LA COMPAGNIE DES INDES OCCIDENTALES ET LA DÉFENSE DES ANTILLES
La réorganisation de notre empire colonial avait été confiée en 1664 à un " lieutenant-général dans toute l'Amérique, méridionale et septentrionale, tant par mer que par terre (1). " Rétablir l'autorité royale méconnue par les gouverneurs (2) ou par l'étranger, installer partout la Compagnie des Indes Occidentales et faire respecter ses privilèges, telle était la mission d'Alexandre de Prouville, marquis de Tracy. Quatre vaisseaux de ligne (3), quinze cents marins et colons lui faisaient escorte.
La première étape, le 15 mai 1664, fut Cayenne dont les Hollandais nous avaient subrepticement frustrés, u Un maistre des requestes transfiguré tout d'un coup en homme de guerre, " Antoine Lefebvre de La Barre, débarqua sept cent cinquante hommes. Le seul aspect des troupes en bataille détermina les Hollandais à remettre le fort de Nassau et leurs autres établissements, dont Lefebvre de Lézy, fi^ère de La Barre, fut nommé gouverneur (4).
(1) l.e marquis de Tracv avait reçu sa nomination de lieutenant-général dès le 19 novembre 1G63 (Dd Tkhtrk, Histoire générale des Antisles habitées par les François. Paris, 1667-1671, in-4°, t. III, p. 17).
(2) Colbert à d'Estrades. Septembre 1662 et 27 juillet 1663 (Archives Nal , Marine B^2, fol. 132 — Stewart L. Mims, Colbert' s West India policy. New Haven, Yaie Univirsity Press, 1912, in-8", p. 58. — Depping, t. III,
(3) Le Brézé, capitaine Forant, l'Aigle d'Or, le Saint-Sébustien, la Sainte-Anne et trois flûtes, avec 650 colons. Colbert de Terron à Colbert. Brouage, 16 mars 1664 (A. Jku, t. I, p. 329. — B. N., Mélanges Colbert 119'"', fol 917 : MiMs, p. 66).
(4) Affaires Étrangères, Mémoires et documents 2135, fol. 25. — B. N., Cinq-Cents Colbert 203, fui 405; Franc. 22799, fol. 23 v". — Archives
Aux Antilles, le lieutenant-général alla d'ile en île procédera l'installation des nouveaux gouverneurs nommés par le roi sur la présentation de la Compagnie des Indes. C'étaient d'anciens officiers d'une bravoure à toute épreuve: à la Martinique Robert Le Frichot des Friches de Clodoré, à la Tortue Bertrand d'Ogeron, tous deux capitaines au régiment de la marine; à la Guadeloupe Du Lion; à la Grenade Vincent, capitaine au régiment d'Orléans; à Marie- Oalante M. de Théméricourt, jeune, mais .i sçavant dans tous les arts sans les avoir appris (I). » Lan d'après, l'agent général de la Compagnie, M. de Chambray (:2), répétait la même opération dans les îles cédées par l'Ordre de Malte (3), Saint-Christophe, Sainte-Croix, Saint-Martin et Saint-Barthélémy (4'), où il confirma dans leur emploi le commandeur de Sales et les autres gouverneurs nommés par cet Ordre militaire.
Aux uns et aux autres, il fallait d'autant plus de fermeté que la Compagnie des Indes, battue en brèche par tous les intérêts que lésait son monopole, par les capitaines hollandais, par les correspondants des négociants de Dieppe, Nantes, Bordeaux, la Rochelle, faisait l'effet " d'un fantosme, d'un loup garou, " dun vampire. » Un murmure général, " qui dégénéra à la Martinique en sédition ouverte, s'élevait par toutes les îles (5j .
Les hostilités avec l'Angleterre aggravèrent la situation.
ÎVat., Colonies C* i, fol. 190. — Lefebvrp: de L.^ Barhe, Description de la France éauiuoctiale, cy devant appelée Giiyanne. Paris, 1666, in-8".
(1) De Tehtbe, t III, p. 154, 215, ete
(2) Parti de la Rochelle sur / Harmonie, de 24 canons, qu'escortaient le Saint-Sebastien, le Mercier et la Sittaiine, il arriva aux Antilles en 1665 (Du Tertre, t. III, p. 160|.
(3) Le 10 août 1665 moyennant 500 000 livres.
(4) Les 3 et 8 décembre 1665, 1" et 4 janvier 1666 (Du Tertre, t. III, p. 252).
(5) Dr Tertre, t. III, p. 165, 194, 218, 221. — Golbert à Clodoré. 7 mai 1665 (Lettres de Colbert, t. III, 2' p., p. 397).
Lente à s émouvoir des répercussions de la j^uerre, la Compagnie des Indes Occidentales se berçait de 1 espoir qu'une commune entente maintiendrait aux Antilles la neutralité. L affaire de vSaint-Christophe, la déclaration de guerre du gouverneur anglais Watts à son collègue, dissipa toute illusion. t
Avec des contingents venus de ^sevis et Saint-Eustache, avec deux mille cinq cents hommes. Watts cherche à nous délogcrde la partie de Saint-Christophe que nous occupons : le commandeur de Sales se dérobe par une feinte aux troupes anglaises de la Cabesterre, fond sur celles de Cayonne, les culbute, livre un second combat aux Cinq- Combles le 2:2 avril 1GG6 et y meurt victorieux. A la Cabesterre, le colonel Reymes est défait. Un dernier choc à la pointe de Sable met aux prises les quatorze cents Anglais des colonels Watts et Morgan et les trois cent cinquante Français de Longvilliers de Poincy, qui se fait tuer. Mais ses deux adversaires le suivent dans la tombe ; les boucaniers de Morgan se fontécharper à Tattaque de notre blockhaus; les Irlandais catholiques tournent casaque; des pirogues de Caraïbes arrivent à notre secours; le colonel Revmes n'a plus qu'à se rendre. Tous les forts, tout le quartier anglais de Saint-Christophe sont nôtres (I).
La précipitation du colonel Watts a dérangé les plans du capitaine général des Antilles anglaises. Francis Willoughbv ne trouve plus, ni à Saint-Christophe, ni à Marie- Galante, où « mordre (2). » C'est nous au contraire qui attaquons :
Du Vigneau pille lilot de l'Anguille, Bourdet met deux
(i) Du TebtrEj Histoire générale des Aiitisles, t. IV, p. 24. — Margaret Watts à William Darcv. Barbades, 10/^0 avril 166(); — Francis Sampson à son frère John. Nevis, 6j\.(j juin (W. iSoël Sai.nsbury, Calendar of State papers. Colonial séries, America and West Indies (1661-1668). London. 1880, in-8", n- 1206, 1212).
(2) En mai (Du Tertre, t. IV, p. GO).
bâtiments hors de jeu sous Nevis ; un autre capitaine enlève le vaisseau de guerre du capitaine Steadani. Cependant que de France arrivent, par échelons, des renforts : La Barre amène neuf légers bâtiments de la Compagnie et trois cent cinquante soldats, d'Elbée deux vaisseaux armés ed'Hollande, le maréchal de bataille de Saint-Léon quatre vaisseaux du roi (1) et huit compagnies.
Avec son Lys Couronné de trente-huit canons, qu'escortent la Justice et le Saint-Antoine, d'Elbée n'hésite pas à tenir tète, le 31 juillet 1666, aux dix-huit navires de Francis Willoughby qui venaient » nettoyer " la Martinique et qu'il force à vider la rade de Saint-Pierre (2).
Willoughby pense trouver une revanche aux Saintes contre deux navires marchands. Attaqués par les trois frégates du vice-amiral William Hill, les capitaines Reauville et Baron livrent bravement bataille : l'un tombe prisonnier; l'autre, après avoir brûlé son navire, se replie dans un " fort de rochers » dont l'infructueux assaut coûte soixante hommes au seul équipage de la Margaret, capitaine Edward Burd. Ce vigoureux accrochage a retenu la flotte de Francis W^illoughby dans le détroit des Saintes, où elle est prise dans la spirale d'un cyclone et anéantie : une flûte échoua à Montserrat, un brûlot à Antigoa, « un cul de navire " à la Guadeloupe; tout le reste, un millier d'hommes, avait péri. A terre, les quatre cent cinquante marins du vice-amiral Hill, pris à revers par les miliciens de la Guadeloupe et les Caraïbes de la Dominique, mettaient bas les armes le 16 août (3). D'Antigoa, Henry
(1) Le Saint-Sébastien, de 28 pièces, l'Aigle d'Or de 26, l'Aurore de 16, le Cher-Amy de 10, et des transports (Ibidem, p. 118, 123).
(2) D'YLlbÉe, Relation de ce (jui s'est passé dans les isles et terre fertile de l'Ainérifjiie pendant la dernière guerre avec l'Angleterre. Paris, 1671, 2 vol. in-12.
(3 Lettres de Hill, prisonnier. La Rochelle, 27 août 1666. — Henry Willoughby. :s'evis, 28 août (v. st.) (W. ]Soel Saunsbuisy, n°' 1273, 1523, 1558).
Willoughby, neveu du défunt, accourait à leur secours avec un navire de douze canons et cinq barques. D'EIbée fondit sur lui comme « le milan sur les poulets (Ij : » deux cent trente hommes sur trois cents, trois navires sur six reslèrent entre nos mains.
Nous sommes les maîtres de la mer ('2) : travaillant » à plein drap, " l'ingénieur Blondel parcourt les îles pour y créer des bases d'opération, des forts, des bassins à flot \}i). Une attaque brusquée, en novembre, nous rend maîtres d'Antigoa. Le Saint-Christophe et la Vierge ont réduit, le 4, le fort de la rade des Ginq-lles : le Florissant, battant pavillon de La Barre, et In Justice ont fait taire le feu d'une demi-lune. La compagnie de débarquement d'Orvilliers a coupé la retraite aux fuyards, enlevé les colonels Cardin et Moucb, puis brisé la résistance de quatre cents hommes retranchés dans un camp : le 10, le colonel Bavard capitule.
Nevis est l'une des clefs de la domination anglaise. La Barre en propose la conquête au conseil de guerre. Mais son avis, combattu par la plupart des gouverneurs de colonies, ne recueille pas la majorité. On se rabat sur Saint-Eustache, où quatre-vingts hommes sont détachés comme garnison ; sur Tabago, d'où les Anglais sont expulsés par le gouverneur de la Grenade; sur Montserrat, où La Barre reçut, le 10 février IG67, le serment de fidélité des colons irlandais.
(1) Avec le Lys Coui-onné, le Saint-Christophe ^ la Concorde et le Saint- Antoine, aux équipages renforcés de 400 miliciens (d'Elbéh, t. I, p. 180. Dr Tertre, t. IV, p. 113. — Vicomte Du Moïey, Guillaume d'Orange et les origines des Antilles françaises. Paris, 1908, in-8°, p. 226),
(2) Lettre de Henry Willoughljy Nevis, 28 août (v. st.).
(3) Charles Luc.vs, François Blondel à Saintes, à Eochefort et aux Antilles (1666-1667), dans le Congrès archéologique de France, 61^ session (1894), p. 326. — Aux termes de la mission qu'il avait reçue le 19 juillet 1666, le constructeur de Rochefort dressa les cartes des « cinq principales isles : » Nous avons à la B. jN., section de Géographie, celle de la Grenade.
Sur l'avis qu'une flotte anglaise de dix vaisseaux vient d'arriver à la Barbade avec ^Yilliam Willoughby, frère du précédent gouverneur, Lefebvre de La Barre va en hâte à la Martinique masser nos forces navales. Pour un lieutenant général des armées de terre et de mer en Amérique, c'est une témérité de s'aventurer sur une simple patache de vingt-quatre canons et cent dix hommes d'équipage. A peine les Armes d'Angleterre ontelles doublé la pointe de l'île Nevis, le 3 avril 16(37, qu'une grande frégate de quarante-quatre canons, montée de trois cents hommes, leur coupe la route. « A nous de vaincre ou de mourir, '> tonne le lieutenant général, debout " au milieu du château d'arrière, appuvé sur la lice, le fusil à la main; » et il fait ouvrir le feu sur le Colchesier qui tente l'abordage par les haubans d artimon. Deux balles à la cuisse et à la main le couchent,» « nageant dans le sang, « sur un matelas. Les assaillants déferlent à bord, après une salve à mitraille qui nous a abattu une trentaine d'hommes. Mais le capitaine d infanterie de La Noue les rejette à la mer; le lieutenant Goulombier balaie par un feu roulant le beaupré ennemi; et de ses quatre pièces de chasse chargées de boulets à deux têtes, le capitaine Bourdet fracasse la frégate ennemie. Et soudain, les Anglais de descendre de leurs postes d'attaque pour courir aux écoutilles; leur navire fait eau; le grand màt s'abat; puis un profond silence dans la nuit; le Colchester, croit-on, a sombré. Victorieuses mais pantelantes, les Armes d'Atigteterre se traînent à Sainte- Croix, puis à la Martinique, où La Barre trouve une demande de secours envoyé par le gouverneur de Saint- Christophe (Ij.
(1) D'Elbée, t. II, p. 91. — De Tertrk, t. IV, p. 225.
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Combat naval de l'ile Nevis (20 mai 1667).
Il repart aussitôt pour briser le blocus ennemi. Renforcée de trois vaisseaux hollandais et montée de douze cents volontaires, notre liotle comprenait dix-neuf bâtiments en deux escadres : La Barre menait l'une avec les gouverneurs de la Martinique et la Guadeloupe comme vice-amiral et contre-amiral (1) ; Abraham Grynssen commandait l'autre avec son compatriote Leuvelaer pour viceamiral (2). Leurs deux colonnes, beaupré sur poupe,
(1) Le Zys Couronné, 38 canons, capitaine d'Elbée :
La Justice, 32 canons, yice-auiiral battant le pavillon de Clodoré, capitaine Jacques Gauvain ;
La Concorde, contre-amiral battant pavillon de Du Lion, capitaine Jamain ;
/.e Florissant, 30 canons, capitaine La Jaunaye ;
Les Armes d' Angleterre, 24 canons, capitaine Bourdet;