îles jNicobar. Le 26 juillet, La Bardelière recevait audience du roi d'Achem
(i) J.-H. DK Stoppel.var, Ballhasar de Moucheron. Een Bladzijde uil de Nederlandsche handelsqeschiedenis tijdens den tachtigjaricjcn nnrioq. S Gravenhage, 1901, in-8°, p. 162. — Vale?«ïyn, Nieiiin en oiid Oost Indien. Dordrecht-Ainsterdain, il1\, t. I, p. 183.
(2) Soi-disaat pour conspiration contre son chef et contre le hien public. Guyon Le Fort mourut le 7 mars 1602, à Atjeli (J.-Tli. hv. Bry, Indiiv Orienlalis para septima citée).
266 HISTOIRF: de la MAEUNE FRAINrAlSE
OU Atjeh. En robe de coton ouvrée d'or, il offrit au potentat une aiguière d'argent et un service de cristal et reçut en retour l'autorisation de trafiquer. Au bout de cinq mois, on avait à peine formé la moitié de la cargaison, quand le général se sentit gravement indisposé; les Portugais, parait-il, l'avaient empoisonné, afin de se défaire d'une concurrence gênante. Si le général mourait en rade, son navire, selon la coutume malaise, devait être confisqué au profit du roi indigène. La Bardelière le savait : de son Ht de mort, le 20 novembre 1602, il donna l'ordre d'appareiller sous la direction de son successeur désigné, La Villeschar : mais les cadres de l'équipage étaient tellement éclaircis par les maladies, qu'on dut enrôler dix Javanais pour aider à la manœuvre. Le Cromanf parvint à se traîner, faisant eau de toutes parts, jusqu'au cap Finisterre en Espagne. Dans cet état, le 21 mai 1003, il fut rencontré par des navires hollandais, qui recueillirent les quatorze survivants (I) et la cargaison, évaluée parla Compagnie malouine à deux millions. Les sauveteurs avaient droit, pour leur peine, au tiers des objets sauvés : ils s'approprièrent le tout. L'un des Malais, hébergé durant trois ans par un émigré français qui lui enseigna les langues de son pays natal et de sa patrie adoptive, célébra ensuite partout la grandeur du nom hollandais et l'estime que les Hollandais faisaient de la France.
L'émigré dont il avait été l'hôte, Balthazar de Moucheron, l'initiateur des multiples expéditions hollandaises vers les Indes, le promoteur des voyages de Barendsz à la recherche du détroit polaire, avait marqué son nom aux
(1) « Se perdit [aux Moluques] un navire avec tout ce qui était dedans, et l'autre se perdit près Lisbonne, et furent sauvés quatorze hommes. Sont échappés vivants : Julien Bigot, François Martin et André Burel, lequel est demeuré aux Molucques » (Registre des décès de l'église Notre-Dame de Vitré, 18 juin 1603 : Frain, les Familles de Vitré, p. 26).
quatre coins du monde : trois amiraux sous ses ordres avaient promené à travers les mers son pavillon de couleur verte avec la croix de Bourgogne. Il offrait à la municipalité de Yeere, moyennant certains privilèges, d'armer dixhuit navires par an, et aux Etats de Hollande d'acheter pour cinquante ans le monopole du commerce dans les ports qu'il ouvrirait au trafic européen. Du roi de Danemark, qui lui promettait une prime de cent mille florins pour l'attirer dans son pays, il avait repoussé les propositions. Il ne put repousser de même l'envie des directeurs de la Compagnie néerlandaise des Indes (l).
A moitié ruiné par les manœuvres de ses collègues, soit désir de vengeance, soit amour du pays natal, — car le manoir du Boulay, près de Verneuil, était resté le centre familial d'une tribu dispersée à travers l'Europe (2), — Moucheron avait résolu de drainer en France le commerce oriental. Avec l'assentiment au moins tacite du roi, la petite escadre de l'amiral Joris Spilbergh, De Ram, Het Schapp et IJet Lam {\\), devait en 1G03 faire retour à Calais. Mais les Etats de Hollande, alarmés de la défection de Moucheron, avaient envoyé dans le pas de Calais l'escadre de Gerl)randtsz, pour amener de gré ou de force le convoi dans les ports de Zélande (i).
(i) J.-H. DE Stoppelaar, Bdlthasar de Moucheron. — Comte de Moucheron, Notes su?- ma famille, l'iome, 1901, in-4", p. 61, portrait de Moucheron.
(2) Cf. l'Histoire généalogique des Moucheron au dix-septième siècle à la B. ^., Cah. d'Hozier, vol. 250, carrés d'Hozier, vol. 455 et doss. bleus 475, doss. Moucheron.
(3) De JoNGK, De OpAomst... in Oost-Imlie, t. II, p. 272.
(4) Resoluticn van de Heereit Staten van Holland ende West Vrieslandt in hun Edele Groot Mogenheden, 13 octobre 1603. Je dois la connaissance de ce document à l'obligeance d'un ingénieur belge, M. Octave Collet, qui prépare une histoire approfondie des Indes orientales d'après des documents recueillis à Paris, la Hâve, Katavia. Son ouvrage aura pour titre : l'IL- de Java sons la domination française. Etude sur la politique de la France dans l'archipel indien.