SUR LES BANCS DE TERRE-NEUVE
Car, du rôle d'assaillants aux îles du Pérou, nous passions à celui d'assaillis sur les bancs de Terre-Neuve. Jaloux de l'importance sans cesse croissante de nos pêcheries de Terre-Neuve, où tel port de la Seine expédiait jusqu'à soixante navires (2), Anglais ou Espagnols, selon que les vicissitudes de la politique faisaient des uns ou des autres nos ennemis, cherchaient de toutes façons à les troubler. En 1548, sur l'ordre secret du protecteur d'Angleterre, les corsaires anglais armaient en masse pour guetter au retour nos terreneuviers (3). Ceux-ci ne se rendaient point sans combat : vingt pièces d'artillerie pour une quarantaine de matelots, armés par surcroît d'arquebuses et de demi-piques (4-), leur donnaient parfois l'allure d'un vaisseau de guerre, sans compter que le profil de leurs superstructures d'avant et d'arrière aidait à l'illusion (5).
(1) Lettre du chevalier de Seine. Lisbonne, 12 février 1559 (B. N., Nouv. acq. franc. 6638, p. 46).
(2) En 1542 (Henry HAnnisSE, Découverte et évolution eartograplii(juc de Terre-Neuve et lies pays cuconvoisins (1497-1769. )Vatïs,, 1900, gr. in-8°, p. xxxi).
(3) Correspondance d'Odet de Selve, éd. G. Lefèvre-Pontalis (1889).
(4) Le Saint-Esprit de Saint-Jean-de-Luz, maître Augerot Damisquet, de 140 tonneaux et 40 hommes d'équipage, armé pour la pêche de la morue à Terre-Neuve, avait 20 pièces d'artillerie, une arquebuse ou arbalète par homme, 24 piques et 30 demi-piques. 22 avril 1552 (DucÉnÉ, Histoire maritime de Bajoune. Les Corsaires sous l'ancien régime, p. 25).
(5) Cf. le protil d'un terreneuvier rouennais en J545 (B. N., Franc. 24269, fol. 55 : cf. supra, t. II, p. 466).
Cet armement devint bientôt insuffisant. L'ordonnance espagnole du 3 juin 1553, spécifiant que la flotte des terreneuviers basques ne naviguerait plus sans escorte, imposa à nos armateurs de nouveaux sacrifices, d'autant que les corsaires de Biscaie avaient fait le serment de ruiner nos pêcheries, la source la plus importante de notre commerce maritime (1).
A Saint-Malo par exemple, chaque citoyen y était intéressé, gentilshommes, bourgeois et gens du peuple. Les matelots louaient leurs services contre un pot de vin et un lot de poissons, s'ils ne parvenaient à fréter en commun un navire où chacun péchait pour son compte. Les capitalistes partageaient les risques en prenant des parts sur plusieurs vaisseaux. Le clergé prélevait la dîme, et les châtelains du voisinage participaient aux profits en louant pour la durée de la campagne les coulevrines qui dormaient sur les remparts de Chàteauneuf, du Plessis-Bertrand et de Goëtquen. C'était la vie de Saint-Malo et c'était son supplice. Aux mois d'août et de septembre, une odeur infecte se répandait dans la ville : on séchait la morue. Elle s'étalait sur les rochers d'alentour, au Sillon, au Talard, au Bé, sur les remparts et les tours, au faîte des maisons... il fallut des ordonnances de police répétées en 1565, en 1571, pour soustraire le cimetière à l'invasion. La morue trempait au seuil des maisons, la saumure rance engluait la rue. Bref, les Malouins prirent le parti de sécher leurs poissons sur les grèves mêmes de Terre-Neuve (^). Et c'est ici le lieu de dire comment ils avaient, dès avant 1555, exercé leur mainmise sur l'île, au point d'y élever des fortifications.
Pour tenir tête aux corsaires basques, il avait fallu entre-
(1) JouON DES LoNGRAis, Jacques Cartier, passim. — Ch. de La RonciÈrk, La question de Terre-Neuve : les droits indiscutables de la France, d'après des documents inédits. Paris, 1904, in-8°, p. 9, extrait du Correspondant du 10 avril 1904.
tenir des croiseurs sur les bancs de Terre-Neuve : mais au lieu de les grouper en escadre, nos armateurs eurent la fâcheuse idée de les affecter à l'escorte des pêcheurs de chaque port, fournissant ainsi aux Espagnols le moyen de nous battre en détail.
En 1554, une division de neuf bateaux de pêche, qui revenait sous l'escorte de la Brave de Saint-Pol-de-Léon et de la Brave de l'île de Ré, fut attaquée par le corsaire Domingo de Albistur (1). Le combat, commencé dans la nuit, durait encore la nuit suivante. Nombre de pécheurs se firent tuer avant que les Basques de Saint-Sébastien parvinssent à s'emparer du convoi.
La croisière organisée par l'Espagne sur les bancs de Terre-Neuve avait été confiée à un autre corsaire de Saint- Sébastien, Juan de Eraso. Elle gênait d'autant plus nos pécheurs que certains d'entre eux avaient l'habitude de laisser leurs doris dans les havres de l'île : tel, ce Rouennais (!2) qui avait immergé au havre de Jean Denys, dit Rognouse, douze barques et bateaux, dont la marque distinctive de propriété était un gros clou fiché à tribord arrière.
La troisième campagne d'Eraso, en 1555, fut désastreuse pour nos pêcheries. Sa grande nef de trois cents hommes d'équipage, formant escadre avec les vaisseaux de Juan de Lizarza et Miguel de Iturain, surprit dans un port de Terre-Neuve douze bâtiments chargés de morue. Malgré la protection de la Grande-Fantaisie àe Saint-Brieuc, navire
(i) Les détails qui suivent sont empruntés à une enquête espagnole, forcément partiale : « Informacion hecha en la villa de San Sébastian, para acreditar les aeciones marineras de los capitanes armadores de Guipuzcoa durante la guerra con Francia. » i5 octobre 1555 (Publiée dans F. Duno, Arca de Noé, libro sexto de las disquisiciones nauticas. Madrid, 1881, in-8", p. 355 : et dans DrcKnÉ, Histoire 7nai-itime de Bayonne ; Les Corsaires sous C ancien régime, p. 333.)
(2) Mémento de cet armateur rouennais (B. N., Franc. 24269, fol. 55).
portugais jadis capturé par les Malouins (1), nos pécheurs durent capituler après un violent combat. Iturain continua sa fructueuse croisière sur le Grand Banc. Eraso, avec la Grande-Fantaisie et ses autres prises, remonta les côtes de l'île.
Le 15 août 1555, il tombait sur huit terreneuviers en ligne à l'entrée d'un havre, que défendaient deux fortins et une nef de guerre, la Grande-Françoise de Saint-Malo. Or, on sait que le chenal d'accès à Saint-Jean, la capitale actuelle de l'île, est battu par un fort, le fort Amherst, et que la passe, large de six cents pieds (2), est d'une entrée si difficile dans un creux entre deux montagnes, qu'elle défierait des forces navales redoutables. C'est là que les Malouins étaient embossés, là que Jacques Cartier avait jadis donné rendez-vous à Roberval; et peut-être, parmi les défenseurs du port Saint-Jean, v avait-il d'anciens compagnons de Cartier, Boulain {}\) et Jalobert (4). Sous le feu des batteries de terre, il fut impossible à Eraso de franchir la passe.
Le Basque feignit de s'éloigner : de nuit, débarquant assez près de là la majeure partie de ses gens, il attaqua, drapeau au vent, les fortins, qui furent enlevés d'assaut. Foudroyés par l'artillerie de terre et par les vaisseaux qui les bloquaient, les Malouins subirent des pertes énormes, soixante-douze tués et une centaine de blessés, contre neuf hommes tués à l'ennemi. Les survivants, au nombre de
(1) En 1544, la Fantaisie du Portugais Albarès est capturée par les Malouins Lhostellier et Glavegris (JoL'ON dks Loxgrais, Jacques Cartier, p. 57).
(2) Joseph Haïxon et M. Hakvky, New/oitiullaiul. London, 1883, in-S" : vues du port et de la passe.
(3) Le 31 août, il est dit » de présent au voiaige des Terres Neufves » . (Archives du Parlement de Bretagne, publié par A. de L.\ Bordkrie, dans la Revue de Bretagne et de Vendée (1880), t. II, p. 377V
(4) En avril 1555, il passait à Bordeaux avec la Marqucrile-Bonnavcn' ture, en route pour Terre-Neuve (Ibidem).
cinq cents, furent rapatriés sur quelques-uns de leurs bâtiments désarmes, qu'Eraso, selon l'usage chevaleresque des Espagnols, leur i^endit. A bord de ses différentes prises, Eraso n'avait pas trouvé moins de cent trente bouches à feu.
Au moment où le vainqueur regagnait triomphalement son port d'armement, six vaisseaux de Saint-Jean-de-Luz, expédiés par le capitaine de Bayonne avec ordre de recou^ vrer à tout prix nos bâtiments, lui barrèrent la route. Mais on vit accourir d'autres corsaires de Saint-Sébastien, Domingo de Albistur, Pablo de Aramburu et Francis de Illareta, qui venaient d'enlever à l'abordage un beau galion bayonnais monté de deux cents hommes, la Cuba ou la Bretonne. On se l)attit un jour entier. Sous le feu écrasant des Basques, deux de nos bâtiments finirent par être désempai'és, ce qui obligea les autres à reculer en remorquant à l'aviron les deux infirmes.
En voyant capturer quarante-huit de leurs navires, nos terreneuviers, saisis de panique, quittèrent en déroute les bancs, sans se douter que les corsaires basques, au nombre d'une trentaine, s'armaient de Deva à Pasajes, pour les cueillir au retour.
Les Malouins, furieux, rêvaient de revanche. Comme Henri II refusait, en 1557, de laisser partir leurs terreneuviers, ils déclarèrent qu'ils passeraient outre, un saufconduit royal leur permettant d'aller où bon leur semblait (1). En mars 1557, un corsaire en chausses rouges, casaque et cape noires, Guillaume Pépin de La Broussardière, semait l'épouvante parmi les marins espagnols (2), que pourchassaient son vaisseau le Croissant, la Lancette,
(V) Lettre du duc d'Etaiiipes au vicc-ainiral de Bouille. 18 avril 1557 (Doni MoniCK, Mémoires pour servir de preuves a l'histoire de Bretagne, t. III, col. 1184).
(2) Au point que Philippe II mit embargo sur les flottilles de pêcheurs en partance. 21 avril (F. Duro, Arca de Noé, p. 406).
le Mal/iein' et le Petit-Cerf de Saint-Malo ( I) . Les Normands, à leur tour, entraient en scène; et le lieutenanl-général Martin Du Bellay, Tannée suivante, organisait une véritable expédition à Terre-Neuve (2).
La crise, qui avait un moment compromis l'avenir de.n^s pêcheries, était conjurée. La paix de Cateau-Cambrésis'leur donna même un tel essor que des havres aussi modestes que Jumièges, Yatteville et la Bouille armèrent jusqu'à trente-huit navires (3) , et Le Croisic vingt-cinq à lui seul (4) , faisant bonne figure à côté des grands ports d'armement comme Saint-Malo, Granville (5) , Fécamp (6) , Bordeaux (7) , et tantd'autres. Terre-Neuve restait si bien notre domaine, que les pêcheurs anglais demandaient humblement aux Malouins la permission de s'y rendre (8) ; la nomenclature actuelle de l'île affirme encore, nous le verrons plus tard, la prise de possession effectuée par nos marins normands, bretons et basques, de même qu'un nom, celui de Villegagnon, restera le dernier vestige de la colonisation tentée par Henri II au Brésil.
Dans la conception de notre rôle maritime à travers le monde, une évolution s était lentement accomplie. Alors
(1) JouON DKS LoNGRAis, Jacijues Cartier, p. 101-103.
(2) Lettre de Martin Du Bellay au duc de Guise. Glatignv, 2(i mars 1558 (Aniericana, Autographes, manuscrits, pièces et documents liistoritiues. Librairie Dufossé, Paris. Catalogue 6^ série, n" 1, p. 5).
(3) Janvier-février 1560 (E. Gossklin, Documents (luthcuticjues. . . pour servir à l'histoire de la marine normande, p. 13; Gt Nouvelles /flancs histoi'iqucs normandes, p. 7).
(4) En 1565 (Archives de Nantes, EE 223).
(5) Cf. pour 1564, les arclii\cs de Granville, et .Ial, Glossaire )ututi(jue, art. Hable.
(6) " Il existe des documents faisant remonter cette pèche une trentaine d'années plus haut que 1590 " (Amédée Hkij.ot, Fécamp au temps de la T.ique. Yvetot, 1897, in-8", p. 5V).
(7) Les armements bordelais commencent en 1561 (Francisque Miguel, Histoire du commerce de Bordeaux . Bordeaux, 1866, in-S", t. II, p. 337, 339).
(8) En 1591 (H. Harrisse, p. vi).
que les énergies de nos voisins se dépensaient à son mettre les Indes, nous n'avions vu dans les conquêtes lointaines, au Canada et même en Corse, qu'un exutoire pour la lie de la population, pour « les humeurs peccantcs » de la France, 1 selon l'expression d'un colonisateur du temps, Filippo Strozzi. Cette notion fâcheuse s'effaça avec un des événements les plus douloureux de notre histoire, les guerres de religion. De tous temps, la liberté proscrite a cherche, par delà les frontières d'une patrie marâtre, un asile où se fixer. Les disciples de Calvin crurent trouver un refuge au Nouveau-Monde, dans la France antarctique ou sur les rives enchanteresses des fleuves de Floride, plus tard, sous la zone torride de la France équinoxiale.
Puis, ridée d'une plus grande France à fonder outremer, sans distinction de croyances, se fit jour dans les cerveaux les plus puissants du règne de Henri IV. Et il se fallut de peu qu'un courant d'émigration, sans cesse renouvelé, jetât sur le Nouveau-Monde des milliers de colons, levés parla voie de la conscription à travers toutes les paroisses de la métropole. Mais notre inconstance nous perdit : et ballottés de Tx^-mérique aux Indes orientales, de l'Afrique australe à la France arctique, en proie à des rêves presque aussitôt évanouis que conçus, nous fûmes pendant près d'un siècle en quête de l'empire colonial à fonder, sans jamais aboutir.