LA CONQUÊTE
Ce fut, pour Pierre d'Urfé, un vrai tour de force que d'opérer sa concentration malgré Tennemi. Il eut l'intuition que l'offensive vaut toujours mieux en pareil cas; au lieu d'attendre de pied coi les trente-cinq galères et les dixhuit vaisseaux du prince Frédéric de Tarenle, prince d'Altamura et frère du roi de Naples, il ramassa tous les vaisseaux en rade pour se porter à leur rencontre. Et bien qu'il ne disposât que des quarante-trois bâtiments d'Adorno et du prince de Salernc, il forçait, le 19 juillet, son adversaire à abandonner le siège de Porto-Venere et à se replier sur Livourne (5) .
(1) B. SEX\nKGA, De rébus Genueiisihus commentaria ah anno 148S-' 1514, dans MunAToni, Scriptores rerum Italicarum, t. XXIV, p. 540.
(2) Luxembourg-Martigues avait été envoyé le 5 août à Savone pour presser l'embarquement des troupes (De Maulde, t. III, p. 51).
(3) B. N., Franc. 17329, fol. 182. Ce capitaine était sans doute Pierre de Velort, sieur de La Chapelle-Belouin, que nous retrouverons en 1503.
(4) Vergier rVonneur, fol. ci v° : la Louise, qui y est également portée, ne vint qu'en 1496 dans le Levant.
(5) Senarega, De rébus Genuensibus, dans MuR.vroRi, t. XXIV, p. 540. — S.ixuTO, Spedizione, p. 52, 58.
Notre plus redoutable ennemi faillit être nous-mêmes; la rivalité éclatait entre les chefs de la Hotte. Pierre d'Urfé avait refusé, au départ, de céder le commandement à tout autre qu'au duc d'Orléans (1) et de reconnaître les prétentions soit du lieutenant général des galères Paolo Fregoso (2), soit du nouveau lieutenant du duc d'Orléans. François de Luxembourg, vicomte de Martigues, avait en effet reçu du prince une mission analogue à celle de Pierre d'Urfé, travailler, nuit et jour, àl'armementde la flotte (3). Fort heureusement, un personnage considérable, le chef suprême de la marine française, s'était effacé, et, par cette sage abstention, qui marquait sa désapprobation pour les projets du roi, l'amiral de Graville n'avait point contribué à compliquer l'imbroglio. Malet de Graville n'en avait pas moins patriotiquement joint à l'expédition ses deux nefs, le Lion et la Pensée, armées à ses frais (4) et placées sous les ordres de René Parent, jvicomte de Rouen (5).
Enfin, l'arrivée de Louis d'Orléans, le 29 juillet, mit fin à de fâcheuses rivalités. Le capitaine général, à bord de la grosse nef Negrona, pavoisée à tousses mâts, passa la revue navale la pkis grandiose qu'il nous eût été donné d'avoir depuis plus d'un siècle. Quatre-vingt-dix-huit vaisseaux,
(1) Le 13 juin, Charles VIII avait prévenu Pierre d Urfé que le chef de l'armée navale serait le duc d'Orléans (^Catalogue de vente, par Et. Charavay, 11 décembre 1875, n" 106).
(2) Selon des lettres de provision en date du 9 avril (B . N., Clairamhault 825, fol. 114).
(3) Lettre du doge de Gênes au duc d'Orléans. 10 juillet (Archives de Gênes, Littcrarum (1493-1495), X 140 : 36-1812). — Dk Maui.de, t. III, p. 61.
(4) Le roi lui remboursa plus tard 23,175 livres pour les dix-neuf mois de campagne (l'^'' juin 1494-31 décembre 1495) du Lion et de la Pensée (B. N., Franc. 8310, fol. 235 v°. — P. Anselme, Tre'sor ge'ne'aloqique, t. VII, p. 865).
(5) Quittance de René Parent, chevalier, « vicomte de Rouen et cappitaine de navires. » 1'^ mais 1498 (B. IN., Pièces orig. 2196, doss. Parent de Normandie, 2),
en le saluant tour à tour tle leurs aubades, s'alignèrent devant lui (1).
C'était également, à deux bâtiments près, l'effectif total de la flotte napolitaine (2); mais nous avions beaucoup moins de galères que l'ennemi. Ce détail n'avait point échappé à l'œil vigilant du prince de Tarente, qui revenait à la charge. Débarquant quatre mille hommes à Rapallo, à quelques lieues de Gênes, il renvoya vers Naples ses navires de transport, pour conserver toute liberté d'allures, se dérober, si notre flotte attaquait en bloc, « opprimer " au contraire nos lourds voiliers, s'ils se présentaient isolément ou suivaient en traînards (;î).
Pour empêcher le mouvement insurrectionnel de gagner de proche en proche, le duc d'Orléans prit immédiatement la mer à la tête de ses vaisseaux légers, dix-huit galères, six galions et galéasses et neuf vaisseaux. Le corps d'armée des San-Severino,de Giovanni Adorno et Antoine de Baissey descendait le long de la côte pour le seconder (4). Sous la protection de la capitane Notre-Dame (5). dont la grosse artillerie balayait « Testroitte planure » de Rapallo et battait en flanc les Aragonnais, un millier de Suisses, débarqués de la flotte, prirent l'ennemi à revers, au moment où les tètes de colonne d'Adorno et de Baissey prononçaient leur attaque, le 8 septembre 1404. Refoulés dans la ville
(1) 20 galions, 17 navires, 6 carraques, 3 fustes, 23 grosses l)arques, 41)rijjantins, 24 galères (Compte de Pierre I^e Gendre : B. N., Franc. 17329, fol. 182).
(2) 96 bâtiments, dont 30 galères, 30 barges, 4 vaisseaux, 4 galions (NoTAR Gur.OMO, Cionica di Napnti, éd. P. Garzilli. Napoli, 1845, in-4'', p. 183).
(3) GciCHARDix, Histoire... .«tojf/w Charles VIII, fol. 46 v".
(4) Ibidem, fol. 55.
(5) Qui appartenait à Commines (Commynes, éd. B. de Mandrot, t. II, p. 137. — A. Spoxt, La marine française sons le règne de Charles VIII, dans la Revue des Queslions hisforic/ues (1" avril 1894), p. 58. — Fierville, Documents inédits sur Philippe de Commines. Le Havre, 1879, in-8", p. 20.
de llapallo, les Nannis génois commandant les troupes adverses, Ohietlo Fieschi, Fregosino et Giulio Orsini laissèrent une centaine de tués sur la place et la moitié de leurs soldats prisonniers ; le reste gagna péniblement la montagne.
Le lendemain, comme la flotte napolitaine arrivait en bataille pour tâcher de recueillir les fuyards, Louis d'Orléans, malgré son infériorité numérique, lui barra la route. Devant la ferme attitude de nos marins, qui gouvernaient (i droit comme une ligne » sur lui, le prince de Tarente, pour la seconde fois, battit en retraite sur Livourne (1),
De cette brillante victoire de Rapallo, nous ne pûmes tirer aussitôt profit. Le duc d'Orléans tomba malade : au bout de deux semaines, on le remplaça à la tête de la flotte par le cardinal Julien de La Rovère, commandant purement nominal qui n'imposait point silence aux compétitions. Complètement désorienté sur le plan de campagne à suivre, le conseil royal ne savait à quelle solution s'arrêter : continuons la poursuite, disait Pierre d'Urfé, qui avait fait ses preuves et que Briçonnet, évéque de Saint-Malo, appuyait de son autorité (2). Gouvernons sur Naples, opinait le sénéchal de Beaucaire, Etienne de Vesc, qui avait pour lui le duc de Milan. Restez à Gênes, parés à barrer le chemin à l'escadre espagnole de Villamarin, qu'a mandée le prince de Tarente, seml)lait décider Charles VIII (3).
Nous disposions, à ce moment, de forces navales considérables, cent-vingt-six bâtiments, selon un recensement fait en rade de Gênes (4) . Officiers et matelots à notre solde
(1) Hisloiic de 1270 a 1510, par un gentilhomme de la suite de Charleê d'Orléans, dans Godefroy, p. 100. — Lettre de Charles VIIl au Parlement, 10 septembre [Bibliothèrjue de l'Ecole des Chartes, i. LV, p. 145). — = Saxi-ïo, p. 54.
(2) Dépêche florentine, citée par M. m-: Boislislk, Etienne de Vesc, p. 94. note 2. — CoMMYXES, éd. B. de Mandrot, t. II, p. 1G8 et p. 145, note 4.
(3) Sakuto, p. 244.
(4) Georgii Fi.om Mediolanensis, De e.xpeditioiie Carnli VIII in Neapoli-
avaient reçu ordre, le 9 octobre, de prêter serment de fidélité entre les mains du lieutenant-général François de Luxembourg (1). Une triple démonstration navale était décidée contre les ports napolitains, toscans et pontificaux, tant pour préparer l'invasion que pour ouvrir un passage à l'armée de terre.
Le 16 octobre, une petite division, formée de la Salvazza et de deux barges, s'ébranla pour La Spezia : elle portait 2,000 hommes d'infanterie et du canon au corps d'armée de Gilbert de Bourbon-Montpensier, qui forçait l'entrée de la Toscane parles villes de la Lunigiane. A quelques jours d'intervalle, suivit l'armée de François de Luxembourg, envoyée contre les États pontificaux : après avoir jeté dans Ostie les trois cents arbalétriers de Menaud d'Aguerre et joint aux troupes romaines de Fabricio Colonna le corps de débarquement du lieutenant-général Gratien d'Aguerre (2), elle devait se rabattre contre Livourne. C'était la plus forte de nos escadres : elle ne comprenait pas moins de vingt-sept galères et de quinze vaisseaux, placés primitivement sous le commandement de Pierre d'Urfé. La dernière appareilla pour le royaume de Naples dans les premiers jours de novembre, emmenant l'amiral de Naples (3), Antoncllo di San-Scverino, prince de Salcrne, le capitaine-général de la marine de Provence, Louis de Villcneuve-Trans, sieur de Sérénon, et trois mille combattants. Telles furent les nouvelles publiées en France dans le premier bulletin officiel de la grande armée d'Italie (i).
taimm re^nu»;, dans Godefroy, Histoire de Char/es VIII. Paris, t684, p. 22.5.
(1) Arcliives de Gênes, Litterarian (1493-14.95), X 140 : 36-1812, fol. 100.
(2) Gratien d'Aguerre disposait de ses cinquante lances, plus trente lances d'Antoine de Ville, sieur de Domjulien, trente de Robert de La Marck, cinq cents Suisses et cinq cents arbalétriers : Colonna avait huit cents lancrs italiennes à notre solde.
(3) B. N., Franc. 17329, fol. 182.
(4) J. DE L.\ PiLORGERiK, Campaqne et bulletinx rie la r/rn)irle armée
Les mesures prises étaient habiles, la suite le prouva. A l'annonce que le grand écuyer Pierre d'Urfé, à la veille de quitter Gênes, s'était enquis des points faibles de Livourne (1), Pierre de Médicis s'affola. Le 30 octobre, il accourait au camp royal et nous livrait pour toute la durée de la guerre les places fortes de la Lunigiane, Sarzane, Pisc, Livourne (2). Contre les Etats de l'Eglise, la même pression réussit. L'occupation d'Ostie, malgré le naufrage de dix galères à l'embouchure du Tibre, le 22 novembre, et la capture de deux autres par Frédéric de Tarente (3), amena Alexandre VI à composition. Dès que Charles VIII eut atteint la Ville Eternelle, le 30 décembre, le pape lui remit en gage, outre Ostie, Civita-Vecchia et Terracine. Dès lors, le ravitaillement par mer de l'armée d invasion était assuré : et les convois de vivres se suivirent journellement; c'est ainsi qu'à une flottille de vingt-deux petits bâtiments, entrée dans le Tibre le 12 janvier (4), succédait le convoi de Jean Laure, parti le surlendemain de Toulon (5).
Aux termes du bulletin de la grande armée, deux colonnes d'avant-garde devaient préparer l'invasion du royaume de Naples. Gratien d'Aguerre et les Colonna descendraient du nord; le prince de Salerne attaquerait sur un autre point, de lui connu. Il affirmait qu'à son approche,
irilalie commatuice par Charles VIII (1494-1495). Nantes, 1866, ln-12, p. 84-. — Historié lU ittesser Marco Guazzo, ove si coiiteiKjono la veuuta et parlita illtalia di Carlo Ottavo, redi Franza, et cnme acquisto et lascio il rer/nn di ISnpoli, et tuttc le cose iii qiici tempi in mare et in terra successe. Venelia, 1547, in-8°, fol. 31.
(1) Leitres de Ridolti et Sodeiini à Pierre de Médicis, 7 et 22 octol)rc (A. Desjardixs, t. I, p. 529, 578),
(2) Saxuto, p. 106. — Prof. Camillo Maxkrom, Storia délia marina italiana. Ronia, 1897, in-8", t. III (dalla caduta di Costantinopoli alla battaylia di Lepanto), p. 204.
(3) Sanuto, p. 204.
(4) .1. DE La PiLORGERiE, p. 136 : bulletin daté de Rome, 13 janvier.
(5) Archives de Toulon, BB 44. fol. 62.
quatre ports de la péninsule arboreraient notre drapeau (1), et on était d'autant plus fondé à le croire qu'il était amiral de Naples depuis 1477 et que sa famille, la puissante ge)i<i des San-Severino, possédait nombre de villes et de châteaux en BasilicaLe, en Calabre et dans la terre d'Otrante (2) . Mais on lui avait donné l'escadre proven(;ale (3) de Villeneuve- Trans, dont les matelots, hébergés au château de Trans, n'étaient qu' » un tas de brigans et mauvais garsons " , à ce point dangereux que le sénéchal de la province, deux ans auparavant, avait dû conduire contre eux ban, arrière-ban et milices (4). Jetée par la tempête sur les côtes sardes, où un vaisseau se perdit, l'escadre fut si lente à n se r'habil- 1er I) qu'au lieu de devancer le roi à Naples, elle fut la dernière au rendez-vous (5).
En dépit de ce mécompte, la marche triomphale continua sans arrêt vers le sud : Voluntas Dei, Missus a Deo, étaient les devises inscrites sur les étendards. A Naples, dès l'approche des Français, l'émeute gronda dans les rues. Aux cris répétés de « Francia! Francia! " le roi Alphonse prit peur, abdiqua et s'enfuit. Le nouveau roi, Ferdinand ou Ferrand II d'Aragon, abandonné de ses sujets, incapable d'esquisser la moindre résistance, avec les huit galères et barges du catalan Villamarin, se retira dans l'île d'ischia (G). Le 20 février 1495, les vedettes de l'armée française aperçurent dans le port de Naples un gigantesque incendie;
(1) Avis adressé de I-.yon à Pierre de Médicis. 24 mai (A. IJesjardins, t. I, p. 397).
(2) Se. Ammirato, Fainiglie nobili Napoletane, l^art. I, p. 80.
(3) Armée à Marseille et Villefranche (Extraits des comptes des trésoriers de la marine, B. N., Franc. 17329, fol. 182).
(4) 21 septembre 1492 (Archives de Toulon, BB 44, fol. 23).
(5) CoMMYXES, éd. Dupont, t. II, p. 327, 368. — Saxuto, Spedizioiie di Carlo VIII, p. 188. — H.-Fr. Dei.aborde, p. 523.
(6) NoïAR GiACOMO, p. 185. — Sur l'entrée de Charles VIII à Naples, on peut encore consulter avec fruit Michel Ris, Histoire de la coix/uéte et de la rébellion de Naples, en latin (B. N., Latin 6200), publiée partiellement par A. DE BoisLisLE, Etienne de Vesc, p. 258.
c'était Tadieu du fugitif : l'arsenal brûlait avec les galères et les fustes en chantier, une barge à flot et trois grands vaisseaux ancrés près du môle, la Ferlina, C Annonciata et la Ferrandina (1). Les flammes n'épargnèrent que deux galéasses, attribuées plus tard à Etienne de Vesc et Graticn d'Aguerre (2), et l'Incapiello ou la Capella, que les bannis génois, le cardinal-archevêque Paolo di Gampo Fregoso et le protonotaire Obietto Fieschi, avaient obtenue du roi fugitif pour se sauver eux-mêmes (3).
Le surlendemain, Charles VIII faisait dans Naples une entrée solennelle, aux acclamations d'une foule qui l'attendait comme le Messie. Il n'eut à compter qu'avec les garnisons du château de l'Œuf et du Castel Nuovo. Les huit cents Basques et Suisses du Castel Nuovo n'opposèrent qu'une faible résistance, malgré le concours du corsaire Peruca le Catalan. Pour réduire le château de l'OEuf, il fallut au contraire l'écraser sous le feu des batteries du Pizzofalcone, de l'escadre du prince de Salerne arrivée de Sardaigne le 7 mars (4), et de la Capella que le cardinalarchevêque de Gênes avait jointe à nos vaisseaux, en échange d'une amnistie pour les bannis génois. Le gouverneur du château, Antonello Picciolo, sous la menace de n'avoir aucun quartier après l'assaut, capitula le 13 mars (5).
Tout le royaume de Naples, à part Ischia, Lipari, Brindisi et Gallipoli, suivit l'exemple de la capitale. Et sur le littoral méditerranéen, depuis les confins du Roussillon
(1) Mastrojanî*!, Sommaj'io deqli atti délia cancellerin di Carlo VIII a Napoli, dans VArcIiivio storico per le pioviiicie Napoletane, t. XX (1895), p. 566, n. 4.
(2) A. DE BOISLISLE, p. 133.
(3) Historié di messer Marco Guazzo, fol. 98. — Bulletin daté devant Naples, 20février(J. de La Pilorgerie, p. 193).
(4) André DE La Vigxe.
(5) Guazzo, fol. 97 v", 103 v°, 112 v».
CHAR LKS VIII. 13
jusqu'à l'extrémité de la botte italienne, notre pavillon flotta victorieux. Allait-il flotter plus loin encore (Ij?
A l'heureux conquérant, tout semblait sourire : les prophéties se réalisaient (2). Après le royaume de Naples et de Jérusalem, la suprême étape était pour lui l'empire d'Orient. Le dernier descendant des basilcs, » prince de Constantinople, seigneur de la Morée, » André Paléologue, avait cédé à Charles YIII ses droits (3) ; le pape lui avait remis Ziem ou Djem, frère et rival du sultan, a l'homme que Bajazet craignoit le plus (4) » , comme un instrument do guerre civile. Lors de l'entrée triomphale qu'il fit à Naples, sous un dais de brocart d'or porté par les grands officiers de la couronne, Charles VIII, escomptant l'avenir, revêtit le costume d'apparat des empereurs d'Orient, avec le sceptre et la pomme orbiculaire (5).
Avant même que les derniers bastions napolitains eussent succombé, une circulaire avait mandé dans la capitale du nouveau royaume tous les maîtres de navires, tous les constructeurs de vaisseaux, afin d'improviser une flotte immense (6). Un Paléologue, Georges de Bissipat, avait commandé l'escadre royale (7) ; un Grec, Nicolas Famelitis,
(i) Suivant les cédules des Etats de Languedoc, Charles VIII, u à l'exortacion de nostre sainct père » , avait « intencion tle mettre sus une grosse armée pour résister aux daninables entreprises des Intidclles. . . par le royaume de Naples, qui est oontigu desditz intidelles » (A. dk Boislisle, p. 80, note 4).
(2) La prophécie, vision et lévelacion divine révélée par très Imnihle prophète Jeiiax Michel... du recouvrement de la terre sainte à luj destinée. In-V.
(3) De Foncemagne, Éclaircissemens historiques sur rnielques circonstances du voyage de Charles VIII en Italie, et particulièrement sur la cession que lui fit André Paléolo(/ue, du droit qu'il avait à l'empire de Constantinople, dans les Mémoires de l'Acad. des insoiptious et belles^ lettres, t. XVII (i751).
(4) Commyses, t. II, p. 502.
(5) 12 mai (NoTAR Giacomo, p. 190. — Guazzo, fol. 139).
(6) 8 mars (Guazzo, fol. 111 v°. — Sandto, p. 259, 265).
(7) Cf. siiprh, t. II, p, 376.
était encare à la tète du vaisseau royal /a Marguerite (1). Si la présence de Bucelly et de ses éclaireurs dans les parapes de Zante indiquait assez ce qu'on attendait des Grecs, la mission de l'archevêque de Durazzo fut plus significative encore : de Naples, Charles VIII l'envoyait susciter » quelque remvicment » en Grèce (2). Déjà, l'Albanie se soulevait. Les Turcs, en garnison dans l'antique Hellade, s'affublaient de coiffures grecques, afin «d'évader la fureur des François (3). » Des Albanais, en Grèce, avaient arboré notre drapeau et envoyé supplier Claude de Guise, à Otrante, de prendre possession de leur pays (4). Un septuagénaire, dont le jeune conquérant avait sollicité les conseils, l'illustre défenseur de Rhodes Pierre d'Aubusson, l'homme le mieux instruit des affaires d'Orient (5), saurait donner à toutes les forces éparses de la chrétienté en Orient une impulsion vigoureuse. A Constantinople régnait l'inquiétude, l'effroi : le sultan s'apprêtait à la guerre ou à la fuite : cent vingt galères, quarante mille hommes se massaient en prévision d'une attaque contre les postes avancés de l'Islam. Ce fut le dernier frisson des Croisades. Les Vénitiens interceptèrent au passage l'archevêque de Durazzo (6). Au pape Alexandre Borgia, pensionné du sultan pour servir de geôlier à Djem, 1 Islam n'importait puère. Il devint vite le moindre des soucis de Charles VIII.
(1) Cité comme tel en 1497.
(2) GncHARDis, Histoire... souhs Charles VIII, fol. 105.
(3) Claude DE Seisskl, Histoire sinyulièje du roy Lojs XII. Paris, 1558, n-8', fol. 69 Y».
(4) Bulletin royal daté de Naples, 28 mars (J . de La Pii.orgerie, p. 218).
(5) FosTAKiEU, Dissertation sur la cession faite par André' Paléoloque à Charles VIII de ses droits à l'empire de Constantinople (B. N., Franc. 10450, fol. 348). — Du même, Histoire de Charles VlII (B. N., Franc. 13760, fol. 337). — Sur les rapports du sultan avec le royaume de Naples avant 1494, cf. F. Ceroîse, La politica orientale di Alfonso d'Aragona, dans Y Archivio storico per le provincie Napoletane (1902 et 1903).
(6) Y. Lamansky, Secrets d'Etats de Venise. Saint-Pétersbourg, 1884, n-8% p. 292.
DJÈM
ÎMMENIi PAR LES CHEVALIERS UE RHODES il!. N'., Laliii 60l>7, fol. 16'J.)
LA DEBACLE
Les délices de Capoue avaient perdu rarmée d'Annibal, les délices de Naples perdirent les troupes françaises. L'ennemi était aux portes, sans qu'on fit un effort pour le déloger. D'Ischia, le capitaine d'Avalos, laissé en garnison par le prince de Tarente, épiait nos mouvements : le roi Ferrand et le corsaire Peruca venaient rôder aux abords de Naples et enlevaient en vue de la ville nos transports de vivres (I). Notre escadre, envoyée pour les chasser, trouva la ville d'Ischia abandonnée; n'osant s'attaquer à la Rocca, qui dominait la place, elle attendit, pour en commencer le siège, d'autres vaisseaux mandés de Provence et de Gènes. Mollesse plutôt que prudence! « Les François, laissant aller à l'aventure les affaires de conséquence, ne pensoiont à autre chose qu'à se festoyer (2). "
Et les signes précurseurs de l'orage ne les arrachèrent point à leur torpeur. Ferdinand d'Aragon, roi d'Espagne, écoutant la voix du sang, épousait la cause de son parent vaincu; sous le prétexte de prendre la défense d'un fief du Saint-Siège, il envoyait les deux escadres de Requesens et d'Aguilar, avec dix-huit cents hommes de troupes, dans le royaume de Naples. Les Espagnols débarquaient en Sicile (3) ; les Vénitiens, jaloux de leur suprématie dans nAdriatique, dirigèrent la flotte du capitaine général Gri-
(t) GuAzzo, fol. 127.
(2) GuiciiARDix, Histoire... soubs Charles VIII, fol. 104 v".
i^'i) Ibidem, fol. 107, 108, 117. — Dès le 4 janvier, trente-cinq caravelles catalanes de Requesens, comte de Trivento, étaient parties pour Messine (GuAZZO, fol. 83 v"). La flotte espagnole fut portée à soixante-quinze bâtiments par l'arrivée, en mai, de l'escadre d'Aguilar [Ibidem, fol. 151). m. o
mani sur la Fouille. Inquiet de la présence de son rival Louis d'Orléans à Asti, le due de Milan faisait des préparatifs dans le nord, levait des mercenaires allemands et armait pour renforcer la flotte hispano-vénitienne dix galères et quatre grosses nefs. Le royaume de Naples allait être cerné de toutes parts (1).
Tout à coup, dans la matinée du 5 avril 1495, éclata la nouvelle de la formidable conspiration dirigée contre nous : le pape, l'empereur, le roi d'Espagne, le duc de Milan, les Républiques, Gênes, Venise s'étaient ligués pour nous chasser d'Italie (2). L'ambassadeur vénitien, qui s'en était fait le messager, tâchait d atténuer l'injure : la confédération a pour objet, disait-il, une défense commune contre le Turc. Mais Charles VIII l'interrompit avec violence : (1 C'est une honte, s'écria-t-il, une honte intolérable. N'ai-je pas moi aussi un Etat en Italie? Si votre République voulait former une ligue, pourquoi ne m'a-t-elle point avisé? A-t-elle perdu de vue que ses vaisseaux ne peuvent faire le voyage de Flandres sans ma permission. Le Turc? Je voudrais bien qu'il vînt par ici. " Et Charles continuait : (i Quoi? le roi d'Espagne, à qui j'ai donné Perpignan et Elne! Quoi ! Maximilien, qu une lettre de moi ferait rentrer sous terre! Et le pape! Et Ludovic (3) ! »
La colère royale passée, il fallut songer au départ et à un retour précipité vers le nord, avant que les forces de la Ligue eussent achevé leur concentration. Un corps d'occupation, commandé par le vice-roi Gilbert de Bourbon- Montpensicr, fut laissé dans le royaume de Naples, principalement dans les places maritimes, Naples, Otrante, Tarente, Manfredonia, Monopoli (4), qu'une escadre légère
(i) Gdazzo, fol. 126, 129 v".
(2) 31 mars 1495.
(3) Sasuto, p. 294. — A. de Boishsle, p. 127.
(4) J. DK La I^iLonoEniK, p. 277.
pouvait relier entre elles. Et le 20 mai, Charles reprit la route de France à la tête de l'autre moitié de ses forces, un millier de lances et moins de six mille fantassins. Encore, à Sarzane, morcela-t-il ses troupes, contre l'avis de tout le conseil, pour détacher vers Gènes la colonne de Philippe de Bresse (1). Appuyé par mer par l'escadre de Louis de Miolans, Philippe de Bresse devait rallier, sous les murs de Gênes, un bataillon venu d'Asti, les bandes de Battista Fregoso et des troupes savoyardes. Conserver ou reprendre notre base d'opérations navales était, en effet, d'importance extrême.
Derrière l'armée en retraite, la révolte éclatait. Les Caiétans se soulevaient, lors de la perception d'un subside pour la flotte : trois cents marins basques du capitaine Maorio, envoyés d'Ischia par Rodrigo d'Avalos, encadraient les mutins. Il fallut détacher de l'escadre d'occupation (2) quatre galères et cinq transports, avec huit cents hommes, aux ordres du capitaine Gratien d'Aguerrc. Et le 24 juin, la garnison de Gaète, dévalant du château, renforcée en roule [)ar une compagnie de débarquement, tombait sur les rebelles. Au port l'escadre de Gratien d'Aguerre, aux portes les paysans de Fondi, conduits par le cardinal Golonna, fermaient à l'insurrection toute issue. Maorio perdit beaucoup des siens en se repliant sur la rade : des remparts sautant d'un bond dans sa caravelle, il s'éloigna à toutes voiles sous le feu de nos galères, qui poursuivirent longtemps de leurs boulets ses deux bâtiments. La répres-
(1) La compagnie de Jean «le Poiignac, sieur de Beauniont, de garde à La Spezia, 40 lances, les 40 lances du grand couver, 300 fantassins d'Aubijoux et 2,000 arbalétriers (J. de La Pilohgerie, p. 352). — 120 lances et 500 fantassins (Gliciiaudix, fol. 121 v". — Commynes, éd. de Mandrot, t. I, p. 250, note 4).
(2) 12 galères, 3 galéasses, 2 gros galions, 1 vaisseau génois de 850 tonnes, et 8 barges avec Fregoso, fils du cardinal de Gênes (B. N., Franc. 17329, fol. 182.)
tiO HISTOIRE DE LA MARliNE FRANÇAISE.
sion fui terrible; quatre cents cadavres, d'aucuns disent même quinze cents, jonchèrent les rues. Deux ou trois cents jeunes femmes, dont plusieurs nonnes, allèrent rejoindre à bord les trophées de la conquête, les brocards d'or du lit des rois aragonais et les fameuses portes de bronze du Gastel Nuovo : ainsi Titus enlevait les colonnes du temple de Salomon pour les placer à Saint-Jean-de-Latran. Et le sénéchal de Beaucaire, Etienne de Vesc, ne se fit point faute du même sacrilège, en dépouillant des vases sacrés, des ex-voto et des joyaux de leur trésor les sanctuaires de Gaète (1).
Alourdie et encombrée par ces trophées, l'escadre de Louis de Miolans cheminait lentement vers Gênes. Elle avait pour chef non point un marin, mais un simple favori, pourvu d'un commandement naval, sans que son office de maréchal de Savoie l'indiquât guère pour cela, sans qu'il eût fait autre chose que d'inspirer la mesure de clémence qui avait valu au duc d'Orléans la liberté (2) . Miolans était réduit à suivre les avis d'Etienne de Nefve, ancien patron des galéasses de France. Un incident suffit à ruiner un prestige si vain. Le doge de Gênes n'avait point attendu l'attaque. Par ses ordres, Giustiniano, l'un des meilleurs marins de la République, et Francesco Spinola le More s'étaient portés à notre rencontre à La Spezia ; leurs forces étaient sensiblement égales aux nôtres : huit galères, une carraquc et deux barques génoises, contre sept galères, deux gros galions, deux fustcs et un brigantm de France. Pourtant, leur tactique consista d'abord à nous harceler, sans engager d'action à fond. Le 3 juillet, comme Miolans bombardait le château de Sestri Levante, l'escadre génoise
(1) Sasuto, Spedizinne, p. 440. — Domenico Malipikro, Annali Veneti (1457-1500), dans VArchivio ston'co itaUano, l''" série, t. VII, part. I (1843), p. 339. — A. DE BoisusLE, Etienne de Vesc, p. 131, noie 2, 137.
(2) Saixt-Gelals, Chronique, extrait dans la Collection de Mémoires Michaud et Poujoulat, 1'^' série, t. I, p. 579.
lui donna la chasse et le força de se blottir dans le golfe de Rapallo.
Dans la nuit du 12 au 13 juillet, Spinola le More, qui avait reçu du doge des renforts, débarqua six cents soldats et les lança contre Rapallo en une colonne d'assaut conduite par Gian-Aloisi Fieschi et Giovanni Adorno. Miolans mit à terre contre eux une partie de ses équipages. Mais pendant ce temps, Spinola cernait dans le port nos bâtiments à demi désarmés : Miolans, malade du mal de mer, se rendit presque sans résistance. A Oberto di Levante, il donna sa bourse et offrit dix mille ducats de rançon, à la condition d'être mené incontinent en Provence. Il n'avait pas achevé de conclure son marché, qu'il devenait la proie de deux autres patrons de navires légers, puis d'Andréa Giustiniano. Le commissaire de la flotte, Péron de Baschi, fut plus heureux : avant qu'on pût reconnaître son identité, il obtint d'être relâché pour cent vingt-cinq écus et se hâta d'aller prévenir du désastre la colonne de Philippe de Bresse. Ce fut la seule personne qui échappa : toute l'escadre française était prisonnière presque sans coup férir, alors qu'elle eût pu écraser l'ennemi de ses trois cents bouches à feu, alimentées par quatre cents barils de poudre. Tout le butin de Naples et de Gaète, — plus de cent mille ducats, — fut amené à Gênes, où Spinola le More offrit, en guise d'ex-voto commémoralif de la victoire, le grand vitrail de l'église de 1 Wnnunziata (1).
Ses compatriotes eurent le triomphe moins discret. En août, la division provençale de Villeneuve-Trans revenait de campagne. Des matelots envoyés à l'aiguade dans une petite ville de la Rivière de Gênes " veirent un eschauf-
(1) GuAzzo, fol. 168 V», 174 v", 177, 191 v". — Sexarega, dans Mcra- TORi, t. XXIV, col. 550. — ttait-ce un récit de la bataille que comptait faire le doge de Gènes dans une lettre inachevée, qui débutait ainsi : u Is est locus Rapalli in quem trirèmes hostiles exercitumimmiserunt» (Arclùvcs de Gènes, Litterarum (1493-1495J, X 140 : 36-1812, fol. 123 v").
•22 HISTOIRE DE LA MARINfi FRANÇAISE.
faut dressé en l'ung des carrefours d'icelle, où 1 on faisoit un mistère » ; le personnage principal de ce drame d'actualité était le roi de France; et, grossière allusion à la retraite d'Italie, on mettait le feu à... ses trousses. Le châtiment ne se fit pas attendre : Villeneuve débarquait à deux heures du matin une forte colonne, que la flotte, à un signal donné, appuyait de son feu. La ville, emportée d'assaut, fut mise à sac. Et Villeneuve venait s'en vanter, le 22 août, au roi, — qui se trouvait alors à Chieri en Piémont (1).
Jamais courtisanerie ne fut plus inopportune. Charles VIII n'avait dû qu'à la valeur de ses troupes de s'ouvrir un passage à travers l'armée italienne à Fornoue. Isolé dans le nord, il avait la nécessité de ménager les Génois. De leur concours ou de leur abstention dépendait le maintien ou la chute de la domination française à Naples. Quatre mille combattants devaient s'y rendre par mer, en plus des contingents, qui descendaient de Rome vers le sud (2).
L'insurrection couvait dans la capitale napolitaine. On le vit le 6 juillet, lorsque le roi Ferrand parut en vue de son ancienne ville, à l'heure même où Charles VIII livrait la bataille décisive de Fornoue. Aux soixante-trois bâtiments espagnols que le chef d'escadre Requesens amenait de Messine, nous n'avions à opposer que seize vaisseaux et galères. Nous faillîmes pourtant livrer bataille; plus d'un capitaine suppliait Montpensier d'en donner l'ordre. Devant notre ferme attitude, un flottement se dessina parmi les vaisseaux aragonais, que le feu des châteaux mettait en péril : et Ferrand battit en retraite vers Ischia. Gilbert de Montpensier, précédé de l'épée royale, parcourait la ville de Naples, afin de la maintenir dans le devoir. Le lende-
(i) [André de La Vigxe], Le Verc/ier d'honneui-, dans CiMBtu et Dakjoit, Archives curieuses, i" série, t. I, p. 404.
(2) Lettre de Charles VIII à Jean de La Rovère, préfet de Rome. Turin, 29 août [Lettres de Charles VILI, t. IV, p. 275).
main, l'inconstante population des lazzaroni massacrait dans les rues tous les Français qui ne purent trouver asile dans les redoutes de Saint-Elme, Saint-Vincent, Pizzofalcone, Castel Nuovo et château de TOEuf. Ces bastions, s'épaulant l'un l'autre, en une ligne de défense continue, tinrent l'ennemi en échec pendant des mois entiers et protégèrent notre escadre, qui, du grand môle, s'élait repliée sous les remparts du Castel Nuovo (1).
Il était d'un intérêt capital pour le roi Ferrand de couper nos communications avec le dehors. Aussi cherchait-il à écraser notre flotte sous le feu convergent des batteries du petit môle, de l'arsenal et du rivage. Comme les pièces légères de la tour de la Lanterne lui causaient beaucoup de mal, il lança à l'assaut la colonne d'Alonso d'Avalos, marquis de Pescara. Obligés d'avancer en terrain découvert, sous les rafales de nos pièces de marine et de forteresse, les assaillants subirent de lourdes pertes, avant de s'emparer, le :24 juillet, du phare (:2). Et leur succès fut court. De nuit, la tour fut jetée bas par nos grosses pièces. Mais sur les ruines, Pescara éleva de nouveaux retranchements, d'où les coulevrines recommencèrent à tonner contre notre escadre. Le 28 juillet, une de nos barges était coulée; le 13 août, un galion; un autre de nos bâtiments les moins endommagés jusque-là était dcmàté (3).
Par mer, le blocus se fit des plus étroits. L'apparition de deux carraques, que l'on reconnut pour être la Negrona^ l'ancien vaisseau amiral de Louis d'Orléans, et la Camilla^ avait fait naitre l'espérance parmi les assiégés. Le 20 août,
(1) Antonio FKLTnio, Cronlca délie cose ciel reyiio di Aanoli, dans Pkllicia, Raccolta di varie croniche, diari ed altri opuscoli, cosi italiani tome latini, apparlenenti alla storia di Napoli. Napoli, 1780, in-4", t. I, p. 294. — GiicnAnDi>", Histoire... soubs Charles VIII, fol. 138.
(2) NOTAR GlACOMO, p. 194.
(3) GcAzzo, fol. 198, 208 v».
un brlgantin tenta de prendre langue avec elles : le trésorier de l'armée, les patrons de l'Armada et de la galcassc d'Etienne de Vesc pensaient, avec ce léger bâtiment, forcer le blocus : les braves gens payèrent de leur liberté leur coup d'audace. Quant à la Camilla, à peine eut-elle réussi à gagner notre mouillage, qu'elle sombrait sous une grêle de boulets. Notre grande galéasse et deux autres de nos bâtiments eurent le même sort (1), en dépit de la palissade de pilotis derrière laquelle la flotte s'était retranchée, à la pointe du château de l'OEuf. Deux brûlots auraient achevé l'œuvre de destruction, le 3 septembre, si le môle ne les avait déviés de leur route et empêchés de dériver jusqu'à notre front de mer (i2) .
Pour sauver les débris de notre escadre, Montpensier;, capitaine du Castel Nuovo, Yves d'Alègre, ancien chambellan de Charles du Maine, roi de Sicile, qui lui avait légué sa nef Saint-Michel (3), Etienne de Yesc, et le capitaine de la flotte, La Chapelle, résolurent d'occuper à nouveau le môle et de l'isoler de la terre ferme par une tranchée. Soudain, le 22 septembre, les Allemands de fifarde au nouveau bastion de la Lanterne se trouvèrent enveloppés. Nos hommes d'armes attaquaient de front; nos barques et une galère, chargées d'arquebusiers gascons, avaient contourné le môle et tiraient en flanc. Les bâtiments aragonais, à leur vue, s'enfuirent vers la Maddalena, où était embossée la flotte de Ferrand, Attirés au bruit du canon, les Napolitains, qui cherchaient à secourir par l'arsenal le corps de garde, étaient foudroyés par le feu du Castel Nuovo. Pescara, accourant enfin à la rescousse, se jeta sur nos gens d'armes : la crainte
(1) GuAzzo, fol. 208, 210. — Antonio Felthio, p. 295.
(2) jNoTAn GiAcoMO, p. 194.
(3) Et 1000 écuspour aller à Compostelle. 10 décembre H81 (P. Anselme, t. VII, p. 709).
d'atteindre les nôtres dans la mêlée fit taire le feu de notre escadrille et assura le triomphe des Aragonais (1).
En désespoir de cause, le vice-roi avait mandé à son secours Stuart d'Aubigny, gouverneur des Galabres, et Bernart de Précy, qui commandait dans la Basilicate. Précy seul fut en état de répondre à son appel. Avec trois mille hommes, il passa sur le corps d'armée quatre fois plus fort de Tomaso Garaffa et, refoulant Prospero Golonna, le 10 octobre, il était aux portes de Naples; à la Ghiaja, il apprit la capitulation toute récente du vice-roi. Ignorant la marche en avant de Précy, Gilbert de Montpensier avait promis, le 4 octobi'e, de rendre le Gastel Nuovo et les bastions au bout de deux mois, s'il n'était dégagé dans l'intervalle. Seul, le capitaine du château de l'OEuf, Rabodanges, avait refusé de capituler. L'escadre française, en attendant, resterait à l'ancrage; le commandant de la division normande, Pierre de La Ghapelle, et les patrons de la Marie et de la Gahrielle s'en portaient garants, en devenant les otages du chef d'escadre Requesens {il). Force fut à Précy, trop faible pour livrer bataille, de rebrousser chemin par le long souterrain voûté de Piedigrotta, en abandonnant ses bagages.
La révolte de Naples avait été le signal d'un soulèvement général dans tout le royaume. De l'autre côté de la botte italienne, sur l'Adriatique, notre drapeau avait été mis bas à Manfredonia et Barletta, dès l'apparition du pavillon de Saint-Marc. De Monopoli, le capitaine général Antonio Grimani n'eut raison, le 1" juillet, qu'en lançant quatre colonnes et en accablant la ville sous le feu de vingt galères et de six vaisseaux. Ginq cents des siens et
(t) GiAZZO, fol. 209. — P. Jovii, Histoiiarum sui temporis tomi duo (1494-1547). Florentiae, 1550-1552, lib. III ; traduictcs du latin par Denis Sauvage, Histoire de Paolo Jovio. Paris, 1570, in-fol., tome I, p. 96.
(2) A. DE BoisLisLE, p. 143, 279. — Notar Giacomo, p. 196. — Guazzo, fol. 229 v°.
quatre de ses capitaines y furent mis hors de combat (1).
Avec trois galères seulement, le prince Frédéric d'Altamura tentait d'arracher aux griffes du lion de Saint-Marc les lambeaux du royaume. Au gouverneur de Trani, le provéditeur avait offert dix mille ducats, s'il voulait rendre la ville aux Vénitiens. — Elle ne vous a jamais appartenu, répliqua rudement Guillaume de Villeneuve. Et à la sommation du prince d'Altamura, il répondit : » Capituler? Plutôt mourir! »
A l'heure de l'assaut, le 4 août, abandonné de trentedeux lâches, Villeneuve n'avait plus que huit braves autour de lui. Encore fallut-il plusieurs heures et l'attaque simultanée de deux colonnes, par terre et par mer, pour avoir raison de sa résistance. Prisonnier à bord de la galère Marquese, il assista dès lors à la campagne navale de l'ennemi, dont il a retracé les épisodes dans son curieux Viatique (2).
La magnifique page d'histoire que le siège de Tarente! La vieille acropole grecque, si propice aux flottes, était défendue par deux descendants de ces chevaliers normands qui avaient jadis conquis la Grande-Grèce, George de Silly et un lieutenant du roi d'Yvetot. Frédéric d'Altamura pensa 1 enlever par surprise. Dans lu nuit du 19 août, la Marquese s embusqua derrière 1 lie San-Pietro, cependant que deux brigantins allaient courir des bordées devant la ville. Mordant à l'appât, les gens de bien de la garnison, dès l'aube, se jetèrent à leur poursuite sur trois ou quatre brigantins. Ils touchaient au but, quand la Marquese sortit d'embus-
(i) GxjAzzo, fol. 185. — Malipikro, p. 3()V, 373.
(2) Guillaume de Villkneuvk, Histoire des guerres d'Italie sous Charles VIII, roy de France, de JSaples et de Jérusalem (1495-1497), publiée en Appendice des Mcinoircs de messire Philippe de Comines, nouvelle édition, par Godefiioy et Le:>glet du Fressoy. Londres, in-4", t. IV (1747], preuves, p. 82 ; ou dans la Collection Michaud et Poujoulat, 1™ série, t. IV, p. 379.
cade, et chassés à leur tour, ils eurent la plus grande peine à gagner l'abri de Tartillerie du château.
Le soir, quinze bâtiments de Venise, de Naples et de Biscaye (1) commençaient le blocus de Tarente. Un mois après, le 15 septembre, ils étaient rejoints par dix-neuf galères du provéditeur vénitien Gontarini. Ni les menaces, ni les descentes multipliées, ni la famine n'avaient raison du vaillant gouverneur. On usa de la trahison. Le 29 septembre, un traître, du nom de Louis Bertochelle, devait ouvrir les portes de la citadelle. A l'heure fixée, le signal convenu avec l'ennemi, une bannière blanche, parut sur la tour, qui fut aussitôt foudroyée par l'artillerie du château. Les galères des alliés approchèrent et jetèrent l'ancre, parant leurs esquifs pour le débarquement, lorsqu'une grole de boulets s'abattit sur elles. La trahison avait été découverte deux heures avant 1 instant fatal; le traître avait révélé le signal; le lir du château n'était qu'une feinte, et la Marquese faillit être coulée à fond. Le surlendemain, après un bombardement infructueux de toutes leurs pièces de marine, les alliés levaient le siège de Tarente.
Laissant une galère en croisière de blocus devant la ville, ils contournèrent la Calabre et passèrent devant Reggio, dont le capitaine, un Ecossais, avait résisté avec tant de valeur aux troupes du roi Ferrand que les assaillants, furieux, l'avaient haché en pièces. Gontarini et Altamura allaient renforcer Requesens devant Naples pour la reddition finale.
De l'entrée en ligne des marins génois dépendait le salut de la capitale. On avait obtenu d'eux, le 10 octobre, l'engagement de restituer l'escadre prise à Rapallo et d'y joindre
(1) 8 galères de Venise, 3 galères du prince d Altamura, 4 barges basques du capitaine Juan Martin (Guillaume de Villekedve, onvr. cité : Michel Ris, dans le ms. B. N., latin 6200, fol. 36).
deux carraques à leurs frais (1), trois ou quatre autres aux frais de la France (2). Lorsque Etienne de Nefve et Pérou de Baschi se présentèrent pour en prendre livraison, le gouverneur de Gènes les éconduisit; Ludovic le More éludait ses promesses, sous le fallacieux prétexte qu'il ne s était pas engagé à laisser monter les carraques par des Français (3). Les Florentins se dérobèrent de même à leur promesse de fournir deux cent cinquante hommes d'armes, malgré qu'ils eussent reçu comme arrhes les villes que nous occupions en Toscane (4).
Vingt-huit bâtiments pourtant armés à Marseille et Villefranche (5), sur les instances de Charles VIII (6), tentèrent de jeter dans Naples un renfort de trois mille Suisses et Gascons. Le 18 octobre, ils arrivaient dans les parages des îles Ponza. Par malheur, vingt-quatre galères vénitiennes de Contarini et neuf galères catalanes de Villamarin étaient à Naples depuis cinq jours (7), ce qui avait permis avix coalisés de détacher à notre rencontre toute l'escadre des voiliers, trois grosses nefs de Gènes, vingt-sept barges et trois galères. L'escadre napolitaine, sortant des îles Ponza, où elle était masqviée, se mit en chasse et, à la tombée de la nuit, parvint à portée de canon de la flotte de Louis Aleman d'Arbent. A minuit, un violent sirocco sépara les belligérants. Aleman d'Arbent se replia sur Livourne; un de ses vaisseaux toucha à l'île d'Elbe, à
(1) GoDKFROV, Histoire de Charles VIII, p. 725.
(2) Lettre de Charles VIII au duc de Milan (Lettres de Cliarles VIII, t. IV, p. 306).
(3) CoMlMY^■ES, éd. Dupont, t. II, p. 533. — De Mauldl, Histoire de Louis XII, t. III, p. 359.
(4) Florence, 8 septembre (A. de Boisusle, p. 149).
(5) 16 navires, 4 galions, 2 fastes et 6 galères (Extrait de compte : B. X., Franc. 17329, fol. 182).
(6) Lettre au duc de Bourbon {Archives des Missions, 2'^ série, 1. II, p. 384).
(7) Chronica anonima (1495-1519), publiée par Peli.ICCIA, t. I. p. 252. — Tjettre de Contarini dans M.m.ipikho, p. 399.
Porto-Longone, où toute la flotte ennemie vint le cerner : avant de fuir à terre, l'équipage et les trois cents Suisses embarqués à bord jetèrent à la mer canons, vivres et munitions. A Libourne, Arbent ne put empêcher ses hommes de se débander et de gagner Pise : ayant ainsi échoué, le :23 octobre, il reprit la route de Villcfranche (1).
Bien que le succès des coalisés fût insignifiant et que la mésintelligence entre Girolamo Contarini et le capitaine de l'escadre espagnole paralysât désormais leurs opérations navales, la retraite d'Arbent fut pour Montpensier le coup de grâce. Le vice-roi voulut sauver les débris de son armée, et l'amiral prince de Salernc sa petite escadre. Laissant une faible garnison au CastelNuovo et au château de rOEuf, ils embarquèrent deux mille cinq ccnls hommes sur les treize bâtiments en rade du château de lOEuf et, dans la nuit du :27 octobre, au mépris des termes de la capitulation, ils s évadèrent vers Salerne, sans que l'escadre vénitienne, lancée à leur poursuite, parvint à les rejoindre [2). Trois semaines plus tard, deux de leurs vaisseaux et une galéassc gagnaient notre dernière ligne de retraite, Gaète (3). Tout espoir de sauver Naples était perdu, en dépit de la résistance désespérée du château de rOEuf, dont le gouverneur, Rabodanges, ne capitula que le 19 décembre.
Gaète allait-elle avoir le même sort? Pérou de Baschi
(1) GuicnARDix, fol. 141. — Sanuto, Clnouicon Veiictum (149V-1500), dans MuRAToni, t. XXIV, col. 30. — Gicstisiaxo, fol. 252 v". — André dk La Yignk, p. 408. — (!(iMMY>iES, éd. B. de Mandrot, t. II, p. 300. — Scion Vii.LENKUvE, la flotte hispano-vénitienne, forte de 30 {jalères et 20 voiliers, ne serait arrivée de Messine que le 27 octobre [Mémoires, éd. Michaud et Poujoulat, Coll. de Mémoires, t. IV, p. 393).
(2) Malipikp.o, Annali Veneli, dans Y Archivio storico italiano, t. VII, p. 422, 423. — NoTAR Giacomo, p. 198. — Cronicn délie case di Aapuli, da Antonio Feltrio, dans Pelliccia, t. I, p. 295, — Guazzo, foi. 232.
Ci) 14 novembre [Chronica anonima (1495-1519), dans Pelliccia, t. I, p. 253).
était parvenu à former à Savone l'armée navale qu'il n'avait pu organiser à Gênes. Forte de dix-neuf bâtiments (l),elle appareilla sous le commandement du lieutenant général Paolo Fregoso, emmenant, avec les Suisses et les Gascons de l'escadre d'Arbent, huit cents fantassins venus de Gueldre. A son approche, la flotte de blocus prit le large, sans risquer un combat, et lui laissa toute facilité de débarquer les troupes (2). Le prince de Tarente, quittant précipitamment iNaples le 16 janvier 149(), accourut à la rescousse à la tête de trente-cinq vaisseaux et six galères (3) ; mais il était trop lard : seul, un navire traînard, la Magdeleine, lui tomba entre les mains. Il lui fallut se résigner encore à un blocus, dont Galceran de Requesens, avec une forte division navale (4), fut chargé. Nonobstant, Etienne de Vesc, commandant de la place, s'échappa à la tête de deux galères et neuf bâtiments légers (5) ; et par lui, le roi reçut cet appel suprême :
il Sire, vostre royaume de Sicile ne se peust conquérir, nv garder, si vous n'envoyés, à toute diligence, une armée par mer, plus puissante que celle des Aragonnoys, ny des Vénitiens, ny aultres vos ennemys (6). »
Pareilles nouvelles, confirmées parle délégué des barons napolitains, par Vitellozzo, Orsini et par Trivulce, venu spécialement d'Asti, provoquèrent à la Cour de France un vif émoi. Sans une grosse flotte et une armée de secours de quatre à cinq mille hommes, c'était l'effondrement complet
(1) 12 vaisseaux et 7 galères (Comptes d'annement : B. ÎN., Franc. 17329, fol. 182).
(2) GciciunniN, fol. 182.
(3) NoTAR GiACOMO, p. 200. — Chronica anonima, dans Pki.liccia, t. I, p. 254.
(4) Une douzaine de galères et 15 vaisseaux (Guillaume de Villexetjvk, p. 398, 401).
(5) A. DE BoisLisLE, p. 155-157.
(6) Lettres de Gilbert de Grassay et G. d'Albret au roi. 8 avril et
31 mars 1496 (Commy.\es, éd. Dupont, t. III, preuves, p. 434-438).
de l'éphémère conquête. Charles YIII tenta d'y parer en formant vine flotte qu'il comptait porter à trente vaisseaux et trente galères (I) : à l'amiral de France, il prescrivit d'expédier à Marseille la grande nef Louise, encadrée do six barges bretonnes armées en guerre; aux généraux des finances, il dépêcha quatre de ses secrétaires pour presser les armements; au grand sénéchal de Provence, enfin, il écrivit : «Arrêtez tous les vaisseaux en état de tenir la mer, mettez en chantier un grand bâtiment de mille tonnes, et comme ma flotte a besoin d'un port de refuge, fortifiez le havre de Toulon. Mais avant tout, secourez (îaète : deux navires légers, sous pavillon de Savoie, tiendront la route de Sicile et de nuit, par ce subterfuge, trouveront moyen d'entrer dans le port ["!) . »
Et de fait, le 26 juillet, une petite division de trois galères, flanquées de la nef Normande, passait aii travers des vingt-six vaisseaux du blocus, alors commandés par le provéditeur vénitien Malipiero. Le 18 août, un galion avait le même bonheur (3). Charles VIII n'en était pas moins aux abois, faute de marins, — car les Provençaux se disaient « merveilleusement dégoustez » de la guerre (4), — quand les Bretons entrèrent en ligne.
A peine les instructions royales reçues, les vaillants capitaines de la flotte bretonne, ceux qui voulaient se mesurer, en 1492, avec toutes les forces britanniques (5), Guillaume Carrel et Jean de Porcon, armèrent « en extresme diligence » leurs vaisseaux : qui, le Lesneven et le Baltazar à
(1) La PopKLiMKnE, Histoire île Cliarlcs VIII : B. N., Dupuy 71-5, fol. 78.
(2) Lettre de Charles VIII au sénéchal de Provence. Châtillon-sur-Indre, 9 juillet (B. N., Moreau 774, fol. 4).
(3) Guillaume dk Villeneuve, p. 501. — Malipikho, p. 544. — Lettre d'Etienne de Vesc. 21 juillet (Commyxes, éd. Dupont, t. III, p. 448).
(4) Lettre de Pierre d'Urfc au roi, 24 juillet (Commynes, éd. Dupont, t. III, p. 454).
(5) Cf. tome II, p. 433.
32 HISTOIUE DE LA MARIiNE FRAiNÇAISE.
Brest (1), qui, une nef montée de trois cents marins de combat, à Saint-Malo (:2) . Et les six barges requises pour escorter la Louise furent bientôt prêtes à prendre la mer, avec huit cents matelots commandés par Guyon Le Roy du Chillou, capitaine du Groisic, et par Jean de Porcon. La Charente, parachevée aux frais du trésorier Jean de La Primaudaye (3), était partie de 1 avant, vu l'extrême urgence. La grande nef de Morlaix, la Cordelière, devait suivre, avec la compagnie de gens d'armes et d'archers de Jean Guibé (4). D'autres carraques en chantier, aux frais des villes de Bretagne (5), qui en faisaient cadeau à la royauté (6), formeraient une escadre formidable avec la carraque de Rhodes, achetée au grand maître Pierre d"Aubusson (7). Et j'imagine que la mission secrète de Thomyn Lefèvre, envoyé du Groisic en Portugal, était d'obtenir de nouveaux renforts pour la flotte fS).
Les confédérés ne se faisaient point faute d'entraver de tout leur pouvoir nos préparatifs. Une escadre de six vaisseaux espagnols et les quatre galères vénitiennes du capitaine Marin Signolo, assemblée à Gênes, courut des bordées depuis Yillefranche jusqu'aux j'omégues, afin
(i) Vaisseaux bretons armes en IWfO pour le recouvrement des Deux- Sicilcs (Comptes des trésoriers : R. N.. Frani;. 8310, fol. 235 v").
(2) Suivant mandement royal du 22 juillet (Dom Moim;i:, Mémoires pour servir de preuuex à l' histoire rie Bretiif/ne, t. III, col. TS-V).
(3) Et d'Etienne de JNefve. On l'appelait aussi la carraque Sainie-Marie- Saint-Micliel {B. N., Pièces orig., vol. 2386, doss i'rimaudaye, p. 13. — Archives nat., JJ 227, n° 139).
(4) 40 hommes d'armes et 80 archers, l''"' octohrc ^B. N., Franc. 8310, fol. 256.) — Anne de Bretagne avait consacré à son ladoub un reliquat de compte de Semblançay (B. N., Franc. 25720, p. 62).
(5) Les États de Vannes s'en étaient fait présenter les devis en février 1496 (B. N., Franc. 8310, fol. 247 v").
(6) Charles VIII envoie un messager s'enquérir des carraques, 28 juin 1497 (Archives de Nantes, EE 222).
(7) Charles VIII l'acheta 20,000 écus. Lyon, 10 décembre 1496 (B. N., Dossiers bleus, vol. 100, doss. Blanchefort, p. 138).
(8)B. N., Franc. 8310, fol. 238.
CHARLES Vin 33
d'intercepter nos convois. Trois de nos bâtiments furent ainsi capturés (I), entre autres la barque du corsaire Domenge, qui soutint un long combat en vue de Marseille (2). Et comme Charles VIII songeait à retourner au royaume de Naples, la Ligue lui opposa un redoutable adversaire en mandant dans la péninsule l'empereur Maximilien. L'empereur s'y prêta. Joviet inconscient de l'ambition de Ludovic le More, comme l'avait été auparavant le roi de France, il vînt, mais avec des forces dérisoires, de nature à rabaisser le prestige du nom impérial; et il se laissa entraîner dans la plus lamentable des aventures.
Ludovic lui persuada que sa présence imposerait aux Florentins et les détacherait de la France. L'empereur, quittant donc Gènes le 20 septembre à la tête de quinze gros vaisseaux de guerre qu'escortaient huit galères vénitiennes de Malipiero, s'achemina vers Livourne, le grand port de guerre de Toscane. Des troupes allemandes, milanaises et vénitiennes vinrent simultanément camper devant la ville. Loin de se laisser abattre par ce déploiement de forces, la garnison florentine fit bonne contenance, comptant sur la venue prochaine d'une centaine de lances françaises et d'un millier de fantassins suisses ou gascons (3).
Le 29 octobre 1496, au moment où les pionniers de l'empereur commençaient les travaux d'approche, une escadre parut. Malipiero avait posté ses vingt-sept bâtiments (4) derrière la Meloria, écueil fameux dans les fastes maritimes de l'Italie; malgré son énorme supériorité, il ne
(1) Malipiero, p. 542.
(2) Valbelle, B. N., Franc. 5072, fol. 6.
(3) GuiCHARDix, fol. 204-205. Le sénéchal d'Albigeois, commandant dea troupes, refusa de s'embarquer, ainsi que sa compagnie d'hommes d'armes; le corps expéditionnaire, par de nou%'elles défections, fut réduit à six cents hommes de pied.
(4) L'escadre comprenait trois grosses nefs génoises, six barges, six galions, huit galères vénitiennes, deux galères génoises et deux brigantins, selon Malipiero (p. 545).
chercha point à barrer la route à Porcon et Du Ghillou, car c'était la grande nei Louise qui arrivait avec son escorte de barges bretonnes (1). A part un bâtiment chargé de grains et monté de quatre-vingts hommes, qui fut cerné par quatre galères vénitiennes, tout le convoi entra dans Livourne, à la vue de Maximilien : il amenait cinq cents hommes de renfort, ainsi que les partisans Vitellozzo et Carlo Orsini, qui allaient tenir la campagne. Puis la Louise — la grande nei Normande comme on l'appelait — continua vers Gaète, en renvoyant en Provence son escorte; ce qui ne l'empêcha point de battre, par le travers de Port'Ercole, plusieurs bâtiments génois. Les forceurs de blocus avaient sauvé Livourne; devant la tempête, qui jeta l'Adornay la Salvadegfi et plusieurs navires à la côte, le blocus dut cesser; et l'empereur, levant le siège, reprit honteusement la route de rAllemagne.
A Gaète, la fortune nous fut moins clémente. Les hn\{ galères de Prégent de Bidoux, en mer depuis le 3 octobre, ne purent forcer le cordon d'investissement et coururent vainement des bordées jusqu'en Corse et en Sardaigne pour donner le change à la croisière de blocus (2). Maîtres, le 5 novembre, de la redoute de Monte-Orlando, les assiégeant^ dominaient le port : de cet ancien tombeau romain trans^ formé en bastion, les boulets pleuvaient sur nos cinq bâtir ments en rade, bloqués d'autre côté par la flotte ennemie (3). Il fallut capituler. Le brave Aubert Du Rousset le fit aux conditions les plus glorieuses et sortit, le 19 novem-
(i) Un témoin oculaire parle de six barges (Foscari, Dispacci, dans YArchivio storico italiano, t. VII, p. 938). — Malipiero compta deux grands vaisseaux et huit barges, avec les huit cents Bretons (p. ÔVG). — GuicuARDis relève la présence dans l'escadre d'une grande nef normande (fol. 205, 207 v") et Paul Jove (liv. IV) également.
(2) A. Spont, Les galères royales dans la Méditerranée, dans la Revue des questions historiques, t. LVIII, p. 393, note 7.
(3) NOTAR GlACOMO, p. 212.
bre, après plus de dix mois de siège, avec les honneurs de la guerre (1).
Le royaume de Naples était perdu. Charles VIII sanctionna la ruine de ses espérances, en signant, le 25 février 1497, une trêve, avant-coureur de paix, avec le nouveau roi de Naples, Frédéric d'Aragon.
Il se retourna contre Gènes, dont la défection, au fort de la guerre, avait été la cause initiale de nos désastres. Le corps d'armée de Trivulce coupa les communications de Gènes avec Milan, par l'occupation de Novi; des troupes florentines avancèrent par la rivière de Levant, tandis que la division navale de Giamhattista Fregoso agissait par le Ponant. Nos six galères s'emparèrent de. Vintimille, mais ne purent rien tenter contre Savone, faute d'un soulèvement populaire qu'on escomptait et qui n'éclata pas (2). Au large, croisaient nos voiliers; la grosse neî Promontoria, qui apportait à Gênes une cargaison de blés de Sicile, ne put résister à leurs pièces de gros calibre; ce qui fut, pour la République, un motif de prescrire à toutes les nefs d'emporter un certain nombre de bombardes.
Loin de se laisser démoraliser par notre investissement à distance, les Génois prenaient l'offensive. Trois grandes nefs et deux galères, aux ordres de Gian-Aloisi Fieschi. vinrent s'embosser, en juillet 1497, en vue de Toulon, qu'elles tinrent bloqué de longs mois (3). Il se trouvait heureusement que Charles VIII avait donne ordie, Tannée précédente, d'achever les fortifications du port (4), ainsi à l'abri d'un coup de main. Prégent de Bidoux riposta par
(1) De Boislisle, p. 168. — Un de nos vaisseaux coula en route et la Normande aurait été capturée (Sanuto, t. I, col. 393).
(2) GUICUAKDIS, fol. 212 V».
(3) Paolo di Negrone succéda à Fieschi, malade (Agostino Giustiniano, Annali di Genoa, fol. 254. — Archives du ministère des Affaires étrangères, Gènes 2, fol. 226).
(4) 9 juillet 1496 (CoMMYNES, éd. Dupont, t, III, p. 444),
une contre-attaque, qui amena les Génois à composition : ses quatre galères cernèrent à Porto-Venere une soixantaine de voiles (1). Atteint dans ses œuvres vives, son commerce, le gouvernement de la République ligurienne s'humilia; il demanda que les marchés de France lui fussent de nouveau ouverts et particulièrement les foires de Lyon (2). Et sans doute, cette soumission fut le résultat de notre croisière.
Un vrai marin venait de se révéler au milieu de cette pléiade de capitaines d'armées navales, qu'une commission royale improvisait et qu'une défaite rejetait dans le néant. Et voyez comme un homme énergique et habile peut changer la face des choses. Prégent de Bidoux avait trouvé des matelots démoralisés par une série d'échecs, une situation maritime des plus précaires. Deux ans après, à la mort de Charles VIII, alors que Prégent n'avait pas plus de huit bâtiments, le doge de Gênes écrivait : « Les galères de France balayent tout sur leur passage, sans être inquiétées : personne n'ose leur tenir tête (3) . d
(1) Novembre 1497 (Malipiero, p. 550).
(2) 6 novembre (Archives des Affaires étrangères, Géues 2, fol. 226 v").
(3) 15 octobre 1V98. Bidoux avait été quérir à Civita-Vccchia la dispense pontificale permettant à Louis XII d'épouser Anne de Bretagne : le 8 octobre, il ramenait en France le porteur de la bulle, César Borgia (Sancto, Diarir, t. I, col. 65. — Spokt, dans la Revue des questions historiques, t. LVIII, p. 394. — La Levrière de Rouen, capitaine Guillaume de Laumosne, courait les eûtes d'Italie. Mai 1498 (Gossei.in, Documents authentiques et inédits pour servir a l'histoire de la marine normande pendant les xvi' et xvii° siècles. Rouen, 1876, in-8°, p. 6).