LES DERNIERS JOURS D'ANGO
L'empereur avait triomphé de l'armateur, la force brutale et la ruse du bon sens et du droit. D'autres soucis préoccupaient le vieil apôtre de la liberté des mers. Dans un suprême effort qui couronna sa carrière, Ango prenait, en 1544, la direction des opérations navales contre l'Angleterre (2) et organisait, en 15 45, la plus grosse e-xpédi' tion que la France ait faite au seizième siècle :
« Ce fust luy, luy seul qui fist armer La grande Hotte expresse mise sur mer Pour faire voir à l'orgueiul d'Angleterre Que Françovs estoit roy et sur mer et sur terre (3). »
Ruiné par des avances énormes que la pénurie du trésor royal empêchait de rembourser, en butte à la jalousie que son faste et peut-être sa hauteur avaient suscitée, Ango acheva tristement ses jours en 1551 au château de Dieppe, dispulant jusqu'à sa dernière heure les débris de sa forttuie à d impitoyables créanciers. Il eût même été jeté en prison, si, plus heureux que Jacques Cœur, il n'avait été
(i) Projet daté de RamljouiDet, 14 mars 1546, n. st. [B. N., Franc. 17329, fol. 482).
(2) Mai 1544 [Calemlar of State papcrs, Spanish, t. VII, p. 174).
(3) Quatrain composé par un poète dieppois (Vitet, Histoire de Dieppe, p. 454). — Cf. ci-dessous la relation de la campagne.
sauve par rintcrveiition du roi (1). Et pendant plus d'un demi-siècle, on n'entendit retentir le nom du patriote, qui avait engagé sa fortune pour soutenir l'honneur du drapeau et donner à la France un empire colonial, que dans les audiences judiciaires où sa mémoire était traînée dans la bouc (:2) !
« Le palais d'Ango a été brûlé, son tombeau (3) n'est peut-être pas le sien; de son manoir de Varengeville, il n'a été conservé que d'informes débris : les contemporains n'ont donné que les traits épai's de sa biographie, enfin l'oublieuse postérité a défiguré comme à plaisir la physionomie et les actions de ce Médicis normand, de cet autre Jacques Cœur qui survécut lui aussi à sa fortune et eut à regretter d'avoir vécu ti'op tard (4) . »
Pendant plus d'un demi-siècle — la durée du procès posthume d'Ango, — l'occlusion que les bénéficiaires de la bulle d'Alexandre VI étaient parvenus à maintenir, pèsera sur nos tentatives d'expansion coloniale et provoquera, parmi nos marins, une irritation dont le catholicisme sera par ricochet la victime et dont profitera la réforme.
(1) En 1549 (Registre (lu conseil, B. N., Franc. 18153).
(2) GuÉMN, Ango et ses pilotes.
(3) Le tombeau exploré en 1859 par l'abbé Cochet.
(4) Conclusion de Gaffarel, dans son article sur Jean Anyo.