‹ Histoire de la marine française (volume 4)Chapitre 32 sur 75 · LES DERNIERS JOLRS DU SIEGE DE CANDIE · texte numérisé non relu

LES DERNIERS JOLRS DU SIEGE DE CANDIE

Vis-à-vis de la Sublime Porte, là situation de Louis XIV devenait de plus en plus fausse, de plus en plus difficile la tâche de concilier nos intérêts commerciaux avec les devoirs du fils aine de l'Eglise. Le commerce du Levant,

(i) Au témoignage d'un gentilhomme alleuiancl qui le connaissait (Anthoine Dks Barres, p. i4ij.

(2) Mémoires du chevalier u'À.R\iEV\, t. VI, p. ISV.

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qui iipporLait anniioUcmeiiL six millions à la Couronne (Ij, — encore que noire marine marchande de Provence fût tombée en quelques années de cinq cent cinquante-quatre bâtiments à trente (2), — obli^reaii à des ménagements envers les Turcs. Et ceux-ci mettaient à profit notre vif désir de renouveler, avec le>; Capitulations, le protectorat de la France en Orient (ÎJ;, pour ne rien accorder et demander pourtant des gages. Ils réclamaient le prêt de trente vaisseaux qui serviraicuL contre Venise (4). Que disje! Sur une réponse dilatoire de Louis XIV, qui ne constituait point un refus formel, le capoudan-pacba réquisitionnait à Constantino[)le trois de nos vaisseaux pour les envoyer, chargés de troupes ottomanes, à Candie (5).

Ces actes de pression amenèrent Louis XIV à faire une démonstration en sens inverse; il prêta des vaisseaux aux volontaires (jui partaient pour Candie (Oj avec François d'Aubusson de La Feuiliade et le comte de Saint-Pol, fils cadet de la duchesse de Longuevillc. Ces six cents hommes d'élite, presque tous gentilhommes et officiers reformés (7),

(1) D'après un propos d'Iiugues de Lionne au nonce Bargellini. 16 mai 16()S (Cil. Tkrli:«de\, le Pape Clément IX et la guerre de Candie '1667-1669), d'après les Archives secrètes du Saint-Siège. Louvain, 1904, in-8", p. 107 : Université de Louvain, recueil des travau.x).

{2j En 1633, la Provence avait 554 bâtiments, dont 182 faisaient le :ouimerce en Levant; en 1664, elle n'en avait plus que 30 (l^aul Massox, Histoire du commerce français dans le Levant au X VU" siècle. Paiis, J897, n-8% p. 133).

(3) Ch. Teiii,i:«dks, p. 105.

(4j En août 1665 (Ch. ïerlinde:», p. 44).

(5) En avril 1668 (Ch. Thrlisdkk, p. 104).

(6) Le nonce Bargellini au cardinal Rospigliosi, 3 août 1668 (Ch. Terlij»- )EN, p. 97).

(7) BiccE, la Guerra di Candia necjli anni 1667-1669, traduzione del :oniando del corpo di Stato maggiore, Torino, 1901, in-8'', p. il8. — « Estât des gentilshommes que S. A. M. le comte de Saint-Paul mène ivec lui en Candie. » (Archives du Vatican, Nunziature di Frauda 135, cl. 280.) — «Journal véritable de ce qui s'est passé en Candie, sous M. le lue de la Feuiliade, par Des IIocues » (D.tRU, Histoire de la Républif/ue de Venise. Bru.xelles, 1840, t. VII, p. 88).

par leur attitude martiale, impressionnèrent la garnison de Candie, lorsque le capitaine-général Morosini les passa en revue sur les remparts. Ils voulurent donner tout de suite la mesure de leur vaillance. Le 16 décembre 1068, La Feuillade, le fouet à la main, opérait une sortie; armés à la légère d'une épée et de deux pistolets, ses gens attaquaient avec furie les retranchements élevés en face du bastion de Sabionero, emportaient la première ligne, puis la seconde, couchaient bas douze cents Turcs, mais là s'arrêtaient. Lcrasée par le feu des défenseurs de la troisième ligne, cette poignée de héros dut battre en retraite, laissant deux cent soixante-dix gentilshommes sur le terrain. Découragés, les survivants reprenaient dès janvier la route de France (1), à bord de la division royale qui les avait amenés sous le couvert du pavillon de Malte {"I).

Un autre Ordre militaire, entièrement français celui-là, rOrdre de Notre-Dame du Mont-Garmel et de Saint-Lazare, qui venait de guerroyer contre les Anglais, proposait de mettre au service de Venise quatre de ses vaisseaux avec un régiment de huit cents hommes (3), tous Français. Ainsi, de toutes parts, de toutes manières, sous tous les pavillons autres que le drapeau fleurdelisé, les ministres de la Porte ne vovaient à Malte, à Candie, en mer que nous : Il Les Français sont plus ennemis que nos ennemis piêmes, " clamaient-ils à notre ambassadeur (4). Un dernier épisode le mit hors de doute.

(1) De Jarry, Histoire du siège de Candie.

(2) Le Duc, la Sjrène et le Petit Chalain {Journal de l'expédition de M. de La Feuillade pour le secours de Candie. Lyon, 1669, in-J!2, p. 189).

(3) " Projet de ce que l'Ordre royal de ]\otre-Dame du Mont-Carrnel et de Saint-Lazare de Hiérusaleni peut faire pour le service de la llépublique de Venise » (Archives du Vatican, Nunziature di Francia 136, fol. 59) — Le cardinal Rospigliosi au nonce Bargellini. 30 octobre 1068 (Ibidem, vol. 316, fol. 256).

(4) La H^ye à Louis XIV. 4 février 1668 (Affaires Étrangères, l'anjuie^ (GÉRI.N, t. II, p. 316).

L' expédition du duc de Beaufort.

Le pape avait parlé. Aux Cours d'Europe, les nouées de Clément IX ont demandé vingt mille hommes pour jeter les Turcs à la mer (1). D'un geste magnifique, Louis XIV a promis " d'entreprendre tout à lui seul, >» sous la seule clause que les autres puissances feraient le sinjulacre de l'aider (2). Il fournirait " quatorze vaisseaux et quinze galères pour la campagne prochaine, " avec mission de u transporter des Irouppes en Candie et y agir mesme à la mer contre les Turcs; » le corps expéditionnaire, tiré des régiments d'élite, gardes du corps, mousquetaires, chevaulégers et petits vieux, serait commandé par un lieutenantgénéral, deux maréchaux de camp et deux brigadiers, voire par des maréchaux de France, Bellefonds et Turenne, qui s'étaient offerts pour le conduire. Fidèle malgré tout à cette fiction de neutralité qu'il gardait depuis le début de la guerre pour ne pas porter atteinte aux Capitulations, Louis XIY empruntait l'étendard de l'Eglise comme pavillon (3).

Mais combien était significatif le choix des chefs de l'armée navale (4; : Beaufort, cousin du roi et grand maître

(1) Ch. Tkrlindkn, p. i35.

(2) Le nonce Bargellini au cardinal Rospigliosi. 4- décembre 1668 (Ch. Tkrlindek, p. 137)

(3) Hugues de Lionne au cardinal Rospigliosi. 11 janvier 1669 (publié par Ch. Teklisdkn, p. 145 : cf. p. 162.)

(4) Pour l'expédition de 1669, les sources manuscrites et imprimées abondent. On en trouvera la bibliographie en tête de l'ouvrage de' Tkrlindkn, à part cpielques-unes que j'ajoute ici, en relevant spécialement ce qui concerne notre action na\ale : Mémoires de Sai.^t-Hilaihk publiés pour la Société de l'Histoire de France, par L. Lecestre. Paris, 1903, t. I. p. 6ô. — Des RK.irx ue La Richardièhk, le Voyaqe de Candie fait par i armée de Frétiice (la flotte de- Beaufort) en l'année 1669. Paris, 1671, in-16. — J.-B. r>i;(:iiK ijK Vancy, Journal de la navigation îles (jalères de France,

de la navigation, Vivonne, frère de la favorite (l) et général des galères! Encadrés par les vingt-cinq vaisseaux et brûlots de l'un, par les seize galères et galiotes de l'autre, protégés par onze mille marins et un millier de bouches à feu (2), des transports emmenaient le corps expéditionnaire de Philippe de Montant de Bénac, duc de Navailles. Sept mille deux cent soixante-quatorze soldats, mousquetaires, cavaliers, gardes-françaises et volontaires (3) allaient au secours de Candie, avec les maréchaux de camp Edouard Golbert de Maulevrier et Alexandre Le Bret, avec les brigadiers marquis de Dampierre et de Ram-

publié en appendice de : Jean Cordey, Correspondance du maréchal de Vivonne relative à l'expédition de Candie (1669), publiée pour la Société de l'Histoire de France. Paris, 1910, in-8°. — Duc dk NvvAiLr.KS, Mémoires. Paris, 1751, in-8", p. 252. — Mémoires du temps de Louis XIV par Du Causé de Nazelle, publiés par Ernest Daudet. Paris, 1899, in-12, p. 36. — Mémoires ou relation militaii-e contenant ce qui s'est passé de plus considérable dans les attaques... de Candie, par un capitaine français [L. de L.v Solaye]. Paris, 1670, in-12. — Correspondance et documents relatifs à l'expédition (Archives nat.. Marine 6*3; et 0' 13, fol. 97 v". — Bibl. Nat., Mélanges Colbert 153 bis. — Guerre, Archives historiques 238.) — Gazette de France, année 1669. — Correspondance entre Morosini, Beaufort, Vivonne et Navailles (Venise, Archives des Frari, Senato, Sécréta, dispacci n" 32), — K Pianta délia cittâ di Candia attacata dallaruie ottomane... 1669 « (Venise, Bibl. Mareiana, ms. Cl. VII, cod. ce, pièce 115). — « Viaggio del Ecc. S'' Fra Vincenzo llospigliosi in Levanto, l'anno 1669 » (Rome, Bibl. Vaticane, ms. Ottoboni 1852). — (correspondance du nonce Bargellini avec le cardinal Rospigliosi (Rome, Archives du Vatican, Nunziature di Francia 133-14^0, 269-278). — Bigge, Der Kumpf um Candia in den Jahren 1667-1669 . Berlin, 1899, que je cite d'après la traduction italienna parue en 1901 à Turin. — André Le Glay, l'Expédition du duc de lieanfort (1668-1669), dans la Revue d'histoire diplomatique (1897), p. 19i. — A. Jal, Abraham Vu Quesne et la marine de son temps. Pari=, 1872, 2 vol. in-8''. — • E.-T. Hamy, François Panetié, premier chef d'escadre des armées navales (1626-1696). Boulognc-sur-Mer, 1903, in-8°. — Ch. GÉniN, Louis XIV et le Saint-Siè()e. Paris, 1894, 2 vol. in-8°.

(1) Louis-Victor de Rochechouart, cornte de V^ivonne, était frère de Mme de Montespan.

(2) Les vaisseaux, avaient 4670 hommes d'équipage, 840 bouches à feu; les galères 1463 soldats et 5074 rameurs (Bigge, p. 119).

(3) Six cent vingt-neuf officiers et 66'<'5 soldats (Guerre, Archives historiques 238, n° 72 bis).

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bures. Pour la première fois, la compassion féminine s'ouvrait une voie en se donnant mission de pallier les horreurs de la guerre : des dames charitables, sous la présidence de la duchesse d'Aiguillon, avaient organisé un hôpital de campagne abondamment pourvu de vêtements, de linge et de médicaments (l), où l'on peut voir le lointain ancêtre de nos Croix-rouges.

u Rien n'était plus beau que cette grande flotte, sous ses voiles déployées, ses riches pavillons et ses autres ornements : C'était un spectacle magnifique et charmant (!^) • " Un ordonnateur y manquait pourtant; la dualité du commandement, — la charge de général des galères et celle d'amiral étant indépendantes l'une de l'autre (3), — allait inévitablement amener des conflits, que des mesures de fortune furent impuissantes à éviter (4).

Bcaufort et Yivonne commencèrent par faire route à part. Parti le dernier de France, Beaufort fut le premier au rendez-vous, fi.vé à Cerigo. Son collègue n'y était pas. Mais le capitaine Taddeo Morosini attendait les nôtres avec des nouvelles désespérées. «N'yayantpasun moment à perdre," Beaufort brûla l'étape, en dépêchant un messager à Vivonne (5). Le 19 juin dans la soirée, Candie était en vue.

Quelques mois auparavant, le défenseur de la place avait conseillé à nos gens d'attaquer la Canée, de s'y établir et de prendre ainsi à dos l'armée assiégeante (6).

(1) Le nonce Bargellini au cardinal Pvospigliosi, 3 avril-3 mai 1669 (Ch. Terlinden, p. 161).

(2) Du Causé de Nazelle, p. 36.

(3) Lionne au cardinal Ilospigliosi. 20 août (Ch. Tebuxden, p. 214).

(Vj Matharel avait rédigé un mémoire tout exprès pour établir le droit qu avait l'aniiral de commander les galères on cas de jonction avec les vaisseaux. 2 avril 1669 (Archives Nat., Marine B*3, fol. 198) — Par contre, Beaufort avait ordre de subordonner les opérations de la flotte à celles de l'armée de terre. 30 mars, 26 avril, 17 mai (Gérik, t. II, p. 328).

(5) Beaufort à Yivonne, 17 juin (Coiîdey, p. 46, 48).

(6) Lionne au cardinal Piospigliosi. 26 avril (Ch. Teri.isdex, p. 219).

Mais le temps avait passé. La défense de Candie faiblissait; quand les troupes de Navailles débarquèrent, elles trouvèrent une garnison harassée, Tassaillant, de plus en plus mordant, déjà maître du bastion Saint-André. « De quelque costé que I on tournât, on rencontroit des soldats tuez, blessez ou estropiez : il n'y avoit pas une église, pas un bâtiment dont les murailles ne fussent percées et presque ruinées par le canon (1). » Sur ces ruines, se dressait, comme un drapeau de ralliement, l'uniforme écarlate d'un héros, Morosini.

Une sortie fut aussitôt décidée pour donner de l'air à la défense, quoi que fît Morosini pour la différer. L'habile généralissime des Vénitiens eût voulu, avant de tenter une action décisive, familiariser nos soldats avec le terrain et avec la manière de combattre des Turcs (2), d'autant que nos troupes de terre, incommodées par le roulis, « avaient extrêmement souffert dans le trajet (3). » Et que la guerre de tranchées leur était étrangère !

A l'ouest et à l'est de la place, les Turcs assaillaient les bastions de Saint-André et de Sabionero, qui terminaient l'enceinte du côté de la mer et se trouvaient plus vulnérables, n'étant point flanqués. Le premier venait de succomber. On résolut de sauver le second. N'avanl pas <i l'habitude de garder les manteaux, )> Beaufort voulut être de la partie à la tête de quinze cents de ses marins, que conduisaient le chef d'escadre d'x\lméras et les capitaines de vaisseau, dits d'augmentation, embarqués en surnombre. Avec Golberl de Maulevrier, il attaquerait les tranchées de gauche, après que Navailles et Le Bret auraient prononcé leur offensive contre celles de droite. Mais une partie des troupes de mer n'eurent

(1) Des Réaux de La Richardièhe, p. 58.

(2) Mémoires de Saint-Hilaire, t I, p 69.

(3) Du Causé de Nazeli,e, p. 37.

pas assez de temps pour gagner leur place d'armes.

Dans la nuit du 24 au 25 juin, Navailles « file sans bruit 1! vers les retranchements turcs proches de Sabionero et, couché sur le ventre, attend pour donner que l'ennemi ait sonné la diane : il s'est couvert, du côté de Candie la Neuve, où les ennemis ont un camp, par la grand'garde de Ghoiseul. Dès que bat la charge, les régiments de pointe, Saint-Vallier et Lorraine, emportent les tranchées turques; une colline, que défendent deux redoutes et une batterie de sept pièces, est enlevée par le régiment des Gardes et un bataillon d'officiers réformés. Au canon de Navailles, trois cents marins de Beaufort, qui attendent dans une demi-lune ce signal, se lèvent et chargent. Les Turcs, qui échappent au carnage, H abandonnent la tranchée, la batterie, jusques au premier rideau (l) » et fuient en désordre vers Candie la Neuve. Il Si l'on s'en fût tenu là et qu'on eût comblé leurs travaux, la ville eût été sauvée. L'action ne pouvait être ni plus utile, ni plus belle. Mais on se mit à la poursuite des fuyards (2). »

Et alors, le labyrinthe des tranchées brise notre élan : la batterie conquise saute, une quarantaine des nôtres sautent en même temps. Nos soldats s'imaginent que toute la campagne est minée et, dans une terreur panique, « se renversent les uns sur les autres et fuyant dans un désordre extrême (3), » en tirant sur une troupe de réserve postée sur la contrescarpe. Nos vaisseaux, faute de vent, n'ont pu s'embosser près du Lazaret pour prendre d'enfilade les tranchées ennemies : de Candie la Neuve, les réserves

(1) Relation signée de « Bonair Sluart. » Paris, 2 octobre I ()()9 (Henri Stcart de Bonair, « Les Trophées et les disgrâces de la n.aison de Vandos.iie : . B. N., Franc. i4, 3W, fol. I8j.

(2) Du Causé de Nazelle, p 39.

(3) Saint-Hilaire, t. I, p. 7i.

turques accourent, les Vénitiens du sergent de bataille Kielmansegg restent cols.

Dans la débâcle, Beaufort fait ferme « et se porte à perte d'haleine jusque dans les premiers rangs des troupes : » il tente d'arrêter les fuyards au cri de ralliement : « Saint- Louis! A moi, mes enfants, je suis votre amiral. " ci Ses efforts furent vains; on pliait de toutes parts en même temps. " Le corps de flanc-garde de Choiseul, attaqué par les Turcs " qui arrivaient et du camp de Saint-André et de Candie la Neuve, se mit honteusement en fuite. » Choiseul, Le Bret, tous les chefs restent seuls à se battre (1).

Beaufort a laissé en arrière le capitaine de ses gardes, en lui disant de l'attendre : ce qui vaudra plus tard un blâme au chevalier de La Fayette : « Un capitaine des gardes, dont toute la fonction est d'être auprès de la personne de son maître, ne doit jamais s'en séparer dans ces rencontres, quelque ordre contraire qu'il ait. Il doit plutôt renoncer à sa charge qu'à son devoir. » Beaufort n'a près de lui que le chevalier de Villarceaux « dans le fort de la mêlée » où sa valeur l'emporte. Son compagnon d'armes est tué : Beaufort tombe de cheval, frappé d une balle à la cuisse : un mousquetaire, qui fuit, tente de le prendre en croupe, sans succès. L'amiral disparaît, " écrasé sous les pieds des combattants (2) . » Les capitaines Gravier et de Sauvebœuf, qui le soutenaient, le perdent de vue.

Un mouvement tournant de quatre mille Turcs précipite la retraite : « tout achève de se rompre. » Navailles a un

(J) » Relation de ce qui s'est passé à la sortie faite sur le camp des Turcs, 11 par M. de La Croix (Guerre, Archives historiques 238, n° 81). — Autre relation (Archives ]Nat., Marine ^^^, fol. 221). — Relation de M. DE SoisiGNY, aide-major du bataillon de l'amiral. Candie, 30 juin (Archives Nat., Marine 6*3, fol. 225). Toutes ces relations ont été publiées par M. L. Lecesthe en appendice àe^ Mémoires de S\ist-Hil.*ire, t. I, p. 314.

(2) Du C\L'.sÉ DK Nazem.e, p. 39.

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cheval tué sous lui; ses aides de camp, ses officiers sont tués ou blessés. Colbert de Maulevrier, Le Bret, les colonels de Saint- Voilier, de Lignières, de Rozan, Fabert, de Novion, de La Marlière, les capitaines de vaisseau de Yandes et de la Baume sont hors de combat : deux cent quarante-cinq officiers, cinq cent soixante soldats et marins gisent sur le champ de bataille (l). Dans II cette malheureuse sortie, toutes les troupes ont très mal fait (2). »

A l'humiliation de la défaite, s'ajoute l'angoisse de l'incertitude : Beaufort a disparu, sans qu'on puisse savoir son sort (3). Les espions, que Morosini entretient dans le camp turc, ne peuvent donner sur lui aucun renseignement, quelque " perquisition » que fasse son neveu, le chevalier de Vendôme. Un esclavoa assure toutefois avoir vu vendre ses armes : " à l'égard de son corps, il avait été dépouillé, et sa tête coupée et amoncelée avec les autres sur le champ de bataille (i). " Un capitaine de vaisseau, le chevalier de Flacourt, et un autre officier, Saint-Marc, vont sous pavillon parlementaire s'enquérir d'un officier il blond et de taille élevée » tombé parmi les Turcs. Ils n'obtiennent aucun indice sur le sort de celui qui fut l'idole des Parisiens, le roi des Halles. » On a toujours ignoré sa destinée, » avoue Saint-Hilaire (5). a Jamais qui que ce soit, ne m'en sceut rien dire; oncques depuis je n'en ay ouy parler, » écrivait à Golbeit un autre de ses compagnons d'armes (6).

(1) Affaires Etrangères, Venise 89, fol. i07, i41).

(2) Marquis de Martel, viee-amiral de la Hotte, à Colbert. 4 juillet (GÉniN, t. Il, p. 337).

(3) Morosini au Sénat. Candie, 28 juin (Venise, Archives des Frari, Si'iiato, sécréta, dispacci 32).

(4) Dd Causé de N.\zkllk, p. 42.

(6) Colbert de Maulevrier à Colbert. Candie, 30 juin-4 juillet (R. N., Mélanges Colbert 153 bis, fol. 931).

Parti de France le 21 mai, quinze jours avant Beaufort, qu'était devenu Vivonne? Il s'attardait à Zante à de mesquines querelles de préséance. Le général des galères du pape, Vincenzo Rospigliosi, arborait comme tel le labarum de la Chrétienté, l'étendard du Crucifix, alors que nos amiraux n'avaient que l'étendard des États de l'Église, où les effigies des apôtres Pierre et Paul se détachaient sur fond pourpre. Au mépris de ces nuances, Vivonne exigeait que toutes les galères du Saint-Siège et de Malte vinssent à sa rencontre : Rospigliosi prétextait que « le crucifix ne devait jamais aller au-devant d'aucun autre étendard, i' Il finit par céder pourtant pour ne pas mettre en péril la cause de la chrétienté (1).

Le 3 juillet, le généralissime de l'armée navale, avec sept galères pontificales, sept de Malte, cinq de Venise, treize de France, celles-ci flanquées de trois galiotes, ralliait à Candie les vaisseaux de ligne, dont le marquis de Martel avait pris le commandement à la mort de Beaufort. Martel eût voulu aller, sur les côtes de Morée, donner le coup de grâce à une escadre barbaresque maltraitée par les Vénitiens (2). Mais Vivonne préféra conserver en mains toutes nos forces navales pour bombarder les positions turques du côté du bastion de Saint- André et faciliter ainsi une sortie contre les lignes d'investissement (3).

L'opération, retardée par les vents, eut lieu le 24 juillet Toute la flotte, en ligne de bataille, s'avança contre les formidables batteries édifiées par les Turcs le long de la

(i) V^ivonne au généralissime Rospigliosi, 29 juin. — - Le cardinal Hospigliosi au nonce Pargellini. 23 juillet (Ch. Terlinden, p. 339).

(2) Martel à Vivonne La Fosse de Candie, 2 juillet (Cobdey, p. 51). -■('à^ (' Avis de M. de Vivonne, général, pour canonner les retranchements des Turcs en Candie " (Cordey, p. 59, 62).

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:ôlc pour é[)iuiler le bastion Saint-André. A bord de la >apilanc pontiBcalc, l'étendard du Crucifix portait la levise : Dissipentur omnes inùnici ejns. Aux Maltais, aux 'onlificaux et aux Vénitiens, était dévolue la facile jeso<jne de prendre à revers le camp turc de la rivière jioffiro, afin d'empêcher par leurs canonnades tout envoi le renforts au bastioix. Nos vaisseaux et nos galères enti'etiélés, à la demande de Vivonne qui avait revendiqué pour es siens le poste le plus dangereux, attaquaient le bastion le Saint-André et les batteries voisines établies sur de rrandes plates-formes au bord de la mer.

L'Étoile de François de Contay d'Humières, puis le Courisan du lieutenant-général de Martel, à la remorque de leux galères, " prirent les premiers leurs postes à demijortée de mousquet de terre, " ouvrant un feu roulant H aussi juste que pourroit faire l'infanterie avec le mousquet. Tout le monde dans la ville en fut dans l'admira- Lion (l). 1) Le Monarque, que jadis montait Beaufort, et la Capitane de Vivonne s'embossèrent à leur tour avec la première escadre que prolongèrent, à droite, six galéasses irénitiennes. Sept autres de nos vaisseaux de ligne et autant ie galères (2), prenaient position de l'autre côté des

(1) Vivonne à Colbert. 24 juillet (Coudky, p. 82). Le plan qui acconipa- »nail sa lettre se trouve à la bibliothèque du ministère «le la marine, ms 142. Cf. aussi la « Pianta délia città di Candia atlaccata, » citée L'i-dessus. — Relation du marquis de Martel. Candie, 9 août (Arch. I\at., Marine B*3, fol. 237). — De La Guilletikre, Athènes ancienne et nouvelle, p. 407.

(2) Voici comment étaient amatelotés vaisseaux et galères de France :

IJ Etoile, cap. François de Contay d'Humières, et la Renommée, de FollevilK •;

l.e Ciiurtisan, marquis de Martel, et lu Force, Antoine Le Tonnelier de Breleuil ;

Le Monarque, de La Favette, et la Capitane de Vivonne, Antoine de Manse ;

Le Comte, I^e Barbier de Kerjeaii, et la Saint-I^ouis, Louis de Monioiieu ;

/..■ Bourbon, Constantin-Ignace de La Toir d'Auvergne, bailli de

galéasses, sous les ordres du contre-amiral Cabaret, qui agit » à son ordinaire, c'est-à-dire qu'il ne se peut mieux.» Sous un ouragan de quinze mille boulets qui s'abattait sur eux, les Turcs avaient promptement gagné Tabri de leurs tranchées où ils s'étaient tapis, sans riposter. Tout à coup, vers dix heures, une détonation épouvantable retentit, couvrant tout de son fracas. Une imprudence avait mis le feu aux poudres de la Thérèse, beau vaisseau de soixantedix i)ièces, qui sautait en l'air : des trois cent cinquante hommes du capitaine d'Hectot, il n'échappa que sept hommes; des effets de >'availles restés à bord, argenterie, garde-robe, coffre-fort, on ne put rien sauver. Telle fut la commotion que a la mer s'entrouvrit et coucha la Capùane plusieurs fois tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, de manière que l'on en vit la quille et qu'un chacun la crut perdue. » A bord de la Capitane, les débris lancés par le volcan emportaient l'arrière, tuaient deux officiers, blessaient le capitaine, le major des galères François de

Bouillon, et la Victoire, I.ouis-Ale.vandre de Clenuont, chevalier de

Tonnerre; ■ ^ -c \ •

Le Provençal, coannandeur de Boulliers, et la Couronne, Louis de torbm,

commandeur de Gardane;

La Thérèse, d'Hectot, et la Dauphine, Pierre de Lucas de \.ileneuve;

Le Toulon, marquis de Belle-Isle-E.ard, major des vaisseaux, et la Patronne, Jacques de La Haye de La Brossardière ;

La Princesse, contre-amiral Jean Cabaret, et la France, Eléonor de Beaulieu, chevalier de Béthomas;

Le Flenron, François Thiballier de Thurelle, et la Croix de Malte, Vincent de Forbin, commandeur d'Oppède;

La Sirène, chevalier de Cogolin, et la Fleur de Lys, Charles de bavon. nière, commandeur de La Bretesche;

La Royale, de La Hiilière,et la Fortune, Albert de Forb.n, chevalier d.

Janson; .

Le Lys, François-Benedict Rouxel de Médavy, marquis de Grancey, e

la Valeur, de Viviers;

Le Dunher.juois, chevalier de La .Mothe-Viala, et la Viç,ilante, d Lspane Le Croissant, Anne-Hilarion de Costentin, chevalier de Tourville et^

Subtile, Maurice Grimaldi, comte de Bueil (DcchÉ dk Vancv, fol. 4Ô

cf. Téd. (lOBDliY).

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GUERRK DE CANDIE -293

Kiquetti (le Mirabeau, Yivonne lui-même et mettaient hors de combat cinquante hommes; à bord du Provençal, vingt-cinq hommes étaient atteints.

Le bombardement se ralentit. Rospigliosi donna l'ordre de cesser le feu; on commit la faute de ne pas l'éteindre graduellement en se retirant par échelons; on lait^sait ainsi aux Turcs le loisir de sortir de leur abri pour saluer la retraite d'une grêle de projectiles. Sans l'accident de /a Théi'èse, nos perles néanmoins auraient été faibles : quelques vaisseaux atteints à fleur d'eau ou dans leurs hauts, et six cent soixante tués et blessés (l). D'après les récits des déserteurs, les Turcs auraient été deux fois plus éprouvés. Mais le bombardement n'avait eu aucun résultat pratique. Instruits par ce long siège, qui avait été pour eux l'école de la guerre de tranchées, les Turcs serraient de plus en plus la place. A Candie (2), la mésintelligence croissait entre les chefs, la maladie parmi les troupes : les vivres liraient à leur fin. Il fallait partir. En quelques semaines, le corps expéditionnaire avait perdu le tiers de ses effectifs. Les vaisseaux de ligne, à eux seuls, comptaient mille sept cent quatre-vingt-dix tués, blessés ou malades sur un total de quatre mille six cent soixante-dix hommes (3). A

(1) « Listes des tués et blessés sur les navires de France : » Le Monar/jiu;, vaisseau amiral, 41 tués et blessés; le Courtisan, vaisseau vice-amiral. 30 tués et blessés; la Primesse, contre-amiral, 18; le Fleuron, 34; Ir Provençal, 35; la galère Patronne, 43, etc. (Cobdey, p. 79).

(2) OEuvres (le LKinsiz, éd. A. Foucher de Careil. Paris, 1864, in-S", t. V, p. 257 : C'est à la suite du siège de Candie que les Turcs protégèrent les abords de Conslanlinople par des fortifications analogues à celles du peste de l'Europe.

(3) Les plus éprouvés étaient le Monarque, 370 hotinnes hors de combat >ur 600, le Bourbon, 140 sur 200, la Royale, 144 sur 280, la Sirène, 137 sur 220^ le Provençal, 122 sur 350, etc. Les galères et galiotes ivaient 496 morts ou indisponibles sur un effectif de 1463 soldats, notamnent la Capitane, qui en comptait 86, ei la Victoire, ()ô. Des 5074 rameurs qu'elles avaient à bord, on ne spécifie pas le déchet (Bicge, la Guerra di Caiidia, p. 119, 122, 129). — Vivonne à Colbert, 21 août (Archives Nat., Marine B^.,, fol. 389).

terre, Navailles, malade, impuissant et découragé, voyait de même fondre ses troupes. Il se résigna à rembarquer les survivants. Le 30 août, toute la flotte appareilla à la faveur des ténèbres, évitant d'attirer l'attention des Turcs; les vaisseau-x gouvernèrent sur la France. Les galères de Vivonne et Rospigliosi voguèrent vers Cerigo, afin de barrer la route à des troupes de renfort que les Turcs envoyaient de Morée en Crète. Elles arrivèrent un jour trop tard (1). Le convoi venait de passer.

Navailles- rencontra en outre, à la hauteur de Malte, les quatre vaisseaux du chevalier de Valbelle envoyé pour lui porter des vivres et l'ordre de prolonger son séjour. Varbelle continua sa route vers la Crète et ravitailla la Sude àdéfaul deCandie (2j.

La retraite de nos troupes de terre et de mer causa en France une véritable stupeur. « Il y a plus de dix ans que Sa Majesté n'a ressenti un si cubant déplaisir, écrivait un des ministres; elle A'^enoit d'envoyer un nouvel ordre à M. de INavailles de demeurer dans la place assiégée jusqu'au 20 de novembre (3), v jusqu'à l'arrivée de trois mille cinq cents hommes de renfort commandés par le maréchal de Bellefonds (4). Le soin de les conduire était confié au marquis de Martel, avec les neuf vaisseaux et les trois brûlots de son escadre (5).

Mais hélas! il n'était plus temps. Le départ des armées navales de la Chrétienté avait précipité 1 issue du drame qui se jouait depuis un quart de siècle entre le chrislia-

(t) Dpcué de V.\kcy, p. 91, 98.

(2") Le nonce Bargellini au duc de Navailles, 22 novembre (Archives du Vatican, Nnnziature di Frauda 140, fol. 380. — Ch. Terlinden, p. 272).

(3) Lionne au cardinal Rospigliosi, 25 septembre (Ch. Tehlixden; p. 262).

(4) « Estai des troupes destinées au secours de Candie " (Archives du Vatican, Nniiziature di Francia 140, fol. 158).

(5) Louis XIV à M. de .Martel 27 septembre (Gf.him, t. II, p. 354).

nisme et rislam et qui avait coûté la vie à cent cinquante mille hommes (1). Le 5 septembre 16G9, l'héroïque Morosini avait capitulé. Ahmed Kupruly était maître du boulevard de la Chrétienté. De dépit, Louis XIV défendit à Navailles de reparaître à la Cour.

Longtemps, on ne voulut pas croire à la mort du duc de Beaufort. Quand les espérances commencèrent à s'évanouir, « il n'y eut jamais tant de deuil parmi le peuple de Paris : s'il avait été esclave, on aurait trouvé des millions pour le racheter; des simples crocheteurs avaient déjà consigné dix pistoles pour leur part (2) . i> Les circonstances tragiques de sa disparition accréditèrent, au reste, la légende qu'il vivait encore dans une mystérieuse retraite, prisonnier du roi sous un masque de fer ou esclave du sultan. Le parlementaire envoyé au camp des Turcs après la bataille, n'avait-il pas rapporté « qu'ils avoient vingt-deux prisonniers, qu'ils n'avoient voulu ny faire voir ny nommer (3).»

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