‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 12 sur 72 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

L» flotte française rommandéo par t'amiral d'Eslrées est mouillée dons la rade de Brest. — Le P. THoste. — Oaulhedek , pilote du Saini'Phiiifjpe: — Arrivée d'un yacht anglais. — Ordre du duc d*York d*appareiller. — Appareillage de la flotte. — Les Litanies bretonnes. — La flotte sort du port de Brest.

La rade, ou baie de Benbeaume, commence à Test pap la pointe Saint-Mathieu, et se termine à l'ouest par la pointe de Bertheaume, en dehors du goulet, qui sort do passe à la rade de Brest

m HfôTOIRE. DE tA MÂRINB. 167S;

Depuis le l*"' mai, M. le comte d'Ëstrées^ parti de La Rochelle le 26 avril, arail opéré sa jonction avec le reste de rantiée, et toute la flotte française était mouillée dans cette rade.

M. Du Quesne commandait Favant-garde, forte de dix vaisseaux ; M. de Rabesnières avait sous ses ordres les huit vaisseaux d*avant-*garde, et M. le comte d'Ëstrées s'était rései^é le centre ou corps de bataille composé de douze vaisseaux.

L*amiral montait le Saint-Philippe de soixante-dix-huit canons et de six cents hommes d'équipage.

M. Du Quesne, le Terrible, de soixante-dix canons, et M. de Rabesnières, le Superbe.

Le mardi 11 mai, le soleil se leva pur et radieux à travers une légère brume qu'il eut bientôt dissipée, et continua de dorer de ses rayons les murailles noires du Jaêr-Hol, ei^ce de redoute bâtie sur la côte de la baie de Bertheaume.

La flotte était mouillée en ordre de bataille, et le vaisseau Saint-Philippe se distinguait des autres par le pavillon carré qu'il portait à son mât de misaine, par les trois fanaux de cuivre doré* qui brillaient sur son couronnement de poupe, et enfin par son château d'avant richement orné, qui servait dé corps de garde et de logement aux seconds maîtres.

Sur la duiiette, deux personnages examinaient le temps et la direction des nuages avec une grande attention; c'était le chapelain et le premier pilote hauturier du bord.

Le cliapelain, homme d'environ quarante ans, d'une taille moyenne, portait Thabillement de son état et de son ordre ; son air était calme et grave, et sa figure à la fois douce et sagace. Ce chapelain était le révérend père Jean l'Hoste, de la compagnie de Jésus, à qui l'on doit un excellent Traité de Tactique navale, un des ouvrages classiques du temps.

* L'amiral commandant une escadre portait trois fanaux de poupe'fixés sur le couronnement par des chandeliers de cuivre doré comme ces fanaux. Celui du milieu avait douze pieds de hauteur, et ceux de chaque bord ieulcm^it huit pieds ; ils étaient aussi de cuivre doré, précieusement travaillés et diargés de moului^cs. Les viti*es étaient de talc au lieu de verre. On eousommait trente Uvi^es de bougie jaune par nuit pour Tentretieu de ces trois fanaux, diaque autre vaisseau avait son fanal de poupe , mais hetucoup moins grand.

^Wî— LIVRE IV, CHAPITRE XII. 143

Le père Jean THoste était né à Pont-de-Vesle. Entl-é au séminaire de Toulon, il en sortit pour servir de chapelain à bord d'une escadre commandée par M. le comte d*Harcourt; doué d'un esprit éminemment observateur, et d'assez grandes connaissances mathématiques, dans les moments de loî»r que lui laissaient sa profession, le père l'Hoste s'occupa incessamment des choses de la mer, compara la navigation ancienne à la navigation moderne, acquit aussi beaucoup d'expérience pratique dans les voyages qu'il fit comme chapelain; puis alors appliquant aux faits les méditations de la théorie, il finit par posséder une science fort étendue dans l'art de naviguer.

Lorsque M. le comte d'Estrées reçut du roi le commandement de l'escadre, il pria Colbert de demander le père l'Hoste au supérieur du séminaire de Toulon, tenant beaucoup à avoir à son bord un homme dont le savoir était si généralement apprécié.

Le personnage qui causait sur la dunette avec le père l'Hoste était, nous l'avons dit, le premier officier du bord, le pilote faauturier du vaisseau ; car alors, dans la hiérarchie navale, le pilote passait pour l'homme le plus important du navire, puisque lui seul donnait la route, faisait les observations astronomi- . ques, et indicpiait l'heure ou le moment des mouillages et des appareillages, toujours, il est vrai, sous l'autorisation du capitaine ; mais comme d'habitude les capitaines se déchargeaient de ces fonctions sur leur premier pilote, tout le monde à bord comptait avec ce dernier, et les capitaines eux-mêmes le traitaient toujours avec toutes sortes d'égards et de civilités.

Quant au titre d'oflicier que nous donnons au pilote, tous les maîtres et seconds maîtres prenaient cette qualification.

Mais bien qu'il fût officier-maître, Gaulhedek conservait fidèlement le costume breton.

A la longueur de la barbe grise du pilote , on eût facilement deviné que la semaine touchait à sa fin ; car, le dimanche excepté, jamais le rasoir du barberot ou du frater n'approchait de la mâchoire carrée de ce fils de l'île de Batz. Quant à sa longue moustache noire , elle avait été respectée depuis un voyage que fit maître Gaulhedek dans le Nord. Cette mode hollandaise , lui ayant plu, il Tavait adoptée; d'ailleurs cette moustache s'assor-

m HISTOIRE DE LA MARtNE. —1672-^

tissait parfaitement avec ces traits durs et pronoiicés qui caractérisent encore de nos jours le type de ces hommes rudes et forts qui vous disent fièrement : Me zodeuzan Armoriq ! ^Je suis de F Armorique ! )

Pour terminer ce portrait, je dirai qu'une toque de laine bleue couvrait les épais cïievcux noirs du pilote, qui commençaient à grisonner. Autour de son cou nerveux et couleur de brique, tant le hâle et la bise de mer L'avaient tanné, s'agrafait, au moyen d'une ancre d'argent, le petit col d'une chemise de grosse toile jaune; il jwrtait, en outre, une longue jaquette bleue et des chausses d'épaisse étoile d'un gris blanc, si larges qu'elles avaient l'air d'un jupon , et si courtes qu'elles laissaient nues les jambes velues et musculeuses du pilote. J'oubliais une large ceinture de cuir à boucle de fer qui, lui ceignant les reins, lui attachait ses chausses sous sa jaquette ; le pilote avait encore trois reliquaires attachés à des cordes de crin, qui se voyaient sur sa poitrine, à travers sa chemise entr'ouverte ; enfin une petite lame d'argent, sur laquelle était gravée grossièrement une tête de taureau, pendait au bout d'un lacet mi-parti rouge et vert, que Gaulhedek portait autour de son cou.

Cette dernière relique paraissait surtout attirer l'attention du chapelain, qui l'examinait avec un regard curieux.

— Mais, dites-moi, pilote, et cette lame d'argent à figure de taureau, à quoi bon ?

^—Torrebenl.,. mon père, à quoi bon? — dit le pilote, en employant cette exclamation encore commune en Bretagne, exclamation celtique ou saxonne , dont nous n'essaierons pas de donner la signification inconnue ; — Torreben ! mais c'est pour guérir le mal de cou que je me suis fait en plongeant du bec de Groïs dans les bas fonds.. . £u revenant à flot je me suis frappé à la pointe du helhaker, et par Notre-Dame d'Auray, je suis resté couché à Porsenec pendant huit jours comme un trépassé; mais maintenant je souffre moins.

— Et oùavez-vous eu cette relique , pilote?^

— Elle me vient de mon père, qui l'avait reçue de monseigneur l'évêque de Saint-Pol ; et elle m'a bien servi pour me guérir, car les reliques valent mieux que les mots consacrés, quoique je ne parle pas mal des mots consacrés , mon pèrc.«. Mais

quand j'aurai un membre cassé, et qm j'aurai dit sept fois danata\ ou cpie j'aurai été piqué d'un serpent, et que je dirai trois fois tmd 2. . , , je ne serai pas aussi sûr de guérir que si j'avais sur moi un flacon de l'eau de la fontaine de Saint-Ké^ (et il montra une des reliques pendues à sa poitrine), ou une épingle d'argent qui a touché la châsse àe saint Jean du doigt (et le pilote sortit une autre relique).

— Et vous avez raison, pilote, car ces mystérieuses invocations sont, au reste, des coutumes impies et sacrilèges des druides, et il vaut mieux pour notre salut commun invoquer l'assistance des saints du paradis^ que ces mots inconnus qui peuvent bien être du dictionnaire de l'ennemi des hommes. Mais, ditesmoi, que pensez-vous du temps ? le vent est si calme, que les plumes du pennon ne sont pas même soulevées.

— Mon père, ou je me trompe bien, ou nous aurons du vent du côté du sud; regardez ces petits nuages blancs rayés qu'on voit là-bas sur les terres de Dinan? Eh bien , mon père, si ces nuages tiennent une fois le soleil haut , c'est une brise de sud ou de sud-esi Et pourtant, fasse Notre-Dame d'Auray que cette brise ne se change pas en tempêtes ou en rafales, ce dont j'ai bien peur, car Guezenec se marie aujourd'hui à Lanveaux, voyezvous, mon père, — dit le vieux Breton, avec un soupir...

— Et que peut donc faire ce mariage au temps, pilote?

— Oh ! rien, mon père, cela n'y ferait rien absolitment si Guezenec ne prenait pas sa commère pour sa femme.

— Comment, sa commère?

— Oui , mon père , la jeune fille qui a été marraine avec' lui en ce temps qu'il était parrain du fils de Pierre-Marie le trévier du port^

— Mais encore une fois, pilote^ qu'est-ce que cela fait au temps, qu'il prenne sa commère pour sa femme?...

— ïorreben ! ce que cela fait au temps, mon père ! — s'écria le pilote , en reculant et joignant les mains d'un air de stupéfaction, — ce que cela fait au temps! — répéta-t-il encore, — les

• Le père All)ert de Morlay. ' Idem.

3 Idem,

* Le voilier.

évangiles de Conoilles ne sont-elles pas assez claires? — Celui (fui prendra sa cainmère en mariage, causera des orages sur mer toutes les fois quil la caressera •; et quant à cela, mon père, Pierre Guezeneç est un gars à causer plus de tempêtes que de calmes; et même...

Heureusement, rarrîvée de M. d'Estrées sur la dunette vint mettre un terme à une conversation qui allait peut-être devenir assez embarrassante pour le père THoste.

Il est bon de rappeler encore ici que, sous le règne de Louis XIV, les officiers généraux ne portaient point d'uniformes; beaucoup de colonels n*en. avaient pas non plus, et ce fut plus tard le sujet de graves plaintes et de grandes contestations lorsqu'on voulut les soumettre aux ordonnances de Funiforme, ces gentilshommes prétendant qu'ils devaient être assez sûrs du respect de leurs soldats, et de l'influence qu'ils avaient sur eux pour se pouvoir passer de cette livrée \

Dans la marine même, l'ordonnance du roi qui autorisait les

' Tristan le Voyageur^ vol. II, ch. 25.

^ La noblesse avait encore de la hauteur ; elle n'avait pu être assujettie à des résidences serviles et à des minuties inutiles et ridicules. Mon grandpère disait, par exemple, que de sa vie il n'avait voulu assister à un camp de paix, qui lui avait paru un exercice de marionneUes. On sait qu'il n'eût pas fallu proposer aux officiers de ce temps de porter l'uniforme, encore moins de fixer les dimensions de leurs cheveux et de leurs manchettes. L'anecdote du marquis de Goetquen est connue. Ce Breton, homme d'une grande naissance et chef d'une maison encore puissante, se fit casser à la tetè de son régiment par Louis XIV lui-même qui en faisait la revue , et qui lui avait fait ordonner d'y paraître en uniforme. Il fut cassé, et dit après au roi : Heureusement^ Sire, que les morceaux me restent,

{^Mémoires de Mirabeau.)

Qui aurait dit qu'on assoiq)lirait le génie militaire et qu'on le ferait dégénérer en esprit légionnaire, au point de faire des habits d'uniforme pour les officiers généraux et même pour les maréchaux de France ! ... Et on leur donnait cet uniforme sans penser qu'on avouait par cette bizarre prérogative que les officiers généraux sont des êtres inconnus aux soldats. Il est aisé de voir la confiance que peut avoir un soldat dans des chefs qu'on est obligp de lui désigner par des marques distinctive^ , sans lesquelles il ne les eût pas connus. Enfin, il y a quarante ans, un officier qui eût mis son uniforme un jour de bataille eût été déshonoré. Un officier qui ne le mettrait pas aujourd'hui serait regardé comme fou, indépendamment de l'ordonnance. (Mirabeau, Essai sur le despotisme^ 1775.)

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CJ4)itainês à poi^er un justaucorps bordé d'un passem^t d'or ou d'argent, ne les y contraignait pas.

M. d'Ëstrées était donc simplenaent vêtu d'im justaucorps J>run, bordé d'un léger galon d'or, et comme à bord il ne portait pas de perruque, ses cheveux gris, courts et ras, étaient cachés sous un vieux feutre à larges bords, et sa main gaudie toujours dans son écharpe noire.

Lorsque l'amiral parut sur la dunette, le pilote s'élo^a après l'avoir respectueusement salué, et alla s'établir dans la logette de l'habitacle.

— Eh bien ! mon père, — dit l'amiral, — <|ue vous disait notre pilote sur l'apparence du temps? s'il vous parlait selon ce que je désire, il nous annoncerait un bon vent pour sortir d'ici et rejoindre la flotte d'Angleterre avant que Ruyter ne soit descendu dans la Manche pour nous en empêcher.

— Que Dieu vous entende l monsieur le comte ; car rien ne serait plus à propos que ce vent-là... Mais j'espère que vos désirs seront satisfaits ; le pilote m'a fait remarquer ces nuages blancs, que vous voyez sur les hauteurs de Dinan, comme pronostic d'un vent de sud; et je me souviens que j'ai souvent observé ces rayures blanchâtres à l'horizon, dans les pays méridionaux où le vent du sud règne presque toujours.

— Ce pilote m'a été spécialement recommandé par M. le duc de Chaulnes, qui, dans un voyage qu'il fit sur les côtes de son gouvernement, a été tellement émerveillé des connaissances et de l'habileté de cet officier, aussi bien que des bons témoignages que M. l'intendant de Brest a rendus de lui, qu'if a promis à ce brave homme le premier vaisseau-amiral qu'on armerait; et en vérité, je lui crois du savoir et de l'expérience,.. Mais, vous-même, mon père, qui êtes plus à même que personne d'en donner avis, qu'en pensez-vous?

— En vérité,. monsieur le comte, je l'ai interrogé sur diverses opérations que tout bon hanturier doit savoir faire, et il m'a fort sagement et habilement répondu. J'avoue même que, sous cette écorce rude et épaisse, j'ai été surpris de rencontrer beaucoup plus de science théorique que je ne pensais; il a même des connaissances mathématiques, et m'a montré diverse* cartes marines et des profils de côtes, dont il a fait le portrait avec

beaucoup d'adresse, ainsi que de plusieurs animaux inconnus, qu'il a vus dans de lointaines contrées.

— Je suis fort satisfait, mon père, que ce pilote soit si bien instruit de choses qu'il est, à la vérité, tenu de savoir, d'après les ordonnances du roi. A propos des ordonnances du roi, que disent les équipages? sont -Us satisfaits d'être nourris par le roi,*maintenant', et de ce qu'on leur ménage quelque chose pour l'avenir?

— Ce sont de grands enfants, monsiem* le comte, qui nepeu-

' Les ordonnances suivantes dues à Colbert, et qui remédièrent à un des plus graves abus du temps , c'est*à-dire à .ce que tes équipages fussent nourris par les officiers ^ sont de cette année, ainsi que celles qui ordonnaient aux commissaires, après le désarmement d'un vaisseau, dç ne donner aux matelots que des frais de route jusqu^à leur destination , et une fois là seulement leur faire payer le reste de ce qui leur était di\, afin d*cviter qu'ils dissipassent dans les ports un argent nécessaire à eux et à leur famille.

— - Sa Majesté ayant estimé nécessaire, pour le tûen de son service , de décharger les capitaines de ses vaisseaux de guerre du soin de faire les vivres de leurs équipages, et d'établir un munitionuaire général pour les fournir, elle a voulu, par la présente , qu'elle veut être pul)liée dans tous ses ports et attachée au grand mât de ses vaisseaux de guerre, faira connaître aux capitaines et officiers commandant les équipages de ses vaisseaux, les conditions sous ilesquelles sadite Majesté a donné ladite foiuikiture au sieur Jacquier, etc. — Fait à Saint-Germain, le 4 mars, 1672. —Signé Louis ; et plus bas : Colbert. '

— Sa Majesté étant informée que l'une des principales causes pour lesquelles les matelots et leurs familles même reçoivent peu d*utililé du service qu'ils rendent sur ses vaisseaux, provient de ce qu'après avoir reçu le parfait paiement de leur solde au désarmement, la plupart se débaucîient dans les ports et y consumcut mal à propos ce dont ils pourraient aider leur famille, donnant pour excuse à leurs femmes et en&iits, et même aux officiers et magistrats des lieux, qu'ils ont été mal payés ou qu'il leur a été retranché une partie de leur solde ; à quoi voulant poiu'voir, Sa Majesté veut et ordonne qu'aussitôt que les revues des équipages, lors du désarmement des vaisseaux, auront été faites, il soit fait des étals de ce qui sera dil nuxdits équipages , signés et certifiés des intendants ou' commissaires généraux de marine départis dans les ports où les vaisseaux rendront le bord, et qu'il soit seolemi^nt payé à chaque officier marinier ou matelot habitué dans la province voisine, ce qu'il leur faudra pour se retirer diez eux. El à l'égard du surplus, veut Sa Majesté qu'il soit payé manuellement sur les lieux par les commissaires ou autres officiers de marine qui y seront envoyés à cet effet, en présence des magistrats et consuls des villes et lieux de demeure desdjts matelots et de leurs femmes et enfants» afin que personne

vent apprécier encore le bien qu'on leur veut ; mais les maîtres sont très-satisfaite de ces nouvelles ordonnances, qui assurent le bien des matelots, qu'ils aiment réellement; et le premier pilote venait d'expliquer ces lois en breton à ses compatriotes.

— Allons, allons, mon pèro, je vois que nous avons en ce pilote un digne Palinurus, comme vous dites.

C'était bien de gaieté de cœur que l'amiral s'exposait au flux d'érudition qu'il venait de provoquer ; car une fois mis sur le sujet de la marine ancienne , le R. P. l'Hoste devenait souvent d'une intraitable prolixité. Aussi M. d'Estrées s'apercevant, mais trop tard, de sa faute , ressemblait-il assez à ses gens qui ^ ayant ouvert le robinet d'une fontaine, ne savent plus comment l'arrêter.

— Oui, monsieur, — répondit le père l'Hoste d'un air rayonnant; — oui, monsieur, vous dites vrai : nous avons notre Palitmrusy notre Canopus^ quoique le [Hlote soit autre chose chez nous que le rector navis des anciens. Et, à ce propos, quand j'étais à Venise avec M. le «wnte d'Harcourt, je vis là le père Nobili, de notre ordre, qui me soutint que ce nom pilote dérivait du mot pilem^parce que, outre la longue robe rouge et verte qu'on donnait jadis à ceux qui étaient pilotes jurés, on y ajoutait encore un bonnet comme gage et signe de leur doctorande. Je pense, moi , au contraire, conune les révérends pères Fournier et Noblet, que ce nom de pilote dérive du mot pile^ qui, en ancienne langue gauloise, signifiait navire.

n'en ignore, etc. — Fait à Saint-Germain, le 20 février 1672. —Signé : Louis ; et plus bas : Colbert.

— Sa Majesté étant infoimée qu'il se rencontre souvent des différends entre les officiers commandant ses vaisseaux de guerre , sur le choix des officiers mariniers , matelots et soldats qui doivent composer leurs équipages, ce qui cause beaucoup d'inégalité en la force desdits équipages, à quoi désirant remédier, Sa Majesté veut et ordonne qu'à l'avenir, et à commencer par i'armetuent prochain, tous les officiers mariniers, matelots et soldats levés et enrôlés pour servir sur Icsdits vaisseaux soient choisis en présence des officiers des ports en la manière suivante, savoir : le vice-amiral aui'a le choix de cinq, le lieutenant général de quatre, le plus ancien capitaine de trois, et les trois autres capitaines de deux alternativement , et chacun selon leur rang , et ainsi de suite, jusqu'à ce que leurs équipages soient entièrement formés. •— Mande et ordonne Sa Majesté à M. le comte de Vermandois, amiral de France, etc. — Fait à Saint-Germain, le 12 février 1672. — signé : Louis, et plus bas ; Cvfbert,

— Je ne vous conteste pas Tétymologie, mon père, et c*est avec conviction et passion que je me déclare de votre avis, — dit l'imprudent amiral

— J'en étais sûr d'avance, monsieur le comte ; comment quoi* qu'un d'aussi éclairé que vous aurait-il pu ne pas reconnaître une aussi flagrante vérité; car, voici qui vient encore la corroborer : il demeure patent que notre ancienne façon de jouer à croix ou pile ne doit cette appellation de croix ou pile qu'à la circonstance que voici, savoir : que la monnaie française de cette époque portait gravés, d'un côté , une croix, et de l'autre, un navire; comme celle des Romains, qui portait, d'un côté, les deux têtes de Janus, et de l'autre, le navire d'Énéas; de là, leur jeu dont parle Macrobius, ludere capita navium; et d'ailleurs, Froissard...

Heureusement pour l'amiral, à ce moment de la dissertation historique du révérend père, un petit yacht au pavillon d'Angleterre doubla la pointe Saint-Matthieu , à l'aide de ces longs avirons et de la marée qui montait; car le calme était si plein que ses voiles inutiles étaient à demi carguées.

Alors , l'amiral s'adressant au soldat de faction près des fanaux :

— Va dire à un de mes gens de monter ici ma lunette.

— Eh vérité, monsieur le comte, — dît le chapelain, — voici un yacht anglais qui file comme s'il avait vent arrière, et qui a bien fait de se précautionner de ces longs avirons.

M. le chevalier de Cou, capitaine de paviUon , parut sur la dunette.

— Monsieur de Cou, — lui dit l'amiral, — voici sans doute quelque message de M. le duc d'York, ou de Sa Majesté le roi d'Angleterre, fasse le ciel que la flotte anglaise soit déjà à Portsmouth !

A ce moment, le yacht fit un salut de neuf coups de canon ; il amena son pavillon en se dirigeant toujours vers l'amiral. .

— Monsieur de Cou, • — dit ce dernier, — faites rendre ce salut , et veuillez recevoir à l'échelle l'envoyé de Sa Majesté le roi Charles, je vais l'attendre chez moi.

Bientôt le yacht mouilla, et son capitaine, M. Shdley, arrivant à bord du Saint-Philippe, fut conduit auprès de l'amirsyi, avec lequel U conféra une demi-heure; puis il regagna son bord.

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et remit à la voile, favorisé 'par une petite brise du sud-est, qui, seloa les prédictions du pilote, vint à s*élever.

La marée ayant terminé son mouvement commençait à descendre. L'amiral se décida à appareiller, d'autant plus que les ordres que le capitaine Sbelley lui avait apportés étaient des plus pressants ; puisque le duc d'York ordonnait à M. d'Estrées de se rendre sans délai à Portsmouth , afia d'opérer sa jonction avec la flotte anglaise , jonction que la flotte hollandaise voulait empêcher pour forcer les deux armées de combattre séparément

L'amiral fit donc appeler son capitaine de pavillon, et lui dit :

— Monsieur de Cou, nous allons appareiller; vous ferez signal à l'escadre d'imiter ma manoeuvre, et de garder son ordre de bataille.

M. de Cou, ayant reçu cet ordre, appela le pilote et lui dit :

— Ne vous semble-t-il pas, pilote, qu'avec ce vent et cette marée nous pouvons sortir?

— Avec r«ide de Dieu, oui, monsieur.

— Sortez-nous donc alors ; et vous, maître d'équipage, suivez les ordres du pilote.

— L'ancre est à pic, monsieur, et nous n'attendons que l'ordre du pilote pour la bosser.

— Nous allons donc sortir, monsieur, — dit le pilote en regardant encore le penon qui flottait dans la direction du nordouest; puis, tenant toujours la barre du gouvernail, il parut se recueillir un instant

— Eh bien, qu'attendez-vous pour appareiller?-— dit M. de Cou.

Mais, sans lui répondre, le pilote appela son fils Ivon, garçon de vingt ans environ, à longs cheveux noirs, et vêtu comme son père.

— Ivon , pendant que je vais sortir cette flotte par le passage de l'Iroise , vous réciterez les Litanies bretonnes , dont je vais dire le premier verset. Notre-Dame d* Auray accueillera la voix du fils comme celle du père.

Alors le vieux pilote et son fils, se découvrante tête, s'agenouillèrent, et le père, sans quitter la barre du gouvernail , dit gravement :

Veillez sur moi^ Notre-Dame d'Auray , dans ce malais

passage s car mon navire est bien petit et la mer de Dieu bien grande. Puis se relevant et s'adressant d'une voix forte et iinpérative au maître d'équipage : — Maître, faites bosser Tancre et déferlez vos voiles.

Pendant qu'on exécutait Cette manœuvre , Ivon resta à genoux aux pieds de son père, la tête baissée, les mains jointes; et pendant que le pilote, les yeux tour à tour ardemment fixés sur la boussole et sur les brisans , sur les points de reconnaissance de la cote et sur les voiles du vaisseau, doublait les roches des Rospects, et les cheminées de Boufolve, son fils récitait dévotement, et sans lever les yeux, les htanies suivantes, que jamais marin breton n'oubliait dans les circonstances dangereuses de la navigation :

Saint Cloadec, dont la clochette avertit du bien à faire et du mal à éviter , priez pour nous.

Saint Vonga et saint Budoc , qui traversez les mers sur un rocher, priez pour noîis.

SaiîU Gucnolé, qui avez arraché de l'estomac d'un cygne rœil de votre sœur bicn-aimée, et qui l'avez remis à sa place sans qu'il perdît de son éclat, priez pour nom.

Saint Telo, qui visitez les paroisses monté sur un cerf rapide, et qui vous couchez sur un lit de cailloux trouvé formé le lendemain en lit de fleurs, priez pour nous.

Saint Didier, qui donnez au pain bénit sur vos autels le don de faire parler les enfants, priez pour nous.

Saint Sané, dont le collier de fer étrangle le parjure, priez pour nous '.

Ces htanies ne cessèrent et Ivon ne se releva que lorsque tous les dangers furent évités, et que la pointe ouest de l'île d'Ouessant fut doublée par la flotte.

Telle était la force de cette flotte.

' L'abl)C Deric, Litanies bretofuies des mariniers mettant en mer, Dom Lobineau, histoire de Bretagne.

^1672^ LIVRE If^ CHAPITRE XIII. 1S3

AILE DROITE OU AVANT-GARDE DE L ABMEfi.

S<}I(lals

VAISSBAUX. COMMAKDAKTS. CaUUJlS. et

mal dois.

L*lllustre M. le marquis de Granrey. . 70 430

Le Téméraire M. deLarsoil 50 300

L'Admirable M. de Beaulieu 68 500

Le Tenible (contronamiral). M. Du Quane, Ueuteu.-gén. 70 500

Le Conquérant M. de Tivas 70 500

Le Prince M. le marquis d'Amfi*evilie. 50 300

Le Bourbon M. de Kervin 50 300

Le Hasardeux M. de La Vigerie 38 240

L^Alcyon M . Bilaul de Bléor 46 240

Le Vaillant M. le chevalier de Nesmond. 50 820

CENTRE ou CORPS DE BATAILLE.

Le Foudroyant M. Louis Gabaret 70 420

Le Brave M. le chevalier de Valbelle. 64 350

L'Aquilon M. le chevalier d'Hally. . . 50 300

Le Toimant'. M. Desardens 58 320

Ia: Saint-Philippe (vice- j M. le comte d'Estrées. . •

amiral) j M. de Cou, capit. de papillon. 78 600

Le Grand M. Goihbaud 70 400

Le Duc; M. le chevalier de Sebville. . 50 300

L'École M. le chevalier de Cogolin. . 38 240

L'Oriflamme M. de Kerjean 50 300

L'Excellent M. du Magnou 50 300

L'Arrogant M. de Villeneuve-Fen-ières. . 38 250

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