L'EXPÉDITION DE NAPLES
Des considérations que nous avons développées dans le volume précédent, il résulte que la France n'était point prête, à la fin du quinzième siècle, à s'engager dans une grande guerre maritime. L'émiettementde nos forces entre plusieurs amirautés indépendantes enlevait au commandement l'unité, aux escadres la cohésion; avec les incessants progrès de l'artillerie, la tactique évoluait, sans que l'expérience eût encore permis d'en fixer les règles et d'apprécier la valeur relative des divers bâtiments : le rude homme de mer qui avait illustré le règne de Louis XI, Coulon, n'était plus. Point d'amiral en renom, peu de vaisseaux, pas de flotte... Ce fut le moment choisi pour demander à notre marine un effort considérable.
Lasse de poursuivre l'accroissement normal du territoire, la politique française changeait soudain d'orientam. 1
tion ; et pour nous se rouvrait, sous le vain masque de croisade, l'ère des expéditions lointaines et stériles. Seconder une armée d'invasion par une action parallèle, l'éclairer, la flanquer, la ravitailler, avec le danger d'être sans cesse coupés de leur base d'opérations, tel était le rôle capital dévolu à nos marins. Pour n'avoir pas de longue main su préparer l'attaque, nous allions apprendre pour la seconde fois à nos dépens de quel poids pèse dans une guerre la suprématie navale.
En proie aux discordes intestines et à la crainte d'une invasion turque, l'Italie appelait un sauveur, la papauté un croisé, la population napolitaine un roi (1) , n Un homme va venir, clamait Savonarole aux gens de Florence; il envahira l'Italie en quelques semaines, sans tirer l'épée. Il passera les monts et les rochers, et les forteresses tomberont devant lui (;2) . »
Celui qu'on sollicitait ainsi de toutes parts était jeune, par suite enclin aux aventures. Il céda. Et, en dépit des sages remontrances de ses vieux conseillers (3), Charles VIII, le fils du plus pratique de nos rois, se lança dans les entreprises les plus chimériques, conquête du royaume de Naples, restauration de l'empire d'Orient.
A ces rêves, dont un autre Valois, un Charles aussi, avait, deux siècles avant, montré l'inanité, Charles VIII sacrifiait l'intégrité du territoire et la dignité nationale. Il abandonnait à l'ennemi nos frontières, Roussillon, Cerdagne, Franche-Comté : à l'Angleterre, il payait tribut.
(1) Sur l'expédition de Charles VIII en Italie, il y a deux ouvrages d'une importance capitale, l'un contemporain des événements, l'autre tout moderne : Marine Sanuto, Spediztoite di Carlo VIII in Italia, éd. Binaldi Fulin. Venezia, 1883, 8°, estralto dall' Archivio Veneto. — H.-Fr. Delaborde, L'expédition de Charles VIII en Italie. Paris, 1888, in-4''.
(2) P. ViLLAHi, Jérôme Savonarole et son temps. Traduction G. Gruyer. Paris, 1874, in-12, t. I, p. 192, 226.
(3) L'amiral de Graville et Gié {Mémoires de Philippe de Commynes, éd. B. de Mandrot. Paris, 1903, in-8», t. II, p. 132).
Et libre de suivre en paix sa chimère, il proclama solennellement à Lyon ses revendications sur le royaume de Naples (1). Cette couronne, que lui avait léguée en héritage, sans avoir pu la ceindre, le bon roi René, il comptait l'arracher lui-même à l'usurpateur Alphonse d'Aragon. Pour ce, une armée de 41,900 hommes était mise sur pied : le quart de l'effectif prendrait la voie de la mer (2).
UNE FLOTTE IMPROVISEE
Mais point de flotte! l'État possédait en tout vingt et un bâtiments, dont neuf dans le Ponant : il en fallait, à dire d'experts, quatre-vingt-six (3). On en mendia partout, carraques et galères à Gênes, caravelles et allèges de débarquement en Portugal, galères, pontons et troupes à Florence (4), réquisitionnée par un ultimatum : l'Espagne se chargerait des vivres, le duc de Milan du reste. Pour un conquérant, le pitoyable aveu de faiblesse!
Tablant là-dessus, Florence refusa ses services; le pape Alexandre VI se détourna de nous, au point de marier son
(1) 17 mars 1494 (Cf. Ph. vax der Haegiien, Examen des droits de Charles VIII sur le royaume de Naples, dans la Revue historique, t. XXVIII (1885), p. 89).
(2) Dépêche de Belgiojoso à Ludovic le More. 28 mars 1494 (H.-Fr. Delaborde, p. 325).
(3) 50 galères, 24 gros navires et 12 galions. Or, nous possédions 7 vaisseaux et 2 galères en Normandie, 6 navires et 6 galères dans la Méditerranée [Ibidem. — Cf. la notice consacrée aux armées de Charles VIII, par H. Lemo^kier, dans l'Histoire de France de E. Lavisse. Paris, 1903, in-4", t. V, p. 28).
(4) 6 galères, 2 pontons, 300 lances et 100 fantassins étaient le contingent auquel fut taxée Florence dès le 2 février 1494 (Abel Desjardins, Néqociations diplomatiques de la France avec la Toscane, dans la coll. des documents inédits. Paris^ 1859, in-4'', t. I, p. 361, 401).
fils à la fille d'Alphonse d'Aragon. Indifférent au Saint- Siège, dont il ne nous gagnait point l'appui, le projet d'expédition contre les Turcs offusquait Venise, jalouse de sa suprématie en Orient. Peu scrupuleux sur le choix des moyens de nous entraver, le capitaine général Andréa Loredano supprima nos éclaireurs. Il pendit haut et courl, sous le pavillon fleurdelisé arboré par dérision sur le gibet, le capitaine de vaisseau Philippe Bucelly, de Montpellier, et les gentilshommes de sa suite : l'exécution eut lieu en l'île Saint-Georges, près de Zante (1).
Devant cette sinistre réalité, s'évanouissait le décevant mirage développé devant Charles VIII par un rêveur qui se donnait des allures de prophète. N'allait-il pas jusqu'à dénombrer les contingents maritimes que nous badleraient Il les rois de la mer» , Génois et Vénitiens (2), pour anéantir les marranes musulmans! Et Guilloche de Bordeaux se faisait d'autant mieux écouter qu'il revenait d'un voyage, voire d'une mission, en Italie, dont il rapportait des impressions flatteuses pour l'amour-propre national :
>' Or, ay je veu Napolitains,
Crier à Dieu à haulte voix,
Tant qu'ilz peurcnt à jointes mains :
Dieu! envoyez-nous ces Françoys ! » (3).
En dehors de ces sympathies popvilaires, presque impuissantes, nous n'avions en réalité qu'un seul allié, Ludovic le More, duc de Milan. Encore l'indisposa-t-on en donnant
(1) Lettre de Charles VIII à la Republique de Venise, 22 janvier 1494 (Archives de Modène, Cancellaria Estense, estera, lettre publiée dans les Lettres de Charles VIII, roi de France, par P. PÉLiciiiR. Paris, t. IV, 1903, in-8", p. 1 : Société de l'histoire de France).
(2) 12 nefs, 32 galères, 22 galéasscs vénitiennes, 18 nefs génoises.
(3) Bibliothèque Nationale [que j'abrégerai désormais en B. N.]^ Franc. 1713 (fol. 18 v°), publié sous le titre : La prophécie du roj Charles VIII, par maitre Guilloche, bourdelois (1494), publiée pour la première fois, d'après le ms. de la Bibliothèque impériale, par le marquis de La Grange. Paris, 1869, in-18.
une place prépondérante à son compétiteur éventuel au trône de Milan, Louis d'Orléans, l'héritier des Visconti (l). Le duc d'Orléans reçut le commandement de la flotte, tant est enracinée chez nous l'idée qu'on s'improvise amiral, idée que partageait le roi lui-même. Charles VIII, jaloux de renouveler les exploits de Guillaume le Conquérant, si les courtisans ne l'en avaient détourné, eût pris passage sur la Charlolte, le plus puissant vaisseau du temps :
11 Vingt-deux cens pippes de vin portoit, Sans l'appareil d'elle qui coniportoit.
Le tiers d'autant
Fournie estoit de grosse artillerie; D'autres basions à feu, granz et poliz, Elle portoit environ quatre cens. » (2)
Sur les llammes et les pavillons, lo grand peintre Jean Bourdichon avait reproduit telle miniature des Heures de la reine Anne, qui devenait le palladium de l'expédition : la Vierge passant sur une nuée d'argent dans la voûte constellée du firmament (ii) . Quand la grande nef changea de chef, les armes d'Orléans se marièrent au hlason du roi (4.) .
Tandis qu'on procédait au «recoutrement et rabillement" des six galères de l'arsenal marseillais (5), un grand chantier de constructions njivalcs était créé à Toulon sous la direction de Frère Pierre Baron, chevalier de Rhodes, et
(1) Louis d'Orléans fut nommé chef et capitaine général de l'armée de mer, 4 mars 1494 (B. ]N., Clairand)ault 825, fol. 114).
(2) [André de La Vio'k], Vcrqicr d'onneur, nouvellement imprimé à Paris, par Jehan TreppercI, fol. ci v". — Je soupçonne toutefois le Vcrqier d avoir confondu la Charlotte avec la Charente, qui n'alla que deux ans plus tard dans le Levant.
(3) De Maulde La GLWiÈnK, Histoire de Louis XII. Paris, 1891, gr. in-8", t. III, p. 62.
(4) Comptes d'équipement de la nef du duc d'Orléans (Archives nat., KK 333.) — GuiCHARDiN, Histoire des guerres et choses advenues en la Chrestienté soubs Charles VIII. Paris, 1568, in-8°, fol. 68).
(5) Mars-mai 1494 (Archives des Bouches-du-Rhône, B 2551, fol. 1- 133).
du Marseillais Jehanon Risso (1). C'est ainsi que Toulon s'éveilla, un matin de mars 1494, j^rand port de guerre. Des équipes d'ouvriers venues de Marseille mettaient sept galères (2) dans leurs berceaux, — dans leurs bers, disaiton, — au bruit des marteaux du maître de forges : le i< portai de la marine » , que gardait sévèrement un portier consigne, protégeait les travaux contre tout regard indiscret.
Ce n'était point là toutefois que s'apprêtait le gros de la Hotte expéditionnaire. Il avait fallu recourir à l'étranger et prendre Gènes pour base d'opérations. Au grand écuyer Pierre d'Urfé, assisté d'un chambellan royal, d'un contrôleur des finances et d'un maître d'hôtel (3), incombait la lourde tâche d'improviser une flotte de dix carraques et vingt-quatre galères, dont Ludovic le More assumait la moitié des frais (4).
Organiser un service de brigantins éclaireurs autour de Gênes, un service de ravitaillement jusqu'en Sardaigne, préparer pour le passage éventuel du roi une galéasse et une galère, pourvoir de palcmentes l'arsenal marseillais, livrer bataille à la flotte ennemie, si elle osait paraître, lutter contre la peste qui désolait le littoral, telle était la tache écrasante imposée au grand écuyer : en guise de récompense, il céderait son commandement au duc d'Orléans, dès que la flotte serait prête (5). Et comment donner
(i) Il Rolle de la despence faite à Thollon aux niaistres qui ont l)esonlié aux gallées du lloy..., qui fait fore audit Tliollon « {Ihid., fol. 104, 119).
(2) Les constructeurs niaitres d'aiche étaient : Arlaut, pour trois galères; Londjardon, pour une; Anglovs, pour trois. Le maître des forges s'appelait Victor Fabre : il était aussi de Marseille [Ibid., fol. 107 v", 109).
(3) De Beaumont, Jean de t^a Primaudaie et Guinot de Lousiers.
(4) Il devait armer 4 carraques et 12 galères.
(5) Instructions de Charles VIII à Pierre d'Urfé, de Beaumont et .Ican de La Primaudaye. Lyon, 4 mai 1494 (B. N., Moreau 774, fol. 1. — Cf. l'append. de Commynes, éd. Dupont, t. III, p. 370.) — Tant aux navires qu'aux archers, Guinot de Lousiers et son lieutenant Jean de La Grange furent préposés commissaires (^Verqier d'onneur, éd. J. Trepperel, fol. ci).
quelque cohésion à des éléments aussi disparates : galères et carraques génoises de Paolo Fregoso et Giovanni Adorno (1), escadre provençale de Villeneuve-Trans et Bidoux, transports savonais de François de Luxembourg (2) , nefs normandes de La Chapelle, au nombre de douze (3) ?
(1 La Franche Nan, la Figue, la Denise, La grant navire au signe de la couppe, La Marguerite légière de la courpe.
Le Chien de mer, le Jacquet, la Volcnte, De La Rochelle aussi la Gouvernante (4). »