AIDE OCCULTE PRÊTÉE AUX VÉNITIENS
S'aliéner la République de Venise ou se brouiller avec les Turcs, tel fut alors le dilemme qui sollicita les ressources d'un esprit fertile en combinazioni. Et Mazarin, de
(1) Affaires Étrangères, Mémoires et documents 856, fol. 189 v".
fait, trouva l'élégante solution de satisfaire la République sans porter ombrage à la Sublime Porte. Il laissa recruter par les agents de Venise plusieurs milliers de marins et de soldats et promit 400 000 francs, de quoi équiper une douzaine de vaisseaux (1). Que dis-je! il livra au consul de la République quatre brûlots de l'arsenal de Toulon (2), un genre de bâtiments dont la France, disait-on, avait le secret (3) et sur qui les Vénitiens fondaient de grands espoirs.
Mais l'escadre promise, — et c'est là que s'affirmait l'esprit machiavélique du cardinal, — ne s'armait point en France! Deu.\ de nos officiers de marine avaient été la quérir hors de nos frontières, Montade en Toscane (4), Nuchèze en Hollande, sous le préte-nom d'un agent de Venise (5). Le second fut seul à appareiller pour la Crète (G), la mort de Brézé ayant forcé à ne pas affaiblir, par le départ de Montade, notre armée navale du Levant (7).
Rien de plus logique du reste que l'entrée en ligne de Nuchèze dans la guerre de Candie, étant de ceux qui l'avaient déclanchée (8). Le 28 septembre 1644, à quelque distance de Rhodes, six galères de Malte livraient un furieux combat à l'escadre turque du grand eunuque noir du
( i) Dépèche de Nani, ambassadeur de Venise, 21 novembre 1645 (Giovanni ZuLiAS, te Prime iclaziniii tra il card. Gitilio jMazzarini e Venezia, dans le Nuovo Archivio Veneto, nuova série, n" 33 (1908), p. 76).
(2) Les « quatre bruslots livrés au consul des Vénitiens » , en 1645, étaient la Marcjuerite de Levant, la Terre de Proniissioii, l'Aitiitie, le Petit Turc (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 852, fol. 136).
(3) Dépèche du 18 avril 1645 (Zcli.o, p. 62, 78).
(4) B. N., iSouv. acq. franc. 4968, fol. 118.
(5) Mazarin à Brasset, notre résident à la Haye, 17 mars 1646 (Lettres de Mazarin, t. II, p. 265, 298).
(6) « Instruction à M. le commandeur de ]Neuchaize et à M. de Montade allans servir en l'armée navale de la l^épublique de Venise, avec chacun une escadre de six navires de guerre. " 22 juin 1646 (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 854, fol. 156).
(7) 27 juin (Ibidem, fol. 225).
(8) Auiy A. Bkbnardy, Venezia e il Turco nella seconda meta dcl secolo XMI. Firenze, 1902, in-S". p. IV.
harem impérial, Sumbul agha, qui conduisait en pèlerinage à La Mecque une des épouses du sultan Ibrahim. Le général Gabriel de Chambres de Boisbodrant tombait mort; et c'est à son capitaine de pavillon, François de Nuchèze, blessé d'une balle à la cuisse, que revenait l'honneur d'enlever à l'abordage le vaisseau amiral des Turcs, monté de six cents hommes. La sultane et son fils étaient parmi les prisonniers (1). Les galères victorieuses avaient fait escale à Candie; et c'est de ce fait que les Turcs prirent argument pour débarquer l'année suivante en Crète et se venger sur les Vénitiens de l'affront reçu des chevaliers de Malte, un de leurs espions, " homme d'esprit (2j, v ayant reconnu que le rocher de Malle était impossible à enlever.
Si la bataille navale de Rhodes, puis la capture de quatre vaisseaux espagnols étaient des gages suffisants de bravoure pour commander une escadre, les instructions données à Nuchèze exigeaient par surcroît qu'il fût un parfait diplomate. Il avait pu contourner l'Espagne sous pavillon fleurdelisé, non sans s'être « précautionné de quelques bannières de Venise; » mais à partir de Toulon, il eut Tordre exprès de ne plus laisser flotter sur son escadre disparate, — quatre vaisseaux achetés en Hollande, deux frégates de Brest et des bâtiments florentins (3), — que la bannière de Saint-Marc, sans qu'il
(1) « La signalée victoire navale remportée sur les Turcs par les galères de la religion... en laquelle a esté pris un grand galion de la Sultane, avec 380 captifs 11 (^Gazette de France, année i()44, p. 1033). — En réalité, la pseudo-sultane Zatira n'était que la nourrice du tils aine du sultan Ibrahim. Son propre tils embrassa le catholicisme et devint le Père Ottoman (H. MisSAK, le Père Ottomann (1644-1676). Paris, 1903, in-8° : extrait de la Revue d'histoire diploinatifjiie).
(2) Hassan Effendi, d'après les mémoires d'un chirurgien captif à Tripoli, qui avait reçu les conlidences dun oflicier du Capoudan pacha (B. N., Franc. 12219, fol. 216.)
(3) La Pucelle, le Grand Maltais, le Grand Alexandre, de 700 tonnes chacun, le Fort de 500, les frégates de Brest l' Orange et la Croix de Malte, les bâtiments florentins i Alexandre du Levant, l'Aigle Noir, le
subsistât à bord « aucune marque contraire à ladite bannière (I). » Au général seul de la Hotte vénitienne, il révélerait " en confidence le secret de l'armement. » Il avait quitté Toulon en août lGi6, laissant entre les mains de l'intendant tous les « congés de guerre » reçus du roi (2).
Il succédait sur les côtes de Crète aux petites divisions navales des Ordres de Malte et de Saint-Etienne, qui n avaient pas voulu s'aventurera livrer bataille aux quatrevingt-dix galères turques, dans la crainte de rester sans soutien. » Il n'est pas de mémoire d'homme, disait l'un de leurs amiraux, que les Vénitiens aient jamais combattu : ils [)réfèrent laisser autrui dans l'embarras, nelle peste (3). "
Nuchèze, au contraire, livra plusieurs combats, où il perdit tous ses brûlots et l'un de ses capitaines, Denys de Vitray (4) . Et il importe d'autant plus de lui rendre justice qu'un écrivain contemporain, ignorant notre coopération secrète, incrimine la France de trahison envers la République. Nous aurions été invités par le grand vizir à fournir dix vaisseaux contre Candie (5).
L hiver approchant, en novembre, Nuchèze appareilla pour la France, laissant à Candie trois de ses navires, sa propriété personnelle. Il avait parlé de revenir, et Mazarin
Saiiit-IÙieniie, le Mercure, le Dauphin et iAiiqlois (B. N., Nouv. acq. franc. 49(58, fol. 118. — Affaires Etrangères, Mémoires et documents 854, fol. 32, 125 — Ch. DE CuKBGÉ. François île Xuchèze, vice-amiral, intendant c/énéral de la marine de France. Poitiers, 1854, in-8°, p. 12).
;P Instructions à M. de Nuchèze. 22 mars, 21 mai, 22 juin et i" août 1646 (Affaires Étrangères, Mémoires et documents 854, fol. 32, 125, 156, 225.)
(2) Le chevalier de Nuchèze à Mazarin. Rade de Toulon, 18 août 1646 (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 856, fol. 38).
(3) Lettre de Lodovico da Verrazzano, amiral de l'ordre de Saint-Etienne. 9 novembre 1645 (M.\>'from, 1 Francesi a Candia, dans le Nuovo Aichivio Veneto, t. 45 (1902), p. 388).
(4) Ch. DE Ghergé, p. II.
(5) Bernardy, p. 25, n° 2.
2i6 HISTOIlîK Dli LA MaUINE FRANÇAISE
ne le désavouait point (1 . Mais des raisons stratégiques et financières, la nécessité dentretenir les quatre armées de France, d'Allemagne, d'Italie et d'Espagne, — alors que le trésor était vide, les recettes de l'année dépensées d'avance et le budget de 1648 entamé ("ij, — forcèrent de renoncer à toute intervention nouvelle en faveur de Venise. Pour n'avoir pas reçu de la République le prix de ses vaisseaux, :Suchèze faillit même se retourner contre elle (3i, avec des lettres de représailles signées du roi (4). Mais son dépit ne dura point.
Et tout au contraire, les Français continuèrent à se faire tuer au service de Venise. La famille du poète Marc- Antoine de Gérard de Saint-Amant mérite entre toutes de figurer dans le palmarès de ces nouveaux croisés (5 : le père, un chef d'escadre, et l'oncle ont été jetés dans les cachots de Constantinople; deux cousins germains et un frère ont péri en combattant contre les Turcs, tandis qu'un second frère, ancien capitaine de vaisseau du comte d"Harcourt, tombe à Candie à la tête d'un régiment d'infanterie française dont Venise lui a confié le commandement.
Un autre de nos capitaines de vaisseau, Allard, propose à la République de porter un coup terrible à l'Islam A la tète de dix vaisseaux et deux galéasses, il offre de ^ razer la place " de Tripoli, à qui la brillante conduite de lamiral Cuchut a valu la primauté maritime et le commandement de toutes les forces barbaresques. Adoptée par le commissaire général Morosini, sa proposition fut communiquée au généralissime, « et l'on tient pour constant que ce des-
(1) Dépêche de l'ambassadeur ^'ani. 7 janvier 1647 (G. Zcuan, p. iJi).
(2) Dépêche du même. 15 janvier (Ibidem, p. 112).
^3) Avec la Pucelle et L- Prince Henry, armés à Toulon le 18 février 1650 (B. N., Thoisy 91, fol. 37).
(4) Louis XIV au doge. 20 décembre 1651 (Cb. de Chergé, p. 10).
(5) Saint-Amant, OEuvres, préface de l'édition de 1649.
GUEKRE DE CANDIE 247
sein auroit esté exécuté, si Grimany ne fût pas resté dans le naufraj^e que l'armée vénitienne fit à Psara peu de temps après (I) . »
Ah! le magnifique moral de nos marins! Et qu'ils portaient haut sous pavillon étranger le renom de la France, alors que chez nous la marine agonisait. Un Frère servant de rOrdre de Malte, Frère Gonod, natif du Vivarais, livre bataille en 1652 quatre jours et quatre nuits à toute la flotte tripolitaine. Fait prisonnier, menacé d'exil au Bornou qu'on lui représente comme un pays d'anthropophages : — il Quelle aubaine pour un blanc! s'écrie-t-il gouailleur. Dans un pays où il n'y a que des nègres, je serai élu roi (2j. »
A la bataille navale des Dardanelles le 24 juin 1656, où les cinquante-six bâtiments de Lorenzo Marcello barrent aux cent navires de Sinan la sortie du détroit, c'est un capitaine français posté en avant des galères de Malte qui engage 1 action contre un camp volant sis à la pointe d'Asie et saute à l'abordage d'un vaisseau turc : cependant que d'autres Français, les commandeurs de Jalesnes et François Petit La Guerche, les chevaliers Alexandre de Boulier et Gabriel Davet Des Marets, commandant les galères de Malte, écrasent sous le château d'Abydos la division d'Hadji Ali Babouchi : « Nous menasmes bastant les ennemis partout, écrivait le chevalier de Larrocan d'Aiguebère; et nos sept galères de Malte prirent huit Lgalères] et trois galéasses. Tout ce qui entra au combat, fut vaincu, pris ou bruslé (3). "
1) " J'av des mémoires très seures et très particulières qui asseurent que les Vénitiens eurent dessain à cette campagne d'attaquer Tripoly, Allard, François, capitaine d'un vaisseau de guerre vénitien^ s'offrit pour chef de cette entreprise » (Mémoires d'un chirurgien de marine provençal, captif à Tripoli : B. ^'., Franc. 12219, fol. 217).
(2) B. N., Franc. 12220, fol. 26.
(3) Mémoires et caravanes de J. B. de LuppÉ du GahraxÉ, suivis des
Ce besoin de courir sus aux Turcs était si ardent chez nos marins qu'ils y allaient dans le plus grand secret (l) et que « l'un des meilleurs hommes de marine qui fût au monde, un tigre, » le chevalier Jean-Baptiste de Valbelle, déserta pour y satisfaire. Invité par le chevalier Paul à allier le pavillon, poursuivi même, Valbelle se dérobe, gagne l'abri de Yillefranche et, sur la Vierge et la Levrette de Marseille qu'il commande, arbore la bannière de Savoie. Sa rébellion, qui lui valut une condamnation à mort par contumace (2), affaiblissait notre escadre à la veille d'une importante démonstration navale dont nous parlerons. Elle fut rachetée par ses exploits.
Valbelle attaquait aux approches d'Alexandrie dix bâtiments turcs venant de la mer Noire et lançait à l'abordage du vaisseau amiral cinquante de ses braves, « pistolet dune main, espée de l'autre, avec des haches d armes pendues à la ceinture : d la Cloche était réduite en un instant malgré la force de son équipage, ainsi que le Prince d'Orange, autre bâtiment turc, dont l'emblème était figuré à la poupe. Dans l'entrepont, gisaient de malheureux esclaves chrétiens, mutilés au moment du combat
Peu de jours auparavant, le 24 février I66I, La Vierge avait soutenu à dix milles d'Alicante le terrible choc de sept vaisseaux algériens plus forts qu'elle. De ses trentedeux pièces, elle avait riposté aux effroyables bordées dont
Mémoires de son neveu J. B. de I>arbocak d'Aicuebère, publiés par le comte DE LuppÉ. Paris, 1856, in-8°, 2^ p., 30. — Jean Coppix, le Bouclier de l'Europe ou la guerre sainte. Lyon, 1686, in-4'', p. 51. — Fr. Bartolomeo DAL Pozzo, Historia délia sacra reliqione. .. di S. Giovanni, t. II, p. 238.
(1) Sous pavillon étranger « au luespris des précédentes deffences, avec un tel secret que leur dessein n'est connu de personne. » Ordonnance d'août 1658.
(2) « Les sieurs de Valbelle et La Bretesebe ont esté condamnez à avoir la teste trancbée, les autres officiers à estre penduz. » La Guette à Mazarin. Toulon, 3 août 1660 (Arcbives Nat., Marine B'g, fol. 5). — L'arrêt ne fut pas exécuté.
par trois fois ses ennemis l'assaillirent. Les nuUs brisés, les a^rès rompus, elle ne gardait intact que son Dieu-conduit, la statue de Notre-Dame. Le lieutenant de Saint-Germain, gentilhomme niçard, et cinquante hommes étaient hors de combat : mais les Algériens, un de leurs vaisseau.\ coulé à fond et deux autres fort maltraités, n'eurent pas le courage de sauter à bord. Nous étions du reste » tous résolus de combattre jusques à la dernière goutte de notre sang ou de nous brusler plustost que de nous laisser prendre (1). >' Telle était en effet la consigne : « Ne jamais demander Cartier, mais mettre le feu au.\ poudres pour brûler avec tous les navires turcs accrochés " au.v bordages (2).
... Les années passaient. Candie résistait toujours. A Toulon, au printemps de 1600, une expédition se préparait pour 11 un dessein important. » C'est en ces termes énlgmatiques que le roi donnait au prince Almerigo de Modène commission de commander en chef les quatre mille fantassins et les deux cents cavaliers du corps expéditionnaire, qui prendrait passage à bord (3). Almerigo, au surplus, devait tenir u fort secrètes les lettres patentes de Sa Majesté, par lesquelles Elle luy donnait le commandement de ladite armée : qu'il fasse, lui disait-on, courre le bruit que l'armée a esté levée par les ordres de Sa Sainteté et que c'est d'Elle qu'il en a le commandement, u En un mot. Il que le Turc n'ait aucune congnoissance que Sa Majesté donne des secours à la République » de Venise. Tel était en effet le mot de l'énigme : lexpédition partait au secours du provéditeur général Morosini, dont elle rallierait à File de Zante l'armée navale (i), grossie des con-
(1) «Narration de la campagne ou voyage de course de .lean I^ourneuf, Parisien, en Levant contre les Tarez soubs le conimandenient du ciievallier Yalljel, faicte en l'année 1660 » (B. N., Franc. 14282).
(2) Le chevalier Paul à Colbert. 12 décembre 1662 (H. Oddo, p. 153).
(3) Avignon, 28 mars 1660 (Guerre, Archives historiques 16V, p. 85). • (V " Instruction à M"'' le prince Almérik de Modène s'en allant com-
tingenls du pape Alexandre VII et de l'Ordre de Malle. Pour concourir ainsi au » bien général de la Chrétienté, « le roi se retranchait derrière " sa qualité de fils aîné de rÉglise, II dans la commission de lieutenant-général donnée pour le voyage du chevalier Paul (I).
De la prise de la Ganée et de la défaite du camp des Turcs devant Candie, dépendait le recouvrement de la Crète. C'est ce qui résulta du conseil de guerre tenu à Cérigo entre les états-majors français et vénitiens. Les troupes alliées, au nombre de cinq mille cinq cents hommes, débarquèrent en conséquence le 25 août à proximité de la Canée, enlevèrent le fort de Sainte-Yénérande et culbutèrent à Cicalaria Raterjocoli pacha, venu à la rescousse de la ville. — Les nouveaux chrétiens auxquels j'ai eu affaire, écrivait le pacha, ressemblent plus à des tours qu'à des hommes. — Ces tours, les régiments d'Artois, de Lyonnais, de Persan, de Broglio, s'avancèrent contre la Ville neuve que les Turcs avaient édifiée sur trois collines à l'entour de Candie pour la tenir investie (2). Mais la valeur de nos officiers, du prince de Modène, des lieutenants-généraux de Grémonville et de Baas, des maréchaux de camp de La Grange et Jeure-Millet, ne put triompher de la résistance des Turcs, qui maintinrent leurs positions. 2sos troupes, repoussées avec pertes, le 17 sejitembrc, se rembarquèrent le 1" novembre j)Our aller prendre leurs quartiers d'hiver à Paros, dans l'Archipel, où leur chef, Almerigo de Modène, mourut de la fièvre (3). Elles séjour-
mander le corps de troupes qui devoit estre embarqué à Toulon. « Avignon, 29 mars t660 (Ibidem, p. 89 v").
(1) H. OoDO, le Chevalier Paul, 2** édit., p. 136. — Archives ]Sat., Marine B' 3, fol. 140.
(2) i< Histoire chronologique du royaume de Tripoly, » par un chirurgien de marine captif (B. ]S., Franc. 12220, fol. 38. — Bartolomeo dal Pozzo, Historia délia sacra reliqione militare di San Giovanni, p. 288).
(3) Almerigo d'Esté de Modène à son père François, duc de Modène. Candie, 22 septembre (Rome, Archives de l'ambassade d'Espagne, Espagne
nèrent successivement dans les îles deCérigo et de Naxos (1), si éprouvées partout, qu'il suffit de deux -vaisseaux, le Jules et la Lune, pour rapatrier, le 23 janvier 160:2, les débris du corps expéditionnaire : onze cent quarante-six officiers et soldats (2).
LA FRANCE ENTRE EN LIGNE CONTRE LES B ARR AR hSQU ES
Le chevalier Paul, en 1660, ne s'était pas attardé avec les Vénitiens. Pour ne point nous compromettre, il s'était retourné contre les Barbaresques. Une mauvaise affaire avait envenimé, deux ans auparavant, nos rapports avec Alger : le gouverneur du Bastion de France, Thomas Picqi'.et, perdu de dettes, avait quitté l'Afrique sans payer tribut au dey : il avait aggravé son cas en enlevant des indigènes de la Galle (3). Les violentes représailles qu'il avait ainsi provoquées nous avaient forcés à éc|uiper des croiseurs (-4). Abraham Du Quesne proposa d'organiser avec Guillaume d'Alméras le blocus d'Alger, de Tunis et de Tripoli (5). Le blocus fut confié au chevalier Paul.
Paralyser les escadres barbaresques, c'était de façon
374). — llelation de tout ce qui s'est passé dans le royaume de Candie, 1660, par le sieur « de Jeure Millet, président du conseil de guerre en ladicte armée » (B. N., Franc. 11322). Sa nomination comme tel était du 4 avril (B. N., Cangé 30, p. 18).
(1) Lettre de Fricambault, capitaine du Jules, à Colbcrl. Malte, 25 décembre 1661 j^B. N., Mélanges Colberl 106 his, fol. 370. — Bernardy, P-43).
(2) Le 10 mars, ils débarquaient à Toulon (B. IN., Mélanges Colbert 107, fol 187; Guerre, archives hist. 170, fol. 66).
(3) Paul M.vsso», Histoire des étahlissemenls et du commerce français dans l'Afrique barharesque {1560-1793). Paris, 1903, in-8", p. 114.
(4) Sous le commandement de Fricambault.
(ô) Du Quesne à Mazarin. 15 octobre 1659 (A. J.\l, Abraliam Du Quesne, 1. I, p. 219).
indirecte intervenir dans la guerre de Candie et neutraliser le concours des quarante vaisseaux que Tamiral tripolitain, commandant en chef des flottes de l'Afrique, amenait au capoudan pacha (l). Tunis prit les devants en nous déoêchant une ambassade qui répudia tout sentiment d'hostilité à notre égard (2). Restaient Alger et Tripoli.
Ici, douze navires blottis derrière une estacade narguent le chevalier Paul le 24 juillet IGfîO. Il a quinze vaisseaux et menace de déclarer la guerre si on ne relâche nos captifs. jNïais renseigné par l'indiscrétion d'un capitaine provençal, Osman sait que la menace ne sera pas exécutée. Et il réplique : « Plutôt verser notre sang. » Réduit à transiger pour racheter cent quatre-vingt-six captifs, le chevalier doit faire cadeau d'un riche diamant au pacha.
A Alger, le 31 août, quarante bâtiments désarmés seraient une belle proie pour nos brûlots, et un bombardement de la ville une sanglante riposte à l'insolence du dev. Mais celui-ci nous arrête d'un mot : " Au premier coup de canon, je mettrai consul, chevaliers, prêtres et autres Français de marque à la bouche de mes pièces, et vous les enverrai aA^ec mes boulets. » Gabaret et Des Ardents passeraient néanmoins à l'attaque sans » l'obstination du vent (3) . »
De retour à Toulon, Paul ne songe qu'à « abattre 1 orgueil des Barbares. " Huit vaisseaux et quatre brûlots v suffiraient, en gardant le détroit de Gibraltar et en battant
(1) B. N., Franc. 12219.
(2; Relation des voyaqcs faits a Thunis par le sieur de Bricabd par les ordres de Sa Majesté Yi660^y dans CiMBEn et Da^jou, Archives curieuses de l'histoire de France, 2^ série, t. X, p. 89.
(3) Délibérations du conseil de guerre de l'armée navale. 14- juillet-6 septembre 1660 (Archives ]Sat., Marine B% fol. 75, 96, 102 : H. Oddo, le Chevalier Paul, 2° édition, p. 245). — Les lettres échangées entre Osman pacha de Tripoli et le chevalier Paul sont publiées par G. Lacocr-Gaykt, la Marine militaire de In France sous les règnes de Louis XIII et de Louis XIV, p. 175.
GUERRK DE CANDIE 253
les repaires des pirates, qu avec six vaisseaux de plus et des u {^ens obéissants et braves, " on attaquerait a à force ouverte. »
Son » dessein de brûler les vaisseaux mouillés sous les forteresses de la Goulette » avait été contrarié par une « mer courroussée et des venls forcés, " qui l'avaient empêché de dépasser Cagliari (l). Dans l'espoir de prendre une revanche, il demandait une trentaine de bâtiments (2), des frégates légères armées d'avirons propres à la course, deux vaisseaux accommodés pour recevoir des mortiers à bombes et de vieux navires chargés de pierres pour les couler dans le chenal de Bizerte ou d'Alger. Quant à la conquête des repaires de pirates, si elle était de nature à enrichir cent mille personnes, elle demandait une armée : vingt-cinq mille hommes pour Alger, cinq mille pour Tripoli (3).
Suivant le principe de Colbert de ne laisser aux pirates aucun l'épit (4), l'escadre du Ponant aux ordres de Nuchèze et de Beaufort avait relevé de croisière le chevalier Paul. En dehors de la consigne habituelle d'essayer l'embouteillage d'Alger (5), Beaufort avait à se prononcer sur la valeur àe deux postes à occuper éventuellement sur les côtes barbaresques (G).
(1) llapport du chevalier Paul. A bord de la Française, en rade de ?-agliari, 9 niars 1661 (H. Oddo, p. 25S).
(i'iVingt à 25 navires de guerre, 4 brûlots, 1 hôpital, 6 galères. «Mémoires loiinés par le chevalier Paul de ce qu il y a à faire pour ruiner Alger, funis et Tripoly, » annotés par Colbert (Archives Nat., Marine B*.,, ■ol. 109).
(3) CiMiiER ET DAîtJOu, 2' série, t. X.
(4) Colbert à la Chambre de commerce de Marseille. 17 octobre 1662 Paul Masson, Histoire du commerce français dans le Levant, p. 219).
(5) Au moyen de vieilles Hûtes à y couler (Mémoire de la Guette, roulon, 9 novembre 1661. Archives Nat., Marine 8^3, fol. 12).
(6) Et repérés l'année précédente par un ingénieur, par le chevalier de [llerville. Clerville à Colbert, 18 novembre 1661 (B. N., Mélanges Colbert 105, fol. 126: Ch. M(jxcnicouRT, l'Expédition de Djidjelli (^166-JJ. Paris, t898, in-8° p. 16 : Extrait de la Revue iharitime).
«Le plus bel endroit de la Barbarie (1), " voire le plus sûr, dans " pn pays qui, depuis le destroit jusques à Alger, vault mieux dix fois que l'Espagne (2), » c'est alors le petit archipel des Zaffarines. Il permettrait de contrebalancer la puissance maritime des Anglais, s'ils donnaient suite à leurs projets de " prendre Gibraltar et Geuta pour se rendre maistres absolus du destroict (3). » Les suffrages se portèrent pourtant sur l'ile d'Alhucemas, de l'autre côté du cap Très Forças (4), où nos capitaines avaient l'habitude de se mettre à l'abri durant nos guerres avec l'Espagne; les négociants de Marseille y avaient lié commerce; un consul y fut établi; et les concessionnaires du Bastion de France, les frères Fréjus, y fondèrent un comptoir (5) pour remplacer le Bastion que les Algériens ne leur permettaient pas de rétablir (6j et pour propager le commerce marseillais dans le royaume de Fez.
Cependant, nos détachements battaient la Méditerranée, Du Quesne du côté de Tripoli (7), Nuchèze et Jean d'Es-
(i) B. N., Glairambault 881, p. IW.
. (2) Beaufort à Colbert. Majorque, 24 avril 1662 (B. N., Mélanges Colbert 108, fol. 236). — Journal de la campagne de Nuchèze depuis le départ de La Palisse le 11 mars 1662 (Archives Nat., Marine B'.j, fol. 132.)
(3) Journal de la campagne de Nuchèze, au 12 septembre (Archives Nat., Marine B*.>, fol. 139;. — Rapport de Heaufort. 16 juin (B. N., Mélanges Colbert 109, fol. 278).
(4) La Guette à Colbert, l" août (B. N., Mélanges Colbert 110, fol. 74).
(5) Arrêt du Conseil. 4 novembre 1664 (Paul Masson, Histoire des établissements et du commerce français dans l'Afrique Barbarescjue, p. 18o : B. N., Franc. 18 595, fol. 98 : Affaires Étrangères, Mémoires et documents, Afrique 5, fol. 32. — Rocard de C.vrd, Une Compagnie française dans l'empire du Maroc au XVII' siècle. Paris, 1908, in-8°. — Relation d'un voyage fait dans la Mauritanie en Affrique, par le sieur Roland Fréjus... en 1666... pour l'établissement du commerce dans... le royaume de Fez. Paris, 1670, in-12).
(6) La Guette à Colbert. 18 décembre 1663 (B. N., Mélanges Colbert 118 bis, fol. 879).
(7) B. N., Mélanges Colbert 106, fol. 484; et 107, fol. 338.
pincha marquis de Ternes vers Gibraltar (l) ; les chefs s'entendaient mal entre eux; Du Quesne accusait Nuchèze de le desservir (:2) ; et le marquis de Ternes se montrait n un bonhomme épineux, difficile à ajuster avec tout le monde (3). » Leur mésintelligence enleva à la campagne de 166:2 toute espèce de fruit; et rien ne compensa le naufrage de deux de nos galères (-4).
Contre cette mollesse des officiers, le chevalier Paul réagit par un ordre extrêmement énergique <i d'aborder hardiment les navires turcs et de les vaincre ou de mourir. S'ils manquoient de faire leur devoir pour la gloire des armes du Roi, Sa Majesté leur Jeroit couper le col. Que si quelqu'un des navires du Roi, seul, fût attaqué de cinq ou six navires turcs, il se défendrait jusqu'à l'extrémité. Lorsqu'il se verrait perdu sans ressource, loin de demander quartier, il mettrait le feu aux poudres pour brûler tous les navires turcs accrochés avec lui (5). h
Le chevalier Paul ajoutait : " Attaquez vertement sans rien ballancer, et, faisans feu de toutes parts,» allez, trois à l'abordage, trois « sur les aisles " en soutien. Mais il ne se trouva à la Gouiette, le 14 mars 1663, que deux petits bâtiments Sous le feu des forts, le chef d'escadre Hector des Ardents et l'enseigne de Béthomas allèrent y attacher des iichemises à feu» qui leur furent des tuniques de Nessus (6) .
(1^ « .Journal de la routte des six vaisseau.v de Nuchèze " , depuis le 7 août 1662 (B. N., Mélanges Colbert iJO, fol. 535).
(2) 14 juillet 1662 (Archives Nat., Marine BS, fol. 139. — Nuchèze laissait entendre à Colbert que, si Du Quesne avait contrefait «le marchand, » il aurait pu rattraper et capturer trois navires turcs (A. Jàl, t. I, p. 280).
(3) Selon Beaufort (A. Jal, t. I, p. 300).
(4) La Croix de Malte, commandée par le chevalier d'Oppède en rade de Carthagène, et la galère de Montolieu en rade d'Alniunecar. Lettres de Clcrville, Montolieu, de Ternes à Colbert, 7, 17 et 17 octobre 1662(B. N., Mélanges Colbert 112, fol. 61, 189, 191; Mélanges Colbert J 13, fol. 151).
(5) Le chevalier Paul à Colbert. Toulon, 12 décembre 1662 (A Jal, Abraham Du Quesne, t. \, p. 289).
(6) Paul à Loménie. A bord de l'Hercule, Toulon, 20 février 1663, etc. (Af-
Deux mois plus tard, nouvel ordre d'attaque (l). Conduits par le chef descadre Pierre de Certaines de Fricambault et le major de Belle-Isle-Érard, les mousquetaires et deux cent quarante marins débarqueront de nuit dans le plus grand silence, cache-mèches aux mousquets, pour donner tête baissée dans un port qu'à l'aube l'escadre du chevalier Paul bombardera. Le point menacé était Le Collo. Mais les sottes indiscrétions du chef descadre Mathurin Gabaret avaient permis aux Barbaresques d'y masser des troupes qui hrent échouer, le l" juin, notre coup de main. Le seul fruit de la campagne fut la capture de la Perle d'Alger, qui avait livré bataille l'année précédente à la Lune; elle se rendit au 5o/ei7 commandé par Du Quesne : le lieutenant de Beaulieu y éteignit à temps les mèches allumées par l'équipage pour le faire sauter f2).
A peine de retour, Paul reprend la mer avec le duc de Beaufort et le marquis de Ternes (3), afin « d'établir les armes du roi au port de Stora (4). " Mais Beaufort propose, à la place d'un a- lieu inutile, un port assuré pour galères
faires Étrangères, Mémoires et documents, Tunis 1 : Archives Nat., Marine B*2, fol. 172 : H. Oddo, p. 155, 267. — Eug. Plastet, Correspondance des beys de Tunis et des consuls de France avec la Cour. Paris, 1893, in-8°, t. I, p. 172). — « Voyage de six vaisseaux du Roy nommés l'Hercule, le Soleil, le Mercœur, le Jules, le Saint-Sébastien et la Victoire, coimnandéz par MM. le commandant Paul, lieutenant-général. Du Quesne, Gabaret, de Fricambault, Des Ardens, chefs d'escadre, et du chevalier de Buous, et une flule servant de magazin et de brusleau. » 3 mars-juin 1663 (Archives Nat., Marine B*2, fol. 164j.
(1) En rade du golfe de Paltiia en Sardaigne, 20 mai (B. N., Mélanges Golbert 116, fol. 54 : A. Jal, t. I, p. 298)
(2) Archives Kat., Marine B-'o, fol. 192. — Paul et Du Quesne à Golbert. Formentera, 22 et 23 juin 1663 (B. ;X., Mélanges Colbert 116, fol. 260, 270 : Eugène Gbiselle, Documents d'histoire, 'd' année (1912),
(3) Avec six vaisseaux et six galères. Instructions du 17 juin 1663 au marquis de Ternes (Archives Nat., Marine B-j^, fol. 6).
(4) Clerviile à Golbert. 30 mai 1662; La Guette à Golbert. 22 juin (B. N., Mélanges Golbert 108, fol. 847; Mélanges Golbert 109, fol. 425 : Mo.nchi- •- oum, p. 19).
t A-aisscaux dans le plus fertile pays du monde, endroit out bâti par surcroît et même à demi fortifié par son ssiette (1). " Ce sera le thème de la campagne de 1664. Il agit de Djidjelli.
En attendant l'acquiescement du roi. Beaufort et Paul onvienncnt d'un coup de main à exécuter de nuit contre LJger i:2) : deux brûlots en remorque mettront le feu dans a darse, quatre galères enlèveront les navires en rade, lais il arriva cette chose inouïe : des [)ilote8, qui avaient éjourné plusieurs années à Alger, manquèrent l'entrée de a rade et la dépassèrent de six milles sans voir le phare ur lequel ils devaient se régler (3 .
La surprise était manquée. Elle se retourna contre le hevalier Paul. Isolé pai' roura;;an, L'Hercule fut soudain erné par vingt-cinq navires du capoudande Tunis. Résolu e mourir plutôt que de se rendre, Paul lutta un jour entier n virant bord sur bord pour dérouter ses adversaires. La uit venue, il laissa aller à vau-le-vcnt une mauvaise cha- Dupe, fanal allumé, que les Barbaresques pourchassèrent, îndis f\\\\\ s'éloignait traii(|iiillcment à contre-bord (4).
L'expédition de Djidjelli.
De plus en plus apparaissait la nécessité d'avoir aux ôtes d'Afrique une base d'opérations qui nous permît de ontrebattre chez eux les pirates barbaresques. Des régi-
^1) Heauforl à Colbert. 25 août 1663 (H. !N., Mélanges Colhcrt 116 his, )l. 930 : MONCIIICOURT, p. 21).
(2) Colbert à I-ouis XIV. 17 août 16!53 (Ciumpoi-I-io^-Figeac, Documcnti istorùjues inédits, t. II. p. 510, dans la (Collection des documents inédits).
(3) La Guette à Colbert. 11 septembre (B. N., Mélanges Colbert 117. — 'azette de France, 1163, p. 923).
(4) II Oddo. p. 165.
258 HISTOIRE DE La .MaRI>E FKANÇaI.SE
ments de Picardie, de Normandie et de Navarre, des Gardes, des Royaux et des Vaisseaux, fut tiré un corps expéditionnaire de cinq mille hommes dont le lieutenantgénéral Charles-Félix de (^aléan de Gadagne prit le commandement. Lestancourt dirigeait l'artillerie, Clerville le génie, Charnel l'intendance.
La flotte de Beaufort comprenait les quatorze vaisseaux du chevalier Paul, huit galères du marquis de Ternes et une escadre auxiliaire de sept galères de Malte amenées par le commandeur de Galdianes (1). Une mission secrète donnée au comte de Vivonne de contrôler les actes de Beaufort (2) ouvrit la porte à toutes les discussions; et (i dame discorde se mêla " de la partie (3), dès que l'expédition eut quitté l'étape des Baléares.
C'est que l'objectif de la campagne était encore si nuageux qu'en passant devant Bougie, le 19 juillet 1664, les lieutenants-généraux Paul, de Ternes et de Gadagne insistèrent pour qu'on s'en emparât. La défense serait nulle, et la rade était sûre. Beaufort ne voulut rien entendre. Il vantait i' une place miraculeuse, » abritant deux rades sous un rocher plat en forme d'enclume, qu'un isthme étroit reliait au continent. L'objet de ses rêves, Djidjelli, était en réalité " une méchante bicoque composée de huttes ressemblant à des retraites de voleurs (4), » devant laquelle nos vaisseaux se déployèrent en ligne de bataille le 22 juillet.
Le feu de l'artillerie ennemie éieint par nos bordées, le débarquement commença. Vivonne à gauche, Galdianes au centre, Beaufort à droite chargèrent la cavalerie qui
(i) Liste de la flotte (A. Jal, t I, p. -315).
(2) Louis XIV à Vivonne. 10 juillet 1664 [OEuvtes de Louis XIV, t. V (1806).
(3) La Guette à Coibert. 24 juillet ^'Archives Nat., Marine B'3, fol. 426).
(4) Archives Nat., Maiine B*.,. fol. 371.
les suivait en caracolant depuis Boujjie, tuèrent quatre à cinq cents hommes et entrèrent dans la ville dont les habitants avaient fui. La prise de » Gigeri » passionna l'opinion. Louis XIV gratilia Galdianes de son portrait sur une boito enrichie de diamants; Marseille expédia des vivres, et nos arsenaux des ouvriers du génie (1) pour renforcer les défenses de la place, vers laquelle s'acheminèrent les divisions navales du lieutenant-général marquis de Martel cl du chef d'escadre d'Alméras (2).
Pour faire de Djidjelli (3) une base navale, le chevalier de Clcrville proposait une citadelle (4) et le chevalier Paul un mole, voire deux, de façon à protéger une vingtaine de vaisseaux et une douzaine de galères (5j . Un camp retranché, demi-lune, fortin et réduit, abrita les troupes de (îadagne, avec une grand'garde sur le Djebel el Korn. Mais cette colline était en contre-bas du Djebel Ayouf, dont
(1) 28 août (Affaires Étrangères, Mémoires et documents, France 917, fol. 184)
(2) Septembre et octobre (Affaires Etrangères, Mémoires et documents, Alqer 15, p. 156, 158, 161).
(3) Bibliographie de l'expédition de Djidjelli :
Archives Nat., Marine B*.,, campagne; B'3, correspondance; B'^g et H'20-,. consulats de Barbarie ; — Archives du service hydrographique 96, 29-37, côtes de Barbarie; — Bibl ^'at., Franc. 18996, fol 61 et 186, « Récit très véritable, » et " Relation de Gigéry faite au Roy par M. dk Gad\gxe: " Clairambault 880, fol 143, «Relation de Gigéry;" Mélanges Colbert 103-123, lettres de Clerville, La Guette, Beaufort, Fricanibault, etc. ; — Guerre, Archives historiques 184, p. 327; et 189, p. 197. — Relation de l'expédition de Gigéry par M. de Castellan, dans Gimber et DA:fJou, Archives cuiieuses de l'histoire de France, 2' série, t, X, p, 99, — Lettres... de CoLBEUT, t, VI, p. 234 : Mémoire sur Gigéri. — Gazette de France, 1664, p. 837. — Desclozeadx, Première tentative d'établissement des Français en Algérie, dans la Revue maritime et coloniale, 1887, p. 188. — Gh.Mo.NCHicoCRï, l'Expédition de Djidjelli (1664). Paris, 1898, in-8°, bon opuscule extrait de la Revue maritime. — Plan de « Gegery .. , avec le Fort des Français dans PÉri.s de La Croix, Relation universelle de l'Afrique. Lyon, 1688, t. II, p. 100. — » Carte de la position de nos troupes » (B. ]S , Estampes Vd' a).
(4) " Griffonnement de Gigéri pour M. de Colbert» (Archives du Service hydrographique, 106. 8.).
(5) 8 septembre (Archives ^at., Marine B^^, fol, 448),
2tiO HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE
les rampes venaient mourir près de la rade el qu'on laissa occuper par les Kabyles du marabout Sidi Mohammed. Leurs incessantes escarmouches et les maladies, au 10 septembre, avaient réduit d'un tiers nos effectifs. Les galères, faute d'un refuge contre les bourrasques dëquinoxe, reçurent congé. Un vaisseau chargé de matériel de guerre pour la place sombra (l). La désillusion commençait.
Gadagne ne parlait que » du chagrin et du déplaisir de demeurer » là (2), Beaufortdes <* désunions de l'armée (3).» Il lui fallut aider les troupes à soutenir le choc de onze mille Turcs et Kabyles, dont le flot brisé le 5 octobre reflua avec sept cents hommes hors de combat. Le 22, la division du marquis de Martel (4) amena deux escadrons et le major de Gastellan, chargé dinspecter les lignes de défense. Les lignes avaient été à peine commencées par Clerville, le camp était encombré de douze cents malades, et nous avions laissé à l'ennemi le temps de hisser sur le Djebel Ayouf une batterie lourde débarquée de nuit par les galères de Bizerte : Beaufort appareilla pour l'intercepter que déjà elle avait démoli nos ouvrages du Djebel el Korn (5) .
Et maintenant, ses boulets de quarante-huit livres écrasaient le camp et démontaient les pièces qu'on mettait en position pour la contrebattre.
La démoralisation gagna les troupes; l'évacuation de la place fut décidée. Elle s'opéra le 31 octobre à bord des vaisseaux de Martel, pendant que 1 arrière- garde soutenait les attaques des Kabyles et faisait sauter les magasins de
(1) Le Tigre. La Guette à Colbert, 30 septembre (Archives >iat., Marine 6^3, p. 525). — Gazette de France, 1664, p. 860.
(2) Gadagae à Colbert. 14 octobre (Archives 2^at., Marine 8^3, p. 423).
(3) Beaufort à Colbert. 12 septembre (Ibidem, p. 313).
• (4) Le Dauphin, le Soleil, la Lune, la Notre-Dame, une flûte, un bn'ilut (A. Jal, t. I, p. 318).
(5) Beaufort à C.olbert. 29 octobre (Archives ^at., Marine B^^. p. 321().
munitions. Nous abandonnions cent cinquante des nôtres, malades ou prisonniers, et nos canons, faute de palans pour les hisser à bord. Parti le 27 octobre avant la débâcle, Beaufort eut l'amère surprise de retrouver à Toulon les débris du corps expéditionnaire dont son incapacité avait engendré la perte. Et encore le régiment de Picardie venait-il d'être englouti, en vue des îles d'Hyères, avec la Lune, vieux vaisseau de quarante-huit canons, « qui s'ouvrit et coula comme du marbre (1). " On ne sauva que soixante hommes, dont le capitaine de vaisseau de Verdille. Profondément irrilé de la perte de Djidjelli, Louis XIV prescrivit à Saron de Champignv d'ouvrir une enquête. Gadagne publia son apologie : chacun des officiers généraux rejeta l'échec sur autrui; personne ne fut puni; la presse eut ordre de faire le silence. Le coupable avéré, ce fut... la peste. « Sa Majesté avoit pourveu à tout, elle avoit ordonné tout., elle avoit préparé tout; les vaisseaux estoient en mer, les hommes en marche et les munitions amassées dans la ville de Toulon. La peste afflige inopinément Toulon (2), )) et Djidjelli ne peut être secouru. Mais Beauforl a ordre de laver l'affront (3).
Combats navals de la Goidette et de Cherchell. (1665.)
Il offrait du reste lui-même de " réparer cette brèche à notre réputation (4). » « Depuis l'affaire de Gigelly, les
(1) Beaufort et Charuel à Colbert. 21 novembre (A. Jal, t. I, p. 322).
(2) Lettre d'un gentilhomme français a un prélat romain sur la relation italienne « De la conduite présente de la Cour de France, » dans CmiiKn et D.tNJor, Archives curieuses de l'histoire de France, 2° série, t. X, p. 74.
(3) Instructions du 23 novembre (Affaires Etrangères, Mémoires et documents, Alger 12, fol. 150).
(4) Beaufort à Colbert 7 novembre 1664 (A .I\i,, t. I, p. 323).
habitants de Tunis n'avaient que des paroles de moquerie pour les François, i' quand à ces » sots discours " une aclion d'éclat mit un point final. Le 1" mars 10(35, trois vaisseaux algériens de 46, 34 et 1:2 canons se repliaient précipitamment sur la Goulette, où les deux derniers s échouaient (1). Le premier, le plus beau vaisseau qu'on eût encore construit à Alger, restait à flot à une portée de carabine des forteresses. Sur Barbier Hassan, vieux renégat portugais qu'on dotait généreusement de cent cinq hivers et qui avait jiiré en capitaine Fracasse d'attaquer, où que ce fîit, les pavillons de France et de Hollande, l'apparition de Beaufort avait produit l'effet d'une tète de Méduse.
Malgré qu'il n'ait pas plus de cinq navires légers et deux brûlots (2), Beaufort décide avec Mathurin Gabaret d enlever la division algérienne "au clair de la lune (3).;) Retardée
(i) (> Ilelation de ce qui s'est passé en la dernière occasion d'une rencontre de l'escadre commandée par M. de Beaufort. A bord de l'amiral, de la rade de la Goulette proche Tunis, ce 12" mars 1665 « (Guerre, Archives historiques 251, pièce 49 : [lubliée partiellement par A. Jal, Dictionnaire critique, art. Beaufort). Elle a servi de thème au récit de la Gazette de France de 1665 (p. ^j89) : « Le combat donné entre les vaisseaux du roy sous le commandement du duc de Beaufort, et ceux d'Algier sous le fort de la Goulette. « — Beaufort à Colbert. Rade de Tunis, 12 mars (Archives Nat., Marine B*2, fol. 264 : publié par Eug. Pl\î(Tet, Correspondance (les beys de Tunis et des consuls de France avec la Cour, t. I, p. 176j. — Il Rôle des soldats et matelots blessés après le combat du Barbier Rasant » (Archives INat., Marine B''-;, fol. 200). — u Mémoire des Turcs pris par M. de Beaufort en 1665 » (Affaires Etrangères, Mémoires et documents, Afrique 8, fol. 116).
(2) La Royale, le Mercœur, l'Etoile et la Perle, vaisseaux, la Sainte- Anne et le Saint-Cyprien, brûlots.
(3) « Le combat donné entre les vaisseaux du roy commandez par le duc de Beaufort et ceux des corsaires d'Afrique, sous la forteresse de Serselles près d'Algier le 24 aoust 1665, » dans la Gazette de Fi-ance, 1665, p. 90t. — Procès-verbal constatant 1 état des trois vaisseaux pris aux Turcs et amenés par M. de La Giraudière. 24 septembre 1665 (Archives ~SdX., Marine, 6*0, fol. 493). — » Gecy est la ville de Sarcelle en Barbarie, ainsi que voyes la figure : c'est là où l'armée de France comandée par Mgr le duq de Beaufort, admirai, print trois navires de guerre d'Alger, de
par la brise de terre qui « toutes les nuits vient de l'étanjj de Tunis,» Taction se déroula le lendemain. L'Etoile relève au feu la Royale (jui a talonné. « Avec une chaleur merveilleuse, comme un César dont il avoit le cœur, " Des Lauriers plante son beaupré entre la civadière et la misaine de l'amiral Barbier Hassan. 11 n'a que aeux cent trente hommes contre six cents et il attaque au mousquet et au canon, « à bout touchant. " Les gardes de Beaulort, des matelots d'élite venant à sa rescousse. Des Lauriers montait ù l'abordage quand il tombe foudroyé. L'enseigne de Hiquetti, le chevalier de Loire qui commande les gardes du pavillon, le maître d'équipage du vaisseau amiral, le capitaine Jambonneau sont blessés; blessé aussi, le Hls de Mathurin Gabaret continue le combat. Barbier Hassan est tué; ses hommes commencent à se jeter pardessus bord, quand l'Étoile, beaupré rompu et manœuvres brisées, déborde. Le vaisseau algérien, parti à la dérive, est aussitôt accroché par le Mercœur. François Thiballier de Thurelle " fort gayement " lance cinquante hommes à l'assaut, après avoir balayé de son feu les gaillards, lorsqu'il est forcé de se dégager à toutes voiles. Le Barbier Rasant, selon le pittoresque calembour de nos marins, est en flammes. On ne sauva de l'épave que quelques esclaves chrétiens.
Un second vaisseau algérien a pris feu sous les canonnades de tÉcureuil, commandé par Raymond-Louis de Crevant, marquis de Preuilly d'Humières. Il avait à bord les trois cents hommes du renégat Pied-de-Galle, qui venait d'opérer la relève de la garnison de Bône. Le dernier bâtiment ennemi a été coulé à fond par la Perle de Kerjean-Lesmouel. Quarante tués et blessés sur l'Etoile,
40 pièces de canon, et deux de hrusletz de uiesme grosseur, en l'année 1665 : 1) dessin de Cogolik, qui assista au combat naval (B. N., Franc. 13372, fol. 11).
■2b4 HISTOIIiK DE LA MARINE FRANÇAISK
une douzaine sur le Mercœnr, autant sur la Royale, quatrevingt-dix hommes en tout, tel était le prix de la victoire. Le corollaire, c'eût été de « réduire Alger en état de recevoir la loi. »
Le 26 juillet 1665, Beaufort réappareillait donc à Toulon. Avisé que neuf vaisseaux algériens lancés à la poursuite des convois des Indes allaient rentrer, il leur prépara une souricière (l) : entreprise hardie, car il n'avait pas plus de bâtiments que ses adversaires, les galères du marquis de Ternes l'ayant quitté pour se mettre à l'abri des vents à Iviça. Il disposa son escadre en éventail aux abords d'Alger, le marquis de Martel à l'est par le travers du cap Matifou, le chevalier Paul à l'ouest vers Gherchell, lui au centre : un magnifique vaisseau de 74 canons, tout neuf, le Saint-Philippe, portait son pavillon.
Dans la soirée du 22 août, une violente canonnade éclata à l'ouest, dans le secteur du chevalier Paul : ses collègues, ralliant au canon, aperçurent la Royale qui, toute seule (2), pourchassait cinq autres vaisseaux et les forçait à se réfugier sous la forteresse de Gherchell. En hâte, pour résister au chevalier Paul, les Algériens débarquaient du canon et installaient leurs batteries dans les ruines de l'antique cité romaine. Beaufort les écrasa sous les bordées de sept vaisseaux, puis lança à l'abordage toutes ses chaloupes, en les faisant soutenir par la Perle et la Sainte-Anne des capitaines de Kerjean-Lesmouel et Pierre de Belle-îsle-Person 2). Les chaloupes s'attachèrent chacune à un bâtiment ennemi, d'Ectot au Pot de Fleurs qui battait pavillon amiral, La
(1) L'Hercule et le Jules avaient perdu de vue le pavillon du chevalier Paul qui flottait sur la Royale. La Royale avait 56 canons el 400 hommes.
(2) Les autres vaisseaux étaient le Saint-Philippe, capitaine Mathurin Gabaret, battant pavillon amiral ; la Royale, chevalier Paul ; le Dauphin, marquis de Martel; la Reine, Des Ardents; la Notre-Dame, de La Giraudière, et le brûlot du capitaine de C jux.
Biiore au Cheval Blanc, puis au Croissant, le chevalier de Montbron au Palmiei\ Saint-Aubin et Baudoin au Soleil d'Afrique. Les trois derniers bâtiments furent amarinés el remorqués hors du port, malgré le feu violent des Algériens : le Pot de Fleurs, brisé par nos salves, fut coulé bas par Cogolin [l], le Cheval Blanc incendié par son équipage. La victoire était complète, une escadre détruite, trois navires de ligne incorporés à notre flotte (!2j , trois pavillons amiraux capturés, quatre-vingts canons pris ou récupérés, — quatorze provenaient de Djidjelli, — telle était l'éclatante revanche de notre échec passé. Et à quel faible prix! quelques tués, comme Herpm lieutenant du chevalier Paul, et quelques blessés, d'Amfreville, le comte de Tanes... Officiers et volontaires avaient " fait au delà de tout ce qu'on en pou voit attendre. »
Et nos pécheurs se mettaient à l'unisson. Trois terreneuviers malouins, attaqués par trois grands corsaires algériens à la fin d'octobre 1G65 comme ils passaient par le travers du cap Saint-Vincent, alignèrent leurs cent vingt hommes contre cent vingt canons. Ils combattirent un jour entier : leur bateau amiral, en s'ensevelissant dans les flots après une magnifique défense, illustra pour la seconde fois le nom du Lion Couronné. La Trinité, ayant repoussé deux assauts, périt incendiée dans une dernière attaque où succombèrent nombre de Maures; son capitaine, La Lande, gagna, blessé, les côtes de Portugal avec les débris de son équipage de quarante hommes. Le Pélican enfin perdit le capitaine Emmanuel Ager et vingt hommes sur trente, mais coula son formidable adversaire : il entra à Malaga aux acclamations de la foule, enthousiasmée d'un duel où
(i) L'auteur du joli dessin qui figure le combat naval.
(2) Le Palmier, le Soleil d'Afrique et le Croissant d'Afrique Hgurent en 1666 dans la liste de la Hotte royale : ils ont 36 canons chacun et de 230 à 282 hommes d'équipage (Archives Nat., Marine B-3, fol. XXXIV v'j.
des pêcheurs avaient mis un vaisseau de guerre et trois cent cinquante hommes hors de combat (l).
De graves complications européennes, en appelant toutes nos forces navales dans l'Océan (2), nous forcèrent à liquider proniptement nos conflits avec les Barbaresques. Le pacha de Tunis se décida le 25 novembre lfî65 à signer un accommodement avec le duc de Beaufort (3), qui, en retour, le combla de présents, montres en or, lustres en cristal, chaise roulante et chaise à porteurs aux dehors fleurdelisés (4). Une révolution, à Alger, jeta bas Ghaban aga. Et en dépit des intrigues anglaises, malgré l'offre du concours de trente vaisseaux britanniques (5), le dey Ali aga fit bon accueil à André-François Trubert, commissaire général des armées navales, qui obtint, le 17 mai 1666, le rétablissement du Bastion de France (6).
LES LEVANTl FRANÇAIS DURANT LE SIÈGE DE CANDIE
La paix à peine signée entre eux, Français et Barbaresques se trouvèrent en présence, les uns sous l'étendard de
(1) Lettres de Guillaume Cou. Cadix, 31 octobre, et François Gaillard, Saint-Malo, 31 décembre 1665 (A. Jal, l. I, p. 369.)
(2) Affaires Etrangères, Mémoires H documents, 920, fol. 27.
(3) Eugène Plastet, Correspondance des beys de Tunis et des consuls de France avec la Cour, t. I, p. 182.
(4) Mémoires du chevalier d'Arviedx, t. III, p. 420.
(5) Arnaud à Colbert. Alger, 20 mai 1666 (A. Jal, Abraham Bu Qucsne, t. I, p. 494).
(6) Louis XIV au divan d'Alger. 7 septembre 1666 (Eugène Plantet, Correspondance des deys d'Alger avec la Cour de France. Paris, 1889, in-S", t. I, p. 59). — La Compagnie fut reconstituée par trois protestants : Jacques Le Masson de La Fontaine, de Paris, Ale.xandre de Vase de Lalo, de Grenoble, et .lacob de La Font de la Tour des Champs, de Lyon (d'AhviEUx, t. V, p. 63).
la croix, les autres sous le croissant, pour défendre ou pour attaquer Candie. Mais noire concours fut silencieux, notre aide fut discrète et le ilrapean de Saint-Jeaû ou de Saint-Marc couvrit de nieiveilleux faits d'armes dont l'honneur était dû à des fils de France. Ces Gesta Dei ver Franros n'ont point eu d'historien. El alors qu'il s'est trouvé un OExinelin pour claironner les coups de main de nos flihustiers aux Antilles, les exploits de nos "armateurs» du Ijcvant sont restés ensevelis dans les papiers de deux annalistes qui écrivaient en cachette dans un bagne de Tripoli (Ij et à l'ombre delà mosquée de Sainte-Sophie (2j.
Ils étaient légion, a ces aventuriers de Provence qu'on appelait des Levanti, gens accoutumés d'aller à la meravec des corsaires de Malte (3). »
Ces vagabonds de la gloire, n'étant avoués de personne, usaient comme subterfuge de tous les pavillons; ils en avaient un jeu complet pour prendre autrui au piège comme alouettes au miroir. Aux yeux éblouis d'un archéologue français qui se rendait à Athènes, un corsaire en goguette fit défiler comme en une lanterne magique « le pavillon de Barbarie, coupé en flamme, my-party de gueules et d'azur, au croissant descendant; le pavillon rouge d'Angleterre, au premier quartier blanc avec une croix rouge; celuy de Portugal, d'argent à cinq écussons d'azur péris en croix et chargez de trente bezans, les trente deniers de Judas; celui de Raguse, un Saint-Biaise sur fond blanc. La bannière de Hollande, à trois bandes de rouge, de blanc et de bleu, fut relevée par celle de France, puis par celle de Hambourg, rouge à trois tours blanches, et par la croix blanche sur fonds bleu de Savoie. Gela fut suivy du
(1) B. N., Franc. i£220.
(2) B. N,, Franc, 14679.
(•>) Lettre tie Vivonne, 13 avril 1666 (A. Jai,, AhrnUain J)u Quesnc, t I^ p. '«■83).
pavillon du pape, deux clefs en sautoir sur un fonds blanc, aux armes de la maison de Rospigliosi, et de ceux d'Alger, couppé à six costéz égaux, un fonds rouge au croissant descendant, et de Venise, quarré, un lyon d'or sur un fonds blanc. »
Puis le corsaire " contrefit le bord d'un admirai en mettant le pavillon quarré au grand mats. L'avant osté, il s'érigea en vice-admiral, arborant le pavillon (juarré au mats de mizène. Puis il fit le contre-admiral, pavillon quarré à l'artimon. En suite, il mit la flame au grand mats, comme fait le major de la flotte; et un moment après, il parut en chef d'escadre, la cornette au grand mats. " [ja fantasmagorie terminée, il s'éclipsa (1). Cet « armateur chrétien qui faisait trembler les cosles de Turquie, » s'appelait Théméricourt : nous en verrons bientôt les exploits.
Ses corsaires attaquaient avec toute la furia francese^ leurs canons chargés » de vieux linges huilez, trempez dans l'eau-de-vie » pour brûler les voiles. Et ils semaient l'épouvante au moment des abordages en accablant les Turcs d'un « orage " de grenades et de » bosses » en verre remplies de poudre. Matés, « ne sçachant qu'opposer à cette horrible gresle, les Turcs s'asseyaient, les bras croisez, penchant la teste, comme des gens qui ne pouvaient faire autre chose que se soumettre à leur destinée (2). 1)
Nos gens, au contraire, un contre cent acceptaient la bataille. Avec soixante-dix-huit hommes, Jean Barban soutenait le choc des douze galères du capoudan-pacha Kara Mustapha et ne succombait que devant l'entrée en
(1) [George Gcillet nE Saint-George, dit] le sieur de La Gdilletière, Athènes ancienne et nouvelle et l' estât présent de Vempire des Turcs, 2* éd. Paris, 1675, in-i2, p. 15, 60.
(2) Guillet de Saint-Georges de La Gdilletière, Ibidem.
GUERRE Dli CANDIE 269
ligne de quinze autres galères (l). Le chevalier de La Barre, avec deux canons seulement et quatre-vingts hommes, livrait bataille, le l'"' septembre 1064 (2), à toute la Hotte Iripolitaine, tentait d'enlever à l'abordage le vaisseau amiral de Mahomet Tagarin et ne baissait pavillon qu'après avoir subi pendant deux heures un feu écrasant. Cette même flotte avait pris la fuite devant deux autres de nos chevaliers, La Richardicre et La Bretesche (3).
Le c/tevoh'er d' Hocguùicoui-t : /a jeunesse de Tourville.
Mais aucun corsaire n'eut la virtuosité du chevalier Honoré de Monchy d'Hocquincourt, fils du maréchal de France. Encouragé parle fameux commandeur de Valençay son oncle, le chevalier quittait Marseille le 26 novembre 1664 pour courir sus aux Turcs. Sa frégate de 36canons, spécialement construite pour lui (4), était montée de trois cents braves encadrés par les chevaliers de Tourville, de Farnières, de l^réaux, de Mole et Du Moulin [o]. Tous deux âgés de vingt-quatre ans, Hocquincourt et Tourville se complétaient heureusement.
^é à Paris le 24 novembre 1642, peu de jours avant que sonnât le glas de Richelieu, Anne-Hilarion de Gostentin de Tourville avait vu autour de son berceau ces bonnes fées que sont des protections exemptes de basses intrigues. Lne La Rochefoucauld lui avait donné le jour; et son père
(1) En juin 1662 (Pétis dk La Croix, « Journal des campagnes de 'année navale ottomane : » B. N., Franc. 14679, fol. 140 v").
(2) Près de Gozzo (B. N., Franc. 12220, fol. 58j. (3; En 1663 devant Chio {Ibidem, fol. 56).
(4] Elle avait " 28 pans » de hauteur (Inventaire des vaisseaux inarseilais de 1664 : B. ^'., Cinq-Cents Colhert 199, fol. 181 v").
(5) Relation de la campagne par le chiiurgien du vaisseau d'Hocquin- :ourt, rédigée dans le hagne de Tripoli (B. >«., Franc. 122iO, fol. 61).
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était premier gentilhomme de la chambre du duc d'Enghien. A quatre ans, Tourville était chevalier de Malte (Ij. La nature le dotait par surcroit de toutes les séductions d'un héros de roman, d'une amabilité sans platitude, d'une bravoure sans forfanterie et d'une prudence exclue de faiblesse. " Blond, mais d'un blond à éblouir, les yeux bleus, d'un feu et d'un brillant difficile à soutenir, les traits fins, la taille des plus grandes, on n'avait guère vu d'homme mieux fait, ni plus beau ("2). "
Il formait contraste avec le chevalier dHocquincourt qui était de moyenne taille. « Elocquant sans affectation, libéral sans excès, vaillant sans témérité, officieux envers tout le monde et, ce qui est admirable, dune chasteté mervellieuse (3), " Hocquincourt n'avait point de ces souvenirs qu'évoquait ainsi un compagnon de Tourville, en parlant d'un combat naval livré le 25 août 1661 : Non ce mente iwpossibile al fuoco délia gioventii amhitiosa e a un cunr innamorato (4). Tourville avait commencé sa carrière maritime à dix-huit ans dans les parages sillonnés par Ulysse, où une belle Grecque qui n'avait rien de Galvpso l'honora de son amour. Mais, en fait d'Homère, le chevalier n'eut pour chanter ses exploits qu'un abbé verbeux. Son odyssée valait mieux. La relation du chirurgien du bord va nous en convaincre.
L'Adonis était un lion. Deux vaisseaux algériens en firent l'épreuve. Chargé de la défense du pont, Tourville extermine une soixantaine de pirates qui tentaient l'abor-
(i) Suivant induit d'Innocent X du i" février 1647 et bulle du grand maître Lascaris du ii avril suivant (A. Jal, Dictionnaire critique, art. Tourville. — J. Delarbbe, Tourville et la marine de son temps. Paris, 1889, in-8°, p. 6).
(2j Guillaume Plantavit de La Pause, abbé de Margo> , Mémoires du maréchal de Tourville. Amsterdam, 1742, 3 vol. in-i2.
(3) B. N., Franc. 12220, fol. 61.
(4) Lettre de Beaujeu. 24 mars 1693 (A. Jal, Abraliam Du Quesne, t. I, p 234).
GlERRE DE CANDIE 271
dage, pendant que le vieux corsaire Crevillier mettait à mal l'autre Algérien. Tout à coup surgirent deux nouveaux adversaires jusque-là cachés derrière le cap Matapan. Tourville fonce sur un de ces nouveaux adversaires, monte à l'abordage avec treuie-six hommes et, malgré trois blessures, en impose tellement par sa valeur à ses deux cents adversaires qu'ils mettent pavillon bas. Le vaisseau était de Tripoli. Et voilà notre héros promu capitaine.
Sept corsaires d'Alger cherchent à venger leurs frères d'armes. Tourville leur livre bataille et, après neuf heures d'une lutte acharnée qui lui coûte cinciuante hommes, il met en fuite toute la harde.
Mais voici le majjnifique exploit qui valut aux deux chevaliers, à Hocquincourl surtout, la célébrité (]). Le 27 novembre 1665, leur frégate venait d'entrer avec une riche prise dans le port de Kolokithia, olias Porto Delfino, sur la côte orientale de 1 ile de Chio, quand vingt-quatre galères de Memmi Pacha Oglou surgirent à l'entrée de la rade. La partie sud du port est couverte par l'îlot de San Stefano, « l'écueil des Vignes.» Dans l'étroit chenal qui l'isole de la pointe Pâli, Hocquincourt s'engagea pour tâcher de gagner le large. La bonasse l'empêcha d'avancer. Et les galères turques, se dérobant à ses redoutables batteries de flanc, contournèrent l'îlot pour l'attaquer par derrière (2) : leur meute, rangée en demi-cercle, donnait
(i) llelalion de la campagne par le Chirurgien du vaisskau (B. N., Franc. 12220, fol. 61-. — » Mémoire des occasions où le chevalier de Tourville s'est trouvé, » rédigé par Tourvillk (J. Delarbrk, Tourville et la marine de son temps. Paris, 1889, in-8", p. 261). — Peïis de La Croix, Il Journal des campagnes de l'armée navale othomane depuis l'année 1656 jusque après la conqueste du royaume de Candie » (B. N., Franc. 14679, fol. 147). — Mémoires fin maréchal de Tourville, t. I, p. 297. — Bartolonieo DAL Pozzo, Historia délia sacra reliqione militare di San Giovanni gerosolimitano. Venezia, 1715, in-4", t. II, p. 329.
(2) Il Porto DeUino avait un bon poi-t et une rade qui pouvoit bien contenir quatre-vingts vaisseau.\ « (0. Dapper, Description exacte des isles de l'Arcliipel. Amsterdam, 1703, in-fol., p. 213).
de la voix des gros canons de coursie, que soutenaient les arquebusades de nomJMeux janissaires débarqués sur recueil.
Du haut de la poupe où ses mousquetaires tiraient « en bel ordre » à l'abri de « paillets, " Hocquincourt dirigeait la défense. Tourville, des quatre pièces d'arrière « chargées à cartouche, " faisait un carnage affreux parmi les équipages et les chiourrnes. Gomme pour narguer l'ennemi, les sculptures de la poupe figuraient deux Turcs prostrés devant une comète fulgurante. Les Turcs la criblaient de flèches dont l'vine aurait atteint Hocquincourt au cœur, sans l'épaisseur de son pourpoint. Un boulet lui avait passé entre les jambes, son chapeau était percé de balles et s'-.s vêtements couverts de sang : son valet de chambre, à ses côtés, était tombé décapité. Mais rien ne pouvait ébranler la » grande fermeté d'esprit » du chevalier.
Tout à coup, Memmi Pacha Oglou (1 fonça sur notre vaisseau avec une telle violence qu'il le projeta hors du chenal. Un Turc qui se hissait sur le trinquet pour arracher notre bannière, fut abattu d'un coup de pistolet par le chevalier Du Molin, bientôt frappé lui-même. Mais la capitane ne peut tenir sous la mitraille des pièces de Tourville, sous la grêle de nos grenades et la pluie de nos lances à feu : au bout d'une demi-heure « d'un grand carnage, elle scia toute en désordre, laissant pour trophée de sa honte son nés " : son éperon demeura planté dans notre poupe. Aucune autre galère ne risqua l'abordage : mais toutes, « avec de grandes huées, » par trois fois exécutèrent de près d'effroyables décharges. Impassible, Hocquincourt attendait l'assaut, cimeterre au poing, ayant remis au fourreau la fameuse épée que portait son père le maréchal lors du forcement des lignes d'Ârras.
(i) Selon le chirurgien d'Hocquinitoiirt : I)ouraoli Bev et Issouf Parlia, selon les autres récits.
Il y avait cinq heures que durait la bataille. Vers deux heures, parurent dix autres galères que Dourach Bey amenait de Sniyrne avec une cargaison de munitions. Mais le vent s'était levé : notre vaisseau, virant de bord, présenta le flanc aux galères qui s'éparpillèrent comme une volée d'oiselles « pour ne pas être cueillies de Fartillerie des Ghrestiens. » Trente-quatre galères laissaient notre vaisseau « maistre du champ de bataille. » Dix-sept mille hommes prenaient la fuite devant trois cents. Le bilan de nos pertes ne dépassait pas dix-sept morts et quarante-huit blessés, — et, parmi ceux-ci, presque tous les chevaliers, — tandis que les Janissaires à eux seuls comptaient plus de trois cents morts. De quinze jours, la flotte avariée ne put reprendre la mer.
L action eut un retentissement extraordinaire. Les généralissimes de la flotte et de l'armée vénitiennes. Corner et le marqjiis Ville, leurs lieutenants-généraux Pisani et Giustiiiiani, rendirent visite au vainqueur dans le port de Paros. Louis XIV et le duc de Beaufort le gratifièrent de lettres autographes qui malheureusement ne le touchèrent pas. Car au lieu de revenir en France, avec le rang de capitaine de vaisseau, Hocquincourt poursuivit ses courses solitaires. Et le 14 mars 1666, son vaisseau sombrait dans le détroit semé d'écueils qui sépare de la Crète Tile de Kasos. Sur les trois cent trente hommes de l'équipage, deux cent huit périrent et, parmi eux, le chevalier d'Hocquincourt. Son corps rejeté sur la plage fut inhumé dans la chapelle de Sainte-Marine près de Kasos, sous une modeste épitaphe en papier où son chirurgien avait relaté sa campagne navale.
Tourville n'était point à bord. Rappelé par les instances de sa famille, il avait pris la route de Venise où la République le gratifia d'une médaille d'or et d'un certificat dithyrambique délivré à « l'Invincible protec- V. 18
teur du commerce maritime, à la terreur des Turcs» (1). Un cousin d'Hocquincourt, le chevalier d'Estampes, ramenait une prise quand il rencontra dans les mers d'Alexandrie cinq gros vaisseaux de guerre. Il livra bataille depuis le matin jusqu'au soir et se fit tuer plutôt que de se rendre. Seul, son compagnon, le chevalier Charles de Saint-Pern du Laté survécut et fut emmené à Tunis comme esclave (2).
Les chevaliers de Théméricourt.
Un de nos meilleurs « armateurs» était « l'illustre monsieur le chevalier de Binanville (3), " gentilhomme de l'Ile-de-France, mais d'origine béarnaise, François-Maximilien d'Abos de Binanville, auquel on faisait honneur de la capture d'un vaisseau algérien de quarante canons, commandé par le fils du dey (4). Il avait pour lieutenant un « homme d'une valeur et d'une résolution singulières (5) « qu'on avait vu rentrer au port avec seize prises o à la queue » l'une de l'autre.
Si fameux qu'il fût, Binanville fut éclipsé par la gloire de ses neveux Les chevaliers Maximilien-François et Gabriel d Abos de Théméricourt n'avaient pas vingt ans (6)
(1) Mémoires du maréchal de Tourville, t. II, p. 31.
(2) 1666 (Requête de Claude Budes, chevalier de Malte, aux États de Bretagne pour sa rançon : Bulletin de l'Association bretonne, t. XVII (1899), p. 191).
(3) Nouvelle relation du voyaqe et description exacte de l'isle de Malthe,... avec des particularités du Levant, par un gentilhomme françois, Paris, 1679, in-8»p. 49, 131.
(4) Le 7 juin 1670, Binanville commandait la Patronne de Malte (Bartolomeo DAL Pozzo, Historia délia sacra Reliqione militare di S. Giovanni Gerosolimitano. Venezia, 1715, in-4% p. 386, 397).
(5) Le capitaine Ghadeau de La Clochetterie, de La Rochelle, avant 1665 (SocGHU DE Reknefort, Histoire des Indes Orientales, p. 7).
(6) Le premier ëtait né le 1" septembre 1645, le second le 15 décembre 1646.
qu'ils avaient conquis la renommée. Leur oncle leur avait fait cadeau de deux prises. Et en 1665, Gabriel (1) culbu tait dans le canal de Samos les vinj^t-deux bâtiments de la caravane d'Egypte, en coulait une partie, capturait six navires, mettait le reste en déroute, et avec quels faibles moyens! une frégate, soutenue par les quarante canons du Jardin de Hollande que montait le chevalier Jacques de Foville d'Escrainville.
Ce n'était que le prélude d'une « avanture de romant 2;. » En mai 1668, les deux Théméricourt radoubaient à ^io, lune des Cyclades, leurs frégates de vingtquatre et vingt-deux canons, qu'escortaient deux navires légers. Ils avaient, pour montrer carène au fond de la rade (3, mis à terre dans des baraquements vivres et bagages, quand de la montagne la vigie signala l'approche de cinquante-quatre galères. C'était toute la flotte du capoudan-pacha qui amenait de nombreux renforts pour le siège de Candie. L'attaque se dessina le 2 mai pur une
(t) Chevalier de Malte depuis le 7 août 1663.
(2) " T.e combat donné entre quatre vaisseaux de Malte et cinquantequatre galères des Turcs commandées par le Gapitan Bassa : u Gazette de France du 12 juillet 1668, p. 64-9. — Bartolomeo dal Pozzo, Bistoria dellu sacra Religiniie di S. Giovanni Gerosoliinitano, p 356, 405. — Antlioine Dks Barres, l'Estat présent de l'Archipel, Paris, 1678, in-16, p. 141. — M. le C. DE La Magdeleine, le Miroir ottoman avec un succinct récit de ce qui s'est passé de considérable pendant la (juerre des Turns en Pologne fusifuen 1676. Basle, 1677, in-8°, p. 69. — Pétis de La Croix, «Journal des campagnes de l'armée navalle othomane » : B. N., Franc. 14679, fol. 175. — Abbé de Veiitot, Histoire des chevaliers hospitaliers de S. Jean de Jérusalem. Paris, 1772, in-12, t V, p. 204, 210, 213. — A de Bré- MOND d'ArS; Héros martyr oublié : le chevalier de Théméi icourt, 1646- 1672, extrait de la Revue catholique et royaliste. Paris, 1906, in-8*, 15 p. — Gabriel de Théméricourt est ce « chevalier de *** » dont il est question dans les Mémoires du chevalier d'Arvieux, t. VL p. 184.
(3) « Il y a un bon havre au sud, qui court nord-nord-ouest et dont l'entrée est saine, mais étroite. Dès qu'on a gagné le port, on y est à l'abri, enfermé par les terres » (Voyaqe du Levant par M. Robert (1692), publié à la suite du tome V du Voyaqe de Guillaume Dampier au.x Terres Australes Amsterdam, J712. in-12, p. 297).
action convergente de la Hotte et d'une colonne de débarquement : trois mille janissaires marchaient sur nos baraquements, et le capoudan Mustapha dit Kaplan, « le Tigre, » sur l'entrée du port.
Laissant au Marseillais Brémont et au chevalier de Verriie, qui n'ont pas plus de douze et de huit pièces légères, le soin de canonner la colonne de débarquement, les Théméricourt tiennent tête au Tigre. Sur chacun de leurs deux petits vaisseaux qu'un câble unit au travers du poulet, Kaplan lance huit galères, puis dix autres : un feu roulant d'artillerie et de mousqueterie brise l'attaque; à bord de la capitane, trente-deux hommes sont tombés dès la première salve, et la belle veste de zibeline du capoudan a été mise en lambeaux. Une dernière charge échoue : Verrue est venu s'aligner aux côtés des deux frères qui n'ont pas tiré moins de trois mille cinquante coups de canon, a Le Tigre » a perdu cinq cents hommes, quatre capitaines, trois galères. A la nuit, il s'enfuit honteusement à L'Argentière, aujourd'hui Kimolo, et recule à Paros, le (5 mai, devant l'apparition de l'escadrille victorieuse que la mort de vingt-quatre hommes seulement n'a guère affaiblie.
Un mois après, le 6 juin, « le Tigre » prit sa revanche, mais dans quelles conditions ! Avec cinquante galères turques et six vaisseaux tripolitains contre deux vaisseaux de trente et trente-six canons. Le Marseillais Thomas de Lescases, ancien capitaine de vaisseau que Venise avait pris à sa solde avec le grade de colonel surintendant de l'artillerie (1), et le Corse Georges-Marie Vitali, qu'elle avait honoré du collier de Saint-Marc, sortaient du port de Moskonisia, au milieu d'un essaim d'îlots de la côte anatolienne.
(t) A bord du Neptiate, qu'il montait, se trouvait le chirurgien dont j'analyse ici la relation (B. ^., Franc. 12220, toi. 83).
Vitali, la terreur des Turcs, " commetoit une infinitté d'hostilitéz dans les Estais de TOtoman et s'estoit rendu tributaires la plupart des peuples qui habitent les costes de la Macédoine, Trace, Thessalie, Béotie, Morée, Nègrepont, Mételin, Et mesme ses gens faisoient des ravages sur les costes de la Natolie, Caranianic et Syrie, ce que les Vénitiens ny aucun autre potentat chrestien n avait jamais peu faire. "
Laissant au Neptune de Lescases et à ses cent dix hommes le soin de contenir les Tripolitains qui s avançaient en colonne double, Vitali fonça sur les galères avec une telle impétuosité qu'elles s'éparpillèrent avec épouvante. L'épée à la main, Kaplan les ramena à l'attaque et, après cinq heures de canonnades, lança quatre galères, deux de chaque bord, sur le noble vaisseau. Les Turcs qui sautèrent à l'abordage furent jetés à la mer. Vitali, par malheur, était mortellement blessé. Ses gens, que ne soutenait plus son exemple et qui ne surent pas s'entendre sur le choix d'un chef, finirent par perdre courage : et au prix de trois cent cinquante tués et blessés (l), le Tigre connut le lendemain la victoire.
Le Neptune, fracassé au passage par deux décharges des galiues, soutenait l'attaque de l'escadre Iripolitaine. Pendant huit heures, il lutta. A la fin, les n passades " ennemies l'avaient réduit à l'état de u crible : " soixante-dixhuit hommes étaient hors de combat, Lescases grièvement blessé avait été transporté à fond de cale, le lieutenant de sa compagnie française avait les deux jambes emportées, les deux enseignes ne valaient guère mieux. Au moment de mettre le feu aux poudres, Lescases affaibli par ses blessures tomba évanoui; le vaisseau coulait bas; un matelot hissa H un linge blanc pour marque de redilion. " Et
(1) La seule galère de Mustapha Pacha comptait soixante-cinq tués.
Tadversaire qui recul l'cpcc de Lescascs, était rancicn nocher du chevalier Paul, Bayrau raïs (1), un Provençal comme lui.
Le 14 juillet, à une quarantaine de milles au sud de Rhodes, l'escadre tripolitaine croisait un vaisseau de Irentc-deux canons qu'elle foudroya selon sa tactique habituelle, sans risquer l'abordage. Seul contre six, ayant soixante-dix-huil hommes sur deux cent huit hors de combat, la poupe en feu, le vaisseau succomba : le chevalier Louis de Blacourt de Tincourt et son camarade, le chevalier Balthazard de Pons, tombèrent au pouvoir de Bavran raïs, avant d'avoir pu se joindre au chevalier de Théméricourt (2).
Celui-ci au même endroit prit une revanche. Les Théméricourt, ralliant à eux les corsaires du Levant, Français, Corses, Grecs du Maïna et Maronites de Beyrouth (3j, en tout treize voiles, attaquaient en juin 16(59 la caravane d'Egypte, que la présence de sept sultanes gigantesques de soixante à soixante-dix canons rendait redoutable. Gabriel de Théméricourt tombe sur l'amiral, lui envoie une salve, manque l'abordage et, sous un ouragan de fer, accroche la sultane contre-amirale. Mais son beavipré, s'enchevétrant dans la poupe ennemie, maintient sa petite frégate à distance sous un feu meurtrier. Maximilien, son frère aîné, a mieux réussi : l'amiral a été par lui enlevé à l'abordage. Le vice-amiral, étreint par le frère servant Marion que renforce l'équipage du capitaine
(1) Le récit est d'un témoin oculaire, le chirurgien du vaisseau de Lescases, qui tomba prisonnier ( « Histoire chonologique du rovaume de Tripoiy. i()85 : " H N., Franc. 12220, fol. 83 v").
(2) Ibidem'i foll 8(i v°. — Tincourt avait été reçu chevalier de Malt( en 16t)l, Pons, en .1656.:
(3) Journal d' Antoine GALL.\^D pendant son séjour à Constantinopli (1672-1673), publié par Charles Schefeh. Paris, 1881, in-8°, t. Il p. 176,178.
Daniel, ne parvient pas à se dégager et se fait sauter, entraînant avec lui la frégate de Marion.
Avec le vaisseau de quarante canons qu'il vient d'enlever à Buba Hassan, Maximilien de Thcmcricourt poursuit deux autres sultanes qui se hâtent vers Alexandrie. Il leur barre la route. Mais un coup de mousquet à la lêle l'étend mortellement blessé. La sultane qu'il a accrochée met le feu aux poudres. Et le chevalier de La Barre eut peine à dégager de l'épave incandescente le vaisseau du moribond.
En mai 1671, dans les eaux d'Égine, Gabriel entouré de sa vieille garde, de Creviller, de Daniel et de deux autres corsaires, tint une dernière fois tète au capoudan-pacha. En vain Kaplan le foudroya-t-il des pièces lourdes de ses quarante galères; en vain lança-t-il ses navires rapides à l'attaque par escadres de huit. Après sept heures de lutte, « le Tigre " dut reculer (1).
Et l'amiral tripolitain Haly ne réussit pas davantage le 6 octobre. Gabriel de Théméricourt était pourtant réduit à cent dix hommes, quand les cinq vaisseaux tripolitains l'assaillirent... à distance : car tous les capitaines « seignèrent du nez » à la sommation d'aller à l'abordage. Théméricourt poursuivit sa roule sans dévier, en contenant ses adversaires par le feu de ses grosses pièces de retraite. Mais son tir avait ébranlé et disjoint la poupe, qui faisait eau. Et le 28 octobre, le héros qui n'avait point connu la défaite, fut vaincu par les éléments : il sombra sur la côte d'Afrique à soixante-dix milles de Tripoli, où des spahis l'amenèrent captif (2).
" L'un des plus fermes appuis de la Chrétienté, l'un des
(1) PÉTis DK La Choix, fol. 175.
(2) u Histoire... de Tripoly : » le chirurgien fut au bagne le compagnon (les chevaliers de Théméricourt, de Tincourt et de Pons (H. ]N., Franc. 12220, fol. 138).
plus grands capitaines qu'on eût vu depuis longtemps (1),» fut envoyé comme un insigne trophée à Andrinople où se trouvait le sullan. Mahomet IV le fit comparaître et jamais l'on ne vit chez un captif « tant de majesté dans un tel abaissement. » Théméricourt ne paie pourtant point de mine; de petite taille, le visage long, les yeux bleus, il n'a rien qui impose. Mahomet IV lui offre le choix : » l'alcoran ou la mort. " Le coran, c'est une fortune éclatante, c'est le commandement de la flotte turque avec la main d'une princesse du sang, et c'est la souillure de l'apostasie. Plutôt la mort! Quinze jours de tortures affreuses ne le font point varier. L'interprète Panaiotti, que les Théméricourt ont jadis frustré d'une belle esclave polonaise en la rendant à la liberté, attise la haine du sultan. Et le bourreau enfin, sur un signe, abat la tête du martvr à la porte du sérail; le corps resta toute une semaine exposé sous cette inscription glorieuse : « Le Fléau des mers est mort. " Puis, on jeta ses restes dans la Marilza. Des mains pieuses avaient recueilli comme des reliques son scapulaire et son rosaire teints de son sang (2) .