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fjuorre de Cent ans, Taxe commercial de l'Europe s'était de môme déplacé vers l'Est, vers Livourne pris comme entrepôt par les Anglais et les Hollandais, vers Villefranche où le duc de Savoie avait ouvert un port franc (l). Richelieu avait longtemps méconnu — il en faisait l'aveu — l'utilité du commerce du Levant : il le croyait même " préjudiciable à l'Etat, sur l'opinion commune » que l'exode du numéraire en était la conséquence. Une plus « exacte connoissance de ce trafic,» où nous portions ^beaucoup moins d'argent en Levant que de marchandises fal)rif[uées en France, » l'avait fait totalement changer d'avis : il encouragea les armateurs au point de leur confier des vaisseaux du roi (2). Mais le mal était fait.
Les mêmes causes économiques appelant les mêmes effets, Colbert réagit comme l'avait fait Jacques Cœur; à Villefranche il opposa un autre port franc, Marseille; et il constitua une Compagnie qu'il eût voulu assez forte pour tenir tête aux pirates et procurer du débit à nos manufactures (3) . Pour avoir fraîchement accueilli cette Compagnie « odieuse à Dieu et au monde, « un « coupe-gorge, » disaient-ils, les négociants de la Chambre de commerce marseillaise, povir qui le négoce pourtant était une noblesse ri), se virent vertement rabrouer : u Sobres et fainéants, grands parleurs et diseurs de nouvelles, abâtardis à leurs bastides, méchants trous de maisons qu'ils ont dans le terroir, ils abandonnent la meilleure affaire du monde plutôt que de perdre un divertissement. De maîtres du
(1) En 1667 (Paul Masson, Histoire du commerce français dans le Levant au XVII' siècle. Paris, 1897, in-8°, p. 162).
(2) Testament politique du cardinal de Richelieu, dans le Recueil des testaments politiques, t. II, p. 87.
(3) P. M.\sso>', p. 178. — E. Lavisse, Histoire de France, t. VII', p. 250.
(4) MAnciiETTi, Discours sur le négoce des gentilshommes de la ville de Marseille. .Marseille, 1671, in-4". — La Chambre de commerce de Marseille à Bouin, député en Cour. 28 juillet 1665 (P. MassOn, p. 181).
commerce devenus les valets (l), » ils sont subordonnés à des négociants qu'on dit capables d'affaires de grande envergure, tandis qu'à Marseille on se ])orne à « enfiler le chapelet par grains séparés (2j. » Des dix-huit fondateurs de la Compagnie du Levant créée le 22 avril IG70 (3j, seize habitent Paris. A l'image de ses aînées, la Compagnie du Levant absorbera les petites sociétés en exercice dans la mer qu'elle exploite, la séculaire Compagnie du Bastion de France et la Société naissante des îles Alhucemas, où le négociant Roland Fréjus avait tenté un éphémère établissement (4) .
Mais tout de suite apparut une disproportion flagrante entre ses ressources, — 540 000 livres, — et ses visées ; elle n'avait pas plus de sept navires : trois furent hors de cause dès la première campagne. La guerre de Hollande la frappa mortellement, de même qu'elle avait frappé les Compagnies des Indes, de même que la guerre de Trente ans avait tué nos Compagnies coloniales d'Afrique. Si son privilège fut bien renouvelé en 1678, elle n'était plus assez vivace pour le mettre à profit.
Dans la Baltique, notre commerce était insignifiant, « une infinité de négociants français s'v étalent ruinés, » sur trois vaisseaux expédiés à Stockholm et Dantzick, l'un
(i) Arnoul à Colberl. 25 juin 1668 (Depping, t. III, p. 403).
(2) Arnoul à Colbert. 18 juillet 1667 (Depping, t. II, p. 772).
(3) Mais dè.s le 16 mars 1669, Colbert écrivait à Arnoul : « Appuvez fortcuient la C de Chauvigny pour le Levant » (Archives Nat., Marine B^i, fol. 52 V»).
(4) C'était à M. de Chauvigny, de la Compagnie du Levant, de fixer ce que « la C'" avait résolu pour le soutien de ce négoce » (Relation d'un voyage fait clans la Alaiiritanie en Affrique par le sieur Roland FhÉjcs, de la ville de Marseille, par ordre de Sa Majesté, en l'année 1666, vers le roy de Tafilete, Muley Arxid. Paris, 1670, in-12. — Eugène Plantet, Moulay Ismael, empereur du Maroc, et la princesse de Conti. Paris, 1912, in-8°). — Le privilège de commerce à « Albouzème dans le pays de Mauritanie « fut accordé aux frères Roland et Michel Fréjus le 4 novembre 166'f (Arch. Nat., Marine B'19, p. 189. — P. Masso.n, Histoire des établissements et du commerce français dans l'Afrique barbaresque, p. 119).
était revenu sans profit, un autre avec 50 pour 100 de perte (1), quand le ministre reprit l'affaire (2j . Par «les difficultéz apportées tous les jours au commerce des Hollandois, » il espérait faire « tomber entre nos mains presque tout le commerce du Nord (3). " Pour y réussir, — le manuel du Parfait Négociant l'établissait de façon péremptoire (4), — il fallait un fonds considérable qui permît la vente à crédit et l'achat argent comptant avec des rixdales hollandaises, l'entretien de correspondants dans les ports et de navires convoyeurs sur la route des mers, comme le faisait la Chambre des assurances d'Amsterdam.
Ce fut l'objectif de la Compagnie du Nord, créée en juin 1669 au capital d'un million (5). Si faible que fut le fonds social, on eut peine à le réunir, malgré la pression exercée par les intendants sur les marchands portugais de Bordeaux, " quasi tous juifs, » sur les officiers royaux, sur les directeurs de la Compagnie des Indes, etc. (6). D'autres déboires nous étaient réservés. Ni en Moscovie, ni en Suède, la mission commerciale envoyée par la Compagnie ne trouva d'écho. Si le Danemark et le Brandebourg se prêtaient à nos vues, la fourniture du sel nécessaire aux États de l'électeur et la vente de nos eaux-de-vie ne demandaient pas plus de quatre navires de la Rochelle pour les
(1) Déposition de l'armateur dicppois Saloinon Deslandcs devant le lieutenant-général de l'amirauté à Dieppe, 24 mars 1664' (Bibliothèque du Service hydrographique, ms. 271, fol. 47).
(2) u Estât de la dépense que le Roy veut estre faite pour le voyage de la mer Baltique. » 1064 (Archives Nat., Marine B=l, fol. 144).
(3) Colliert aux directeurs de la Compagnie du Nord à la Rochelle. 23 janvier 1671 (Dkppisg, Correspondance administrative sous le rè<jne de Louis XIV, t. III, p. 539).
(4) Par Jacques Savary, t. II, p. 82.
(5) Déclaration du Roy portant establissement d'une Compagnie du Nord. Paris, 1669, in-4°.
(6) L'intendant Pellot à ColLert. Bordeaux, 12 avril 1669 (Dkpping, t. III, p. 416).
transiter (Ij . Aussi l'auteur du Parfait Commerçant était-il d'avis de limiter à Arkhangel notre action commerciale en Moscovie, sûr d'y rencontrer un grand débouché pour nos vins, nos eaux-de-vie et nos castors du Canada (2^ .
Mais il fallait vaincre la répugnance des négociants bordelais à envover dans le ÎNord leurs vins et à les » frelater » comme le faisaient les Hollandais « pour les mettre en estât de pouvoir souffrir la mer (3). » Il fallait «augmenter considérablement tous les ans les vaisseaux de la Compagnie (4), 1) et créer des chantiers de constructions et de radoub à la Rochelle. Il fallait une entente entre la Compap^nie des Indes Occidentales pour un u contre-secours mutuel » et un <i eschange réciproque de marchandises (5). »
Sous ce faix d'obligations, la Compagnie du Nord ne fut pas plus viable que ses congénères. Le monopole les avait tués. <' Il n'v a rien qui establisse tant la navigation et le commerce que la liberté, disait-on à Colbert, rien qui les ruine tant que les partis (6j . » » En survendant aux colonies les marchandises, les Compagnies privilégiées les empêchaient de se procurer, par le moyen de leur industrie, plus commodément le nécessaire (7); n et partant, Vauban prononçait la condamnation des monopoles. Colbert luimême, à l'usage, avait reconnu son erreur de " restreindre aux mains d'une Compagnie ou de quelques particuliers n les transactions commerciales. " Il est nécessaire que vous
(i) Correspondance de Colbert avec les directeurs de la Compagnie du Nord. 19 décembre 1670 — 30 juillet 1672 (Dkppog, t. III, p. 536).
(2) Jacques S.wary, t. II, p. 106.
(3) Colbert à d'Aguesseau 12 septembre 1670 (Dhppl.ng, t. III, p. 518).
(4) Selon les instructions de Colbert à Bellinzani.
(5) Colbert à Brunet, directeur de la Compagnie des Indes Occidentales. 27 octobre et 19 décembre 1670 (Dkpping, t. III, p. 521, 524).
(6) Mémoire du sieur Formot. 1662 (Archives Nat., Colonies, C* B').
(7) Colbert à M. de Baas, lieutenant-général aux Antilles. 9 avril 1670 (Chkmi.n-DcposïÈs, p. 74. — Ccltru, les Origines de l'Afrique Occidentale : Histoire du Sénégal, p. 57). — Colbert à Lambert d'Herbigny. 4 et 25 septembre 1671 (Deppisg, t. III, p. 588).
ibolissiez au plus lot cette coutume, écrivait-Il au {jouverleui" des Antilles. " Et il adoptait cette formule, toute nou- 'clle sous sa plume : " La liberté est l'âme du comnerce (1). »