‹ Histoire de la marine française (volume 4)Chapitre 29 sur 75 · NANTES METROPOLE COLONIALE · texte numérisé non relu

NANTES METROPOLE COLONIALE

D'autres expéditions coloniales, parties de Nantes, avaient mieux réussi. La Giraudière avait organisé en Acadie la pèche sédentaire et fondé un établissement à Sainte-jNIarie (2), et des marins nantais allaient sauver Madagascar. Nantes devenait ainsi la métropole de nos colonies (3). A qui devait-elle cette situation? Au duc de La Meilleraye.

A ses magnifiques appartements qui forment à Paris le joyau de notre bibliothèque de l'Arsenal, le grand maître de l'artillerie Charles-Armand de La Porte de La Meilleraye préférait la résidence de Nantes d'où il gouvernait la Bretagne. L'autonomie maritime dont jouissait la province lui fournit le moyen et le droit d'équiper une escadre, qu'il arma tant pour la guerre que pour les voyages au long cours.

Il y avait quelques années qu'un Nantais du nom d Éon, voyant le trafic maritime " presque tout anéanly, " avait préconisé « l'établissement de la Bourse et société de Nantes pour le commerce de mer. " Les Nantais avaient

(1) Factu7ii du sieur Nicolas Papin, conseiller et médecin ordinaire du Roy, demandeur, contre les seigneurs associés en la Compagnie de l'Amérique. S. 1. n. d. (B. N., Thoisy 89, fol. 225).

(2) Desys, Description géoqraphicjue et historique des costes de l'Amérique septentrionale, t. II, p. 235.

(3) Une vue de ISantes à cette époque se trouve dans la « Carte générale de la coste de Bretaigne présentée au roy par le duc [Armand-Charles de La Porte de La Meilleraye, duc de] Mazarin, son lieutenant général « (Bibliothèque du Service hydrographique de la marine, ms. 85 (976), fol. 21).

réuni (Hia fonds assez puissant pour entretenir les voiages, et des vaisseaux à suffisance » pour exécuter sous la protection de navires de guerre ce « Commerce honorable (l). » Mais l'on jugera de son aléa par ce fait que l'armateur Gratien Libault de La Templerie ne perdit pas moins de vingt et un navires sur vingt-deux en un quart de siècle (2). Les échecs successifs des expéditions coloniales parties de Saint-Nazaire n'ébranlèrent pas la robuste confiance des Bretons. C'est que les pertes étaient compensées par les profits de la guerre de course. Henri Danton de Pontézière, placé à la tête des corsaires (3) du maréchal de La Meilleraye, sillonnait les océans à la poursuite des Espagnols et, le cas échéant, des Anglais (4; ou des Frondeurs. Une de nos colonies dut au maréchal son salut. Etienne de Flacourt se morfondait à Madagascar où l'oubliait la Com.pagnie de la France Orientale, lorsque le capitaine de La Forest des Royers, venu dans l'océan Indien avec deux navires (5), lui remit, le 20 août 1654, ce message : " Depuis nombre d'années, vous avez resté sans aucune assistance. Je me trouve en lieu de vous en pouvoir donner non seulement pour continuer le dessein que vous avez entrepris, mais encor de 1 augmenter. " Le message était signé de La Meilleraye (6). Et le duc tint parole.

(1) [Êon], le Commerce honorable, ou Considérations politicpies contenant les motifs de... former des Compagnies. .. pour l'entretien du commerce de mer en France. Nantes, 1646, in-4°, p. 302.

(2) L. Maître, Situation de la Marine marchande du comté Nantais d'après l'enquête de 1664, dans les Annales de Bretagne, t. XVllI, p. 326.

(3) L'Armand, le Neptune, le Saint-Pierre, le Saint-Georges et un cinquième bâtiment, commandés par Pontézière, Jacob Du Quesne, de Bouessicq, Coulon et Le Gras, enlèvent le 25 juin près de Cadix le Te Deum et le ramenèrent à Saint-INazaire avec d'autres bâtiments capturés (A. Jal, t. I,

(4) B. ]N., Franc. i85'J2, fol. 567 : Nouv. ac(i. franc. 4968, fol. 23i.

(5) L'Ours et le Saint-Georges.

(6) De Fi.ACOCnr, Histoire de la grande isle Madagascar. Paris, 1661, in-4°, p. 385.

Quatre de ses vaisseaux quittaient la Loire en octobre 1656 avec les huit cents hommes de Louis de La Roche- Saint-André que guidait Rézimont, l'un des premiers explorateurs de Madagascar. A l'escale de Sierra-Leone, un pli cacheté qu'on ouvre prescrit un crochet vers le no de La Plata, " le meilleur païs qui soit au monde, " où deux grands galions espagnols chargent huit millions. Mais La Roche-Saint-André, excellent marin pourtant, doit avouer qu'il ignore la route de Buenos-Ayres; Rézimont, qui a indiqué ce coup de main, n'est pas plus instruit : force est de continuer vers Madagascar où La Meilleraye envoie comme gouverneur Du Riveau 1 1).

Dès l'arrivée à l'île Sainte-Mane sur la côte madécasse, Rézimont passe de vie à trépas. L'île devient un cimetière; le Grand Armand qu'il commande y termine sa carrière, de même que la Duchesse, qu'afflige « un tour de reins » depuis sa sortie des chantiers de Paimbœuf. La Roche- Saint-André, après une vaine croisière aux abords de la Mer Rouge, doit reprendre sur lest la route de France. Le 31 mars 1657, les Hollandais du Cap de Bonne-Espérance voyaient repasser, non plus une belle escadre '2) , mais une seule frégate et cent soixante-dix hommes : encore la Maréchale était-elle si fatiguée qu'il fallut la .> dégrader» dès son arrivée à Saint-Nazaire le l" septembre. Un autre navire en partance avec une relève pour Madagascar, le Saint- Jacques, venait d'y périr par accident (3).

(1) Journal de bord de La Roche-Saint- André : Archives nationales, Colonies, série C"", correspondance de Madagascar, Carton 1.

(2) Qui avait séjourné au Cap au vovage d'aller, entre le 25 mars et le 2 avril 1656. Les Hollandais évaluaient alors nos effectifs à 1.000 hommes et 126 canons pour la Duchesse, capitaine La Roche-Saint-André, la Maréchale, capitaine Coulon, le Grand-Armand, capitaine Rézimont, le Saint-Georges, capitaine Labriauté (D"^ E. C. Godêe Molsbkrgex, De Stichter van Bollands Zuid Afrika Jan Van Vriebeck (1618-1677). Amsterdam, 1912, in-8°, p. 130).

(3) Avec 124 matelots et soldats, le 3 novembre 1656.

La fatalité poursuivait le maréchal de La Meilleraye. En avril 1658, son vaisseau le Gaspard^ commandé par l'ancien gouverneur de l'île de la Tortue, Timoléon Hotman de Fontenay, et la Renommée du vieux héros de la Rochelle, Forant, forcent 1 entrée de Buenos-Avres, mais se heurtent à trois vaisseaux hollandais qui soutiennent les Espagnols. Après un violent combat où le chevalier de Fontenay se fait tuer, le Gaspard est capturé; et la Renommée bat en retraite avec une prise (l).

La Meilleraye apprête une revanche. Il joindra un de ses vaisseaux aux cinq frégates royales, aux cinq barques longues et aux doubles chaloupes qu'Abraham Du Quesne a ordre d'armer au long cours avec quinze mois de vivres pour « ferre un coup d'importance. " Il s'agit « d'obliger l'Espaignol de permettre aux François le négoce des Indes (2) " . Mais l'état des finances royales et les préliminaires de la paix des Pyrénées empêchent de donner suite à l'affaire.

Et le maréchal se rabat sur Madagascar. Il remet péniblement à flot la Maréchale, à défaut d'un navire vainement commandé en Hollande, à défaut du Saint-Louis séquestré par l'amirauté d'Amsterdam au moment d'appareiller pour le Siam, la Cochinchine et la Chine avec trois vicaires apostoliques, Mgrs de La Mothe-Lambert, Gotolendy et Fallu, évéques de Béryte, de Métellopolis et d'Héliopolis (3). La dernière survivante de la belle escadre

(1) Relation d'un témoin qui était à bord d'un des quatre vaisseaux espagnols en rade, ou « Relations des voyages du sieur... dans la rivière de la Plate " (TiiF.vKSOT, Relations de divers voyages curieux. Paris, 1672, in-fol., t. IV, p. 2). — Haag, la France protestante, éd. Bordier, t. \'I, p. 598. — !)"■ E. G. GoDKK Molsuehgen, p. 131.

(2) Du Quesne à Mazarin. 15 octobre 1659 (Archives particulières, copiées dans B. N., Nouv. acq. 4968, fol. 262).

(3) En 1660 (M. DE BocRCKSj Relation du voyage de Mgr l'e'vèque de Béryte, vicaire apostolique du royaume de la Cochinchine, 2° éd. Paris, l668, in-12, p. 21. — Mgr François Pallu, évesque d'Héliopolis, Relation

d'antan ne revit j)oint non plus la grande île africaine. Partie le 18 janvier 16G0 avec une mission de Lazaristes dont le chef, Nicolas Etienne, avait rang de préfet apostolique, elle fut jetée à la côte le 19 mai. C'était dans les parages du Gap de Bonne-Espérance, près de la redoute Duinhoop : de l'épave, les Hollandais tirèrent vingt-trois canons pour garnir leurs forts; et l'équipage, en partie composé de protestants, fut dirigé sur leurs établissements des îles de la Sonde (2) .

C'est là, à Java et à Sumatra, qu'une Compagnie nantorochelaise, enrichie par la traite des nègres de Guinée, se proposait d'envoyer trois navires avec retour à Belle-Isle. Le projet fut trouvé plus tard dans les papiers de Fouquet (3). " Se voyant moribon, un vieil homme, " La Meilleraye avait légué à autrui sa « haute entreprise " dont il traçait ainsi le programme : avec sept cent cinquante hommes, rendez-vous maîtres de Madagascar, de l'île Bourbon et des Comorres : vous trouverez au port d'Itaperina et ailleurs des vivres à profusion qui vous permettront de pousser jusqu'en Perse, à Ceylan et en Chine (4).

abréqée des missions et des voyages des évesques français envoyés aux royaumes de la Chine, Çoehinchine, Tonfjuin et Siam. Paris, 1682, in-12.

(1) ïîenri Froidevaux, les Lazaristes à Madacjascar au XVII^ siècle. Paris, s. d , in-12, p. 177.

(2) Cinquante-huit marins, dont 44 huguenots, furent acheminés sur Batavia. La Maréchale avait pour capitaine Simon Véron, pour se.-ond de Kergadiou et pour lieutenant Pierre Gelton (Lettre du gouverneur du Cap, Van Riebeeck, aux États-Généraux, 11 mars 1661 : D"^ E. C. Godée Mols- BERGEN, p. 131, 270. — Henri Dehérain, Études sur l'Afriifue (seconde série). Le Cap de Bonne-Espérance au XVII' siècle. Paris, 1909, in-12,

(3) «Proposition des marchands de Tours, INantes, la Rochelle... concernant le commerce des Grandes Indes. Mémoire envoyé de Bellisle et faict autrefois pour M. Foucquet» (B. N., jNouv. acq. franc. 9342, fol. 59).

(4) H Mémoires pour soustenir l'établissement fait par M. de La Meilleraye à Madagascar. « 1663 (.Vrchives Mat., Colonies G^^ : publié par Henri Froidevacx, les Derniers projets lu duc de La Meilleraye sur Madagascar (1663), dans la Revue de l'histoire des colonies françaises, 3' année (1915), p. 410).

La (1 haute entreprise » était de trop vaste envergure pour un particulier, fût il lieutenant-général de Bretagne : de son père, Armand-Charles de La Meilleraye, duc de Mazarin, n'héritait qu'une malheureuse escadrille de trois vaisseaux. Il passa la main, le 3 septembre 1664, à une Compagnie puissante dotée du monopole commercial des Océans Indien et Pacifique, à la Compagnie des Indes Orientales dont il devint un gros actionnaire (I).

Le rôle de Nantes comme métropole coloniale avait pris Bn.

(1) Deesis, Recueil ou Collection des titres, édits, déclarations, arrêts, règlements et autres pièces concernant la Compagnie des Indes Orientales. Paris. 1755, in-V.

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