PRÉFACE
Quand on étudie l'iiisloire de la marine française depuis Colbert, pour ne pas remonter plus haut, jusqu'à la chute du premier empire, époque à partir de laquelle nous cessons d'être en guerre avec l'Angleterre, l'esprit reste frappé de l'instabilité des institutions et de la mobilité de l'opinion en ce qui concerne celte partie importante de la défense nationale. L'influence, que la marine peut exercer sur la grandeur et la prospérité de la France, apparaît un jour pour disparaître le lendemain. Les succès obtenus pendant la première partie du règne de Louis XIV, avec les Duquesne, les Tourville, les Jean Bart, font considérer la marine comme nécessaire, mais, après les défaites essuyées sous le règne de Louis XV, celle-ci perd toute importance aux yeux du pays. La guerre de l'Indépendance américaine ramène les esprits vers la marine; l'opinion s'en éloigne de nouveau à la suite des guerres de la Révolution et de l'Empire. Lorsque la situation financière nous impose la nécessité de restreindre les dépenses, on ne procède pas à une diminution méthodique, laissant à la France une force navale faible, au point de vue du nombre, mais forte par la qualité. Nous déclarons que la marine est inutile; les bâtiments de guerre sont prêtés ou loués à des
particuliers et on va jusqu'à vendre le matériel. Les administrateurs seuls troublent alors le silence des arsenaux. Les traditions, qui sont le fruit du temps, brusquement interrompues, se perdent, et il en résulte une nouvelle cause d'affaiblissement. On ne voit pas le mal où il est; l'opinion publique, insuffisamment renseignée, ne sait pas que nos défaites sont la conséquence, d'une part, des institutions et, d'autre part, de l'incapacité de ceux qui, de Paris, dirigent les opérations militaires. Les homines, placés à la tête du département de la marine sont, trop souvent, hors d'état de remplir leurs fonctions; négligeant l'administration qui est leur principale raison d'être, ils veulent surtout s'occuper des questions maritimes et militaires auxquelles ils sont étrangers.
Nous allons montrer, par un exemple, le mal que peut faire à son pays un ministre évidemment animé de bonnes intentions, mais incapable de remplir les devoirs de sa charge. Par une erreur de jugement difficile à comprendre, Louis XIV désigne Pontchartrain, contrôleur général des finances, pour succéder à Seignelay. Le nouveau ministre occupe un poste pour lequel il n'a aucune aptitude et auquel son passé ne l'a pas préparé. Entré en fonctions à la fin de l'année 1690, le nouveau ministre doit préparer la campagne de l'année suivante. Or, en 1691, la flotte n'est pas prête en temps utile, et nous n'avons pas le nombre de bâtiments sur lesquels on comptait. Pontcliartrain, peu soucieux de remplir les obligations qui lui incombent d'une manière particulière, porte toute son attention sur les opérations de la flotte qu'il entend diriger lui-même. Ministre delà marine depuis quelques mois, il a, sur les manœuvres d'escadre, des idées personnelles. Loin d'avoir la pensée de consulter Tourville, ainsi que l'eut fait Colberl, il veut imposer son opinion au plus illustre des amiraux de celte époque, et nous voyons ce dernier obligé do montrer au
PriF.FACE VII
ministre, dans de longues dépêches, l'inanilé des ordres qu'il reçoit. Poiilcliarlraiii cède, mais il n'est pas convaincu, et Tourville prend la mer avec des ordres contradictoires. La célèbre campagne du large, faite par Tourville en 1691, provoque l'admiration de toute l'Europe, mais elle ne satisfait pas le ministre et ses conseillers. C'est alors que s'établit, au ministère de la marine et bientôt à Versailles, la légende d'un Tourville timide. En 1692, des ordres impératifs sont donnés au chef de notre flotte et les combinaisons maritimes du ministère aboutissent au désastre de la Hougue. La prudence et la sagesse de Golbert forment un contraste frappant, qu'il convient de signaler, avec l'ignorance présomptueuse de Pontchartrain. Dans les questions relatives à la marine, aux plans de campagne et aux opérations militaires, Duquesne est le conseiller toujours écouté de Colbert, et Seignelay, malgré son caractère impérieux, prend l'avis de Tourville. Sous l'impulsion énergique de ces deux ministres, les bureaux travaillent activement à pourvoir les flottes de tout ce qui leur est nécessaire. C'est là le rôle, souvent oubhé, de l'administration. La conduite de Colbert et de Seignelay exphque les succès remportés, pendant la durée de leur ministère, par les flottes françaises. Les ministres se succèdent et la plupart d'entre eux, loin d'imiter Colbert, semblent prendre Pontchartrain pour modèle. Il y a tel plan de campagne que l'on croirait dicté par l'ennemi.
La force d'une armée, qu'il s'agisse de l'armée de mer ou de l'armée de terre, est en raison directe de la valeur de ses institutions; si celles-ci sont mauvaises, il ne faut pas s'attendre à de bons résultats. Aucun doute ne peut s'élever à cet égard, et on peut considérer comme un axiome que, sur terre et sur mer, les revers coïncident toujours avec la faiblesse des institutions. Or, dans le cours de cette histoire, nous voyons les institutions de la marine, sans
cesse modifiées, présenter ce caractère particulier que l'élément le plus important, c'est-à-dire l'élément maritime, a rarement la part qui lui revient, alors que l'administration occupe une grande place, on doit même dire une trop grande place. Il résulte de cet état de choses que la direction imprimée aux différents services du département a forcément quelque chose d'incomplet ; cette direction est surtout insuffisante au double point de vue maritime et militaire. Le récit des guerres que la France soutient contre l'Angleterre en fournit la preuve indiscutable. Nous envoyons à la mer des bâtiments montés par des équipages braves, mais sans instruction militaire. Les navires français capturés ont toujours un grand nombre d'hommes hors de combat, alors que, sur les bâtiments ennemis, quelques hommes seulement sont atteints par noire feu. Les avaries de mâture sont plus fréquentes sur nos navires que sur les navires ennemis. Enfin, les installations intérieures de nos bâtiments ne présentent pas toujours des dispositions favorables pour le service de la manœuvre et de l'artillerie. La substitution de la marine à vapeur à la marine à voiles n'a pas modifié les règles à suivre pour obtenir des bâtiments n'ayant rien à redouter des navires ennemis de même force. Les dispositions intérieures doivent, aujourd'hui comme autrefois, avoir pour objectif de faciliter la tâche des officiers et des équipages, au double point de vue de la navigation et du combat. 11 faut, comme dans le passé, que le personnel combattant soit instruit, et cela est d'autant plus nécessaire que les perfectionnements de l'artillerie et la rapidité du tir exigent des hommes très exercés. Nous avons à redouter les avaries de machine, plus graves que les avaries de mâture. Le département de la marine ne saurait donc faire trop d'efforts pour posséder un personnel mécanicien expérimenté. Les bonnes institutions peuvent seules amener ces importants résultats.
Or, on ne peut avoir de bonnes insUtulions que si l'idée maritime pénètre fortement dans la direction imprimée à tous les services.
Toute histoire militaire, qu'il s'agisse de la marine ou de l'armée, serait incomplète si l'examen des questions relatives aux plans de campagne, à l'organisation et à l'instruction du personnel n'accompagnait pas le récit des faits de guerre proprement dits. C'est seulement en procédant ainsi qu'il est possible de déduire du passé des leçons pour l'avenir.
Quatre volumes de l'histoire de la marine française, pour la période qui s'écoule de 1778 à 1870, ont déjà paru. Le premier de ces volumes est précédé d'une préface contenant une indication sommaire, et seulement depuis Richelieu, des événements maritimes qui ont précédé la guerre de l'Indépendance américaine. Ce résumé est forcément incomplet. Ce nouveau volume, destiné à combler cette lacune, forme, avec les volumes déjà parus, l'histoire de la marine française depuis les débuts de la monarchie jusqu'à 1870.
MARIXE FRANÇAISE